LHDG04. Numérique VS digital

Publié le 26 décembre 2022 par Gee dans Jukebox

Préambule : je participe à Libre à vous !, l'émission de radio de l'April, diffusée en région parisienne sur la radio Cause Commune (93.1 fm) et sur Internet dans le reste du monde. J'y tiens une chronique humoristique mensuelle intitulée Les humeurs de Gee.

Un grand merci à l'équipe de l'April pour l'accueil, l'enregistrement, et tout le boulot d'édition des podcasts ! Vous pouvez aussi retrouver le reste de l'émission en ligne.

Texte de la chronique

Salut à toi, public de Libre à Vous,

Tu le sais peut-être, avant d'être chroniqueur radio, je suis aussi auteur de BD : au cours de ces chroniques, il est possible que je parle parfois d'actualité, mais il peut aussi arriver que je me base sur d'ancienne BD pour te parler de choses plus générales.

Aujourd'hui, je vais donc te causer d'un sujet que j'ai déjà abordé en bande dessinée – les liens seront sur la page du podcast – et sur lequel les différentes communautés de la tech se fritent régulièrement : digital versus numérique.

Je t'explique : tu as sans doute déjà entendu parler de transformation digitale ou de montre à affichage digital. Eh bien sache que si tu emploies cet adjectif, digital, dans ces contextes, certaines personnes risquent de venir faire leurs intéressantes en te disant : mais non, on ne dit pas « digital », on dit « numérique ».

Alors je suis bien obligé d'admettre que je fais partie de ce genre de casse-bonbons qui lutte ardemment contre l'usage du mot « digital » dans le sens « qui se rapporte à l'informatique ».

Pourquoi ? Eh bien faisons un petit point langue. À la racine de notre problème, on a le mot latin « digitus », qui veut dire « doigt ». C'est à cause digitus que « doigt » s'écrit avec un G silencieux, et c'est aussi de là que vient l'adjectif français « digital » : adjectif qui, tout à fait logiquement, désigne ce qui se rapporte aux doigts, et qu'on utilise principalement dans l'expression « empreintes digitales ». Usage que personne ne conteste, même pas les casse-bonbons sus-nommés.

Là où ça se complique, c'est que le latin digitus a mené au mot anglais « digit ». Digit, qui en anglais, ça ne signifie pas doigt, hein : « doigt », en anglais, c'est « finger » comme dans « finger in the nose ». Non, « digit » en anglais, ça veut dire « chiffre ». Alors pourquoi le mot latin « digitus » pour doigt a donné le mot anglais « digit » pour chiffre ? Eh bien tout simplement parce qu'en général, on apprend à compter sur les doigts. Voilà, c'est tout bête.

De fait, lorsque les anglophones ont cherché un adjectif se rapportant aux chiffres, c'est tout simplement « digital » qui s'est imposé. Car encore une fois, chez les anglophones, la racine « digit » désigne un chiffre.

En revanche, chez nous autres francophones, le mot « digital » n'a aucun rapport avec les chiffres ou les nombres ou quoi que ce soit dans ce domaine. Digital en français, ça parle des doigts, c'est tout. La traduction du « digital » anglais, c'est bien « numérique ».

Alors on me fera remarquer que le « digital » anglais se rapporte aux chiffres et le « numérique » français aux nombres. C'est vrai. Mais c'est déjà assez le bazar comme ça alors oh, hé, hein, bon.

Un argument dont vous reconnaîtrez l'incroyable pertinence.

Bref. Tout ça c'est très joli, c'est très clair : « digital » en français ne se rapporte qu'aux doigts, l'utilisation de « digital » en rapport avec l'informatique n'est qu'un vilain anglicisme pas beau que tout le monde devrait abandonner pour « numérique », la traduction correcte de l'anglais « digital ».

D'accord. Ok.

Sauf que là… j'ai une petite dissonance cognitive avec ce que je pense de la construction de la langue et des normes qu'on essaie d'imposer sur le français.

Oui parce que… comment vous dire. En tant que grand auditeur des chroniques de Laélia Veron sur France Inter ou des podcasts de Linguisticae sur Internet, je suis assez persuadé que c'est l'usage qui fait la langue, et non pas des espèces de règles plus ou moins savantes imposées par une bande de couillons. Quand bien même cette bande de couillons se rassemblerait à 40 dans une gros truc bien pompeux qu'on appellerait l'Académie française.

Oui, c'est l'usage qui fait la langue et son évolution. C'est pour ça que, personnellement, je continue à dire « le » Covid malgré ce qu'en dit l'OMS ou « la » Game Boy malgré ce qu'en dit Nintendo – oui, si vous l'ignoriez, c'était LE Game Boy, à la base. J'utilise aussi des termes de gauchowokiste comme « autrice », parce que c'est pas plus idiot que « actrice ».

Enfin, toutes les injonctions les plus péremptoires des vieux réacs de l'Acamédie ne me feront jamais remplacer « follower » par « acolyte des illustres » – si si, j'vous assure, c'est une recommandation officielle de l'Acamédie française, il ne faut pas dire « follower » mais « acolyte des illustres ». Je sais pas qu'ils fument, mais franchement, ils pourraient être sympa et faire tourner.

Bon. J'en reviens donc à mon sujet : si c'est l'usage qui fait la langue, et que les gens utilisent le mot « digital » comme synonyme de « numérique »… ben, est-ce que ça ne valide pas de fait cet usage ?

Alors… oui et non. Ah bah oui, vous ne pensiez tout de même pas que j'allais abandonner si facilement.

Admettons que ça valide, pour digital, un sens différent du sens premier, qui se rapporte aux doigts. Mais est-ce que ce sens est vraiment synonyme de numérique… Aaaaah, c'est c'qu'on va voir.

Cherchons tout d'abord la définition de « numérisation ». Sur mon moteur de recherche, c'est Wikipédia qui tombe en premier et qui me dit : « la numérisation est la conversion des informations d'un support ou d'un signal électrique en données numériques que des dispositifs informatiques ou d'électronique numérique pourront traiter ».

Voilà, pour résumer, je passe un document papier dans un scanner, je récupère un fichier informatique fait de 0 et de 1 : je l'ai numérisé.

Passons maintenant à la définition de « digitalisation ». Et là, attention, on va être sur « deux salles, deux ambiances », accrochez-vous à vos calfouettes.

Tout d'abord, on tombe sur Junto.fr, qui nous dit : « la digitalisation est une suite logique de l'évolution technologique et plus particulièrement d'internet et de l'informatique. Désormais, tout peut se traiter en ligne et c'est le principe même de la digitalisation. Pour définir cette opération, on peut dire qu'il s'agit d'un procédé qui vise à transformer des processus traditionnels, des objets, des outils ou encore des professions par le biais de technologies digitales afin de les rendre plus performants. »

Voilà. Des questions ?

Non, je sens que vous n'êtes pas encore convaincu⋅es, alors on va lire le deuxième lien, sur Digitall Conseil, Digitall avec deux L hein, pour montrer que ça vol haut, j'imagine. Je cite : « la digitalisation d'un métier peut signifier que les processus et les méthodes de travail sont supportés par des solutions digitales mais aussi que le rôle de l'informatique vient prendre une place prépondérante dans l'exécution des missions rattachées à ce métier. Quand cette digitalisation est conçue en collaboration avec les métiers concernés, cela permet de repositionner le rôle des collaborateurs et des tâches à forte valeur ajoutée et de créer de nouvelles opportunités de rentabilité ».

Oookaaay. Alors, autant dans ma dernière chronique, je m'amusais d'avoir coché le bingo du gauchiste du web avec des mots comme émancipation ou éducation populaire, autant là, on serait plutôt un bingo du bon gros bullshit de start-upper.

Bon, je pense que vous avez compris où je voulais en venir : numérisation et numériques sont des termes techniques. Des termes qui désignent des technologies basées sur le stockage et la manipulation de nombres, ça tombe sous le sens.

En revanche, moi quand j'entends digital ou digitalisation, mon premier réflexe est de chercher à comprendre ce qu'on essaie de me vendre : digital, c'est un terme marketing qui pue le solutionnisme technologique à plein nez, avec toujours en sous-texte les logiques de performance et de rentabilité.

Comment vous dire, en termes simples : digital, c'est de droite. Non, si si, à un moment il faut dire les choses, voilà c'est dit.

J'ai même déjà entendu l'argument – je vous jure – : oui, mais les écrans tactiles, ça s'utilise avec les doigts, alors pourquoi on dirait pas « digital », comme ça c'est encore plus parlant !

Mais oui. Alors que chacun sait que quand on écrit avec un stylo, on le tient entre les dents, ça n'a rien à voir.

Mais vous voyez le truc : face à une ambiguïté de sens, ici entre digital-les-doigts et digital-numérique, vous avez deux comportements possibles. Soit vous considérez que l'ambiguïté apporte de la confusion et qu'il vaut donc mieux la lever : c'est en général le comportement que vous avez si vous avez une démarche scientifique, éducative ou émancipatrice.

Soit vous considérez que l'ambiguïté permet de semer un peu plus de confusion et de faire de jolies publicités enrobées de bon gloubi-boulga managérial, et hop ! Vous sautez les deux pieds dedans.

Le résultat, c'est quand on vous a vendu la transformation digitale, vous trouvez ça génial que votre N+1 vous donne un super smartphone dernier cri : alors que, si vous êtes calé en émancipation numérique, vous lui opposerez sans doute le droit à la déconnexion et lui suggérerez donc de se carrer le fameux smartphone dans le fondement.

Avec doigté bien sûr, pour le côté digital.

Pour conclure : oui, en langue, c'est bien l'usage qui prime. Et quand je vois comment est utilisé le mot « digital », bah j'ai d'autant plus envie de continuer à dire « numérique ».

Sur ce, j'vous souhaite une bonne fin d'émission, une bonne fin d'année, de joyeuses fêtes et j'vous dis : à l'année prochaine, et salut !

Podcast « Les humeurs de Gee »

Catégorie « Jukebox »

Tous les articles

Soutenir

Ce blog est publié sous licence libre, il est librement copiable, partageable, modifiable et réutilisable. Il est gratuit car financé par vos dons, vous pouvez me soutenir via la plateforme de votre choix :

En janvier, 384 € ont été collectés sur un objectif mensuel de 1600 € (SMIC brut), soit 24 % :

Sources de revenu