Et l’enfer était si froid

Et l’enfer était si froid

Nouvelle publiée le 23 octobre 2015 sous licence CC-By-Sa.

Disponible gratuitement aux formats EPUB/PDF au sein du recueil L’enfant sans bouche (et 9 autres nouvelles).

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Introduction

Ceci est la quatrième nouvelle du « Projet 10 nouvelles ». C’est pour le moment la plus longue que j’ai écrite, elle dépasse La planète éteinte en totalisant pas loin de 9000 mots. Prenez donc votre temps si vous souhaitez la lire 🙂

Cette nouvelle est aussi probablement la plus pessimiste de toutes (promis, la prochaine – qui devrait sortir le 25 décembre 2015 – sera plus légère). L’idée est partie d’une simple image que j’avais en tête (et que j’ai tenté de reproduire sur la couverture, voir ci-dessus) et de l’atmosphère qui allait avec. Le reste s’est déroulé en s’inspirant très très (…) très librement d’un mythe antique (je vous laisse trouver lequel). Un grand merci à Goofy pour sa relecture et ses conseils avisés.

Je vous souhaite une bonne lecture pour cette première de mes nouvelles qui n’est pas sortie à l’occasion d’un Ray’s Day !

 

1. Un vaste monde blanc

La neige tombait doucement sur le chemin déjà recouvert. Deux silhouettes s’y avançaient, frêles et sombres dans l’épaisse nuit d’avril. Le faisceau de lumière d’une lampe torche vacillante les devançait, se balançant au gré de leurs pas qui faisaient craquer la neige. Il n’était que trois heures de l’après-midi en avril et pourtant le froid glacial et l’obscurité ambiante évoquaient le plus rude des hivers.

Il y avait de nombreux mois que le soleil ne dardait plus ses rayons sur la planète… des années, peut-être ? Depuis la Catastrophe, d’épais nuages avaient opacifié le ciel et déversaient régulièrement leur mélange de cendre et de neige toxiques. Nul ne savait combien de temps s’écoulerait avant que le ciel ne redevienne visible. Les quelques dizaines de milliers de survivants de la Catastrophe avaient appris à vivre avec cette incertitude. Avec la neige, la cendre, l’obscurité permanente… Et avec cette culpabilité pétrifiante, cette certitude d’avoir pratiquement réduit à néant le seul monde à avoir jamais accueilli l’espèce humaine.

Les autres formes de vie s’éteignaient lentement elles aussi. Les espèces qui n’avaient pas été exterminées lors de la Catastrophe tentaient de s’adapter comme elles le pouvaient, mais beaucoup mouraient à petit feu, privées de lumière et agressées par l’air empoisonné. Seuls certains animaux et végétaux avaient eu la chance de développer une résistance aux radiations, au hasard des mutations.

L’être humain était bien sûr une exception, rassemblant ça et là l’intelligence et la technologie qui pouvaient lui permettre de survivre… après avoir été presque annihilé par cette même technologie. Des cendres de l’ancien monde renaissait une société primitive et impitoyable. Des groupes de survivants s’organisaient localement et tentaient de restaurer un semblant de civilisation, mais à bien des endroits, c’était la loi de la jungle qui régnait.

C’est dans cet environnement hostile que deux silhouettes déambulaient, sur un petit chemin qui avait un jour été une route de village mais qui reliait désormais deux no man’s land, en traversant une épaisse forêt recouverte de cette couche de neige qui ne fondait jamais. La plus grande des deux silhouettes était celle d’une femme qui ne pouvait avoir plus de trente ans mais dont les traits marqués lui en donnaient quinze de plus. Elle avançait d’un air assuré, les yeux rivés sur le chemin, une lampe de poche tendue dans la main droite.

De son autre main, elle serrait celle de la seconde silhouette, une petite fille d’environ huit ans. Elle était emmitouflée dans un manteau et une écharpe bien trop épais pour elle et coiffée d’un grand bonnet en laine, le regard triste et un peu perdu. Un regard qui n’avait vu que la détresse et la misère, trop jeune pour avoir gardé des souvenirs d’avant la Catastrophe.

Ce curieux tandem arrêta soudain sa marche silencieuse. Le faisceau de la lampe balaya le chemin et la forêt environnante de droite à gauche.

— Beebe ? murmura timidement la plus jeune.

— Attends une seconde, Evy, répondit l’autre à voix basse également, en continuant de scruter les environs.

Le faisceau de la lampe heurta une surface polie. La jeune femme se pencha en avant, et lâcha la main de la petite Evy pour épousseter l’objet en question. La neige tomba au sol et révéla une borne kilométrique.

— Sept-cent cinquante cinq… Nous sommes pourtant au bon endroit.

— Phoebe… j’ai peur.

La jeune femme se retourna et reprit la main de la petite dans la sienne. La petite prononçait rarement son nom exact : ce n’était pas un caprice. En tout état de cause, Phoebe avait peur elle aussi, même si elle préférait ne pas le montrer à la petite.

C’était la première fois qu’il leur faisait faux bond. Leur fournisseur était d’habitude un modèle de ponctualité, toujours au moment voulu à l’endroit voulu. Mais pas ce soir. Peut-être était-ce un simple retard sans importance, mais dans un monde chaotique, les pires hypothèses ne pouvaient être écartées d’un revers de la main.

Phoebe persistait à essayer de percer l’obscurité environnante, mais les bois et le chemin restaient désespérément vide. Le silence ambiant à peine troublé par le bruit d’un vent léger ne pouvaient que confirmer ce constat.

Elle réprima un frisson. Il ne lui restait plus aucun antirad. Elles avaient avalé leurs derniers cachets une bonne heure plus tôt. Mais ensuite… combien de temps pouvaient-elles espérer survivre avant que les effets du manque ne se fassent ressentir ? Phoebe avait un vague souvenir à moitié refoulé des victimes qui n’avaient pu s’en procurer suffisamment tôt après la Catastrophe. Les cheveux et les dents qui tombent. La peau qui se flétrit. Les vomissements, les douleurs, la folie. Et en fin de compte, la mort.

Le trafic d’antirads était devenu le point névralgique de la survie de l’espèce humaine. Nul ne savait réellement d’où venaient ces cachets et qui les mettait au point, mais une chose était sure : après la Catastrophe, ils étaient devenu aussi indispensables que l’eau ou l’oxygène. Des rumeurs disaient que certains nantis avaient réussi à s’en passer en se terrant dans d’immense bunkers isolés de l’air contaminé. Phoebe se demandait parfois si leur situation était enviable. Aller et venir librement dans un environnement toxique ou être prisonnier dans une bulle saine ? Un enfer ouvert ou une prison dorée…

Le chaos n’avait en rien perturbé la règle fondamentale des sociétés humaines : celui qui contrôle la ressource a le pouvoir, et nul doute que les dealers d’antirads accumulaient de grands quantités des monnaies locales qui s’étaient développées après la Catastrophe. Seulement, un tel pouvoir et une telle richesse entraînaient inévitablement des convoitises et les règlements de comptes étaient légion. Si son fournisseur était mort, Phoebe n’avait plus qu’à se mettre à la recherche de son assassin… et probable successeur.

Elle se remit en route, entraînant Evy avec elle. Trouver un contact n’allait pas être simple. Rares étaient ceux qui partageaient leur tuyaux : hors de question de fragiliser leur propre approvisionnement. D’après ce qu’elle savait, son fournisseur opérait depuis un bidonville quelques kilomètres plus loin sur le chemin où Evy et elle se trouvaient. Elles n’y avaient jamais mis les pieds. Les environs des planques de dealers étaient réputées pour être des hauts lieux de violences, et Phoebe ne souhaitait pas exposer Evy à plus de risques encore. Même si cela impliquait de devoir se déplacer régulièrement pour se fournir.

— Beebe, où est-ce qu’on va ?

La petite n’avait pas murmuré cette fois et sa voix, bien que faible, sembla déchirer le voile du silence qui pesait sur la forêt. Phoebe aurait pu jurer voir les arbres frémir.

— À la ville, dit Phoebe à voix basse.

— Il n’est pas là, le monsieur aux médicaments ?

— Non… mais ne t’inquiète pas, on va en trouver un autre. On sera bientôt arrivées et…

Phoebe se tut soudainement. Le faisceau de sa lampe de poche s’était posé sur une excroissance sur le chemin, à quelques mètres de là. Quelque chose qui n’était pas encore recouvert par la cendre et la neige et qui, de fait, ne devait pas être ici depuis bien longtemps.

— Reste là, dit-elle à Evy avant de lui lâcher la main.

Elle s’avança doucement vers la forme, d’un pas léger dont les craquements sur la neige étaient presque inaudibles. Elle eut un haut le cœur en discernant le rouge caractéristique d’une mare de sang mais n’en laissa rien paraître pour ne pas inquiéter la petite. Il s’agissait peut-être d’un simple animal mort. À moins que…

Non. C’était un corps humain qui gisait là. Phoebe braqua le faisceau de sa lampe sur le visage et ne put, cette fois, réprimer un cri d’horreur. La peau était arrachée, lacérée comme si une bête enragée avait mordu et dévoré une partie du visage. Le reste du corps était dans un état tout aussi piteux, écorché, déchiqueté, à peine identifiable comme un corps humain. Phoebe pouvait tout juste reconnaître son fournisseur d’antirads derrière ce visage à demi-détruit et frappé d’une expression d’horreur figée.

— Beebe ! s’exclama la petite alertée par son cri. Qu’est-ce que c’est ?

— Reste en arrière, Evy ! C’est juste un animal mort mais ne t’approche pas s’il te plaît.

Phoebe, luttant de toutes ses forces contre la nausée, posa une main sur le torse ensanglanté du pauvre homme. Le corps était encore tiède, la mort était récente. « Il faut qu’on parte d’ici très vite » pensa-t-elle.

Elle discerna une arme de poing à la ceinture de l’homme, rangée dans un étui ouvert. Il n’avait de toute évidence pas eu le temps de la dégainer pour se défendre… Elle retira délicatement l’arme de l’étui et l’examina : elle était lourde, chargée, prête à servir. Phoebe la rangea dans la poche intérieure de son manteau et parcourut des yeux la forêt alentour en la balayant de sa lampe torche. Le faisceau hachuré par les arbres dessinait une myriade d’ombres de créatures démoniaques. Impossible de distinguer si l’une d’elles était plus qu’une silhouette d’arbre un peu tordu…

— Allez viens, dit Phoebe en prenant soin de contourner le corps de l’homme. Inutile de nous attarder par ici…

La petite Evy ne se fit pas prier et courut se pendre à nouveau à la main de Phoebe. Elles se remirent en marche à une allure beaucoup plus soutenue. Phoebe aurait couru si elle avait été seule. Elle tressaillait à chaque craquement de neige, chaque bruissement dans les arbres… Elle ignorait quel genre d’animal sauvage rôdait dans ces bois, elle n’en avait jamais croisé et savait que certaines espèces avaient muté de façon étrange. Mais peut-être était-ce un prédateur parfaitement naturel. Un ours, un loup…

Plus elle s’avançait sur le chemin, plus elle imaginait mille bruits troubler le silence de la forêt, plus les arbres traversés par la lumière semblaient se mouvoir dans un ballet sordide. Son malaise finit par l’emporter et, n’y tenant plus, elle prit Evy dans ses bras et se mit à courir en faisant de son mieux pour maintenir le faisceau de sa lampe droit sur le chemin.

Les craquements s’intensifiaient et il lui semblait de plus en plus improbable qu’ils ne fussent que le produit de son imagination. Evy la serrait très fort, elle aussi terrorisée, quand Phoebe s’arrêta net. Une silhouette qui ne pouvait être celle d’un arbre lui barrait le chemin. Une silhouette humaine, immobile. À cette distance, et malgré la lumière de sa lampe, Phoebe ne pouvait voir son visage.

— Qui va là ? dit-elle d’une voix forte en essayant de paraître assurée.

L’homme ne répondit pas et ne bougea pas d’un centimètre. Phoebe passa doucement la lampe torche dans son autre main. Il était plus difficile de la maintenir droite car Phoebe pesait sur son bras gauche, mais elle était maintenant prête à saisir l’arme qui dormait sagement dans sa poche intérieure. Elle s’adressa une nouvelle fois à l’homme :

— Est-ce que vous parlez ma langue ?

Toujours aucune réponse. Mais cette fois, l’homme fit quelques pas en leur direction. Phoebe serra un peu plus fort Evy contre elle.

— N’approchez pas ! Pour la dernière fois, identifiez-vous !

Mais l’homme était sourd aux appels de Phoebe. Elle s’aperçut alors que, derrière lui, d’autres personnes s’avançaient également. Deux, trois… Elle ne pouvait en distinguer plus à cette distance, mais leur attitude n’avait rien d’amical. Elle sortit l’arme et la pointa vers l’homme.

— Je vous ai dit de ne pas approcher ! Arrêtez-vous immédiatement ou je tire !

— Beebe !

Le cœur de Phoebe fit un bond dans sa poitrine : Evy avait la tête posée sur son épaule et avait vu quelque chose derrière elle. Phoebe se retourna vivement pour tomber nez à nez avec une créature qui se tenait là, à moins d’un mètre. Dans l’obscurité ambiante, Evy n’avait pu la remarquer plus tôt. La créature était hideuse. Elle avait sans doute été un être humain auparavant, mais le premier mot qui serait venu à l’esprit de Phoebe pour la décrire était « goule ». Elle était décharnée, avait le teint cireux, les yeux exorbités et injectés de sang, un crâne chauve et une bouche grande ouverte et à moitié édentée.

Phoebe poussa un hurlement et, dans un réflexe désespéré, leva son arme et appuya sur la gâchette. Une balle se logea dans le front de la créature qui s’écroula, tuée sur le coup. Le bruit de l’arme fit l’effet d’un coup de tonnerre qui résonna longuement et dont l’écho rebondit sur chaque arbre de la forêt.

Le temps resta suspendu quelques instants alors que le bruit s’évanouissait. Phoebe aperçut, horrifiée, d’autres créatures similaire approcher derrière celle qu’elle venait d’abattre. Dans son dos, l’autre groupe qu’elle avait remarqué en premier lieu continuait également sa marche, plus rapidement cette fois. Evy et elle étaient encerclées. Phoebe reprit son sang froid et leva à nouveau son arme.

— N’APPROCHEZ PAS ! hurla-t-elle. Votre petit pote a vu ce qui arrivait quand on m’approchait ! Si vous ne voulez pas le rejoindre, vous restez loin de nous !

Elle ignorait combien de créatures l’entouraient exactement et essayait de se souvenir le nombre de balles restantes dans le chargeur. Une douleur lui tordait le ventre alors qu’elle envisageait la possibilité qu’il y ait une véritable armée dissimulée dans l’ombre. Les goules avançaient toujours et commençaient à grogner. Rien d’intelligible ne sortait des immondes orifices qui leur servaient de bouches, seulement des râles glaçants d’inhumanité.

Phoebe appuya de nouveau sur la gâchette. Une autre silhouette s’écroula en soulevant un petit nuage de poussière. Les autres ne se découragèrent pas et accélérèrent même l’allure. Phoebe savait qu’elle ne pouvait espérer les mettre toutes hors d’état de nuire suffisamment rapidement. Les goules étaient presque à portée de main… Son cerveau tournait aussi vite que possible : elle devait prendre une décision ou mourir. Elle regarda furtivement tout autour d’elle. Le chemin était bouché des deux côtés…

La forêt ! Sans y réfléchir à deux fois, elle plongea dans le talus qui longeait le bord du chemin. Evy poussa un cri apeuré mais elles se retrouvèrent vite sur la terre ferme : le talus était beaucoup moins profond qu’il n’y paraissait. Phoebe reprit son équilibre avec difficulté, Evy toujours pendue à son cou, et se mit à courir à travers les bois. Elle entendit rugir les créatures derrière elle mais ne prit pas la peine de se retourner. La forêt était dense et il lui fallait rester concentrée pour se faufiler entre les arbres.

Les branches lui éraflaient le visage et elle s’efforçait de protéger Evy. Où aller ? Quel refuge espérer trouver dans ce bois mourant ? Les arbres offraient une protection bien mince face aux créatures, et Phoebe n’avait quitté un péril que pour se jeter dans un autre. Son seul espoir était que leurs poursuivants s’épuisent avant elle… s’il était toutefois possible de les épuiser. Evy pleurait silencieusement sur l’épaule ballottante de Phoebe. Elle aussi devinait que même si par miracle elles échappaient à leurs agresseurs, il leur serait presque impossible de retrouver leur chemin à travers la dense forêt…

Phoebe jeta aussi rapidement que possible un œil en arrière. Elle ne put distinguer que deux ou trois goules à quelques mètres seulement. Les autres avaient-elles abandonné la poursuite ? S’étaient-elles laissées distancer ou suivaient-elles encore un peu plus en arrière ? Elle tourna à nouveau la tête et tira une balle en direction de la goule la plus proche. Une branche d’arbre éclata : elle avait manqué sa cible.

Elle poussa un juron : elle ne pouvait pas se permettre de gaspiller des munitions. La fatigue commençait à la gagner. Ses muscles lui faisaient l’effet d’être en feu et seule l’adrénaline lui donnait l’énergie pour continuer. Et soudain, le sol se déroba sous ses pieds. Un froid glacial lui ligota fermement les jambes et la fit tomber à genoux. Evy lui échappa des bras, tout comme sa lampe torche, et roula sur le sol un peu plus loin, sa chute amortie par la neige.

Phoebe avait, sans le voir, plongé ses deux jambes dans un ruisseau à demi-gelé. Il ne faisait pas plus de 50 centimètres de large et elle aurait pu facilement l’enjamber si seulement elle l’avait vu. La couche de glace avait cédé sous son pas lourd et paniqué. L’eau glacée lui transperçait les jambes et les pieds et la tétanisait sur place. Elle vociféra en tentant en vain d’ordonner à ses muscles sous le choc de bouger. Se relever, faire un pas, ramper même… N’importe quoi pour sortir vite de ce bourbier qui la paralysait.

Evy s’était relevée. Grâce à l’élan de Phoebe, elle n’avait pas été mouillée et était saine et sauve. Elle courut et tandis les bras pour aider Phoebe à sortir du ruisseau. Mais Phoebe entendait, derrière elle, les goules qui rattrapaient l’avance qu’elle avait difficilement réussi à prendre.

— Evy, sauve-toi ! cria-t-elle. Cours !

Mais la petite ne bougeait pas et essayait désespérément d’attraper Phoebe, à tel point que celle-ci avait peur de la voir basculer dans le ruisseau à son tour.

— Prends la lampe et sauve-toi !

Evy avait une expression d’horreur sur le visage et Phoebe sut que les créatures étaient juste derrière. Elle se jeta en avant en se retournant d’un mouvement vif et, le dos plaqué sur le bord du ruisseau, elle fit feu à plusieurs reprises en direction des ombres qui se jetaient sur elle. Plusieurs silhouettes s’écroulèrent dans un répugnant concert de râles et de bruits de chair. Les coups de feu illuminaient la forêt comme des éclairs, découpant les formes bancroches des arbres morts dans un vacarme assourdissant. Phoebe ne vit qu’une ombre passer au-dessus d’elle, suivie d’un cri déchirant de petite fille.

— EVY ! s’écria-t-elle.

Ils l’avaient prise. Phoebe se releva et, poussée en avant par les gémissements d’Evy, parvint à s’extirper du ruisseau. Les goules qui n’avaient pas péri sous ses balles s’éloignaient maintenant. L’une d’entre elles tenait fermement la petit Evy dans ses bras décharnés.

Phoebe ferma son esprit à la douleur qui tiraillait ses jambes dégoulinantes d’eau glacée et se rua à leur poursuite. Les goules filaient à une vitesse dont Phoebe ne les aurait pas cru capables au premier abord. Elle courait aussi vite que ses membres transis le permettaient, mais c’était sans espoir. Ses articulations faiblissaient à chaque enjambée et ses poumons en feu peinaient à acheminer assez d’oxygène vers ses muscles pour lui permettre de tenir la distance. Dans un dernier sursaut d’énergie, elle leva son arme. Elle ne put se résoudre à viser le ravisseur d’Evy par peur de l’atteindre elle et abattit à la place la créature la plus proche. Puis elle s’écroula sur le sol et roula sur quelques mètres, dans un grand nuage de neige et de cendre.

Au loin, les bruits de course des créatures s’atténuèrent. Evy était perdue. Phoebe poussa un long hurlement de douleur. Elle resta ainsi, étendue dans la neige pendant plusieurs minutes. Des larmes coulaient et se solidifiaient sur ses joues, elle sentait sa peau la brûler. Tout était fini, ils avaient pris Evy. Ils avaient pris Evy… La réalité était une écharde qui lui transperçait le cœur. Plus froide que la neige sur laquelle elle reposait. Plus froide que l’eau qui imbibait son pantalon et ses chaussures.

Ils avaient pris Evy.

2. Le monde est si laid maintenant

Lorsqu’enfin elle trouva la force de se redresser, ses jambes ne répondaient plus, mais elle le remarqua à peine, hagarde. Quelle importance ? Elle avait perdu Evy, la seule personne qui comptait dans sa vie, la seule lueur de bonheur faiblarde qui éclairait son quotidien depuis la Catastrophe.

Elle entendit un faible râle à quelques mètres de là. C’était la créature agonisante sur laquelle elle avait tiré avant de s’effondrer. Son chagrin se mua en quelques secondes en une fureur noire, une haine aveugle. Elle rampa vers la créature qui reposait un peu plus loin, traînant ses jambes engourdies derrière elle.

— Espèce de saloperie ! cracha-t-elle en attrapant la goule par ses vêtements en lambeaux. Où est-ce qu’ils l’ont emmenée ? Où ? Réponds-moi !

La bête était mourante, la respiration sifflotante et les yeux à demi clos. Un plaie béante lui perforait le torse. Il était difficile de savoir si elle aurait été capable de s’exprimer de manière intelligible en d’autres circonstances, mais elle ne produisait alors que des gargouillis.

— RÉPONDS-MOI ! OÙ EST-ELLE ? QU’EST-CE QUE VOUS ALLEZ FAIRE D’ELLE ?

Phoebe se mit à la frapper au visage en continuant de s’égosiller. La goule était agitée de spasmes à chaque coup et poussait des grognements de plus en plus faibles. Phoebe était plongée dans une frénésie destructrice, ravageant le visage de la bête en y mettant toute sa rage, réduisant cette immondice à peine humaine à néant.

— Je crois qu’il ne vous répondra plus, dit une voix étrangère.

Un homme se tenait tout près d’elle. Il était âgé, enveloppé dans un grand manteau et tenait un fusil le long de sa jambe. Il avait de longs cheveux blancs et une courte barbe qui rehaussait son visage fatigué. Il regardait Phoebe s’acharner sur la bête avec une sorte de sourire désabusé, triste mais bienveillant.

Elle arrêta brusquement de frapper la bête au sol. Celle-ci cessa de bouger et resta silencieuse. Phoebe s’aperçut alors que la tête de la créature n’était plus qu’un amas informe de chairs, d’os et de sang. Elle repoussa ce cadavre et s’essuya les mains sur le sol, écœurée. Elle se rendit subitement compte de l’odeur qui s’en échappait et qui était insupportable.

— Attendez, dit l’homme, laissez-moi vous aider.

Il posa son fusil à terre et vint porter secours à Phoebe qui put ainsi se mettre assise. Sa fureur s’apaisait maintenant. Elle jeta un dernier œil dégoûté à sa victime qui gisait, la tête écrasée sur le sol. Elle ne se serait pas imaginée capable de faire cela à un autre être vivant… Mais pouvait-on qualifier ces créatures de vivantes ? Phoebe s’enfouit la tête dans les bras et se remit à sangloter…

— Ils l’ont prise, ils l’ont prise…

— Un problème à la fois, dit l’homme calmement en déposant un gros sac à dos sur le sol. Vous êtes trempée, vos orteils vont tomber si on ne fait rien. Mettez déjà ça…

Il avait sorti un pantalon de son sac à dos. Le vêtement était vieux et rapiécé et probablement beaucoup trop grand pour Phoebe. Elle dévisagea l’homme. Elle tremblait comme une feuille, paralysée par le froid. Mais s’il imaginait une seule seconde qu’elle allait retirer son pantalon devant lui…

— C’est un modèle masculin et il fait probablement trois tailles de trop pour vous, mais ce n’est pas vraiment le moment d’être difficile, n’est-ce pas ?

Puis, comme s’il avait lu dans ses pensées, il ajouta avec un petit rire :

— Si vous avez peur que je vous reluque, vous pouvez toujours vous changer derrière un arbre pendant que je prépare le feu. J’ai aussi une paire de bottes de rechange… En les bourrant de chaussettes, vous devriez pouvoir compenser la différence de taille. Oh, et je suggère qu’on s’éloigne un peu de cette bestiole puante.

Phoebe aurait voulu exprimer de la gratitude mais aucun mot de daigna sortir de sa gorge sèche, la douleur d’avoir perdu Evy encore brûlante. Elle adressa simplement un signe de tête à l’homme qui parut s’en satisfaire comme d’un « merci » et qui commença à rassembler les morceaux de bois les plus secs qu’il pouvait trouver.

Phoebe alla se changer un peu plus loin. Les bois étaient calmes maintenant, les goules avaient disparu. En enfilant des vêtements secs, elles prit conscience que l’homme lui avait probablement sauvé la vie. Et elle s’en voulut en pensant aux quelques affaires de rechange qu’Evy et elle possédaient… et qui étaient restées dans la bicoque qu’elles habitaient, à des kilomètres de là.

Sa ceinture serrée et ses bottes fourrées, elle se sentait presque à l’aise dans ces vêtements. Certes, il s’agissait de vieilles loques qui devaient la faire ressembler à un sac à patates, mais elles tenaient chaud et c’était tout ce qui importait dans cette situation… Elle rejoint son sauveteur qui avait déjà allumé un feu qui grandissait petit à petit. Elle s’approcha de la chaleur et ses frissons s’estompèrent.

— Vous n’avez pas peur que cela les attire ? murmura-t-elle dans un souffle en pointant du doigt la bête étendue morte à quelques mètres de là.

— Vous avez retrouvé votre voix, remarqua l’homme avec un sourire, c’est bien. Ne vous en faites pas, d’après mon expérience, la lumière a plutôt tendance à repousser ces sales bêtes qu’à les attirer…

— Votre expérience ?

— Cela fait plusieurs semaines que je les observe. Je ne sais pas vraiment ce qui les a rendues… comme ça. Les radiations, j’imagine. Mais ce sont des êtres répugnants, ça je peux vous le dire. J’ai vu ce qu’ils pouvaient faire à un être humain lorsqu’ils sont affamés… Pas joli à voir. Mais c’était bien la première fois que je les voyais faire dans l’enlèvement.

Phoebe leva la tête vers l’homme. Il avait donc eu le temps de voir ce qui s’était passé.

— Ils ont croisé ma route avec une petite fille sous les bras. Puis j’ai entendu un hurlement – le vôtre, je suppose – et je suis venu.

— Ils l’ont prise, dit Phoebe malgré la boule qui lui enserrait la gorge. Evy, ma petite sœur… Ils me l’ont prise.

— J’en suis désolé… J’aurais bien essayé de les arrêter, mais avec ce machin – il pointait son fusil du doigt – j’avais autant de chances de toucher votre petite sœur… Mais qu’est-ce qu’une jeune femme et une petite fille faisaient seules dans ces bois sinistres ?

— On sait très bien se débrouiller seules, marmonna Phoebe en lançant un regard de défi à l’homme. Enfin… d’habitude. Il s’est passé quelque chose ce soir. Notre fournisseur est mort et puis… et puis ces choses nous ont attaqué. Et maintenant… Evy, oh…

Le vieil homme farfouilla dans son manteau quelques instants et lança un petit flacon à Phoebe. Elle l’attrapa au vol : il contenait une dizaine de cachets antirads.

— C’est cadeau. Voilà pour le problème du fournisseur. Encore que ce ne soit qu’une solution temporaire, je ne peux pas assurer l’approvisionnement pour deux personnes éternellement.

— Merci, monsieur…

— Valérien. On ne m’a plus dit monsieur depuis…

Il n’acheva pas sa phrase. Phoebe savait qu’il faisait référence au temps d’avant la Catastrophe. Avant l’écroulement de la civilisation. Elle avala un antirad. La sensation de manque qui lui tiraillait l’estomac disparut immédiatement, ce qui, à ce stade, n’était probablement qu’un effet psychologique, le médicament n’agissant pas si rapidement.

— Moi c’est Phoebe.

— Enchanté, Phoebe. Maintenant, voyons votre second problème : comment récupérer votre petite sœur.

— Quoi ? s’écria-t-elle avec un regard interloqué. Parce que vous imaginez qu’elle est toujours en vie ?

— Vous êtes si surprise ? répondit-il en haussant un sourcil. Oh bien sûr, je ne parierai pas ma propre vie là-dessus, mais je pense qu’il est permis d’espérer. Lors des rares occasions où je les ai vus attaquer quelqu’un, je peux vous garantir qu’ils ne l’emportaient pas avec eux. La pauvre victime était dévorée sur place.

— Je pense que c’est ce qui est arrivé à mon fournisseur…

— Alors vous voyez de quoi je veux parler. Reste la question fondamentale : pourquoi ont-ils emporté votre petite sœur ? C’est un mystère pour moi. Mais ce dont je suis certain, c’est que s’ils avaient voulu la tuer, ils auraient pu le faire immédiatement. Et vous avec. Ils devaient avoir une raison de ne pas le faire. Même si j’ai le plus grand mal à imaginer ce genre de bête raisonner

Le vieux Valérien semblait se parler à lui-même et oublier la présence de Phoebe, perdu dans sa réflexion, les yeux rivés sur les flammes qui dansaient en crépitant. Ils restèrent assis là un moment, et Phoebe cessa peu à peu de frissonner, son corps réchauffé par le feu et son esprit revigoré par le mince espoir de retrouver Evy vivante. Alors que le feu faiblissait, Valérien leva les yeux vers Phoebe.

— Vous êtes d’attaque ? Nous ne devrions pas tarder plus si nous voulons avoir une chance de suivre leurs traces avant que la neige ne les recouvre… Heureusement, ils étaient nombreux et courraient très vite. Il y a fort à parier qu’ils nous aient laissé un joli petit chemin balisé jusqu’à leur repaire. Dans l’hypothèse où ils s’abritent effectivement dans un repaire ou quelque chose d’équivalent…

— Et une fois là-bas ?

— Ne me regardez pas comme le messie, Phoebe, je n’ai aucun plan et aucune botte secrète. Une fois là-bas, eh bien il faudra aviser. Tout dépendra de l’endroit, de leur organisation… Je n’ai aucune idée de ce que l’on va trouver. Je ne peux que vous aider à…

— Pourquoi ? l’interrompit brusquement Phoebe.

— Pourquoi ?

— Pourquoi est-ce que vous m’aidez ? Vous me donnez des habits, vous gaspillez de précieux antirads pour moi… et voilà que vous êtes prêt à vous battre ? Qu’est-ce que vous attendez en échange.

Valérien la considéra un instant d’un air pensif.

— Cela va peut-être vous sembler difficile à croire, mais la réponse est toute simple : rien. Je n’attends rien en échange. Je vous ai aidée – je vous ai sauvée, si vous me passez cet accès d’orgueil – parce que je suis un vieux fou qui a encore la volonté désespérée de conserver un idéal de civilisation dans ce monde de chaos. L’entraide, la solidarité… Nous ne survivrons pas si nous nous comportons, comme le veut l’adage, comme des loups entre nous. Quant à vous aider à récupérer votre petite sœur et à éventuellement mettre une peignée à ces sales bestioles, eh bien… les raisons sont plus égoïstes, peut-être. Voilà des semaines que j’observe ces créatures : elles sont de plus en plus nombreuses. Comment ? Ça ne peut pas être le seul effet des radiations. Voilà ce que je voudrais découvrir, pour y mettre un terme. Je crains le jour où elles seront suffisamment nombreuses pour ne plus être effrayées par mes petits feux de camp et où je leur servirai de repas. Pour tout vous dire, je suis trop vieux pour souhaiter mourir d’autre chose que de mon âge. Convaincue ?

Elle tentait de déceler de la ruse ou du mensonge dans les paroles du vieil homme, mais avec toute la volonté du monde et toute la méfiance presque maladive qu’elle avait développée depuis la catastrophe, elle n’en trouva pas. Des êtres humains respectables subsistaient encore. Phoebe avait la prétention de penser en faire partie. De toute évidence, elle avait trouvé un autre.

— Convaincue, fit-elle.

Et ils se mirent en marche. Valérien n’avait pas menti : les créatures auraient pu se déplacer en char d’assaut et laisser moins de traces dans la neige. Même sans avoir la moindre expérience en filature, il était aisé de les suivre. La nuit était silencieuse et plus froide que jamais. Même à travers les vêtements chauds de Valérien, Phoebe sentait passer des courants d’air glacé.

Les minutes s’écoulaient lentement, rythmées par les craquements de leurs pas dans la neige, illuminées par deux faisceaux de lampes torches fendant les ténèbres. Les deux compagnons de fortune se turent pendant le trajet. Le film des dernières heures se répétait en boucle dans l’esprit de Phoebe. Le fournisseur mort… les créatures… la fuite… Evy… La petite Evy, seule et sans défense aux mains de ces immondes bêtes. La gorge de Phoebe brûlait toujours d’une douleur noyée de rage.

Petit à petit, les traces se faisaient plus estompées. Chaque minute apportait ses nouveaux flocons, ses nouvelles cendres qui se mélangeaient au sol et effaçaient la cohue des créatures… Lorsque cela fit plus de vingt minutes qu’ils marchaient, Phoebe commença doucement à perdre espoir. Quand bien même les goules n’avaient pas tué Evy sur place, combien de temps était-il raisonnable d’espérer qu’elles ne lui aient fait aucun mal ?

Mais Valérien ralentit et fit signe à Phoebe de ne pas faire de bruit. Sa voix n’était qu’un murmure :

— Qu’est-ce que c’est que ça… ?

Bercée par la monotonie du trajet à travers les bois, Phoebe n’avait pas remarqué que la forêt avait perdu en densité. Elle n’avait pas non plus remarqué l’étrange forme dans le sol. Étrange car artificielle : un gros rectangle de six mètres sur quatre qui s’élevait légèrement de la terre. Une régularité géométrique qui détonait dans l’enchevêtrement chaotique des arbres et de leurs branches malingres.

Ils s’approchèrent silencieusement, d’un pas lent et prudent. Les traces des goules étaient presque entièrement effacées maintenant, mais l’on pouvait encore deviner leurs pas sur cette forme.

— On dirait un… un bunker, remarqua Phoebe. Un abri enterré.

— Oui… Je n’en ai jamais vu de mes propres yeux, mais cela ressemble aux images qu’on nous montrait au début de… de la Catastrophe. Se pourrait-il que nos créatures se soient réfugiées là-dedans ? Si c’est le cas, ce bunker n’aura servi à rien… Les personnes qui avaient pu s’y abriter n’auront été protégées des radiations que pour être décimées par une armée de goules. Regardez ça…

Les traces de pas des créatures s’arrêtaient au niveau d’un orifice qui perforait le milieu du grand rectangle au sol. Une trappe devait l’avoir obstrué un jour, mais elle avait visiblement été arrachée. Valérien pointa sa lampe torche vers le gouffre. Une longue échelle y plongeait à la verticale et disparaissait dans des ténèbres que le faisceau ne pouvait vaincre. L’odeur fétide que les créatures dégageaient semblait y régner. Il n’y avait pas de doute possible : elles étaient à l’intérieur.

Phoebe fut prise d’un sentiment de nausée. Imaginer sa petite sœur, sa petite Evy, perdue dans cet enfer au milieu de ces bêtes puantes… Valérien capta son regard et n’y vit qu’une détermination sans faille : Phoebe aurait été chercher Evy jusqu’au fin fond de l’enfer. Valérien acquiesa en silence. « Une fois là-bas, il faudra aviser » avait-il dit.

3. Rien ne guérit, rien ne grandit

Sans dire un mot, Phoebe s’accrocha à l’échelle et commença à descendre. Au-dessus d’elle, Valérien suivait à quelques barreaux d’écart. Leurs pas lourds tintaient en écho dans le boyau. La puanteur s’intensifiait à mesure qu’ils s’éloignaient de la surface. Combien de créatures grouillaient dans ce bunker ? Combien d’obstacle entre Evy et ses sauveteurs ?

Arrivés au bas de l’échelle, Phoebe et Valérien observèrent en silence les environs. Un long couloir s’étendait devant eux et distribuait des pièces fermées par de grandes portes blindées de chaque côté. Le bunker semblait abandonné : s’il avait effectivement servi pendant la Catastrophe, ses habitants n’avaient pas dû y survivre bien longtemps.

Phoebe dégaina son arme et avança prudemment dans le couloir aux côtés de Valérien qui avait toujours son fusil dans les mains. De faibles bruits retentissaient en écho mais il était difficile d’en deviner la nature ou la source. Un ronronnement sourd et continu paraissait émaner d’une activité soutenue quelque part dans le bunker. Sur combien de mètres carrés s’étendaient ses galeries ? Ils n’auraient su le dire.

La première porte sur la gauche était verrouillée. Phoebe pointa son arme vers le mécanisme de fermeture mais Valérien l’interrompit en levant son fusil :

— Permettez…

La serrure explosa sous l’action de l’arme de Valérien dans un grand fracas. Phoebe acheva la porte d’un coup de pied qui l’ouvrit à la volée en arrachant ce qui restait de la serrure. La pièce qui se dévoila devant eux était éclairée par de vifs néons et ils poussèrent une commune exclamation de surprise : l’électricité était devenue rare dans leur monde. La plupart des centrales d’avant la Catastrophe avaient été détruites ou abandonnées. Certains regroupements d’être humains se débrouillaient avec des installations locales de fortune : groupes électrogènes, barrages artisanaux, batteries… Les autres s’en passaient tout simplement.

S’il était évident qu’un bunker comme celui-ci devait avoir été conçu pour permettre une autarcie et donc produire sa propre énergie, il était inattendu qu’il soit encore en fonctionnement vu son état de délabrement général.

Ils s’avancèrent dans la pièce en essayant d’habituer leurs yeux à cette soudaine clarté qu’ils n’avaient plus connue depuis si longtemps. Elle était assez grande bien qu’aussi basse de plafond que le couloir dont ils venaient. De grandes caisses étaient empilées les unes sur les autres un peu partout, séparées par de grandes allées laissées vides pour permettre de circuler entre elles. L’ensemble donnait une étrange impression d’hygiène qui tranchait franchement avec la décrépitude de ce qu’ils avaient vu du bunker… et avec le chaos général du monde extérieur. Cette pièce était comme un vestige du passé, comme une salle d’opération chirurgicale flambant neuve au beau milieu d’un champ de ruine. Cela n’avait aucun sens. Ni Valérien ni Phoebe n’arrivaient à mettre des mots sur ce qu’ils ressentaient en pénétrant dans cet endroit. Les bruits du bunker et l’odeur nauséabonde s’estompaient presque, comme si même l’air de cette pièce ne pouvait se mélanger à celui du couloir.

Phoebe marchait entre les caisses en essayant de faire taire la sensation de malaise qui lui picotait la nuque. Ce qui aurait ressemblé à un havre de paix pour tout être humain d’avant la Catastrophe était trop singulier pour être rassurant dans ce contexte.

Valérien s’approcha d’une caisse dont le haut semblait branlant et lui envoya un coup de crosse. L’une des planches céda. Il plongea une main à l’intérieur et en ressortit un petit sachet transparent.

— Nom de Dieu… Phoebe, regardez ça.

Il lui lança le sachet qu’elle attrapa au vol. En une seconde, elle comprit l’air abasourdi de Valérien.

— Des antirads ? Est-ce que toute la caisse en est… Est-ce que toutes les caisses… ?

Valérien fit sauter le couvercle d’une autre caisse et en sortit d’autres sachets identiques. Phoebe fit de même et trouva le même contenu. Ils examinèrent les sachets sous tous les angles, en extirpèrent des pilules, les soupesèrent et les observèrent avec attention. Il n’y avait pas de doute possible :

— Une réserve d’antirads… De quoi fournir une ville entière pendant des mois…

Ils n’en croyaient pas leurs yeux. De l’or en sachet. Le médicament dont la totalité de ce qui restait de l’humanité était devenue dépendante. La rareté ultime, étalée en quantités astronomiques dans la pièce la plus improbable possible. Phoebe ne put s’empêcher de glisser quelques sachets dans les poches de son manteau. Elle voulait croire que c’était l’instinct de survie, mais c’était surtout la dépendance qui guidait ses gestes.

— Il faut qu’on mette tout ça à l’abri, il faut qu’on en prenne autant que possible et…

— Phoebe ?

— Comment est-ce qu’on peut transporter tout ça ? On pourra tenir des mois avec ça et ensuite…

— Phoebe ?

— QUOI ? s’écria-t-elle d’une voix plus agressive qu’elle ne l’aurait voulue.

Valérien la dévisagea un instant. Elle avait le regard fou et le souffle court, des dizaines de sachets d’antirads serrés dans ses bras.

— Phoebe, nous sommes ici pour Evy. Pour sauver votre petite sœur, vous vous souvenez ?

La voix calme et rationnelle de Valérien lui fit l’effet du claque. Elle lâcha les sachets qui tombèrent lourdement sur le sol. Elle avait oublié Evy. Ces maudites pilules lui avaient sorti sa petite sœur de l’esprit. Elle se sentit écœurée par sa propre attitude. Était-elle devenue à ce point accro ?

— Vous avez raison, fit-elle piteusement. Je ne sais pas ce qui m’a pris…

— Ce sont des drogues, Phoebe. Elles nous protègent contre les radiations, mais il y a un prix à payer. Nous sommes dépendants. Vous avez déjà connu l’état de manque. Ici, vous avez ressenti l’effet inverse face à l’abondance. Ne vous en voulez pas… Quel autre choix avons-nous ? Quelle alternative y-a-t-il à prendre ces médicaments ? Se laisser irradier et devenir une de ces sales goules puantes ?

— Alors là, je vous trouve un peu dur.

Ce n’était pas Phoebe qui avait parlé. Elle et Valérien se retournèrent d’un même mouvement. Au fond de la salle se trouvait une porte ouverte qu’ils n’avaient pas remarqué. Un homme venait d’y entrer. Il était grand et mince, portait une blouse blanche et des lunettes rondes teintées. Ses courts cheveux noirs plaqués vers l’arrière de son crâne luisaient de cire. Aucun expression n’animait son visage. Par instinct de préservation, Phoebe pointa son arme vers lui.

— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ?

L’homme eut un petit rire dénué de joie qui provoqua un frisson chez Phoebe.

— C’est plutôt moi qui devrais poser cette question… Vous entrez chez moi sans y avoir été invités… Vous défoncez mes portes… Vous pillez mes réserves… Vous insultez mes enfants…

— Vos enfants ? l’interrompit Valérien.

— « Sales goules puantes », dit-il en détachant bien chaque mot. Ce sont vos paroles. Je les trouve blessantes. Mes enfants n’ont aucun problème d’hygiène et je peux vous garantir qu’ils sont tout ce qu’il y a de plus humains. Et pour l’odeur eh bien… je suppose qu’on ne peut pas vraiment les tenir responsables de ce qui émane de leur corps. Vous non plus ne sentiriez plus très bon si votre peau se décomposait sur votre chair.

Il avait prononcé cette dernière phrase avec le même petit rire. Il était, en tout état de cause, terrifiant. Sa voix était douce mais froide, sans vie. Sa simple présence dans la pièce donnait des hauts-le-cœur à Phoebe et Valérien. Il était beau, propre et net, mais d’une certaine manière il était plus répugnant que les goules.

— Oh, ne prenez pas ces airs, poursuivit-il. Bien sûr que ce ne sont pas mes vrais enfants. Mais c’est un petit peu ma famille, pas vrai les enfants ?

Il s’était retourné sur ces mots et quatre créatures similaires à celles qui avaient attaqué Phoebe et Evy dans les bois firent leur entrée. La lumière artificielle de la pièce les rendait encore plus repoussantes qu’à l’air libre. Leur odeur fétide envahit la pièce. Elles poussaient toujours leurs râles immondes mais restaient calmes, en retrait. « Le calme avant la tempête » pensa sombrement Phoebe. Sur un simple mot de l’homme en blouse blanche, elles déchaîneraient leur folie meurtrière, cela ne faisait aucun doute.

— Vous avez d’étranges façons de traiter votre « famille », fit remarquer Valérien. Vous les laissez subir les radiations et se transformer en… en ça… alors même que vous avez de quoi les soigner. En quantités démentielles, d’ailleurs…

L’homme prit un sourire moqueur. Il semblait s’amuser énormément de la situation, comme une personne consciente de sa supériorité et qui joue avec des insectes avant de les écraser.

— Les radiations ? C’est une idée cocasse. Je dois admettre que le nom est trompeur : antirad pour anti-radiation, n’est-ce pas ? Encore faudrait-il qu’il y ait des radiations contre lesquelles se protéger…

— Qu’est-ce que vous racontez ? dit Valérien d’un air agacé. La Terre est devenue une poubelle radioactive, tout le monde le sait. Nous ne pouvons pas survivre sans antirad.

— Parce que vous avez essayé ? se moqua l’homme doucement. Vous prétendez savoir ce qui arrive lorsque l’on ne prend pas mes petites pilules. Quelles preuves avez-vous ?

— Eux, dit Phoebe avec véhémence. Vos glorieux enfants. Voilà ce qui arrive quand on ne prend pas d’antirad.

— Perdu, dit l’homme en affichant toujours un sourire glacé. Voilà ce qui arrive quand on en prend.

En riant devant l’air estomaqué de Phoebe et Valérien, il sortit une poignée d’antirads de la poche de sa blouse et les jeta par terre. En un éclair, les quatre créatures se jetèrent férocement dessus, se griffant les unes les autres en essayant d’attraper les cachets. En moins de trois secondes, il n’y avait plus un antirad sur le sol. Valérien et Phoebe restèrent figés, frappés d’horreur. L’homme continuait de jubiler :

— C’est l’histoire d’une tribu d’une région désertique qui remercie chaque jour leur Dieu de ne pas faire tomber le déluge sur eux. Ils n’ont aucune assurance qu’il se mettrait à pleuvoir s’ils cessaient de prier, mais pourquoi prendre le risque ? Sauf bien sûr, si le revers de la médaille c’est…

— Se transformer en une bête immonde, murmura Valérien d’un air accablé.

— Je vous ai déjà dit de ne pas être insultant avec mes enfants, fit l’homme d’un air faussement grondeur. Mais vous avez saisi l’idée. Bien entendu, il faut des semaines, des mois de travail pour arriver à ce beau résultat. Et ne pas lésiner sur les doses…

Il indiqua les quatre créatures qui avaient repris leurs places derrière lui. Phoebe comptait silencieusement dans sa tête. Combien de temps s’était-il écoulé depuis la Catastrophe ? Depuis combien de temps avaient-elles, Evy et elle, commencé à prendre des antirads ? Combien en prenaient-elles par jour ? Comme s’il avait lu dans ses pensées, l’homme ajouta :

— Mais pour une raison étrange, il semble que le processus soit plus rapide si le sujet est jeune. La croissance aide, vous voyez…

— Evy, fit Phoebe dans un souffle. Qu’est-ce que vous avez fait d’elle ?

— Moi ? Rien du tout. C’est vous qui avez tout fait. Jour après jour, pilule après pilule… elle est déjà à un stade avancé, même si cela ne se voit pas encore. Je ne voulais que vérifier ce que je savais déjà. Mais en définitive, vous êtes la seule responsable.

— Espèce de salopard, s’écria Phoebe en essayant de faire taire l’horrible sentiment de culpabilité qui l’envahissait. Où est-elle ? OÙ EST-ELLE ?

— Au fond du couloir, porte de droite. Mais vous avez tort de vous énerver. Elle sera probablement plus à son aise ici, avec les siens.

Phoebe avait la main crispée sur son arme toujours braquée sur l’homme. Son doigt pressait doucement la détente, à la limite du coup de feu. Elle tremblait de tous ses membres. Ça ne pouvait pas être vrai, il mentait. S’était-elle empoisonnée chaque jour un peu plus ? En entraînant Evy dans sa spirale infernale ? Mais non. Les radiations étaient réelles. La Catastrophe, la Catastrophe… Elle s’en souvenait, elle y était. Et pourtant… comment avait-elle commencé à prendre ces antirads ? Les jours qui avaient suivi la Catastrophe étaient flous dans son esprit. Se pouvait-il… ? Valérien était tout aussi livide, et elle pouvait presque voir son esprit suivre le même cheminement que le sien. Était-ce le traumatisme de la Catastrophe qui rendait leurs souvenirs flous ou bien… ?

— Et d’ailleurs, reprit l’homme, vous aussi, vous seriez chez vous ici. Oh, bien sûr, la petite va évoluer plus vite que vous deux, mais vous y viendrez, soyez en certains. On ne décroche pas de mes petites pilules comme ça… Vous êtes les bienvenus parmi les vôtres. Je peux sans doute vous trouver un matelas dans un coin, ajouta-t-il en ricanant.

Cette fois, ce fut Valérien qui perdit son sang froid. Il leva son fusil vers l’homme en le fixant d’un regard noir. Les créatures commençaient à s’agiter en comprenant le danger qui guettait leur maître.

— Mon bonhomme, dit Valérien d’un air assuré, je suis flatté de ta proposition. Mais si tu veux m’allonger quelque part, il faudra que ce soit dans un cercueil, parce que je n’ai pas franchement l’intention de rejoindre ta sale troupe de cireurs de pompes en décomposition.

L’homme perdit son sourire et prit pour la première fois un air résolument menaçant. Si l’on avait pu distinguer ses yeux derrière ses lunettes teintés, on y aurait vu des éclairs.

— Cela peut s’arranger, dit-il d’un air glacé.

Et il attrapa une autre poignée d’antirads dans sa poche et la lança en direction de Valérien et Phoebe. Alors que les cachets rebondissaient sur eux, les créatures s’élancèrent dans leur direction, un air dément et affamé sur leurs visages.

— Phoebe, cria Valérien, courrez ! Allez chercher la petite, vite ! MAINTENANT, PHOEBE !

Sans réfléchir, Phoebe se jeta vers le couloir. Un coup de fusil retentit derrière elle. L’une des créatures était à terre. Elle n’eut pas le temps d’en voir plus. Elle ralluma sa lampe de poche et se rua vers le fond du couloir sombre qu’ils avaient à peine exploré un peu plus tôt.

Elle dépassa plusieurs portes fermées puis se retrouva face à un mur. Dernière porte à droite… Pourquoi l’homme lui aurait-il dit la vérité ? S’il avait menti sur le reste ? Et s’il n’avait pas…

Elle cessa de s’interroger. Derrière elle, des bruits de lutte continuaient à résonner. Est-ce que Valérien pourrait avoir le dessus sur ces sales bêtes ? Et sur l’homme démoniaque qui semblait leur servir de maître ? Elle ouvrit la porte d’un coup de pied en braquant sa lampe et son arme vers l’intérieur. La pièce était éclairée par des néons, tout comme la réserve à antirads. La même étrange impression de propreté s’en dégageait. Cette pièce était plus petite et bordée de plans de travail couverts de ce qui ressemblait à du matériel médical. Au centre trônait une sorte de table d’opération.

— Evy !

La petite était allongée sur la table, inconsciente mais entière. Elle ne portait aucune marque de maltraitance. Phoebe se précipita pour la prendre dans ses bras.

— Evy, réveille-toi !

La petite ouvrit doucement les yeux et les referma presque aussitôt. Elle n’était qu’endormie, probablement droguée. Phoebe poussa un soupire de soulagement et quitta la salle sans demander son reste, Evy dans ses bras.

Seuls le couloir et la longue échelle les séparaient de la surface. Les bruits s’étaient tus, le bunker était redevenu silencieux. Phoebe s’avança avec hâte. La petite se réveillait petit à petit dans ses bras, insensible aux battements de cœur frénétiques de sa grande sœur. Elle poussait de petit gémissements que Phoebe ne connaissait que trop bien : elle ressentait les effets du manque. Le ventre qui se tord de douleur… le sang qui bat aux tempes… la sensation d’avoir la tête qui éclate… et le désir fou et incontrôlable d’avaler un petit cachet.

Lorsqu’elle arriva au niveau de la salle où elle avait laissé Valérien, elle constata que la bataille s’était rapidement terminée. Dans l’entrebâillement de la porte gisait le corps sans vie de Valérien. Des plaies béantes luisaient sur son torse et son cou. Phoebe s’accorda quelques instants de tristesse en regardant la dépouille de celui qui l’avait sauvée et l’avait aidée à récupérer Evy. Le pauvre vieux aurait sans doute terminé tranquillement sa vie s’il n’avait pas croisé sa route. Mais les sentiments de culpabilité qui habitaient Phoebe ne pouvaient enfler plus. Il était trop tard pour réparer bien des choses.

Elle continua à avancer dans le couloir en jetant un œil dans la pièce où le combat avait eu lieu. Deux des quatre créatures gisaient mortes sur le sol. Il n’y avait aucune trace des autres. Evy se mit à gémir de plus belle et Phoebe continua à marcher. Mais elle s’arrêta très vite : l’homme en blouse blanche lui barrait le chemin. Il se tenait droit avec son éternelle expression narquoise sur le visage, juste devant l’échelle qui menait à la surface. Phoebe se sentit à nouveau submergée par la haine.

— Laissez-moi passer ! cria-t-elle en braquant l’arme sur lui pour la seconde fois.

— Ça ne changera rien, dit l’homme dans un rire glaçant. Le processus est en marche.

— C’est faux ! Nous ne prendrons plus jamais d’antirads, le processus s’arrête là !

L’air amusé de l’homme se faisait de plus en plus franc. Il ne faisait aucun doute qu’il prenait un plaisir sadique à torturer ses victimes.

— Une bien jolie histoire, mais vous n’en aurez jamais la force. Écoutez-la pleurer, la petite. Pouvez-vous le supporter ? N’avez-vous pas envie de lui donner juste une toute petite pil…

Il ne put finir sa phrase. Phoebe avait pressé la détente. La balle traversa l’un des verres teintés des lunettes de l’homme et alla se ficher dans le mur en béton derrière lui. Les lunettes brisées et la grande blouse blanche s’étalèrent par terre, mais il n’y avait aucun corps. L’homme s’était volatilisé, ne laissant que des habits vide derrière lui.

Phoebe resta interdite plusieurs secondes, le bras toujours en l’air, le canon de son arme fumant. Qu’était donc cet être qui pouvait disparaître ainsi ? Aucun autre bruit n’agita le bunker alors que résonnait encore le coup de feu. Il était réellement parti. Evy ouvrit les yeux et regarda Phoebe avec un regard implorant.

— Beebe… j’ai mal.

— Je sais, ma puce, je sais.

Phoebe enjamba les vêtements du mystérieux hommes et entreprit de gravir l’échelle, Evy accrochée à son cou. Le froid glacial de l’extérieur s’engouffrait avec force dans le conduit.

— Ça va aller, ça va aller… On sera bientôt dehors…

Mais la petite continuait de pousser des plaintes et des gémissements. À chaque barreau de l’échelle, Phoebe sentait la douleur d’Evy grossir, grossir… La surface semblait s’éloigner à chaque pas.

— Beebe…

La voix d’Evy était de plus en plus faible et de plus en plus suppliante. Phoebe tentait de garder son calme et de ne pas montrer sa panique à la petite. Seuls quelques mètres les séparaient de la sortie.

Et puis la petite se mit à pleurer pour de bon. Phoebe ne l’avait jamais entendue pleurer ainsi. Elle pleurait comme une adulte, comme si sa douleur était celle d’une personne âgée en fin de vie. Phoebe ne put en supporter d’avantage. Elle sortit de sa poche l’un des cachets antirads qu’elle avait volés dans la réserve en bas. Sa main tremblait lorsqu’elle introduisit la pilule dans la bouche de la petite Evy. Juste une, pensa-t-elle, la dernière… la dernière…

— Ne t’inquiète pas, lui dit-elle en commençant à pleurer elle aussi. Tout ira bien…

La petite commença à mieux respirer et cessa ses gémissements. Elle sembla presque se rendormir avec un air serein sur le visage. Phoebe reprit doucement son ascension, tremblante.

— Tout ira bien…

Un vent froid parsemé de flocons commença à lui caresser le visage. Au-dehors, la neige continuait de tomber.

 

 



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