Le grand public n’existe pas

Publié le 28 janvier 2022 par Gee dans La fourche

« Vous êtes très politisé »

La phrase d’Emmanuel Macron, face à une personne qui l’interroge implacablement sur les conséquences désastreuses de la politique de santé publique néolibérale qu’il a poursuivie et accentuée, a fait logiquement sourire sur les internets.

Il est vrai que voir un chef d’état, chef et créateur de parti politique, ancien ministre et ancien militant du PS, remarquer la « forte politisation » de son interlocuteur, c’est un peu comme si Jeff Bezos disait à un gagnant du loto : « vous êtes très riche ».

C’est d’ailleurs une séquence qui arrive souvent : une personne lambda interpelle une personnalité du monde politique ; un buzz s’ensuit, on félicite la personne lambda d’avoir porté la parole que beaucoup de Françaises et de Français auraient aimé pouvoir dire à la personnalité politique ; puis, stupeur, on découvre que ce n’est pas une personne lambda… mais une personne politisée !

Ici, le mot politisé n’est bien sûr pas utilisé dans un sens positif pour marquer la valeur de l’engagement de cette personne, mais bien pour décrédibiliser sa parole : eh non, ce n’était pas un individu lambda qui représentait la personne française type, moyenne, neutre. C’était un individu politisé, et en tant que tel, sa parole devrait être prise avec des pincettes1. Circulez.

Réaction que l’on pourrait à peu près résumer ainsi : « Oh mon Dieu ! Cette personne a des convictions politiques ! Tout ce qu’elle dit est donc nul et non avenu ! » Macron aurait tout aussi bien pu dire : « vous avez beaucoup réfléchi à la question, donc si ça ne vous dérange pas, je préfère répondre à quelqu’un qui est novice sur le sujet ».

C’est fou, cette distinction entre les personnes « politisées » et les « vraies gens de la vraie société qui n’ont pas d’opinion ». Comme si, dans la division sociale du pays, « personnes politisées » étaient un groupe à part. Alors qu’on trouve des ouvriers politisés, des infirmières politisées, des cadres sup’ politisés, des héritières politisées. Qui n’en sont pas moins ouvriers, infirmières, cadres sup’ ou héritières, avec chacune et chacun leur classe sociale, leurs vécus, leurs intérêts. Ne doutons pas qu’Emmanuel Macron ne considérerait que comme personnes « politisées » celles dont la politisation en question irait à l’encontre de la sienne, les autres étant bien sûr neutres, de bon sens ou toute autre expression désignant en fait l’adhésion, consciente ou non, à TINA.

L’illusion d’un groupe « moyen » et dépolitisé – par essence dépolitisé – représentant la majorité de la population est une défaite de la pensée qui a tendance à se répandre partout. De là découle l’illusion du « grand public ».

À Framasoft, l’asso dont je suis membre, c’est une question qui nous revient souvent : « mais vous pensez vraiment que vous allez un jour convaincre le grand public ? » Non, on ne le fera pas. Déjà, parce que ce n’est pas notre but, mais surtout, parce que le grand public n’existe pas. Si nous avons nous-même employé l’expression par le passé, nous avons fini par intégrer l’idée que « grand public » était un concept creux où on faisait entrer un peu tout et dont, de fait, rien ne bien intéressant ne sortait. C’est ainsi que dans notre dernier article programmatique, nous disions :

Nous souhaitons donc amorcer en 2022 un ensemble de projets s’adressant particulièrement aux publics associatifs, militants, ou œuvrant pour le progrès social et la justice sociale.

Ce n’est pas tant un recentrage qu’une analyse lucide du public auquel nous pouvons et voulons être les plus utiles. Ce public n’est ni « grand » ni même « majoritaire » : il est constitué par le partage d’intérêts communs. Un public « politisé » ? Sans aucun doute. Je pourrais aussi parler de « minorités agissantes »… minorités qui font pourtant partie intégrante de la société, et qui s’y fondent parfaitement.

« Les Français veulent que… »

Le concept d’un groupe majoritaire hégémonique qui se tient hors de toute polémique, de toute opinion en rupture, de toute caractéristique hors norme, est un fantasme. La personne française type, moyenne, neutre, n’existe pas. Nous sommes toutes et tous des exceptions à un nombre plus ou moins grand de normes.

À ce titre, la politisation n’invalide pas le reste de ce qui fait l’individu : face à un professionnel de la politique comme Macron, elle a même tendance à le renforcer, à lui donner des outils pour mettre des mots sur sa vie et celle de ses semblables, pour analyser les conditions de cette vie et les moyens de l’améliorer. C’est, à n’en pas douter, ce qui embête les professionnels de la politique, qui rêveraient d’un corps électoral entièrement dépolitisé, et donc perméable à leur foutue « pédagogie », sages petits élèves devant leurs maîtres.

Les mêmes professionnels qui répètent à l’envi « les Français veulent que », « ce que les Français veulent aujourd’hui », et toutes les variantes qu’on connaît. Alors qu’ils n’en savent foutrement rien. Pas parce qu’ils sont déconnectés – et Dieu sait qu’ils le sont – mais parce que « les Français » n’ont pas de volonté unique et hégémonique. Comme n’importe quel groupe de population, le peuple français est traversé d’intérêts, de volontés et d’opinions divergentes et souvent contradictoires.

Une diversité bien emmerdante pour un pouvoir politique qui aimerait pouvoir marginaliser ses opposants, sur le modèle « cette personne politisée ne représente pas la majorité, le grand public qui est raisonnable car pas biaisé par des idéologies ». Idéologies dont les gens de pouvoir sont bien sûr dépourvues, n’allons donc pas imaginer un seul instant qu’un responsable politique fasse de la politique.

Tout comme « le grand public », « la majorité » n’existe pas : la seule solution pour légitimer un pouvoir politique centralisé consiste alors à fabriquer une majorité, classiquement à l’aide du second tour où l’on ne garde que deux candidatures afin de pouvoir afficher un score à plus de 50 % pour la candidature gagnante (en prenant soin de ne pas compter la part grandissante de la population qui ne vote ni pour l’une ni pour l’autre). Pendant que la télé nous sort du « toute la France » à toutes les sauces. Tel évènement télévisuel s’est déroulé « devant toute la France », une expression qu’on entend aussi si souvent. Et pourtant…

Prenons un exemple de culture « hégémonique » : le football. Tiens, prenons même une finale de Coupe du Monde, celle de 1998, la France est en finale et joue à domicile. On s’accordera facilement à dire qu’il s’agit probablement du match le plus mythique de l’histoire du football français. Toute la France a regardé ce match, même les gens qui n’aiment pas le foot.

Toute la France ? Non ! Et ce n’est pas juste un petit village qui résiste encore et toujours à l’hégémonie : l’audience de ce match mythique s’élevait 23 674 000 personnes, selon Médiamétrie, pour une population française de 58 398 000 habitants alors. Soit 40 %2.

Même pour un match considéré comme « historique », un match dont il était absolument impossible de ne pas entendre parler à l’époque, avec un battage médiatique hallucinant, en prime time, pendant les vacances d’été, un match dont on nous rebat encore les oreilles presque un quart de siècle après… eh bien une majorité nette (60 %) s’en tamponnait royalement malgré tout.

Ce qu’on appelle « le grand public », dans le meilleur des cas, lorsque les planètes s’alignent et qu’on réalise le record absolu… c’est deux personnes sur cinq.

Si j’étais taquin, je vous dirais que si on avait décidé du programme télé entre « foot » et « pas foot » de la même manière dont on décide des Présidents de la République, personne n’aurait regardé le foot ce soir-là3.

« Z’aviez qu’à faire l’union »

Nous n’avons aucune foutue idée des goûts, des opinions, des aspirations de nos semblables. D’un point de vue culturel, c’est une excellente nouvelle : non, nos congénères ne sont pas une masse uniforme d’abrutis au cerveau lessivé par TF1 (pour celles et ceux qui en doutaient, hein, personnellement j’ai tourné le dos au cynisme branchouille depuis pas mal de temps). D’ailleurs, on nous rebat tellement souvent les oreilles des émissions à la con d’Hanouna qu’on en viendrait presque à oublier que 97 % de la population française ne les regardent pas (les émissions sont en moyenne vues par un gros million de personnes4).

D’un point de vue politique, c’est très inquiétant : parce que nos institutions, nos organisations politiques sont incapables de prendre en compte et de représenter cette diversité. Les appels incessants à « l’union de la gauche » sont assez symptomatiques : le système électoral français donne une prime à « l’union », c’est-à-dire au parti qui gommera le plus les divergences et les diversités d’opinions de son corps électoral pour agréger le plus de monde. La démocratie dite « représentative » donne mécaniquement le pouvoir au moins représentatif des groupes.

La seule « représentativité » de notre système consiste en l’élection de représentant « locaux », comme si, par une sorte d’osmose territoriale, Éric Ciotti était un parfait représentant de l’aide-soignante ou du chauffeur Uber des Alpes-Maritimes. Ne parlons même pas des parachutages…

Si 28 partis anticapitalistes faisaient 3 % chacun au premier tour de l’élection présidentielle et que 2 partis néolibéraux emportaient quant à eux 8 % des voix chacun, c’est un parti néolibéral qui serait mis au pouvoir, quand bien même l’anticapitalisme aurait fait 84 % au premier tour. Je prends volontairement un exemple extrême, mais c’est le fonctionnement exact de notre système, même si son idiotie nous saute moins au visage avec un nombre de candidats plus faibles.

Ça me semble être un problème majeur et sans aucun doute à l’origine d’une bonne partie de la « démobilisation » du corps électoral, réduit à un choix impossible : voter au plus proche de ses convictions, voir sa candidature favorite perdre et avoir la certitude de ne pas être représenté ; ou s’asseoir sur ses convictions, voir sa candidature « par défaut » gagner et avoir la certitude de ne pas être représenté.

À ce problème, que nous répondent les pouvoirs politiques et médiatiques en place ? Que ce système est merdissimal et qu’il serait de bon ton de le changer si on a deux ronds d’honnêteté intellectuelle et de conviction démocratique ? Non. La réponse est toujours la même : « c’est le jeu, il est juste, z’aviez qu’à faire l’union si vous vouliez gagner ».

L’aspect « jeu » du système, avec des « vainqueurs » et des « perdants » (qui n’y sont en général pour pas grand chose dans cette défaite) est parfaitement accepté, encouragé même, avec la fameuse « course de petits chevaux » et le commentaire incessant des sondages. On ignore qui sera le vainqueur, mais on sait déjà que ça ne sera pas la démocratie.

Alors on versera encore des larmes de crocodile à la télé face à l’abstention, bien plus politisée qu’on ne la présente souvent, et qui gagne implacablement du terrain élection après élection. Tout en continuant à nous répéter à l’envie que notre parfaite démocratie représentative est pourtant accessible à toutes les tendances et n’a absolument aucun biais structurel : après tout, même les mouvements anarchistes peuvent y être représentés. À condition de se trouver un chef.


  1. En l’occurrence, l’homme qui avait interpelé Macron était effectivement « politisé », c’était un militant de l’Union Populaire, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Et ? 

  2. On arrive à peu près à la même proportion pour la finale de la Coupe du Monde de Football 2018 où la France a également gagné. Sources : Audiences de la télévision française (Wikipédia), Démographie de la France (Wikipédia) 

  3. On me fera remarquer que l’entièreté de la population ne vote pas, différence notable avec les audiences TV. Ceci étant dit, vu l’appétence des ados pour le foot, je doute que les retirer du comptage des audiences télé augmente le score du foot… 

  4. Touche pas à mon poste ! (Wikipédia) 

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