LHDG25. L'obsolescence de Murphy

Publié le 28 mars 2025 par Gee dans Jukebox

Préambule : je participe à Libre à vous !, l'émission de radio de l'April, diffusée en région parisienne sur la radio Cause Commune (93.1 fm) et sur Internet dans le reste du monde. J'y tiens une chronique humoristique mensuelle intitulée Les humeurs de Gee.

Logo de l'émission Libre à vous !

Un grand merci à l'équipe de l'April pour l'accueil, l'enregistrement, et tout le boulot d'édition des podcasts ! Vous pouvez aussi retrouver le reste de l'émission en ligne.

Texte de la chronique

Salut à toi public de libre à vous,

Si tu suis un peu des libristes en ligne, tu sais qu'on est souvent vent debout contre ce qu'on appelle « l'obsolescence programmée » : l'exemple classique, c'est le téléphone qui n'a pas reçu de mise à jour depuis 5 ans, et paf, plus possible d'installer de nouvelle application. Très vite le téléphone devient obsolète et donc inutilisable, même si techniquement il est toujours en bon état.

Évidemment, l'intérêt pour les constructeurs est de pousser au renouvellement du matériel et à la surconsommation pour accroître leurs profits. Ce qui n'est ni très éthique, ni très écologique, mais je vous rappelle que c'est en général dû à la même bande de salopards qui s’accommode tranquillement du fascisme galopant et n'hésite même plus à balancer du salut nazi, décomplexé du bras droit.

Bon, alors ceci étant dit, je ne vais vous parler ni de nazi, ni d'obsolescence programmée aujourd'hui. Ou plutôt, je vais vous parler de ce qu'on pourrait considérer comme une certaine forme d'obsolescence programmée, mais beaucoup plus insidieuse. Je vais appeler ça « l'obsolescence de Murphy », parce que j'ai pas trouvé de terme existant pour désigner ce dont je veux parler.

Tu t'en doutes sûrement, ça fait référence à la loi de Murphy : « Tout ce qui est susceptible d'aller mal finira probablement par aller mal à un moment donné ». Pas toujours, pas immédiatement, mais sur le long terme, ça se vérifie assez bien.

Et l'obsolescence, qu'elle soit programmée ou pas, en fait c'est exactement ça : à un moment donné, tout finit par arrêter de marcher. Même en prenant soin d'un téléphone, il finira toujours par tomber en panne ; le pont le plus solide du monde finira par s'écrouler s'il n'est jamais entretenu ; et puis au bout d'un moment, tout le monde meurt ; à la fin, le soleil s'éteint ; à la fin de la fin, c'est la mort thermique de l'univers, et tout finira dans un grand espace infini, vide, noir, glacé, immobile et mort.

Ça va vous, sinon, la forme ?

Bon, mais alors revenons à notre échelle, et parlons des objets technologiques. On va estimer la durée de vie d'un appareil en probabilité. Si on a un objet très solide et fiable, on va avoir un pourcentage très faible de panne potentielle, 0,00-jesaispascombiende0-1% dans sa première année de vie par exemple, et si on a un objet un peu pourri, on va avoir 5, 10, 15 %…

Bon ben ce que j'appelle l’obsolescence de Murphy, c'est le fait que ce pourcentage va mécaniquement augmenter quand on complexifie un objet. On pourrait résumer ça en : plus un objet est complexe, plus il a de chances de tomber en panne.

Et en fait, ça, c'est assez intuitif. Imaginons que j'ai un objet qui est composé de plusieurs modules, et que chaque module ait 1 % de chance de tomber en panne la première année après la fin de la garantie. Si vous avez un seul module, bah du coup vous avez 99 % de chances que votre objet passe la première année sans encombre. Mais plus vous ajoutez de modules, plus cette probabilité décroît ! Bon, pour simplifier, on va supposer que les modules sont complétement indépendants et qu'une panne de l'un n'entraîne pas une panne de l'autre.

Si j'ai deux modules, alors j'ai 99 % de chances que le premier module ne tombe pas en panne, multiplié par 99 % de chances que le second module ne tombe pas en panne — rappelez-vous vos cours de proba –, ce qui donne 98 % de chances de n'avoir aucune panne. Ce qui fait 1 chance sur 50 d'en avoir une, contre une chance sur 100 avec un seul module.

Si on passe à 10 modules, on passe à 0,99 puissance 10, soit 90,4 % de chances de ne pas avoir de panne, soit 1 chance sur 10 d'en avoir une, hein quand même. Et mettons qu'on ait un truc hyper complexe avec 50 modules, alors là, je vous laisse faire le calcul, on arrive à 2 chances sur 5 d'avoir une panne, quand même.

C'est un peu la malédiction de la complexité : même si tu as des super modules très fiable, le fait d'en avoir un grand nombre augmente mécaniquement la probabilité d'avoir au moins un problème, loi de Murphy oblige. C'est pour ça d'ailleurs que les processeurs modernes qui ont des millions de transistors sont conçus pour pouvoir fonctionner même si un certain de transistors tombent en panne.

Et je parle d'obsolescence de Murphy parce que je vois une certaine tendance, dans le monde technologique, à proposer des objets toujours plus complexes. Un exemple, mon casque audio. Alors ce casque, moi je l'ai acheté pour deux choses : 1. jouer de la musique / 2. avoir de l'annulation active de bruit, ce qui est pratique dans les transports pour, par exemple, masquer le bruit que fait un train quand il avance. Ça fait déjà 2 modules : la partie audio peut tomber en panne, et la partie annulation de bruit peut tomber en panne aussi.

Mais en plus, ce casque, il est bluetooth : 3e module susceptible de tomber en panne. Il a des boutons pour régler le volume, changer de chanson et répondre aux appels d'un téléphone connecté : on peut grouper tout ça dans un 4e module. Et enfin, il a un détecteur d'oreille, oui oui, il détecte si le casque est retiré pour mettre automatiquement en pause la chanson si c'est le cas : 5e module.

Et c'est juste un casque audio hein, pas un vaisseau spatial. En plus, moi, alors autant le bluetooth et les boutons, j'y tenais pas plus que ça, mais OK c'est pratique… autant, personnellement, le module qui met la chanson en pause quand tu retires le casque, je m'en tamponne le coquillard hein. Je suis capable d'appuyer sur pause tout seul.

Mais surtout, ce qui m'inquiète et m'agace d'avance c'est : qu'est-ce qu'il se passera le jour où ce module tombera en panne ? Parce qu'il finira par tomber en panne (loi de Murphy, tout ça). Si j'ai de la chance, le casque ne se mettra plus jamais en pause ; si j'en ai moins, il ne se mettra plus jamais en marche. Tout ça parce qu'on a ajouté une nouvelle couche de complexité dont je voulais même pas, mais qui apporte de nouvelles chances de tomber en panne.

Bon et puis dans ma démonstration, j'avais pris le cas où les pannes étaient relativement indépendantes : mais c'est pas toujours le cas, parfois une panne peut entraîner d'autres pannes en cascade. Et quand je dis « panne », c'est au sens large hein. Tu en as peut-être déjà fait l'expérience : c'est la fameuse imprimante-scanner qui ne peut plus numériser de document s'il n'y a plus d'encre. Non ça n'a rien à voir, le scanner n'a absolument pas besoin d'encre pour numériser… mais, bah si l'interface est mal foutue – par incompétence ou par malveillance, hein, les deux sont possibles – eh bien le message qui t'indique qu'il n'y a plus d'encre bloque toutes les autres fonctions.

Bref, je pense que tu as pigé le principe de l'obsolescence de Murphy. Mais alors maintenance, face à ça, qu'est-ce qu'on peut faire ? Eh bien déjà, personnellement j'ai toujours tendance à favoriser les objets simples, et à fuir les usines à gaz qu'on nous vend comme le summum de la modernité. La cafetière connectée à commande vocale qui s'allume toute seule à 7h00 du matin et qui t'affiche tes mails sur son écran tactile, très peu pour moi hein. Moi j'ai une moka italienne, la cafetière de mamie, à l'ancienne, et à part changer le joint tous les 10 ans, honnêtement y'a peu de pannes potentielles à prendre en compte.

Après, ça, on n'a pas toujours le choix. Par exemple, moi j'ai pas de télé, mais je sais que c'est devenu quasi-mission impossible de trouver une télé qui ne soit pas une « smart »-télé, avec tout le cortège de conneries inutiles incluses, et donc son nouveau cortège de pannes potentielles.

Ce qui peut un peu nous sauver, dans ce genre de cas, c'est… roulement de tambour… c'est le… c'est le lo… c'est le logiciel… LIBRE ! Oui bien sûr, ah bah on est à l'April ou on n'est pas à l'April ?

Alors c'est pas juste pour balancer un mot clef, hein. Le logiciel libre, ça peut vraiment aider contre pas mal de formes d'obsolescence, programmée ou de Murphy. Pourquoi ? Bah déjà parce qu'avec du libre, en général on a le contrôle, en tout cas on a vachement plus de contrôle qu'avec le propriétaire.

Moi, une fois, sur mon ordinateur, je me suis retrouvé avec une touche de clavier coincée. Enfin la touche n'avait physiquement rien, mais mon ordi recevait en boucle le signal de la touche F6, donc j'imagine qu'il y avait un truc cassé en interne. Plutôt de racheter un clavier, comme j'utilise un système où j'ai le contrôle sur à peu près tout, GNU/Linux, bah j'ai assez facilement trouvé comment désactiver ou ignorer la touche F6 au niveau du système. Vu que je m'en sers assez peu, de F6, ça m'a pas vraiment manqué. Et donc au lieu de jeter un clavier dont 105 touches marchaient sur 106, bah j'ai un peu repoussé l'obsolescence avec du logiciel libre.

J'ai aussi souvenir d'un vieil iPod qui ne fonctionnait plus, car le disque dur interne avait une partie corrompue qui, pas de chance, contenait le système d'exploitation, merci Murphy. Eh bien j'avais réussi à y installer Rockbox, un OS alternatif pour baladeur MP3, qui avait donné une seconde vie à cet iPod. Bon il avait quand même fini par tomber définitivement en panne vu que le disque dur était en fin de vie, mais j'avais gagné quelques années, ce qui n'est pas rien pour un objet avec un prix d'achat ET un coût écologiques tous deux conséquents.

Pour mon casque, par exemple si la détection d'oreille venait à déconner et à empêcher le casque de jouer de la musique, j'aimerais beaucoup pouvoir y installer un firmware libre pour désactiver cet élément logiciel. Même s'il marche d'ailleurs, hein, j'aimerais bien désactiver cette connerie, parce que quand j'ai bonnet sur la tête entre le casque et les oreilles, il a parfois tendance à ne plus détecter mes oreilles et donc à me mettre la chanson en pause de manière intempestive, ce qui est assez chiant.

On revient même à l'origine un peu légendaire du logiciel libre, avec la fameuse histoire de Richard Stallman qui voulait modifier le driver d'une imprimante pour réparer une panne : eh bah super, 45 ans après, les imprimantes font aussi scanner, elles ont un module wifi, un autre bluetooth, elles peuvent commander l'encre toutes seules, elles ont 50 modules qui peuvent tous tomber en panne assez régulièrement, et des drivers plus verrouillés que jamais. Alors du coup Stallman, le logiciel libre, tu dirais plutôt que c'est un échec ou que ça n'a pas marché ?

Bon, je trolle un peu, le fait est que le logiciel libre, c'est un des rares trucs qui peuvent nous aider à reprendre le contrôle dans une industrie qui veut toujours nous vendre des trucs plus verrouillés, plus complexes et donc toujours plus fragile, toujours plus jetables.

Bref, installez du libre où vous pouvez, mais dans la mesure du possible, prenez même carrément des objets simples, durables et qui n'ont pas besoin d'OS du tout pour fonctionner. En gros, vive la cafetière moka de mamie, et salut !

Publié le 28 mars 2025 par Gee dans Jukebox

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