Chaîne 43

Chaîne 43

Nouvelle publiée le 12 février 2016 sous licence CC-By-Sa.

Disponible gratuitement aux formats EPUB/PDF au sein du recueil L’enfant sans bouche (et 9 autres nouvelles).

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Introduction

Ceci est la sixième nouvelle du « Projet 10 nouvelles ». Et c’est pour l’instant la plus courte (juste après la publication de la plus longue) avec un peu moins de 6000 mots.

On repart cette fois sur quelque chose à mi-chemin entre le fantastique et la science-fiction (la barrière n’est pas toujours très nette, selon moi). L’histoire est plus ou moins basée sur 2 rêves un peu bizarres que j’avais fait, de manière très éloignée puisque les rêves, c’est de toute façon un matériau assez flou. Du coup l’histoire est bizarre aussi, mais assez parlé, je vous laisse la découvrir 🙂

Dernière précision : je n’ai terminé la rédaction que très très récemment et elle n’a donc pu bénéficier de relecture par des tiers (uniquement par moi). Du coup je m’excuse d’avance pour les fautes qui pourraient encore un traîner…

 

Chaîne 43

Lorsque Iska se réveilla ce matin-là, elle sut immédiatement que c’était le début d’une mauvaise journée. Pour commencer, ce grand corniaud d’animateur qui s’égosillait dans son radio-réveil lui avait fait faire un bond dans son lit en annonçant une heure erronée. Elle vérifia, en panique, mais non : il n’était pas 9 heures mais bien 8 heures 30. Elle n’était pas en retard, mais le mal était fait : le petit sursaut de stress dès le réveil l’avait mise de travers.

Ensuite, elle n’eut même pas la consolation de se brûler la langue avec un bon café : le fond de paquet qu’il lui restait était complètement frelaté et puait la poudre de chocolat chaud. Elle trouva cela assez étrange puisqu’à sa connaissance, aucun frelatage ne transformait du café en Nesquik. Mais enfin, elle ne passait pas son temps à respirer des aliments périmés, alors après tout qu’en savait-elle ? Elle balança le paquet dans la poubelle en se disant qu’elle se paierait un café au distributeur à son travail. Une bonne douche la réveillerait bien assez jusque là.

Mais le ruissellement de l’eau sur son corps encore engourdi ne fut pas aussi agréable qu’elle l’avait espéré : l’eau avait une texture étrange, huileuse, comme si on l’avait épaissie avec une petite quantité de gélatine. À tel point que Iska se sentit presque moins propre en sortant de la douche. Elle se dit avec amertume que sa journée s’annonçait décidément bien pénible et quitta son F2 en ruminant sur son sort. Elle ne pouvait alors pas se douter que tout ceci n’était que le début d’une aventure bien singulière.

En consultant son téléphone du coin de l’œil, elle se rendit compte qu’elle avait vérifié le fameux principe qui veut que, lorsqu’une personne est trop en avance, elle finit par se mettre en retard. Elle pressa le pas dans la rue pour atteindre sa station de métro et manqua de se faire renverser par une voiture dont elle insulta copieusement le conducteur. Celui-ci n’eut même pas l’air de la remarquer et elle ricana avec méchanceté en constatant que la voiture était marquée, à l’arrière, du signe indiquant les jeunes conducteurs. Mais à y regarder de plus près, ce n’était pas le bon signe : c’était un gros « B » rouge sur un rond blanc là où les jeunes conducteurs affichent un « A ». Iska se demanda avec curiosité ce que ce symbole pouvait signifier. Elle ne se souvenait pas l’avoir déjà vu ailleurs.

Elle reprit sa route avec un haussement d’épaules qui balaya l’interrogation de son esprit. Elle était encore trop absorbée dans le doux cocon soporifique de sa routine matinale pour remarquer une redondance d’événements étranges autour d’elle. Elle ne vit pas, par exemple, que la ligne de métro qu’elle prenait était maintenant signalée en jaune orangé et non en rouge comme c’était le cas auparavant. Elle ne sembla pas non plus troublée outre-mesure lorsqu’un mendiant joua d’une guitare qui avait un son étonnement proche de celui d’une contrebasse.

Après son quart d’heure de transport habituel, elle arriva dans les locaux de l’entreprise où elle travaillait comme développeuse informatique. Le grand open space était encore à moitié vide et elle s’en voulut un peu de s’être pressée : peu de ses collègues avaient un sens de la ponctualité aussi prononcé que le sien et aucun ne semblait rencontrer de problème avec la hiérarchie pour autant.

Elle grommela dans sa barbe et s’assit à son poste de travail. Sur l’écran clignotait la notification d’un nouveau courriel qu’elle ouvrit. Elle poussa un soupir désabusé en constatant qu’il s’agissait d’un spam qui n’avait pas été bloqué par son filtre : « Votre invitation à la grande soirée de lancement de la Chaîne 43. » Elle le supprima d’un clic et se mit au travail.

Mais là encore, il ne lui fallut pas longtemps pour remarquer que quelque chose clochait. Cela faisait presque dix ans qu’elle développait en langage C++, mais jamais encore elle n’avait vu la syntaxe suivante dans un code source :

return that->size();

Le mot-clef pour désigner l’objet courant, pour ce qu’elle en savait, avait toujours été this, certainement pas that ! Quel enfant de salopiaud avait bien pu toucher à son code pour introduire ce genre de stupidité… Elle interpella l’un de ses collègues qui passait à côté de son bureau à ce moment-là :

— Hé ! David ! Tu aurais un moment pour regarder ça ?

— Salut Iska, dit celui-ci en remuant le café qu’il venait d’aller se chercher. Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Il y a un petit rigolo qui a touché à mon code source. Regarde ça : that. Hilarant, non ?

David la regarda sans avoir l’air de comprendre.

— Eh bien quoi ? Où est la plaisanterie ? size() n’est pas une méthode de la classe ?

— Mais non mais, balbutia-t-elle. Enfin David… that ! that ! Il n’y a rien qui te choque ?

— Mouais. C’est sûr que j’aurais juste appelé size() directement, mais pourquoi pas. Enfin bon, pas de quoi en faire un scandale ! Tu t’es levée du mauvais pied, ce matin ?

Iska scruta le visage de David. Il avait l’air sincèrement dubitatif. Était-il novice à ce point en programmation ?

— Pour tout te dire, oui, finit-elle par répondre. Entre le réveil qui déconne et le café frelaté, on ne peut pas dire que la journée ait commencé sur les chapeaux de roues…

— Tu devrais t’en prendre un ici alors, dit-il en indiquant son gobelet, le café au lait de la machine est très bon !

Et il partit regagner son poste de travail un peu plus loin. Iska se dit qu’effectivement, elle n’avait toujours pas pris le café qu’elle s’était promis et elle se dirigea vers la salle de pause. Elle était vide et seul le faible bruit des publicités qui passaient sur la radio que captait le chaîne hifi allumée troublait le silence. Puis ce fut le distributeur qui fit son boucan habituel en faisant apparaître un gobelet bien vite aspergé de café au lait brûlant. Elle le porta à ses lèvres mais fut immédiatement assaillie par une odeur écœurante : on aurait juré que ce n’était pas du lait mais du fromage fondu qui avait été ajouté au café !

— Mais c’est pas vrai !

De rage, elle envoya valdinguer le gobelet plein dans la poubelle. Ce n’était certes pas très charitable pour la personne qui allait devoir la sortir, mais après tout il n’y avait pas de raison pour qu’elle soit la seule à passer une sale journée. Elle commençait à se demander si elle n’était pas en train de perdre les pédales. Deux cafés provenant de deux machines différentes mais chacun avec une odeur délirante ? Mais David en avait bu devant elle et l’avait trouvé bon. Et il n’avait pas non plus été choqué par la grossière faute sur son code source…

Ses pensées furent interrompues par la radio qui diffusait une publicité un peu plus forte que les autres :

— Chaîne 43, crachait la chaîne hifi. La télévision qui vous parle, à vous et seulement vous ! Bientôt sur vos écrans !

Elle appuya sur le bouton d’extinction de l’appareil – inutile de le laisser en marche alors que personne ne l’écoute, se dit-elle, surtout si c’est pour débiter des âneries – et elle regagna l’open space. Elle garda un moment les yeux rivés sur son écran d’ordinateur sans bouger puis décida d’en avoir le cœur net. Voyons si ce code fonctionne, pensa-t-elle. Elle lança la commande pour compiler le code en un programme exécutable par l’ordinateur.

Aucune erreur. Mince. Tout compilateur digne de ce nom aurait dû grincer des dents en lisant ce morceau de code. Elle lança le programme généré par ce code dégénéré. Pas non plus d’erreur runtime. De plus en plus étrange. Elle vérifia sur son gestionnaire de version : qui avait donc pu faire les dernières modifications sur son code ? La réponse la rendit encore plus dubitative : c’était elle, la veille. Personne n’y avait touché depuis qu’elle avait terminé sa précédente journée de travail. Mais c’était pourtant catégoriquement impossible qu’elle ait tapé cette erreur elle-même.

Elle essaya de remplacer that par this et cette fois-ci, le compilateur protesta : c’était le monde à l’envers ! Elle passa le reste de la matinée à lire de la documentation sur le sujet sur Internet, mais tout semblait confirmer la validité de ce code qui était pourtant de toute évidence faux ! C’était à n’y rien comprendre et Iska envisageait de plus en plus l’idée qu’elle était en train de tourner la carte.

Lors du repas de midi à la cafétéria, ses collègues remarquèrent qu’elle avait l’air ailleurs, comme perdue dans ses pensées.

— Eh bien, Iska, t’es avec nous ? rigola l’un d’entre eux.

— T’es juste crevée ou bien t’as encore passé une soirée bien arrosée ? s’esclaffa un second.

— Ah, désolé, fit-elle, je ne suis pas trop dans mon assiette aujourd’hui. C’est juste que…

Elle se rendit soudain compte qu’elle avait un goût extrêmement désagréable dans la bouche. La sauce pesto de ses pâtes… elle sentait la cacahuète !

— Mmh, mais qu’est-ce que c’est que cette merde ? s’écria-t-elle soudain en manquant de recracher sa bouchée.

— Euh, des pâtes au pesto ?

— Mais elles sont dégueulasses !

— Pas plus que d’habitude.

Elle regarda ses collègues avec perplexité. Elle avait déjà vu des recettes de pesto où les pignons de pain étaient remplacés par des noix de cajou, mais tout de même ! Des cacahuètes ! Et personne d’autre ne semblait dérangé par le goût. L’enchaînement d’anomalies dont elle était la seule à s’apercevoir commençait à devenir trop important pour qu’elle l’ignore : quelque chose de vraiment perturbant était en train de se passer.

— Ouais, grommela-t-elle en posant résolument sa fourchette, bah moi je les trouve immonde.

— T’es peut-être juste malade, fit remarquer une de ses collègues. C’est quoi déjà, la maladie qui altère ta perception du goût ?

— La gastro ? fit un autre.

— Non, dit Iska, ça c’est ce qui te fait gerber. Remarque, ça ne va sans doute pas tarder pour moi si je continue à manger ça.

Ils la regardèrent tous avec étonnement et continuèrent à manger leurs pâtes au pesto-cacahuète sans broncher. Elle décida de garder ses impressions pour elle-même afin de ne pas se retrouver internée avant la fin du repas.

L’après-midi fut peu productive : Iska écumait les forums de discussions en ligne et les sites web douteux pour essayer de comprendre ce qui lui arrivait. En quelques heures, elle eut tour à tour la conviction d’avoir un cancer du cerveau, d’avoir été enlevée par les extraterrestres durant son sommeil et enfin d’être victime d’un gigantesque complot impliquant les services secrets d’une douzaine de pays. Elle allait fermer cette dernière page quand un détail attira ses yeux : une publicité qui clignotait dans un coin de l’écran. « Ne manquez pas le lancement de la Chaîne 43 ! Ce soir à 17 heures ! Enfin toutes les réponses à portée de télécommande ! » Elle poussa un juron à demi-voix en maudissant son bloqueur de pubs qui avait laissé passer l’encart, puis se dit que cette Chaîne 43 disposait décidément d’un bon budget de communication : elle avait été assaillie depuis le début de la journée ! Elle qui n’avait pas le moindre récepteur TV chez elle et qui considérait la télévision en général comme un média mourant…

Elle quitta le bureau beaucoup plus tôt que d’habitude, incapable de se concentrer sur son travail. Il était à peine 16 heures lorsqu’elle éteignit son ordinateur. Au moment où l’écran devint noir, elle aurait pu jurer apercevoir des parasites et voir l’image se réduire à un point blanc au centre de l’écran, comme sur les vieux modèles cathodiques. Ce qui n’avait aucun sens sur un écran plat comme le sien.

Tout en essayant de se convaincre que c’était – encore ! – son imagination qui lui jouait des tours, elle franchit le seuil du bâtiment et se retrouva dans la rue illuminée par le soleil encore haut du mois de juillet. Elle se sentait perdue et doutait de sa propre santé mentale. Elle allait traverser la route lorsqu’un nouveau détail incohérent lui sauta au visage : le feu pour piéton n’avait pas les bonnes couleurs. Le personnage à l’arrêt était jaune au lieu d’être rouge. Et lorsque ce fut au tour des piétons de passer, le personnage normalement vert s’alluma d’un bleu éclatant !

Sentant l’angoisse monter en elle alors que la réalité toute entière s’effondrait, elle regarda avec désespoir autour d’elle : aucun passant n’avait remarqué l’étrange signal lumineux. Elle ne pouvait pas, en une seule journée, être devenue à la fois intolérante au café, au lait et au pesto… et daltonienne avec cela ! D’autant plus qu’aucune intolérance alimentaire et aucun daltonisme n’avait ce genre d’effet…

Et puis soudain, elle le vit. Gros comme le nez au milieu de la figure. Un panneau publicitaire lumineux et démesuré, incrusté dans la façade d’un immeuble un peu plus loin : « Vous avez des questions. Nous avons les réponses. Chaîne 43. Parce que les goûts changent. » Ça ne pouvait pas être une coïncidence. Ou plutôt, si : ça aurait dû être une coïncidence, un jour normal. Mais ce jour n’était pas normal, et Iska remarqua qu’elle n’avait jamais entendu parler de cette nouvelle chaîne avant le début de cette journée. Et voilà que les slogans se mettaient à parler de questions, de réponses et de goûts qui changent.

L’espoir était fou, mais Iska n’avait rien d’autre à quoi se raccrocher. Rien d’autre que l’idée que quelqu’un ou quelque chose tentait de communiquer avec elle par le biais de messages publicitaires. Dans un monde devenu fou, l’hypothèse était presque banale. Quand cette chaîne devait-elle être lancée ? Iska se souvenait vaguement l’avoir lu quelque part. Elle saisit son téléphone, rechercha le mot-clef « Chaîne 43 » et trouva immédiatement le site web officiel de l’entreprise, statique et pratiquement vide à l’exception d’une grande page d’accueil en forme de plaquette publicitaire. On y voyait un logo et des couples-clichés souriant façon « jeunes cadres dynamiques et ménagères de moins de 50 ans », exactement ce que l’on s’attendrait à trouver sur un site de ce genre. Pour une fois que la réalité semblait cohérente…

Iska lut : « Découvrez en exclusivité la nouvelle Chaîne 43. Soirée de lancement ce soir à 17 heures. Pass VIP sur invitation seulement. » Pass VIP sur invitation… Elle était certaine de… oui ! Elle accéda rapidement à son compte mail et chercha les courriels supprimés dans la corbeille. Il était là ! « Votre invitation à la grande soirée de lancement de la Chaîne 43. » Une soirée VIP avec des invitations envoyées par un vulgaire robot spammeur ? C’était pour le moins original…

Le courriel en question ne contenait pas d’information majeure, juste un numéro d’invitation et une adresse. C’était à l’autre bout de la ville et Iska se félicita d’avoir quitté son travail plus tôt. Elle prit immédiatement le métro, sans prendre le temps d’y réfléchir. Elle qui avait toujours eu une vie bien tranquille et sans surprise se voyait maintenant traverser la ville sur les instructions d’un spam dans l’espoir de comprendre une série d’hallucinations… quelle journée !

Elle arriva sur les lieux et ne trouva aucun immeuble moderne, aucune pancarte pompeuse pour indiquer la présence d’une chaîne de télé. Au numéro indiqué ne se trouvait qu’un bâtiment résidentiel d’un style plutôt daté. Il n’y avait personne, ni dans l’immeuble, ni dans la rue. Rien ne laissait présager qu’une « soirée VIP » pour le lancement d’une chaîne de télé était censée s’y dérouler.

La grande porte en fer forgé était verrouillée. En-dessous de l’interphone, un petit clavier numérique permettait de taper un code pour entrer. Iska jeta un œil à son numéro d’invitation : 49674. Elle le tapa et la porte se déverrouilla dans un cliqueti sonore. Elle entra dans l’immeuble. La cage d’escalier était sombre et exiguë. Iska s’y aventura lentement, cherchant du regard les noms affichés sur les sonnettes des portes qui défilaient sur sa droite, à mesure qu’elle parcourait les étages.

Enfin, au cinquième étage, elle lut sur une porte : « Chaîne 43 », écrit à la hâte sur un post-it. Iska pensa avec amusement que la chaîne devait avoir explosé le budget communication avec les publicités et qu’il ne restait plus un centime pour la décoration du siège de l’entreprise. Elle appuya sur la sonnette et le carillon retentit. Pas de réponse. Elle réessaya puis frappa doucement à la porte, sans succès. En se disant qu’il serait tout de même rageant d’avoir parcouru tout ce chemin pour rien, elle tourna la poignée : la porte n’était pas verrouillée et s’ouvrit dans un grincement.

L’appartement était une grande pièce vide. Ou plutôt, une petite pièce qui paraissait plus grande justement parce qu’elle était vide. On aurait dit un petit studio qui n’avait pas été habité depuis des lustres. Quelques raies de lumière filtrés par la couche de saleté accrochée aux fenêtres révélait un sol poussiéreux. Contre le mur du fond trônait un vieux téléviseur tout aussi poussiéreux, posé sur un meuble à pied pivotant. L’appareil était antique avec son écran bombé et ses deux antennes fièrement tendues sur le dessus. Iska n’y reconnu un téléviseur que parce qu’elle en avait déjà vu de tels dans de vieux films en noir et blanc. La pièce toute entière aurait pu être une relique du passé, un petit cube de la réalité bloqué un demi-siècle en arrière. Et soumis aux mêmes dérèglements que le reste de la réalité ?

Iska y pénétra lentement, avec l’impression désagréable de briser une tranquillité et un silence établis depuis des décennies. Ses pas ne faisaient pourtant aucun bruit sur le sol. Étaient-ils étouffés par l’épaisse couche de poussière ? Ou était-ce une nouvelle anomalie ?

Elle eut soudain l’impression de savoir ce qu’elle devait faire. Elle parcourut les quelques mètres qui la séparaient du poste de télévision et appuya sur le petit interrupteur. L’appareil, contre toute attente, fonctionnait encore et s’alluma dans un bruit insensé. Elle pensa que cela ressemblait au bruit des vieux postes de radio à lampes – mais elle n’était pas certaine d’avoir déjà entendu une radio de genre dans sa vie. La télécommande était aussi un modèle extrêmement simpliste sans aucun chiffre : un bouton d’allumage, deux pour régler le volume et deux pour passer d’une chaîne à l’autre. La télévision avait démarré sur la chaîne 1 et il fallu donc presser plus de quarante fois ce fichu bouton pour atteindre la fameuse chaîne 43. Et comme si cela n’était pas suffisamment agaçant, chaque changement de chaîne s’accompagnait inlassablement d’une pause d’une demi-seconde pendant laquelle le téléviseur ne répondait plus et où il fallait alors attendre pour presser à nouveau le bouton et passer à la chaîne suivante.

À mesure que les chaînes défilaient sur l’écran, la luminosité de la pièce semblait baisser. Iska se dit tout d’abord qu’elle se faisait des idées, mais arrivée à la chaîne 21, il lui devint impossible de distinguer le fond de la pièce. Ce n’était pas une illusion, la pièce s’assombrissait à vue d’œil tandis que le téléviseur donnait l’impression de briller de plus en plus, projetant sa lumière comme un halo sur son visage de Iska.

Le numéro 43 écrit dans une police rétro en chiffres verts s’afficha enfin dans le coin supérieur gauche de l’écran. Iska se rendit bien vite compte qu’il ne s’agissait pas d’une chaîne ordinaire : l’image suivait les mouvements de sa tête, si bien qu’elle avait l’impression de regarder non pas un écran mais une fenêtre ouverte sur un autre univers. Elle s’approcha et son angle de vision dans la scène de l’écran s’agrandit. À l’intérieur, il n’y avait qu’un homme. Ou était-ce une femme ? Il était difficile de le dire. La personne avait les traits les plus neutres imaginables : aucun ne faisait pencher la balance des genres dans un sens ou dans l’autre. « Iel » était vêtue d’une tunique verte serrée à la taille par une large ceinture en tissu. À bien y regarder, quelque chose d’indéfinissable faisait presque douter de sa nature humaine. Derrière iel se mouvaient plusieurs silhouettes qui semblaient affairées derrière un plan de travail, mais Iska ignorait ce qui les occupait ainsi. La personne qui faisait face à l’écran prit la parole :

— Bonjour, vous.

Iska sursauta en s’entendant interpellée ainsi à travers un écran de télévision. Même si l’écran ne semblait pas en être un. Même si à chaque événement étrange de la journée, sa surprise s’était en quelque sorte atténuée. La possibilité que ce téléviseur soit un moyen de communication vers un autre monde ne lui était pas venue à l’esprit.

— Vous m’entendez ? hasarda Iska.

— Bien sûr. Bienvenue sur la Chaîne 43. Nous sommes heureuses que vous soyez venue. Nous sommes certains que vous avez beaucoup de questions à nous poser.

C’était la cerise sur le gâteau. Ou bien le monde entier était vraiment en train de partir à la dérive, ou bien Iska était définitivement cinglée. Mais cinglée ou pas, puisqu’on s’adressait à elle…

— Je vous avoue que j’ai du mal à choisir par où commencer. Il va déjà falloir que je me fasse à l’idée que la télé me parle.

— Une messagerie instantanée somme toute très classique. Vous ne trouvez pas ?

— Une messagerie instantanée sur un écran cathodique en ondes hertziennes, ce n’est plus classique, c’est carrément baroque.

— On fait avec ce qu’on trouve.

Iel avait évacué la question d’un air peu intéressé et Iska sentit qu’elle n’en apprendrait pas plus sur ce sujet.

— Bon. Mais admettez tout de même que ce n’est pas commun. Et d’ailleurs, ce n’est pas la première bizarrerie que je croise aujourd’hui. En fait, pour tout vous dire, j’espérais que vous auriez des réponses à ce sujet. Pourquoi est-ce que le monde semble complètement… détraqué ? Ce n’est pas le chaos total, mais tout a l’air un peu… décalé, changé. Bizarre.

— Oui, nous avions espéré que quelqu’un le remarquerait.

— Quoi ? Alors c’est vous qui…

— Nous ne sommes pas responsables des bizarreries que vous avez constatées, si c’est votre question. Ou plutôt… pas volontairement. Ce sont, comme vous l’avez sans doute déjà deviné, des bugs.

Iska resta interdite un instant en essayant de mettre de l’ordre dans ses pensées. Elle avait un million d’histoires de science-fiction qui lui venaient en tête. Les petites silhouettes s’agitaient toujours dans l’ombre derrière son interlocuteurice et une idée désagréable lui vint à l’esprit.

— Attendez une minute, là… vous n’allez pas me rejouer Matrix, quand même ? L’histoire que notre univers est une illusion créée de toute pièce pour nous cacher la réalité ?

— Absolument pas. Votre univers est bien réel – bien que cela dépende de votre conception de la « réalité », notez bien. Mais en quoi cela serait-il incompatible avec le fait d’avoir été créé de toute pièce ? Avec, potentiellement, des bugs ? Nous sommes douées, mais tout le monde fait des erreurs à l’occasion.

— Vous êtes sérieux ? Donc votre conception du bug, c’est du café qui pue le chocolat ou un autocollant de jeune conducteur « A » qui devient « B » ? Donc vous là, vous êtes… Dieu le père ? Ou la mère hein, c’est dur à dire… et vous vous inquiétez du goût du café ?

— Ça aurait pourtant du sens que Dieu l’amère s’inquiète du café.

— Hilarant.

— Merci. Remarquez, si vous tenez à me donner un genre, le féminin de Dieu, c’est Déesse, mais peu importe. Je ne m’inquiète pas spécialement du goût du café, mais s’il faut donner un nom à ce phénomène – un nom qui ait du sens de votre point de vue, j’entends –, eh bien bug me semble correspondre. Lorsque que votre code ne modifie pas la bonne variable en mémoire, vous corrigez le problème : ça ne veut pas forcément dire que vous vous inquiétez de la variable en question, mais si cela nuit au fonctionnement de l’ensemble, alors c’est un bug, non ?

— Oui. Mais entre une variable incorrecte et une faille qui fait planter le programme en permanence, je vais plutôt chercher à corriger ce second bug !

— Vous sous-entendez qu’il existe des bugs de gravité plus importante que les bizarreries que vous avez constatées aujourd’hui. C’est une théorie intéressante mais il va falloir m’en dire plus.

— Oh, eh bien, mmh, je ne sais pas, dit Iska en faisant mine de se creuser la cervelle. La mort, par exemple ? La souffrance, la maladie, les catastrophes naturelles ?

— Justin Bieber ? Patrick Bruel ? Oh pardon, je pensais que vous alliez enchaîner sur la touche d’humour cynique d’usage. J’ai bien une réponse à vous apporter, mais je doute qu’elle vous plaise.

— Essayez toujours.

— « It’s not a bug, it’s a feature. »

— C’est tout ? C’est ça votre excuse ? Tout marche comme prévu ?

— Mais oui. La preuve, c’est que personne n’a l’impression que ce soit un problème. Oh bien sûr, ces choses que vous évoquez – la mort, la maladie – sont considérées comme mauvaises par la plupart des gens… mais aussi dans l’ordre des choses. Personne ne se dit en se levant, « tiens, c’est étrange, cette mort ».

— Personne n’a eu l’air très déconcerté par le goût du café ou du pesto non plus, si vous allez par là.

— À part vous, fit remarquer son interlocuteurice avec malice.

— À part m…

Iska s’interrompit car elle comprit immédiatement où iel voulait en venir.

— Vous tenez vraiment à votre version personnelle de Matrix, c’est pas possible… Je suis l’Élue, c’est ça ?

— Sans vouloir être vexante, dit l’interlocuteurice, il faudrait peut-être s’acheter deux ronds de culture au-delà des block-busters américano-débilitants… ne me blâmez pas pour des termes et des références que vous utilisez.

— Très bien. Mais alors, je suis quoi moi ? Le Messie ?

— Si ce terme vous convient… En tout cas, vous arrivez à voir les bugs, à les sentir, les ressentir. C’est très rare que cela arrive. Les êtres humains, habituellement, sont parfaitement aveugles et ne perçoivent pas les altérations de leur univers. Pour ainsi dire, ils continuent à vivre comme si rien ne s’était passé. Mais vous… Vous, vous avez une mémoire transcendante. Vous ne voyez pas seulement la réalité telle qu’elle est, mais aussi telle qu’elle était et telle qu’elle devrait être. En fait, cela n’était pas arrivé depuis des siècles.

— Super. Donc en fait, ça fait des siècles que le café change de goût régulièrement et que tout le monde s’en fout. Et il y a une pauvre pomme qui s’en rend compte, et c’est moi. Super, vraiment. Je le savais que j’aurais dû rester couchée, ce matin…

— Eh bien, pas vraiment, et c’est là tout le côté épineux du problème… Habituellement, de tels bugs ne se produisent pas, ou alors à la marge et nous les corrigeons alors très vite. Mais dans notre cas de figure actuel, les bugs semblent apparaître un peu partout de manière imprévisible.

— Je ne sais pas comment ça fonctionne chez vous, dit Iska, mais de mon expérience, un bug n’arrive jamais par l’opération… du Saint-Esprit, si je puis dire. C’est toujours la faute de quelqu’un.

— Précisément, répondit l’autre avec le ton de quelqu’un qui est enfin arrivé au cœur du sujet.

— Vous voulez dire… que quelqu’un est en train de pirater l’univers ? D’introduire des bugs sciemment ? Mais qui ?

— C’est toute la question. Nous ne savons pas. Mais vous voilà avec votre don extra-sensoriel… et ces altérations de la réalité qui se produisent au même moment…

Une soudaine crainte passa sur le visage de Iska. Il y avait du soupçon dans la voix de son interlocuteurice. Derrière iel, les ombres s’étaient immobilisées, comme dans l’attente de ce que Iska allait répondre.

— Attendez une minute, vous ne pensez tout de même pas que je suis le pirate ?

— C’était une hypothèse, mais le fait que vous soyiez venue à notre rencontre nous prouve le contraire. Celui ou celle qui est responsable de ce désordre devrait logiquement se cacher et dissimuler sa capacité à altérer l’univers. Mais cela n’est certainement pas un hasard que vous deux soyiez apparus dans l’univers au même moment. C’est parce que nous le soupçonnions que nous avons lancé ces hameçons publicitaires un peu partout.

— C’est le destin, c’est ça ? dit Iska d’un air narquois. Ou alors « la prophétie » qui se réalise ? Vous avez bien une prophétie derrière les fagots, non ?

— Non, dit l’autre en se retenant de remarquer à nouveau l’étroitesse culturelle de Iska. Mais il reste un fait indéniable : quelqu’un a le pouvoir d’altérer l’univers dans lequel vous vivez. Vous avez le pouvoir de remarquer ces altérations. La suite est logique. Il faut que vous trouviez cette personne. Et que vous l’arrêtiez.

Iska eut un petit rire.

— C’est quoi ça, un ordre divin ? Et si je refuse ?

— Vous mangerez du pesto à la cacahuète et prendrez des douches à l’huile de tournesol jusqu’à la fin de vos jours. C’est vous qui voyez.

Iska réfléchit un long moment. Au-delà de son énervement à rencontrer un « Dieu » si nonchalante et, de toute évidence, incompétent, elle commençait à assimiler le fait qu’elle venait malgré tout de rencontrer l’être qui avait créé tout ce qu’elle connaissait. Un fantasme de cul béni réalisé par une des femmes les plus athées de ce monde, se dit-elle en goûtant toute l’ironie de la situation.

Qu’elle accepte ou non de partir à la chasse au pirate de la réalité, une chose était sure : sa vie ne serait plus jamais la même. Comment pourrait-elle retourner à son travail barbant, à sa petite vie tranquille maintenant qu’elle avait été illuminée ? Il était grotesque de l’imaginer. Et une idée se faufila alors jusqu’au plus profond de son esprit…

— Je dois leur dire, murmura-t-elle pour elle-même.

— Je vous demande pardon ? demanda l’être derrière l’écran.

— Aux autres. À tous les autres. À l’humanité. Je dois leur dire : vous, la réalité, les bugs, tout ça. Il faut qu’ils sachent.

— Le faut-il vraiment ? Vous croyez ?

— Même s’il ne le fallait pas… je ne pourrais tout simplement pas garder ça pour moi. C’est trop gros, trop important. Vous avez conscience du nombre de personnes qui s’écharpent en essayant de savoir qui est le vrai Dieu ? Qui s’écharpent en votre nom, en quelque sorte !

— Ah. Donc, vous avez tranché la question : je suis Dieu.

— Peu importe le terme exact. En tout cas, vous remplissez le rôle que beaucoup de mes semblables attribuent à « Dieu ». Qui que vous soyiez. C’est suffisant pour que la vraie nature de votre existence soit révélée.

— Ma vraie nature que vous élucidée dans votre sagesse infinie. Et le pirate, dans tout cela ?

— Si dans ma quête, je le rencontre – et je suis sûr qu’il finira par venir à moi si je me lance dans cette quête – alors tant pis pour lui.

— Et s’ils sont plusieurs ? Ou si ce pirate a des partisans ?

Iel regardait maintenant Iska dans les yeux avec une pointe d’inquiétude. Mais Iska ne s’en rendit pas compte : elle était déjà déterminée, son esprit déjà occupé à planifier son chemin. Oui, elle était spéciale. Ces anomalies qu’elle était la seule à voir : c’était son fardeau, mais c’était aussi un don. Elle voyait, et il était de son devoir de montrer la vérité aux autres. Rien ne pouvait se mettre en travers de cela.

— Alors tant pis pour eux, répondit-elle avec une lueur qu’elle n’avait jamais eu dans les yeux.

Et elle décida qu’il était temps de partir. Apporter la lumière, la vérité à 7 milliards d’êtres humains, cela ne pouvait plus attendre. Elle ne s’aperçut pas de la tristesse qui recouvrait maintenant le visage de l’être derrière l’écran comme un voile sombre. Elle tourna le dos à l’antique poste de télévision et se dirigea vers la sortie. Lorsqu’elle atteignit le pas de la porte, elle entendit la voix résonner à nouveau derrière elle :

— Bien sûr, avant de vous lancer dans la grande évangélisation de vos semblables, vous devriez aussi considérer l’hypothèse que tout ceci ne soit que le fruit de votre imagination.

Elle s’arrêta dans son mouvement et se retourna lentement vers le poste de télévision. À l’intérieur, iel la regardait avec des yeux perçants.

— Réfléchissez… un enchaînement d’événements bizarres… mais il n’y a que vous qui les trouviez bizarres. Une chaîne de télé qui vous parle et qui vous dit que vous êtes la seule à voir la vérité et que les milliards d’autres êtres humains sont dupes. Et si c’était le contraire ? Si vous ne cherchiez qu’à échapper à une réalité trop banale en vous inventant des anomalies à corriger ? Quel moyen avez-vous d’être sure qu’il ne s’agit pas d’une grande illusion dont vous êtes la seule à faire l’expérience ? Que c’est vous la folle au milieu des sains d’esprit ? Que cette Chaîne 43 n’est qu’un moyen de votre esprit malade d’offrir un cadre et un but à votre délire ? Quel moyen avez-vous ?

Sa voix était devenue froide. Derrière iel, les silhouettes étaient retournées à leurs occupations sans sembler se soucier le moins du monde de ce qui se passait dans cette pièce poussiéreuse. Iska réfléchit un instant mais elle n’eut pas besoin d’y songer très longtemps. La réponse était évidente :

— Aucun.

Et elle quitta la pièce en fermant la porte derrière elle, coupant le halo de la télévision qui l’avait illuminée jusque là. Elle n’avait pas de temps à perdre. Tant de gens à convaincre, tant de choses à accomplir. La Terre avait un nouveau prophète, le temps des révélations et du salut était enfin venu.



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