L’enfant sans bouche

L’enfant sans bouche

Nouvelle publiée le 25 décembre 2015 sous licence CC-By-Sa.

Disponible gratuitement aux formats EPUB/PDF au sein du recueil L’enfant sans bouche (et 9 autres nouvelles).

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Introduction

Ceci est la cinquième nouvelle du « Projet 10 nouvelles ». C’est pour le moment la plus longue de toutes (et la plus dense aussi), elle totalise un peu plus de 12000 mots.

Et c’est encore une vieille histoire qui traîne dans ma tête depuis longtemps. J’en avais écrit une version très courte en mode « conte de Noël » quand j’étais au lycée : elle était très différente et résumait à peu près les 2 ou 3 premiers chapitres de la version que je publie aujourd’hui (malheureusement je n’ai pas réussi à retrouver le texte d’origine, il a probablement dû finir à la poubelle lors d’un déménagement, du coup je suis reparti de zéro). Un grand merci à goofy pour la relecture et à kinou pour la confection de l’EPUB !

En vous souhaitant un joyeux Noël et une très bonne lecture 🙂

 

1.

Lorsqu’il vint au monde, Tim était tout ce qu’un parent pouvait espérer. Un petit bébé tout rose, tout rond, avec des cheveux épars qui lui faisaient une houppette. Deux bras, deux jambes, dix doigts, dix orteils, un petit nez retroussé de deux yeux rieurs. L’ennui, c’est que rien d’autre que ses yeux ne pourrait jamais rire ou même sourire : Tim était dépourvu de bouche. Entre son nez et son menton s’étirait la même peau rose que sur ses joues, sans aucune paire de lèvres pour faire vibrer ses premiers cris.

Les plus petits détails provoquent souvent les réactions les plus disproportionnées et cette affaire ne dérogea pas à la règle : la sage-femme hurla de surprise et le médecin tomba dans les pommes. Le glorieux papa prit la fuite et la pauvre maman se laissa mourir de chagrin. Oui, l’absence d’orifice buccal fut alors le moindre des malheurs du petit Tim.

En d’autres temps, c’est en bête de foire qu’on l’aurait exposé. Mais les foires étant alors passées de mode, ce fut en rat de laboratoire qu’il vécut ses premiers mois. Les médecins, experts et spécialistes accoururent, l’examinèrent, le testèrent, l’analysèrent. Puis ils cédèrent la place à d’autres médecins, à d’autres experts de moindre expertise et d’autres spécialistes sans aucune spécialité. D’innombrables articles furent publiés, de la plus honnête des analyses aux plus éhontés des canulars, à tel point qu’il est aujourd’hui difficile de démêler le vrai du faux : l’enfant possédait-il une bouche complètement close avec une langue et des dents cachées derrière ? Ou était-ce une absence totale de cavité ? Comment pouvait-il s’alimenter sans aucune voie d’accès à son système digestif ? Les bruits les plus fous ont couru sur tous ces sujets, et nous ne pouvons maintenant que nous perdre en conjectures… On raconte même que le moindre rhume pouvait s’avérer fatal à l’enfant et que la catastrophe avait été frôlée plus d’une fois. Un nez bouché devient sensiblement plus problématique lorsque aucun autre canal respiratoire n’est disponible…

La naissance de l’enfant sans bouche fit aussi grand bruit dans la presse pendant quelques jours avant d’être détrônée par les frasques d’un idiot télévisuel standard. L’histoire ne marqua que légèrement l’imaginaire collectif et fut vite reléguée au rang de légende urbaine. Petit à petit, les curieux cessèrent de s’attrouper à l’hôpital que l’enfant n’avait jamais quitté. Les tests et les expériences, par contre, continuaient inlassablement.

Le petit semblait destiné à passer sa vie entière à l’hôpital mais par bonheur, il se trouva une personne pour le considérer comme un être humain et non comme un sujet d’étude. Le vieux médecin qui avait eu la faiblesse de défaillir lors de l’accouchement fut le premier à s’opposer à la poursuite des examens réalisés sur le petit Tim. Il dut pour cela batailler ferme avec certains de ses collègues beaucoup moins compatissants. Son opposition devint au fil des semaines une telle source de tension qu’on lui fit comprendre qu’il faudrait choisir entre son poste et l’enfant sans bouche.

C’est ce qu’il fit deux jours plus tard. Il prit sa retraite et adopta le petit Tim dans la foulée. On ne revit plus jamais ni le vieux médecin ni le jeune enfant sans bouche franchir le seuil de cet hôpital.

2.

Loin des néons blafards des couloirs de l’hôpital, la vie du petit Tim se rapprocha autant que possible d’une enfance « normale ». Le vieux médecin fraîchement retraité prit son rôle de père adoptif très au sérieux. Il savait que son vieil âge ne lui laisserait que peu d’années à passer avec le petit : il était assez âgé pour être son grand-père – voire son arrière-grand-père – mais n’avait lui-même jamais eu d’enfant. Il offrait donc à son fils toute l’attention et tout le soin dont il avait besoin.

Toutefois, marqué par le souvenir amer des premières semaines passées à l’hôpital, le vieux médecin faisait en sorte que l’enfant ne sorte presque jamais. Il le laissait profiter du grand air à loisir dans le grand jardin aux hautes haies derrière sa maison, mais ne lui faisait franchir que rarement le seuil de la propriété. Ce n’était que lors des jours de grand froid qu’une grosse écharpe nouée jusqu’en bas du nez lui permettait de cacher l’infirmité de son fils et de se promener avec lui sans attirer les regards des curieux.

Le petit Tim ne souffrait d’aucun retard de développement et d’aucun handicap particulier à l’exception de son absence de bouche. C’était un petit garçon calme et affectueux. Il avait bien sûr de grandes difficultés à communiquer, ce qui le rendait assez renfermé sur lui-même, mais rien de plus insurmontable qu’un autisme très léger. Néanmoins, Tim semblait souffrir de voir son père parler et d’entendre parfaitement sa voix sans pouvoir l’imiter. S’il ne pouvait encore imaginer le concept d’infirmité, il devint malgré tout très vite conscient de sa différence.

Un jour, le regard du petit Tim fut attiré par la couverture d’un livre dans la bibliothèque de son père. On y voyait un homme porter un étrange objet à sa bouche sous les yeux fascinés d’une troupe d’enfants. Il le prit et l’apporta à son père. « Ah, dit celui-ci, Le joueur de flûte de Hamelin… Une histoire intéressante, c’est certain. Veux-tu que je te la lise ? » Le petit acquiesça et son père lui raconta toute l’histoire. Comment la ville de Hamelin avait engagé un joueur de flûte pour la débarrasser des rats ; comment celui-ci avait joué de la flûte jusqu’à hypnotiser les rats pour les faire se noyer dans une rivière non loin de la ville ; comment les habitants refusèrent de le payer et comment, pour se venger, celui-ci réitéra son hypnose en visant cette fois les enfants de la ville…

Cette histoire fit forte impression sur l’enfant. Cet organe dont il était dépourvu avait donc de si incroyables propriétés ? Il pouvait être utilisé pour faire de la musique ? Il pouvait entraîner les autres, soulever des foules ? Sans même comprendre le sens de toutes ces questions, l’enfant ne sentit qu’avec plus de vigueur le manque qui l’affectait. On le voyait souvent porter la main à son visage et caresser cette partie plate entre son nez et son menton.

En revanche, l’une des conséquences heureuses de son handicap fut qu’il apprit à lire et à écrire très tôt. Son père lui lisait de nombreux contes comme Le joueur de flûte de Hamelin et il lui fallut beaucoup moins de temps qu’aux autres enfants pour comprendre qu’un mot n’avait pas besoin d’être énoncé pour avoir un sens. Lorsqu’il eut maîtrisé la lecture, il se rendit compte que les mots écrits pouvaient combler son manque : il avait un moyen de communication à sa portée. S’il ne pouvait espérer parler ni même jouer de la flûte, il avait, après tout, des mains parfaitement fonctionnelles !

Il apprit à écrire en un temps record, motivé par l’idée de pouvoir enfin s’exprimer sans limite. Il restait aussi peu adroit de ses mains que les enfants de son âge, mais arrivait à écrire d’une manière suffisamment intelligible pour que son père puisse le lire. L’écriture fut ainsi la toute première lueur d’espoir de l’enfant sans bouche. Malgré les années qui passaient, son écriture resta hâtive et biscornue : les mots étaient bien plus longs à écrire qu’à dire, et dans sa hâte pour parler, Tim ne pouvait perdre une seconde à former de jolies lettres. « Bah ! disait son père en rigolant. On en fera un médecin ! Il maîtrise déjà l’écriture des ordonnances ! »

Et les années s’écoulèrent ainsi, paisiblement.

3.

Le petit Tim grandissait, aussi heureux qu’un enfant pouvait l’être en étant plongé dans l’isolement, la lecture et l’écriture. Parfois, il passait des heures à observer les gens passer dans la rue devant la maison. Il se demandait comment étaient ces gens, s’ils ressemblaient à son père ou bien aux personnages des livres qui s’entassaient sur sa table de nuit. Son père le surprenait parfois ainsi, et le petit Tim faisait alors mine de n’avoir jeté qu’un rapide coup d’œil au dehors et s’en retournait à ses lectures.

Le vieux médecin n’était pas dupe : il savait bien que son fils ne pourrait rester éternellement cloîtré entre quatre murs, même s’il faisait tout pour oublier cette évidence. À la lecture et l’écriture s’étaient ajoutées des leçons de piano. L’histoire du Joueur de flûte avait continué d’intriguer l’enfant qui s’y découvrit par la même occasion une passion pour la musique. Les instruments à vent lui étaient indubitablement inaccessibles, aussi son père lui avait-il ouvert le vieux piano droit qui prenait la poussière dans le salon.

Mais il fut bientôt à court d’idées pour occuper son fils : des journées de lecture et de musique ne suffisaient plus à assouvir sa curiosité. Un jour qu’il regardait mélancoliquement les gens passer devant la fenêtre de sa chambre, son père entra et, cette fois-ci, l’enfant ne se détourna pas de la fenêtre. Il jeta un œil à son père et pointa du doigt quelque chose à l’extérieur. Celui-ci s’approcha et vit, à travers la vitre, un groupe d’enfants marcher dans la même direction. « Ils vont à l’école » expliqua-t-il. L’enfant agita alors le doigt en direction de son torse. « Tu veux aller à l’école aussi ? » Le petit acquiesça d’un mouvement de tête.

Cela devait bien finir par arriver, pensa le vieux médecin. Il avait jusqu’alors assuré lui-même l’éducation du petit. Mais il devait se rendre à l’évidence : la confrontation avec le monde extérieur était inévitable. Le petit Tim ne pouvait être enfermé dans une bulle à tout jamais. Il devait avoir l’occasion de rencontrer d’autres enfants, de se lier à eux… et de subir les inévitables méchancetés et moqueries.

Lorsque la rentrée suivante arriva, Tim avait déjà huit ans. Son père l’avait inscrit à l’école du quartier, et c’est avec une appréhension certaine qu’il l’y conduisit au début du mois de septembre. Il avait pris soin de prévenir le personnel de l’école mais ne pouvait présumer des réactions des autres enfants… et de leurs parents.

Lorsqu’ils arrivèrent devant les portes de l’école, la foule déjà attroupée devant manifesta un cortège de réactions somme toute très attendues. La plupart, après un regard surpris vers l’enfant sans bouche, feignaient l’indifférence et semblaient prétendre que tout était parfaitement normal. D’autres ne pouvaient s’empêcher de lancer constamment des regards ahuris avec toute la discrétion dont ils étaient capables – c’est-à-dire d’une manière incroyable voyante. La plupart rappelaient leurs enfants à l’ordre lorsque ceux-ci pointaient du doigt le jeune Tim d’un air fasciné.

Le vieux médecin essayait de garder le sourire pour ne pas transmettre son malaise au petit Tim. Celui-ci leva la tête et lui lança un regard interrogateur. Il s’agenouilla auprès de lui. « Les gens te regardent parce qu’ils n’ont pas l’habitude de voir un enfant sans bouche. Ça ne veut pas dire que c’est un problème. C’est juste différent et ils n’y sont pas habitués. Dans quelques semaines, ils ne le remarqueront même plus. Et s’ils continuent à te regarder, eh bien… c’est que tu es quelqu’un d’intéressant. Et c’est une bonne chose. »

Le petit Tim fit alors une chose étrange que son père avait déjà vue auparavant à plusieurs reprises : il sourit. Oh, bien sûr, il ne pouvait s’agir d’un sourire normal, mais ses joues se plissaient d’une certaine manière et ses yeux se faisaient plus rieurs. Tout comme les aveugles compensent leur handicap par un développement accru de leurs autres sens, Tim transmettait à son visage entier les émotions qu’il ne pouvait exprimer par une bouche.

Lorsque la cloche sonna, les enfants embrassèrent leurs parents et entrèrent dans la cour de l’école. Là, libérés des surveillances paternelles et maternelles, les petits se mirent à chuchoter avec excitation en lançant des regards de côté à l’enfant sans bouche. Le petit Tim ne s’en émut pas outre mesure : aucun n’avait l’air franchement moqueur ou agressif, c’était une simple vague de curiosité qui se répandait à travers les élèves. Un petit nouveau fait toujours parler de lui, mais rarement à ce niveau d’intensité !

Les élèves furent invités à se mettre en rang deux par deux. Chaque enfant rejoignit son ou sa camarade favori. Même les quelques malchanceux qui souffraient déjà du rejet des groupes pouvaient s’organiser en paires et ne pas être isolés. Lorsque tous se furent rassemblés, le petit Tim se retrouva seul avec une petite fille qui n’avait elle non plus trouvé aucun camarade à qui tenir la main. Il lui tendit la sienne et entendit alors les autres enfants se mettre à rire. La petite fille ignora les moqueries et lui prit la main.

Le vieux médecin avait mis le petit Tim en garde contre les réactions des autres enfants quant à son handicap. Ironiquement, il n’avait pas pensé à le prévenir que les moqueries pouvaient surgir pour bien d’autres choses… comme le fait le plus banal pour un petit garçon et une petite fille de se tenir la main.

Tim garda la tête baissée sur le chemin qui les mena à la salle de classe. Les rires s’évanouirent rapidement sous les remontrances de la maîtresse. Il s’assit à une table en la choisissant la plus banale possible : ni trop devant, ni trop derrière. Proche de la fenêtre pour avoir l’impression de pouvoir s’échapper à tout instant. La petite fille à qui il avait tenu la main vint s’asseoir à côté de lui. Il n’y avait de toute façon pas d’autre place libre, mais quelques élèves se retournèrent en pouffant discrètement.

Le petit Tim tourna la tête vers sa camarade. Elle avait de longs cheveux noirs qui tombaient sur ses épaules, la peau légèrement bronzée et un bindi sur le front. Elle le dévisageait d’un air étrange. Il n’y avait ni moquerie ni curiosité dans ses yeux. Elle semblait juste chercher à savoir si Tim était vexé des rires des autres élèves, ou même si cela le dérangeait d’être assis à côté d’elle. Il lui sourit à sa manière bien à lui. Elle plissa les lèvres dans un sourire bien plus classique mais non moins chaleureux. Et le petit Tim comprit qu’il s’était fait une amie.

Les enfants furent invités à indiquer leurs prénoms sur un petit écriteau en papier et il apprit ainsi que sa nouvelle amie s’appelait Sara. La maîtresse rappela à l’ordre plusieurs élèves qui se retournaient un peu trop souvent pour regarder Tim, mais dans l’ensemble, les premières heures de cours se déroulèrent sans incident.

Quand ce fut l’heure de la récréation, les enfants se précipitèrent dehors pour aller jouer au ballon ou simplement pour se raconter leurs vacances d’été. Le petit Tim sortit aussi discrètement que possible, après tous les autres. Lorsqu’il se trouva un coin tranquille à l’écart, dans la cour de récréation, il s’aperçut que la petite Sara était restée à ses côtés. Ils se sourirent à nouveau et Tim sortit un petit carnet et un crayon de sa poche – il gardait toujours de quoi parler sur lui.

« Tu es nouvelle, toi aussi ? » écrivit-il. Il tendit le carnet à Sara qui lut le message. Mais alors, elle fit quelque chose d’inattendu : elle sortit un stylo de son blouson. Il resta interdit un instant puis compris : elle n’allait pas lui répondre à voix haute. Elle voulait écrire, elle aussi. Jamais son père n’avait répondu ainsi… il parlait, tout simplement. Elle griffonna très vite une réponse. Il constata qu’elle aussi avait une écriture hachée, biscornue, comme si elle essayait d’écrire plus vite qu’elle ne pensait. L’encre verte était encore humide lorsqu’elle lui tendit le carnet.

« Oui, mais je change souvent d’école, j’ai l’habitude qu’on se moque. Et toi ?

— Moi, je n’ai jamais été à l’école, lui répondit-il par le même moyen. Pourquoi ils se moquent ?

— Parce qu’ils sont idiots. » Puis elle arrêta d’écrire quelques secondes et ajouta : « je suis contente que tu ne sois pas idiot. »

S’il avait pu, le petit Tim aurait rit. Mais son expression fut suffisamment explicite et la petite se mit à rire pour de bon.

Le reste de la journée se déroula de la même manière. Les cours de manière studieuse et silencieuse, le repas à la cantine et la récréation de l’après-midi en compagnie de la petite Sara, à se parler par carnet interposé. À la fin de la journée, plusieurs pages étaient remplies.

Les deux enfants se firent un signe de la main pour se dire au revoir devant la grille de l’école. Sara s’en alla entourée par ses parents et Tim rejoignit son père qui le reconduisit à la maison. « Alors ? dit celui-ci avec une certaine appréhension, ça s’est bien passé ? »

Tim repensa aux regards, aux sourires moqueurs, aux rires. Puis il pensa à Sara et sourit. « Oui, lui écrivit-il, très bien ! » Et il eut beaucoup de mal à dormir cette nuit, trépignant d’impatience de retourner à l’école et de revoir Sara. Il y avait une fanfare qui résonnait en lui, un grand hymne qui hurlait : eh, tout le monde ! J’ai une amie ! J’ai une amie ! Il était déjà tard lorsqu’il parvint à s’endormir.

Mais le lendemain, lorsqu’il arriva dans la cour de l’école, la petite Sara n’était pas là. Il ferma le rang des enfants deux par deux tout seul et s’installa à la même table que la veille, seul également. Il passa une grande partie de la journée à épier le chemin qui menait à l’école par la fenêtre, mais Sara ne vint pas.

À la fin de l’après-midi, quand tous les enfants se dirigeaient vers la foule de parents qui attendait devant la grille, Tim alla à la rencontre de la maîtresse avec un petit mot écrit sur son carnet : « Où est Sara ?

— Ah, dit celle-ci en lisant le mot. Je suis désolée, Tim, mais elle ne viendra plus, ses parents l’ont changée d’école. Apparemment, elle ne s’en sortait pas ici, ils ont du mal à trouver un établissement qui leur convienne. »

Elle haussa les épaules d’un air impuissant. Le petit Tim reprit son carnet et sortit de la salle de classe d’un pas lent. Les fanfares de la nuit précédentes s’étaient définitivement arrêtées. Il sentit comme un grand vide dans son ventre. Son père s’inquiéta devant son air triste mais le petit lui assura que tout s’était à nouveau bien passé. Ce qui, d’une certaine manière, était vrai, puisque rien de spécial n’était arrivé. Mis à part le fait que Tim avait passé ses récréations et son repas de midi seul, cette fois…

Pendant les semaines qui suivirent, le petit Tim continuait à chercher du regard son amie Sara un peu partout. Hélas, il ne la revit pas, et les semaines et les mois passèrent en estompant peu à peu le souvenir de son amie d’un jour, jusqu’à ce qu’il finisse par presque l’oublier.

4.

Au fil des années, Tim avait développé une stratégie de socialisation prudente : être le plus discret possible, tout faire pour ne pas se faire remarquer. Ce qui était de toute façon facilité par son mutisme. La curiosité de ses camarades de classe se mua peu à peu en une relative indifférence. Il ne se fit pas d’ami proche, mais ne souffrait d’aucune animosité non plus. Il participait aux jeux de la récréation et se trouvait souvent un camarade lorsqu’il fallait se mettre en rang deux par deux. Il s’était en quelque sorte fondu dans le paysage, même s’il restait en retrait la plupart du temps.

Les choses se gâtèrent lorsqu’il entra au collège. La petite zone de confort qu’il avait réussi à s’aménager en assumant la place du petit élève discret qui ne gêne personne vola en éclat. Il fut plongé dans un nouvel établissement où d’innombrables enfants inconnus rejouèrent avec passion les scènes de la découverte des autres et de la distribution des rôles. À huit ans, son absence de bouche n’avait provoqué qu’une curiosité innocente bien vite éclipsée par son amitié avec une fille mais au collège, il eut pour la première fois le sentiment d’être une bête de foire. Son handicap était – assez ironiquement – sur toutes les lèvres : il était l’attraction principale de l’établissement.

Ses tentatives pour se faire oublier furent bien vaines. Lorsque l’on vous a collé le rôle du phénomène au sujet duquel il est de bon ton de rire, il ne suffit pas de se faire le plus discret possible pour arrêter le film : ce rôle, il est permanent. Seul le passage des années et de la jeunesse l’effacera, petit à petit… Tim savait qu’il devait se préparer à plusieurs années difficiles. Les plus forts s’attaquent toujours aux plus faibles, et quoi de plus faible qu’un enfant qui n’a même pas la capacité physique de répliquer aux railleries qu’on lui lance…

Le groupe qu’il avait plus ou moins réussi à intégrer à l’école primaire s’était dilué dans les nombreuses classes et ses anciens camarades préféraient se joindre à la tendance générale – qui consistait à faire de Tim l’objet de tous les quolibets – plutôt que de risquer de nager contre le courant. Tim se dit avec amertume qu’il pouvait difficilement leur en vouloir.

Il se rendit compte, avec le temps, qu’il haïssait purement et simplement le collège, et pas seulement à cause de ce que lui y vivait : l’intégralité des élèves semblait entraîné dans une course à la popularité, à la vanité. Des clans se formaient, des couples aussi, des rivalités, des amitiés. Puis ces clans se disputaient, se défaisaient, se détestaient et se vengeaient les uns des autres. Et tout recommençait, en boucle, dans un cortège de petitesse et de méchancetés gratuites. Comme si ses camarades s’imaginaient filmés dans un grand jeu de téléréalité où le plus idiot et le plus dominant était sacré vainqueur à la fin. Et d’où il était impossible de sortir même si l’on méprisait cet état d’esprit. Piégé pour de longues années.

Les mêmes garçons qui l’avaient moqué lorsqu’il avait tenu la main d’une fille en primaire semblaient maintenant en compétition pour réaliser cet exploit… et réservaient leurs rires gras aux rares occasions où deux garçons ou deux filles se tenaient la main. Les codes changent, la bêtise reste.

Ce fut à cette période que Tim commença à se renfermer un peu plus sur lui-même. Sa hâte de rencontrer les autres enfants de son âge lui semblait maintenant bien naïve. Alors qu’il avait tout fait pour entrer à l’école quelques années auparavant, il comptait désormais les heures qui le séparaient de la délivrance de pouvoir rentrer chez lui. La maison était son havre, il y passait des heures à jouer sur le vieux piano de son père.

La musique devint pour lui associée à la paix et au calme après la tempête. Le collège était un vacarme de peur et de ressentiment, mais lorsqu’il s’asseyait devant son piano, il sentait une bulle se former autour de lui et le protéger. Petit à petit, la musique se mit à le suivre comme une carapace jusque dans les couloirs du collège. Il arrivait à étouffer le bruit des réflexions en récitant les mélodies dans sa tête. Ce motif de tierce mineure descendante qu’il entendait tourner et tourner encore, comme une berceuse. La… fa dièse… la… fa dièse… il pouvait s’évader, s’imaginer être ailleurs… la… fa dièse… ne pas être là, sur cette chaise en bois… la… fa dièse… ne pas voir cette horde d’adolescents hostiles sans raison… la… fa dièse… Il avait enfin une échappatoire, un bouclier contre la brutalité dont il était l’objet.

Le vieux médecin s’aperçut très vite que son fils commençait à s’enfermer dans la solitude et s’en inquiéta, pourtant personne ne semblait vouloir affronter le problème. On trouvait des excuses aux camarades de classe de Tim : « il faut bien que jeunesse se passe… et vous savez comment sont les garçons… et ils sont juste taquins, il ne faut pas se vexer pour un peu d’humour… » Tim avait déjà entendu ce déballage de clichés suffisamment souvent pour savoir l’ignorer et ne pas se laisser atteindre, mais son père tomba de haut.

Malheureusement, ce fut aussi la période où l’âge de celui-ci le rattrapa. Lorsque son fils fut âgé de douze ans, il tomba gravement malade et se retrouva cloué au lit avec peu d’espoir d’en sortir un jour. Au moment où il aurait été dans l’ordre des choses qu’il prenne soin de Tim, ce fut à l’enfant de s’occuper de son père. Il prit alors bien soin de laisser ses souffrances sur le palier de la maison avant de rentrer pour ne pas accabler le vieil homme.

Et le petit Tim, qui était d’ailleurs de moins en moins petit, attendait patiemment que l’orage passe, dans son refuge intérieur fait de musique et, parfois, de silence. Redoutant à la fois l’avenir pour son pauvre père et espérant des jours meilleurs pour lui-même…

5.

Le collège se passa aussi mal qu’il avait pu s’y attendre. Il était un élève dans la moyenne, plutôt doué mais trop renfermé sur lui-même pour faire des éclats. Les années qui passaient affermissaient sa carapace et sa résistance aux railleries. Son père continuait lui de s’affaiblir mais survivait toujours, comme s’il voulait s’assurer que tout irait bien pour Tim avant de partir.

Le lycée arriva et Tim eut l’impression de revivre encore la même histoire, le changement d’établissement, la découverte des autres élèves… Mais les habituelles railleries semblèrent moins oppressantes, comme noyées dans la masse. Tim ne savait si sa résistance accrue faussait ses perceptions ou si les élèves se comportaient objectivement mieux que lors de son entrée au collège. Avec le temps, il eut avec soulagement la confirmation que sa situation s’améliorait notablement : il pouvait, d’une certaine manière, retrouver une zone de confort similaire à celle qu’il s’était forgée à l’école primaire.

Néanmoins, même si les réflexions et les moqueries avaient peu à peu cessé, Tim n’avait jamais pu être un membre à part entière de la communauté formée par les élèves. Lorsque l’on avait cessé de le considérer comme un phénomène de foire, on avait aussi cessé de le considérer tout court. Tim ne s’en portait certes pas plus mal, mais il savait que même lorsqu’il passait du temps avec ses camarades, il était en dehors. En dehors du jeu, en dehors du scénario de leurs vies qu’ils s’inventaient jour après jour. Il était celui auquel on ne pense pas. Celui que l’on n’envisage pas d’inviter à une fête. Celui que l’on n’envisage pas comme petit ami. En définitive, celui que l’on n’envisage pas, tout simplement. Il était devenu transparent.

Dès lors, le reste de son adolescence se passa sans heurt. Il n’en garda aucun souvenir particulièrement heureux ni aucune nostalgie, mais au moins avait-il passé le cap difficile du collège. Son humeur s’améliora sensiblement, il envisageait l’avenir avec plus de sérénité. Il se mit même à écrire de la musique, lui qui avait l’habitude de toujours jouer les mêmes mélodies qui l’aidaient à se sentir mieux.

Alors qu’il traversait sa dix-septième année, la maladie finit par emporter son père. L’enterrement se fit en comité réduit, le vieux médecin n’ayant d’autre famille que Tim et s’étant lui aussi peu à peu enfermé dans la solitude pendant les dernières années de sa vie. Rares étaient ses anciens collègues qui ne lui avaient pas tourné le dos lors de son départ de l’hôpital. Mais au milieu des quelques quidams occupés à se recueillir, Tim remarqua une personne qui ne semblait pas avoir de raison d’être là. C’était une jeune fille qui devait avoir le même âge que lui, mais il n’avait pas souvenir de l’avoir déjà vue au collège. Il la dévisagea un instant. Elle était plutôt mignonne avec ses longs cheveux noirs, sa peau légèrement bronzée et…

Le souvenir le frappa comme un éclair. Sara ! Son amie d’un jour à l’école primaire ! Elle avait 16 ans comme lui à présent et avait bien changé, mais c’était elle, il le savait. Il n’avait jamais pu totalement oublier son premier jour d’école… ni la première – la seule – personne de son âge dont il s’était senti proche un jour. Pourquoi était-elle donc là ? Pour lui ? C’était une idée ridicule, elle l’avait probablement oublié ! Tout comme lui l’avait presque oubliée jusqu’à cet instant… Et elle n’avait en tout état de cause pas l’air de l’avoir remarqué, les yeux rivés sur le cercueil qui descendait doucement vers la tombe.

Il tenta de lui faire signe discrètement, mais le moment était assez mal choisi. Il se ravisa assez vite, honteux de s’être un instant détourné de la peine qui aurait dû l’habiter du début à la fin de cette journée… Il baissa les yeux sur le cercueil et se força à repenser à des moments heureux passés avec son père, comme pour se punir de l’avoir sorti de son esprit au moment où il devait lui dire au revoir.

Les minutes passèrent et, lorsque les quelques personnes rassemblées commencèrent à s’éloigner, Tim se dit qu’il avait attendu assez longtemps, mais lorsqu’il leva les yeux, Sara n’était plus là. Il la chercha du regard, affolé d’avoir si vite perdu la trace de celle qu’il avait mis tant de temps à retrouver. Il la vit marcher vers un autocar : elle était déjà sortie du cimetière. Il regarda avec hésitation la boîte en bois qui contenait le corps de son père et décida de remettre sa culpabilité à plus tard : il fonça vers la grille du cimetière.

Il aurait voulu l’appeler, lui faire signe, n’importe quoi pour la retenir, mais il ne pouvait pas. La porte de l’autocar se refermait et Tim sentait le désespoir le gagner. Lorsqu’il atteint enfin la porte du cimetière, le moteur de l’autocar vrombit. Impuissant, il ne put que regarder Sara s’installer à l’intérieur. Celle-ci jeta un regard dehors et se figea un instant en voyant Tim qui lui faisait signe. Le car partait déjà mais Tim vit passer dans les yeux de Sara le même souvenir de cette rentrée de primaire. Sara n’eut que le temps de lui faire un signe de la main et un sourire, et elle était partie. À l’arrière de l’autocar des diodes épelaient la destination : aéroport.

Tim resta sur place un moment, incapable de bouger. L’apparition avait été aussi inattendue que brève. Il n’avait même pas pu lui parler… lui écrire. Lui demander son nom complet, ou elle habitait. Rien. Et elle était repartie prendre un avion pour une destination inconnue. Il l’avait perdue pour une seconde fois après un temps encore plus ridiculement court que la première fois. Il se sentit idiot de cette soudaine obsession pour cette rencontre. Après tout, il ne la connaissait à vrai dire pas du tout : ils n’avaient passé qu’une petite journée d’école ensemble, huit ans plus tôt…

Avec peine, il se retourna vers l’enceinte du cimetière où plusieurs personnes se recueillaient encore. Il allait lui aussi y pleurer plusieurs minutes, mais à cet instant précis, il s’en voulut beaucoup de sourire en songeant avec rêverie « elle se souvient de moi ».

6.

Le vieux médecin avait laissé un confortable héritage ainsi que sa maison à Tim qui put ainsi continuer à y vivre seul et de manière autonome. La perte de son père fut une épreuve pour lui qui n’avait que peu de relations avec d’autres personnes mais, d’une certaine manière, cela le poussa aussi à aller un peu plus vers les autres. Fort heureusement pour lui, la fin du lycée et le début des études lui apportèrent un peu plus de tranquillité. Les années du collège étaient loin et l’ambiance malsaine qu’il avait honnie là-bas n’était plus qu’un souvenir : chacun, en définitive, s’occupait de ses propres affaires. Respect, tolérance ou simple indifférence, Tim s’en fichait, pourvu qu’on le laisse tranquille.

N’ayant pour passions que l’écriture et la musique, il entra au conservatoire. Ce fut là que, pour la première fois de sa vie, il se sentit enfin à sa place. Personne ne semblait s’émouvoir de son handicap, ou alors d’une simple curiosité dénuée de malice. Il présentait par ailleurs d’excellentes capacités de musicien, aidé par les années de solitude à jouer, écrire et écouter de la musique seul chez lui. Plongé dans une foule d’individus partageant les mêmes centres d’intérêt que lui, il se fit des amis, de vrais amis. Très vite, ils décidèrent de fonder un groupe de musique tous ensemble.

Tim jouait du clavier et composait la musique et les paroles des chansons. Il ne pouvait bien entendu pas les chanter, rôle qui était délégué à son meilleur ami Romain, également bassiste. Le groupe était complété par deux filles : Polly à la guitare et Émilie à la batterie, formant ainsi l’un des rares groupes mixtes du conservatoire.

Les répétitions étaient fructueuses, principalement grâce à – ou à cause de – Tim : en temps normal, il communiquait toujours par écrit avec ses amis proches, mais la technique s’avérait difficilement transposable dans des conditions de jeu en groupe. Aussi Tim s’exprimait le moins possible à l’aide de mots malgré le tableau blanc disponible dans la salle de répétition. Les autres membres s’étaient pris au jeu et les répétitions se déroulaient donc presque entièrement sans une parole – à l’exception du chant de Romain. Les musiciens jouaient, s’écoutaient avec attention, et cela suffisait.

L’exercice, qui était une sorte de jeu au départ, devint vite une force puisqu’il évitait toute dispersion et centrait les répétitions sur la musique, rien que la musique. Le groupe, guidé par les compositions inspirées de Tim et par la profonde complicité entre ses membres, jouissait d’une forte cohésion et développa au fil des répétitions une identité unique. Lorsqu’ils commencèrent à jouer dans les différents bars de la ville, les quatre camarades virent leur réputation grimper en flèche : on les considéra bien vite comme l’un des meilleurs groupes locaux.

Les années du collèges étaient bel et bien terminées, enfouies au fond de l’esprit de Tim, le souvenir un peu flou d’un moment difficile auquel on préfère penser le moins possible. Il était grisé par un optimisme qu’il n’avait jamais connu et cet optimisme semblait pouvoir gommer toutes les affres du passé. Même le pincement au cœur qu’il éprouvait chaque fois qu’il repensait à Sara ne semblait plus si aigu. Il l’oubliait même complètement lorsqu’il s’intéressait à d’autres filles… et que celles-ci, c’était incroyable, semblaient s’intéresser à lui !

Tim se doutait bien qu’il s’agissait sans doute de « l’effet musicien » et que tous ces gens qui l’admiraient ne l’auraient sans doute jamais regardé s’il n’avait pas été le compositeur d’un groupe populaire. Mais après tout, devait-il s’en vouloir d’être apprécié pour ce qu’il faisait ? Pour ce en quoi il était doué ?

« Tu ne penses pas, parfois, que c’est le contraire ? » lui demanda un jour son ami Romain avec un air vaguement soucieux sur le visage. « Peut-être que l’on n’est pas si bons… Peut-être qu’en fait les gens nous admirent parce qu’ils veulent, ben… te voir ? »

Tim sentait l’hésitation de Romain qui avait peur de le vexer d’une telle question. Oui, il y avait déjà songé. Peut-être que les gens ne venaient pas au concert pour le groupe. Peut-être était-ce pour pouvoir observer le fameux « enfant sans bouche », même si on avait cessé de l’appeler « enfant » depuis pas mal de temps. Il lui répondit en griffonnant sur son carnet : « on s’en fiche, non ? Tant que ce qu’on fait nous plaît à nous… Tu trouves qu’on est bons, toi ?

— Moi ? Oui, mais je ne sais pas si je suis très objectif.

— On a un compositeur de génie, fit remarquer Polly en faisant un large sourire à Tim qui rougit légèrement, c’est une très bonne base !

— Arrêtez de vous tracasser, ajouta Émilie qui avait entendu Romain parler, j’ai entendu nos démos tourner pendant une soirée des pharmas, la semaine dernière… Alors à moins qu’ils ne soient capable d’entendre le fait que tu n’aies pas de bouche, je pense qu’ils nous suivent parce qu’ils aiment ce qu’on fait. »

Et cela clôt la discussion. Le débat fut de toute façon réglé quelques mois plus tard lorsque le groupe se trouva sélectionné pour un tremplin régional de jeunes talents. Les meilleurs groupes locaux d’étudiants étaient invités à se produire sur une grande scène devant un jury de musiciens chevronnés : le groupe vainqueur remporterait le droit d’enregistrer un album court dans un studio professionnel et d’en voir un extrait diffusé sur une radio nationale. Tim, Polly, Émilie et Romain savaient qu’ils jouaient là l’une de leurs plus grandes chances de se faire connaître beaucoup plus largement que dans les pubs qu’ils fréquentaient chaque semaine.

Lorsque le jour arriva, c’est avec une excitation teintée d’appréhension qu’ils montèrent sur scène. Beaucoup de leurs amis étaient dans le public, mais la majorité des personnes présentes ne les avait jamais entendu jouer. Ce fut Tim qui eut l’honneur d’ouvrir le bal en faisant résonner une nappe de synthétiseur en crescendo. Leur chanson d’ouverture commençait de manière très planante afin de poser une ambiance particulière dès le début. Les trois camarades de Tim restaient immobiles, plongés dans la demi-obscurité de la scène, alors que s’étirait le son aérien du clavier. Puis Émilie entra dans le jeu, égrenant un rythme rapide en double-croches sur son charleston serré d’un pied ferme. Et lorsqu’enfin ils furent rejoins par les lourdes notes de la basse de Romain et les arpèges très aigus que Polly égrenait avec un long effet d’écho, le public commença à bouger.

La chanson prenait forme et gagnait en puissance alors que le chant Romain s’intensifiait à chaque couplet, entraînant le public dans un mouvement qui semblait à mi-chemin entre une danse et un pogo. Après de longues minutes où le groupe prit le temps de bâtir un son de plus en plus profond et de plus en plus dense, l’ambiance explosa dans un déluge de cymbales que faisait pleuvoir Émilie. Polly s’avança vers le devant de la scène et se lança dans un solo endiablé qui semblait fasciner le public qui en oubliait presque de danser. Tim ressentit un bonheur tel qu’il n’en avait jamais connu : il était enfin à sa place et n’aurait voulu être nulle part ailleurs. La chanson se termina et le public combla instantanément le silence par un tumulte d’applaudissements. Polly se retourna vers Tim avec un sourire radieux sur le visage qu’il lui rendit à sa manière. Tous les membres du groupes étaient aux anges. Peu importait alors qu’ils remportent ou non le prix : l’expérience même était déjà un cadeau d’une valeur inestimable.

Le reste du concert se déroula dans la même atmosphère. Lorsqu’ils sortirent de scène, tous sautillaient comme de grands enfants, heureux. « On a réussi, on a réussi ! s’écriait Polly.

— C’était vraiment excellent » dit Romain d’une voix roque et fatiguée par le concert qui fit éclater de rire Polly et Émilie. Et puis soudain, sans prévenir, Polly se jeta au cou de Tim et l’embrassa. Il y eut un moment de flottement, un silence stupéfait. Puis ce fut Émilie qui brisa la glace en disant d’un ton goguenard : « Bon… je crois qu’on va vous laisser entre vous alors. À tout à l’heure ?

— À tout à l’heure, répondit Polly en détournant le regard d’un air gêné. »

Tim était pétrifié, le cerveau à l’arrêt. Techniquement, il n’avait pas eu la capacité de lui renvoyer son baiser. Mais s’il avait pu ? Il l’aurait assurément fait. Polly et lui s’étaient clairement rapproché au cours des semaines qui avaient précédé le concert, aussi cela n’était pas une si grande surprise. Tim ne s’était tout pas imaginé que cela arriverait… si vite. Et dans de pareilles conditions ! Une toute autre forme de joie se glissa alors dans le cœur du jeune homme, comme une cerise sur le gâteau qu’était cette merveilleuse journée.

Il sourit à Polly et la prit dans ses bras. Ils restèrent un moment ainsi enlacés, en silence. Puis, main dans la main, ils sortirent des coulisses pour rejoindre le public et écouter les autres groupes qui participaient au tremplin. La vie était belle.

7.

Une fois n’est pas coutume, l’euphorie dura. Après une enfance solitaire et une adolescence malheureuse, le vent avait tourné de manière spectaculaire pour Tim.

Quatre années s’écoulèrent à une vitesse folle. Le groupe, après avoir gagné le tremplin des jeunes talents, acquit rapidement une énorme popularité. Les quatre amis mirent fin à leurs études au conservatoire lorsqu’il devint évident qu’ils pourraient vivre de leur musique, et même en vivre confortablement. Deux albums et deux longues tournées nationales assirent leur réputation solidement. Certes, chaque interview à laquelle ils répondaient contenait inlassablement au moins une question sur le handicap de Tim, mais leurs talents musicaux éclipsaient rapidement une particularité aussi futile. Après tout, qui s’était donc soucié de la cécité de Ray Charles, à l’époque ?

Mais la célébrité restait une chose avec laquelle Tim n’était pas à l’aise. Une sensation étrange d’être constamment égaré le tiraillait, comme une impression de perdre pied avec la réalité. Il était devenu le Joueur de flûte, celui qui a le pouvoir d’embarquer les foules aveuglées. Était-ce là son rêve ? Il cherchait la reconnaissance, oui, mais il ne pouvait s’empêcher d’avoir toujours à l’esprit ses souffrances d’adolescent tourmenté par l’impitoyable compétition des vanités. Était-il devenu ce qu’il haïssait ? Une simple image, une coquille vide de sens, un être superficiel et cynique ? Ces questions le suivaient à chaque instant, tapies dans son esprit, comme un avertissement, une ligne à ne pas franchir.

En plus de ces inquiétudes, Tim sentait poindre une grande lassitude provoquée par les longs mois passés sur la route, une impression d’avoir été pressé comme un citron et d’être vidé, incapable de continuer. Les concerts avaient débuté en fanfare dans une ambiance de fête mais étaient devenus au fil des semaines une routine. Et puis, après de longs mois de route, la routine était devenue une corvée. Une corvée dont il était impossible de se plaindre, parce que cela aurait été indécent pour toutes les personnes beaucoup moins chanceuses.

Polly ne semblait pas ressentir cela, Émilie et Romain non plus… en définitive, Tim avait la sensation d’être le seul à souffrir de la situation. Mais lorsque la tournée s’était achevée et que ses trois camarades s’étaient précipités en hâte vers le studio, Tim n’avait pu continuer à jouer la comédie plus longtemps : il avait expliqué aux autres qu’il devait faire une pause, qu’il ne se sentait pas capable d’enchaîner immédiatement. De toute manière, il était resté le principal auteur du groupe et il n’avait plus rien composé depuis des mois. Ses trois camarades avaient été surpris et quelque peu déçus. Aucun d’entre eux ne souhaitait faire de pause mais, était-ce le hasard ou le destin, un évènement régla la question : Polly découvrit qu’elle était enceinte. Si cela n’avait tenu qu’à elle, elle aurait probablement continué à jouer avec le groupe aussi longtemps que possible, mais Tim fit de cette grossesse un argument de poids pour mettre le musique entre parenthèses.

Tous les quatre se séparèrent donc en se donnant rendez-vous un an plus tard. Polly et Tim rentrèrent ensemble dans leur maison et s’isolèrent pour attendre tranquillement l’arrivée de leur futur enfant. Le ressentiment qu’avait pu éprouver Polly lorsque Tim avait en quelque sorte utilisé sa grossesse pour arriver à ses fins s’effaça rapidement : elle aussi avait, malgré les apparences, besoin de repos.

Le couple, qui s’était formé au moment où le groupe décollait, se retrouva pour la première fois seul et au calme et y découvrit une sérénité nouvelle. Les semaines et bientôt les mois passèrent aussi paisiblement que possible, dans une atmosphère qui tranchait nettement avec celle, survoltée, des concerts. Le couple en éprouvait une sensation de flottement, d’être dans une sorte de bulle hors du monde. Tim ne reprit pas la musique mais le sentiment d’être vidé disparut petit à petit, à mesure que diminuait sa fatigue, bien plus mentale que physique.

Le grand jour de l’accouchement arriva bien vite, ou plutôt le grand soir. Noël approchait, et c’est sous les flocons, sur une route à peine dégagée, que Tim conduisit Polly à l’hôpital. Il aurait pu jurer voir des paparazzis en embuscade sur le chemin mais il se convainquit très vite qu’il s’agissait de son imagination. De toute façon, le harcèlement journalistique était bien le cadet de ses soucis à ce moment-là !

Ils arrivèrent à l’hôpital sans encombre malgré quelques frayeurs sur la route sinueuse et glissante qui menait au parking. La longue épreuve de l’accouchement commença alors pour Polly. Tim lui tenait la main mais se sentait inutile : probablement encore plus qu’un autre compagnon qui aurait pu au moins murmurer des mots d’encouragement… Et malheureusement, tout ne se déroula pas dans les meilleurs conditions : le bébé était mal placé et il fut décidé de procéder à une césarienne en urgence.

Polly fut emmenée en salle d’opération accompagnée de Tim qui lui lançait des regards qui voulaient dire « tout va bien se passer » à défaut de pouvoir lui dire. Dans le couloir, sur le chemin qui menait au bloc, tout le personnel médical affairé autour de Polly tentait de la rassurer, beaucoup mieux que Tim n’était capable de le faire. Il leur laissa la place et continua d’avancer à côté du lit qui roulait dans le couloir.

C’est alors qu’ en tournant la tête vers une salle qui n’était séparée du couloir que par un mur vitré, il la vit. Sara. Il s’immobilisa immédiatement. Sara ! Elle était assise sur un brancard et parlait avec deux infirmiers. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? Tim avait le chic pour la croiser dans les situations les plus inattendues… Mais cette fois-ci, Sara l’aperçut presque au même moment. Elle eut d’abord un air aussi surpris que lui puis lui fit un signe de la main avec un grand sourire.

« Tim ! » C’était Polly qui l’avait appelé. Elle s’éloignait dans le couloir et il s’était laissé distancer. Il fallait qu’il la rejoigne, qu’il soit avec elle. Mais Sara ! Il indiqua d’un air désespéré à celle-ci qu’il devait partir en pointa du doigt le chemin du bloc opératoire. Elle lui répondit… en langue des signes. Tim se serait mis des baffes : jamais il n’avait pris la peine de l’apprendre. Certes, cela lui aurait sans doute été pratique dans certaines situations, mais il n’avait jamais trouvé de motivation à tenter de comprendre les signes que lui faisaient des gens qu’il pouvait entendre. Il voyait les choses bien différemment à présent…

« Monsieur, par ici s’il vous plaît. » Une infirmière avait rejoint Tim et l’invitait à la suivre vers le bloc. Tim, la mort dans l’âme, fit un signe d’au revoir à Sara et partit rejoindre Polly.

La césarienne se passa sans complication. Tim et Polly étaient parents d’un petit garçon qu’ils appelèrent Vincent. Il avait les mêmes yeux rieurs que Tim mais aussi, fort heureusement, la bouche de Polly. Tim en oublia presque aussitôt la rencontre éclair avec Sara : il était papa ! Malgré la soudaine montée d’inquiétude qui avait accompagné la nouvelle de la césarienne, les parents nageaient alors dans le bonheur. Peu importait que des photos du petits allaient, sans qu’ils ne sachent comment, fuiter dans la presse dès le lendemain. Il n’y avait qu’eux trois au monde, et c’était parfait comme ça.

Lorsqu’ils quittèrent l’hôpital quelques jours plus tard, Tim repassa à tout hasard dans les couloirs qu’ils avaient traversé le soir de l’accouchement. Mais nulle part il ne vit Sara. Était-elle déjà sortie ? En d’autres circonstances, il aurait cherché à en savoir plus.

Mais il essayait de ne pas penser à elle, de ne pas penser à ce qu’il ressentait. De faire taire la petite pointe de tristesse qu’il sentait en lui : Vincent était né, et c’était tout ce qui comptait. Il devait être heureux. Pourquoi Sara arrivait-elle toujours à détourner ses sentiments de ce qu’ils devaient être à des moments aussi fondamentaux ? À le rendre heureux lorsque l’on enterrait son père et triste lorsqu’il devenait lui-même papa ?

Il l’avait rencontrée à huit ans, puis à seize ans… Mais il avait vingt-quatre ans maintenant et était le père d’un petit enfant. Il était temps de tourner cette page absurde qu’était son obsession pour Sara. Alors que Polly et lui passèrent le seuil de leur maison et montrèrent sa chambre au petit Vincent, il décida de ne plus y penser.

Et inconsciemment, en réalisant qu’il tombait sur Sara tous les huit ans, un petit compteur dans sa tête se mit en place en attendant la prochaine rencontre…

8.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? » demanda Polly. Tim avait un air triste sur le visage. Certes, Polly était habituée à le voir ainsi : même dans les moments les plus heureux, Tim avait toujours cette nature mélancolique sous-jacente. Polly ignorait ce qui l’avait rendu ainsi, mais elle ne l’avait jamais connu autrement. Après huit années de vie en couple, elle avait fini par s’y faire. Mais cette fois, Tim semblait réellement ailleurs, dans son monde. « Qu’est-ce qui se passe ? Ça n’a pas l’air d’aller. Tu peux m’en parler, tu sais. »

Tim griffonna rapidement que tout allait bien et qu’il était juste un peu fatigué. C’était un mensonge, et tous deux le savaient. Mais c’était le genre de mensonge auquel, dans une sorte d’accord tacite, ils faisaient mine de croire. Le genre de mensonge qui voulait simplement dire « je n’ai pas envie d’en parler, mais ne t’inquiète pas ».

L’ambiance entre Polly et lui était devenue morose avec les années. Même si elle faisait son possible pour le cacher, Tim savait qu’elle lui en voulait d’avoir interrompu leur grande ascension vers la gloire : le groupe ne s’était jamais vraiment remis de la pause qu’ils avaient faite quatre ans auparavant. Après la naissance de Vincent, la difficulté de conjuguer la vie de famille et les tournées n’avait pas arrangé la situation. Le groupe continuait d’enregistrer des albums et de tourner mais n’enflammait plus les foules. La magie des débuts était passée. Le Joueur de flûte n’attirait plus que les paparazzis avides de prendre une photo du couple et de leur enfant, attendant la moindre frasque à commenter dans leurs torchons. La musique était devenue secondaire et n’offrait même plus à Tim le refuge dans lequel il s’emmitouflait au collège.

Sans qu’il ne comprenne pourquoi, les moments où Polly s’inquiétait pour lui comme elle venait de le faire lui faisaient l’effet de crissements d’ongle sur un tableau. Il avait résolu de s’enfermer autant que possible dans le mutisme, ce qui n’était pas à franchement parler une prouesse pour lui. Il savait qu’elle ne méritait pas cela et qu’il n’avait aucune raison de la maltraiter, mais il avait besoin d’être seul avec lui-même.

Malheureusement pour lui, cette fois-ci, Polly n’avait pas l’air décidée à lâcher l’affaire. « Tim, ça fait des mois que nous sommes rentrés de tournée. Tu ne fais rien, tu ne dis rien… tu ne me dis rien. Tu ne joues même plus avec Vincent. Pourquoi est-ce tu persistes à… » Elle hésita un instant. Il leva les yeux vers elle avec un air de défi et elle conclut : « à faire la tronche. Voilà. Tu me fais la tronche, et franchement je ne sais pas pourquoi. Mais même si tu as des griefs contre moi, tu pourrais au moins ne pas les reporter sur notre fils. »

Tim déglutit avec difficulté. Elle avait raison bien sûr, mais le problème, c’est qu’il n’avait pas de réponse à cette question. Pourquoi se sentait-il encore mal ? Pourquoi était-il d’une humeur massacrante ? Il ne le savait pas et n’était pas sûr de vouloir le savoir. Il se saisit de son carnet pour y répondre que, bien sûr, il ne faisait pas « la tronche », mais en tournant la page, il se rendit compte qu’il était arrivé au bout. Il releva les yeux vers Polly sans pouvoir empêcher un air moqueur de passer dans ses yeux. Elle le remarqua instantanément. « Oh, comme c’est spirituel. Ton carnet est fini, donc tu peux te permettre de ne pas me répondre, hein ? »

Elle se leva, furieuse. « Si jamais il te vient l’idée d’en ouvrir un autre, je serai dans la jardin avec ton fils ! Dans l’hypothèse où il aurait encore de l’intérêt à tes yeux… » Et elle claqua la porte. Tim ressentit une bouffée de soulagement bien vite effacée par la culpabilité d’avoir déclenché une dispute sans raison. Mais pourquoi tu fais ça, abruti ? pensa-t-il. Il se rendit dans le bureau avec l’intention ferme de trouver un nouveau carnet et un moyen de se faire pardonner. Les tiroirs étaient vides. Mince, plus de carnet vierge.

Il parcourut les étagères qui bordaient les murs : tous ses anciens carnets étaient stockés là, en vrac. Il n’avait même pas pris la peine de les classer chronologiquement. Près de deux décennies de ses propres paroles enregistrées et archivées précieusement. Il ne s’expliquait pas son incapacité à jeter ces carnets : la plus grande partie de leur contenu était sans intérêt, de simples paroles adressées à des interlocuteurs qui avaient alors répondu à l’oral. Ce n’était pas à proprement des journaux intimes auxquels il aurait pu attacher de l’importance… D’ailleurs, il ne s’était jamais aventuré à les relire. Il en tira quelques-uns de la bibliothèque d’une seule main et les parcourut rapidement dans l’espoir d’en trouver un qu’il aurait rangé avant de l’avoir terminé. Cela arrivait lorsqu’il en égarait un et ne le retrouvait que plus tard, après en avoir entamé un autre.

Replonger dans ces pages du passé était une expérience assez étrange. Son écriture était restée aussi brouillonne et biscornue au fil des années, mais il voyait différentes phases de sa vie défiler dans le bruissement des pages. Plus les carnets étaient anciens, plus les traces de crayon étaient estompées, blanchies par les années. Ce carnet datait de l’année dernière… cet autre d’un été de son adolescence… celui-ci…

Tim se figea soudain. Au hasard des pages, quelque chose lui avait sauté aux yeux. De l’encre. De l’encre verte. Jamais Tim n’utilisait d’encre dans ses carnets. Il retourna les pages dans l’autre sens pour essayer de retrouver la page. Se pouvait-il…

Les pages arrêtèrent de tourner. Sous les yeux de Tim s’alignaient les seuls mots inscrits sur un de ses carnets qu’il n’avait pas écrits. Des mots écrits plus de seize ans plus tôt. Des mots écrits à l’encre verte. Des mots écrits avec les pattes de mouches d’une autre enfant. Sara. Le cœur de Tim s’emballa. Toutes ces années, il avait eu ce carnet, cette page, cette connexion avec elle, avec celle qui retournait sa vie à chaque fois qu’il la croisait. Il s’assit en tailleur sur le sol se mit à lire. Il pouvait lire toutes les conversations de cette journée de septembre, ses propres paroles en gris à demi-effacé et les réponses de Sara dans un vert qui tournaient légèrement au turquoise. Les mots étaient simples et naïfs. Des mots d’enfants de huit ans. Alors qu’il déchiffrait ceux de Sara, il revoyait son visage, ses longs cheveux, ses grands yeux marrons et son petit bindi sur le front. Il la voyait aussi âgée de seize ans puis de vingt-quatre… Comment pouvait-il se sentir si connecté à une personne qu’il n’avait croisée qu’en trois occasions extrêmement brèves ?

Il termina très vite de lire la conversation mais s’y replongea immédiatement. Plusieurs fois. Dehors, à travers la fenêtre du bureau, il pouvait entendre Polly qui jouait avec Vincent dans le jardin. Mais ils semblaient loin, ailleurs, et chaque page qui se tournait les éloignait un peu plus… comme si un univers entier grossissait et séparait le bureau du jardin. Ou peut-être était-ce Tim qui était ailleurs, parti dans des souvenirs piégés entre les lignes d’un carnet d’enfant.

Il prit soudain conscience qu’il était vieux, cela le frappa sans prévenir. Pas au sens absolu du terme, bien sûr, il pouvait espérer n’en être qu’au tiers de son existence. Mais il se rendit compte que les années avaient filé sans qu’il ne les voit passer. Il se sentait encore l’enfant sans bouche mais il était père à présent. Le tremplin des groupes lui semblait hier et pourtant huit années s’étaient déjà écoulées depuis. Tant d’années passées sans Sara… Comment cela avait-il pu lui convenir si longtemps ? Lorsqu’à seize ans, il l’avait rencontrée à nouveau, il lui avait semblé avoir toute la vie devant lui. Avec cette idée romantique et stupide qu’un jour, d’une certaine manière, il finirait par être avec elle pour de bon. Que le destin les rassemblerait. Quel con ! Il avait vingt-huit ans maintenant, était engagé dans une famille tout comme Sara devait sans doute l’être de son côté. Quelles chances leur restait-il ? Polly devait être la femme de sa vie. Vincent devait être le centre de ses préoccupations. Mais il regardait sa famille par la fenêtre et voyait la vie d’un autre. Un autre Tim, qui aurait eu une bouche, qui aurait eu une enfance normale, qui aurait été normal, insouciant, sociable… heureux. Il pensait à Sara avec une gros poids dans le ventre en prenant conscience que cela aurait dû être elle, dehors, avec leur enfant. Il s’était laissé porter par le courant pendant toutes ces années : il avait parié sur une vie simple et sans risque.

Il avait perdu.

9.

La speakerine portait un tailleur impeccable, les cheveux relevés en arrière et son sourire s’émaillait de dents plus blanches qu’il n’était humainement possible de les conserver. Les projecteurs ne semblaient pas avoir d’effet sur elle mais Tim transpirait à grosses gouttes. Il tapota sur un clavier d’ordinateur qui retranscrivait ses paroles par synthèse vocale : « pouvez-vous répéter la question ? »

La speakerine, professionnelle, gardait le sourire. « Je voulais savoir – et je suis sûre que le public le souhaite aussi – si cette chanson était adressée à une personne en particulier ? » Tim avait parfaitement entendu la première fois mais voulait se laisser le temps de réfléchir à une réponse. Il se sentit assez idiot de ne pas avoir anticipé la question : la chanson Sara était devenue un hit absolument incroyable tout juste trois ans auparavant. C’est avec cette chanson que le groupe avait fait son grand retour sur le devant de la scène en marquant durablement les esprits, jusqu’à éclipser leurs succès passés. Elle était encore sur toutes les lèvres. Mais les paroles étaient énigmatiques, bien qu’immanquablement romantiques, et seul Tim connaissait réellement la signification qu’il fallait leur donner. Il décida de rester évasif : « c’est possible.

— Et si cette chanson est adressée à une personne particulière, a-t-elle eu le message ? A-t-elle entendu la chanson ? Est-ce qu’elle vous en a parlé ? »

Non, pensa Tim. Et c’était bien là son plus grand regret. La chanson avait été la plus vendue, la plus téléchargée, la plus échangée, la plus jouée de l’année. Il était impossible d’y échapper, à tel point que Tim lui même en avait parfois assez de l’entendre. Mais aucune trace de Sara, la vraie. Il semblait impossible qu’elle ne l’ait pas entendu et, voyant Tim dans le groupe, qu’elle ne l’ait pas comprise. Mais jamais elle ne s’était manifestée. Tim répondit simplement : « question suivante, s’il vous plaît. » Il n’aimait pas répondre ainsi, comme une diva effarouchée. Mais il ne voulait, il ne pouvait pas répondre à cela.

Son intervieweuse ne se démonta pas : « le public a été assez surpris de voir le groupe dissous seulement quelques semaines après la sortie de cette chanson et le succès que l’on connaît. Pourquoi avoir arrêté en pleine gloire ? Le groupe venait de traverser un passage à vide, mais tout semblait s’arranger, non ?

— Je pense que nous étions arrivés au bout de ce qu’on pouvait faire ensemble, dit la voix synthétique en lisant les mots de Tim. Après le succès de Sara, il nous a paru évident que tout ce qu’on pourrait faire par la suite ne risquait que de décevoir le public. Nous nous sommes dit qu’il était préférable d’arrêter au moment où nous étions les meilleurs plutôt que de risquer le syndrome du groupe vieillissant. »

Cela faisait des années que Tim servait les mêmes arguments bidons aux journalistes en espérant qu’ils lâchent l’affaire. Quel importance cela avait-il, qu’ils se soient séparés pour une raison ou pour une autre ? La chanson Sara avait été leur baroud d’honneur. Tim savait que c’était là la meilleure chanson qu’il avait jamais composée. Pourquoi ne pas juste les laisser avec cela, leur permettre de partir sur un succès sans l’entacher de polémique ?

« Pourtant » reprit la speakerine qui n’était pas décidée à passer à autre chose, « votre séparation d’avec Polly, la guitariste, a été officialisée peu de temps après. Est-ce votre séparation en tant que couple qui a causé la fin du groupe ? » Tim sentit sa nuque le picoter. Bien sûr que tout cela était lié. Tout le monde le savait. Mais Tim ne pouvait pas l’admettre, pas comme ça. Polly souffrait déjà suffisamment, honnie par les fans d’avoir provoqué la dissolution du groupe. On la comparait à Yoko Ono ou à Courtney Love, on la traitait de succube, de mangeuse d’homme. Hors de question pour Tim de donner plus d’arguments à la misogynie crasse de certains de ses fans.

« Non, ça n’avait rien à voir. J’avais beaucoup de problèmes à ce moment-là… de problèmes personnels, ça n’avait rien à voir avec le groupe. Mais vous savez de quoi je parle… » La cure de désintoxication de Tim avait fait les gros titres de la presse à scandale peu de temps après la fin du groupe. Il était devenu accro à la morphine qu’il inhalait sous forme de poudre. Lui qui n’avait jamais pu tester l’alcool ou la cigarette… Le parfait cliché de la rock star décadente. Il s’écœurait lui-même. « Bref. Polly a été une sainte de me supporter si longtemps. Notre séparation était la meilleure décision à prendre, même si ce n’est jamais facile.

— Et aucune “Sara” n’y a joué de rôle ? » demanda la speakerine d’un air vaguement taquin.

Nous y voilà, pensa Tim. La rumeur était persistante, il fallait bien qu’un ou une journaliste finisse par l’y confronter. Il fixa intensément la speakerine en tapant sur son clavier : « aucune. » Et ce n’était pas totalement faux, d’un certain point de vue. Oh, bien sûr, Polly avait ressenti un certain malaise lorsque Tim avait proposé au groupe sa dernière composition, une chanson d’amour sur une femme nommée Sara. Comment aurait-il pu en être autrement ? Mais toutes les chansons de Tim n’étaient pas autobiographiques et il avait pu facilement justifier le titre par les rimes… Non, la chanson Sara n’avait pas eu d’effet notable sur le couple. Sara, la personne, par contre… Tim n’avait jamais pu la sortir de sa tête. Écrire la chanson avait été une catharsis pour lui, mais ses relations avec Polly s’étaient déjà largement dégradées au cours des premières années de la vie de Vincent et la séparation avait fini par s’avérer inévitable. Sara n’était pas pour autant revenue dans sa vie par la suite.

L’interview se conclut sur quelques questions beaucoup moins personnelles sur l’avenir musical de Tim. Ses réponses, par contre, restèrent évasives. Tim sortit du studio et n’appela pas de taxi. Il se mit à marcher dans la rue, un peu perdu. Et maintenant ? Sa chanson était restée lettre morte. Il avait cherché partout, demandé à tous les camarades d’enfance qu’il avait pu retrouver s’ils se souvenaient d’une Sara. Il avait même essayé de retourner à l’hôpital où il l’avait aperçue lors de la naissance de Vincent, pour savoir si quelqu’un se rappelait d’elle. Demander à un hôpital s’ils avaient eu une patiente du nom de Sara huit ans plus tôt ? La réponse aurait été « oui » dans n’importe quel établissement. Tim avait fini par laisser tomber, en désespoir de cause.

Il avait eu 33 ans la veille. Le dernier clou dans le cercueil qui contenait son espoir de retrouver Sara : si le destin voulait qu’il rencontre Sara tous les huit ans, le destin s’était foutu de lui. Il avait passé son anniversaire seul avec Vincent, le rare être humain dont il appréciait encore la compagnie. Mais il le voyait peu, et il ne pouvait pas en vouloir à Polly de l’éloigner de lui. Une star déchue à tendance junkie n’était pas à proprement le modèle de père que Vincent aurait mérité. Pauvre Vincent… En pensant à cela, il tâta machinalement le flacon qui traînait au fond de la poche de sa veste. Au moins la morphine était une amie fidèle.

Il continuait à marcher dans la ville. Au détour d’une rue, il entendit sa chanson, diffusée par la radio dans une boutique de prêt-à-porter. Et encore une fois, malgré les déceptions, malgré les espoirs envolés, malgré les années, il se mit à espérer que Sara l’entende, où qu’elle soit. Pourquoi n’avait-elle jamais répondu ?

10.

Les lumières dansaient sous les yeux de Tim. Ou plutôt sur ses yeux. Il était allongé sur le dos, à demi-inconscient. Un plafond de néons roulait au-dessus de lui, agité de soubresauts. Tim se sentait comateux, comme engourdi. Comment était-il arrivé là ? Ses souvenirs immédiats étaient confus. Quelle heure était-il ? Combien de temps s’était-il écoulé depuis son souvenir le plus récent ? Il n’était pas fichu de le savoir. L’agitation tout autour de lui l’empêchait de penser.

Tim. Tu t’appelles Tim. Se rappeler de son nom, c’est déjà un bon point. Il essaya d’incliner légèrement la tête mais c’était comme si son corps ne répondait plus. En bougeant les yeux, il vit, à travers les fenêtres qui défilaient, des flocons de morphine dégringoler du ciel… Non non non, ça ne va pas du tout. Reprends-toi, Tim, c’est de la neige ! La neige tombe du ciel ! La neige, pas la morphine ! La morphine tombe… non, la morphine te fait tomber. Voilà un souvenir ! Il était en train de prendre sa dose quand…

Un hôpital. Voilà le pourquoi de toute cette agitation. Il était à l’hôpital, sur un brancard. Une overdose ? Probablement. Il n’aurait su le dire, mais c’était la conclusion logique. Les néons clignotaient dans ses yeux à mesure que le brancard progressait dans le couloir. D’autres lumières attiraient son œil sur le côté. Un sapin décoré. Noël. Oui, il s’en souvenait, c’était bientôt Noël. Il avait prévu de le passer seul, comme d’habitude. Vincent était avec sa mère, il avait fêté ses douze ans quelques jours auparavant, mais Tim ne le voyait pas beaucoup. En vérité, il ne voyait plus beaucoup de monde.

Alors que le personnel médical s’agitait autour de lui, il se sentit partir. Était-ce la mort ou le coma ? Il semblait encore pouvoir penser. « Je pense donc je ne suis… pas mort ? » Il pensait à Vincent. À Polly aussi, un peu. Et à tout le mal qu’il avait pu leur faire. Est-ce que quelqu’un les préviendrait ? Est-ce qu’ils viendraient ? Est-ce qu’ils seraient tristes, même légèrement ? Et les autres ? Et ses fans ? Était-il possible que l’on pleure le Joueur de flûte ? Y aurait-il un hommage national ? Il eut un petit rire intérieur en pensant à tout cela. Il se trouvait vraiment pathétique. S’inquiéter de sa petite renommée alors qu’il était peut-être en train de mourir. Voici le destin de la rock star déchue, pensa-t-il. Il aurait été plus rock’n’roll pour lui de mourir dans son vomi, mais enfin, ça restait une overdose, une mort honorable dans sa situation. En tout cas, il pourrait vivre avec. Il rit à nouveau en ayant cette pensée. Il ne savait pas si c’était la mort ou la morphine qui le rendait blagueur. Je devrais mourir plus souvent, pensa-t-il.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il eut la confirmation qu’il était mort. Parce que ce n’était pas possible, ça ne pouvait pas être réel : Sara ne pouvait pas se tenir là, devant lui. Il était mort et il avait atteint le nirvana des groupes de rock où toutes les chansons deviennent sont incarnées en personnes et les flocons de morphine forment la mousse des jacuzzi. Mais il était dans un lit d’hôpital et Sara n’était pas une chanson mais une ravissante femme de 36 ans qui le regardait, bien réelle. Elle lui tendit une feuille qui disait « salut Tim, dit-elle, c’est Sara. Tu te souviens de moi ? » Tim aurait éclaté de rire s’il avait pu et sentit des larmes couler sur ses joues. Il se saisit de la feuille et écrit : « bien sûr que je me souviens ! Qu’est-ce que tu fais là ?

— À ton avis ? Je suis ton médecin. C’est moi qui m’occupe de toi depuis ton arrivée. Tu ne peux pas imaginer ma surprise quand je t’ai vu allongé sur ce brancard ! Je me demandais si tu te souviendrais de ta vieille copine de l’école primaire… J’ai l’impression de ne pas avoir cessé de te rater pendant toutes ces années, comme si on n’arrêtait pas de se croiser sans pouvoir se parler. » Tim lut les mots et se comprit à quel point il avait été idiot : elle n’avait pas été une patiente de l’hôpital où Vincent était né ! Elle était médecin !

« Moi aussi ! » écrivit-il. « Pourquoi est-ce que tu n’as jamais répondu à mes appels ?

— Tes appels ? Mais je n’ai jamais rien reçu.

— Je parle de ma chanson ! La chanson Sara ! Tu n’as pas pu ne pas l’entendre.

— Ta chanson ? Tu veux dire que c’est toi qu’ils appellent tous la Rock Star dans l’hôpital ?

— Mais… tu ne sais donc pas qui je suis ? » Tim avait écrit ces derniers mots à la va-vite, abasourdi. Il vit Sara faire la moue et il se rendit compte à quel point ses mots pouvaient être prétentieux. Elle eut l’air amusée en voyant son expression désolée. Avec un sourire, elle souleva ses longs cheveux noirs de chaque côté de son visage. Et là, à l’endroit où auraient dû se trouver deux oreilles, il n’y avait rien. La même peau bronzée de ses joues se poursuivait, lisse, jusqu’à la racine des cheveux.

Tim resta figé, estomaqué sur son lit. La révélation s’imprimait lentement dans son esprit : Sara était née sans oreille, tout comme lui était né sans bouche. Et soudain, tout devint clair. Pourquoi elle n’avait jamais communiqué avec lui que par écrit. Pourquoi, petite, elle changeait d’école régulièrement. Pourquoi elle n’avait jamais pu entendre la moindre de ses chansons. Pourquoi elle ignorait même sa carrière de musicien. Pourquoi elle connaissait la langue des signes. Et pourquoi elle était présente à l’enterrement de son père : il l’avait sans aucun doute suivie et aidée lorsqu’elle était petite, lui qui avait une tendresse particulière pour les enfants diminués ! Si ses géniteurs l’avaient abandonnée comme ceux de Tim, peut-être l’aurait-il eue pour sœur…

La chanson… bien sûr que cela n’avait servi à rien. Même si des amis de Sara l’avaient entendu, rien dans la chanson ne pouvait suggérer qu’il s’agissait d’elle en particulier. Seul elle aurait pu faire le lien avec son ami d’enfance…

Tout cela lui paraissait tellement stupide maintenant. Il attrapa son téléphone et se mit en quête des paroles de Sara, la chanson, sur Internet. Elle ne pouvait pas l’entendre mais elle pourrait la lire ! Et tant pis si le moment serait extrêmement gênant pour Tim : il avait laissé trop d’occasions passer, il ne pouvait pas la laisser repartir comme ça. Il lui tendit et elle lut avec attention. Il observa sur son visage passer différentes émotions : elle sembla tour à tour surprise, gênée puis touchée. Le silence dans la chambre était lourd lorsqu’elle finit de lire, troublé seulement par le ronronnement des machines de l’hôpital. Tim avait le cœur qui battait la chamade et griffonna sur la feuille : « qu’est-ce que tu en penses ? »

Après un instant, elle le regarda dans les yeux. Il n’arrivait pas à déchiffrer ce qu’elle pensait. Que s’imaginait-il ? Qu’elle allait se jeter dans ses bras, l’embrasser fougueusement et lui dire : « grand fou, je t’ai attendu toute ma vie » ? C’était stupide. Au lieu de cela, elle attrapa la feuille avec un air qui semblait amusé mais sincère. Elle écrivit simplement « j’en pense que tu es un peu fou ». Et elle se leva en posant le téléphone de Tim sur la table de chevet. Elle lui fit comprendre qu’elle reviendrait vérifier son état plus tard et quitta la chambre en lui adressant un dernier sourire.

Tu es un peu fou… Les mots s’imprimaient dans les yeux de Tim qui somnolait. Un peu fou… peut-être ? Après tout pourquoi pas. Ce n’était pas la pire des hypothèses. Tim pouvait se satisfaire d’être fou si cette folie s’appelait Sara. Quel sens y avait-il à tout cela ? Le garçon sans bouche amoureux de la fille sans oreille. Gâchant sa vie pour un souvenir d’enfance. Cela pourrait presque faire une comptine…

Gâchant sa vie ? Mais la vie était belle à nouveau. Tim eut un de ses sourires bien à lui en s’endormant. Les guirlandes clignotaient doucement alors qu’une musique de Noël retentissait dans les couloirs de l’hôpital. Au-dehors, la neige continuait de tomber.

 

 



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