Quel est votre rêve ?

Quel est votre rêve ?

Derrière la rage, la question

On ne va pas se mentir, je ne suis pas le dernier pour gueuler : des articles pour conchier tel ou tel gouvernement, j’en ai fait deux trois ; des manifs aussi ; quand d’autres gueulent – cheminots, personnel hospitalier, étudiants… –, je ne manque pas de les soutenir.

Derrière les revendication, derrière la rage à chaque attaque envers les acquis sociaux, me vient souvent une question, lancinante, angoissante même : à quoi bon ?

Pourquoi tout ce cirque ? Vers quoi se dirige-t-on ? Où veut-on aller ? On nous dit que monde a changé, qu’il faut s’adapter. Comme si, au passage, ce « changement » était l’opération du Saint Esprit ; comme si c’était le travailleur bangladais qui nous avait supplié de venir l’exploiter pour que dalle ; comme si ça n’était pas nos propres dirigeants qui avaient vendu le monde entier au libéralisme le plus sauvage, ceux-là même qui nous disent que « le monde a changé ».

Et après ? Quand on se sera adapté à ce « monde qui a changé » (et que quand même, c’est pas de chance), il se passera quoi ? C’est quoi, « demain » ? Les lendemain qui chantent ? Quand on aura dit adieu à toute protection sociale, quand on aura libéralisé tout ce qui ne l’est pas encore, quand on aura mis un prix et un marché sur le moindre éléments de vie humaine, il se passera quoi ? La terre promise ? Le paradis sur Terre ? C’est quoi, le bout du chemin ?

Cette question qui devrait être notre moteur, ce qui devrait nous faire nous lever le matin : quel est notre rêve ?

Alors je sais, c’est pas simple, comme question – et j’vous parle même pas de la réponse. Seulement, il faudrait déjà se la poser, la question. Quand je vois les politiques de nos politiciens, les éditos de nos éditocrates, les expertises de nos experts, les arnaques de nos énarques, je brûle de leur poser la question : quelle société souhaitez-vous construire avec votre idéologie capitaliste dont vous nous soutenez qu’elle est la seule voie possible ? Où est-ce qu’elle nous mène, Tina ? Quel est votre monde idéal ?

Quel est votre rêve ?

Mon rêve

Le truc, c’est que moi, si j’y réfléchis, je peux assez facilement l’envisager, mon rêve, ma vision de la société idéale dans laquelle j’aspire à vivre.

Je sais déjà qu’elle serait soutenable à long terme, tant écologiquement qu’humainement. On y aurait considérablement réduit l’activité humaine en stoppant la course à la croissance et à la surconsommation. Avec des besoins énergétiques drastiquement revus à la baisse, on serait en mesure de les assurer par des énergies et matières premières renouvelables. Ce qui aurait par la même occasion réduit la pression autour des énergies et matières premières au Moyen-Orient (pétrole, gaz, etc.) ou en Afrique (métaux rares, uranium, etc.), asséchant la source de nombreuses guerres, rendant le monde plus stable.

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Activité humaine réduite, cela voudrait aussi dire que l’on travaillerait beaucoup moins : uniquement le matin par exemple. Le reste de la journée serait dédié à la gestion politique de la société (on va y revenir), à la vie sociale (famille, amis), aux activités bénévoles et bien sûr aux loisirs. Le travail serait recentré autour des besoins des êtres humains, on aurait supprimé cette stupidité de « créer des besoins » dans un monde incapable de subvenir à ceux déjà existants – car inhérents à la condition humaine – de tous. On aurait aussi logiquement interdit la publicité, premier pollueur d’esprit voué à détruire l’humain sur l’autel de la marchandisation généralisée.

Voir aussi : La publicité, le VLOG des Gens qui se Bougent

Voir aussi : Violences de l’idéologie publicitaire, sur le Monde Diplomatique

Les travaux les plus difficiles et fatigants qui n’auraient pas pu être automatisés seraient les mieux payés et les plus largement répartis. On travaillerait de moins en moins à mesure que l’on vieillirait jusqu’à arriver à la retraite totale (comme actuellement) à un âge où nous serions encore suffisamment en bonne santé pour en profiter.

Voir aussi : Éloge de l’oisiveté, par Dominique Rongvaux

Parlons rémunération, tiens : l’argent ne serait plus généré par le crédit bancaire mais par chaque personne de manière régulière de part sa propre existence (sur le modèle d’un revenu universel de création monétaire, comme la monnaie numérique Ğ1). Ce revenu serait à la fois une sécurité économique et une force politique, puisque ce serait chaque citoyenne et chaque citoyen (et non les banques) qui déciderait de comment investir sa force de travail et de création : charge à celles et ceux qui auraient des projets ambitieux de rassembler leurs revenus à plusieurs pour financer telle ou telle entreprise commune.

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Voir aussi : Duniter, comprendre la monnaie Ğ1

Au niveau de l’organisation de la société, on aurait mis fin à l’aristocratie électorale en mettant en place une démocratie populaire à tous les étages de la société sur le modèle de l’autogestion : des assemblées populaires de tailles diverses seraient organisées pour gérer telle commune par les habitants de cette commune, telle région par les habitants de cette région, et bien sûr tel pays par ses propres habitants (et ensuite, le monde ?). Ces assemblées pourraient être tirées au sort ou, à la limite, par un système électoral très strictement encadré : mandat unique avant inéligibilité à vie (pour éviter l’apparition d’une caste de professionnels de la politique), obligation de représentativité des assemblées (de classe, d’âge, de genre, d’origine), dé-personnalisation maximale des propositions politiques, etc.

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Voir aussi : J’ai pas voté – Le tirage au sort en politique

Comme il n’aura échappé à personne qu’aujourd’hui, pas mal de très grosses entreprises sont plus puissantes que les États, il me semblerait également logique d’étendre la sphère de la gestion populaire collective au secteur des entreprises : il n’y a aucune raison que la démocratie s’arrête aux portes des entreprises. Des grands groupes comme Total ou Areva peuvent largement participer à déstabiliser des régions entières du globe en favorisant la pression sur les matières premières, sans parler de peser un poids très lourd sur les politiques énergiques mises en œuvre par le pays : il me semblerait donc normal qu’elles soient gérées à 100 % par les citoyens, pour éviter que les intérêts privés de quelques-uns ne pèsent un poids démesuré sur le sens de l’histoire.

Notez que ce principe de gestion collectif des moyens de productions pourrait être assouplie selon l’échelle d’une entreprise : les TPE ou PME n’ont qu’un pouvoir très local et limité et pourraient donc n’être gérée que partiellement par les citoyens, voir n’être gérée que par les gens qui y travaillent (le boulanger du coin n’a peut-être pas besoin d’un CA populaire de 300 personnes).

Voir aussi : Peut-on être communiste et objectif, par Usul

Voir aussi : Bernard Friot et le salaire à vie, par Usul

Bien sûr, ce ne serait pas le paradis. On aurait fait une croix sur pas mal de confort (surtout pour nous occidentaux), conséquence logique de la diminution (voire suppression) des activités non-soutenables à long terme : on aurait par exemple beaucoup moins d’appareils électroniques et on les garderait beaucoup plus longtemps (et heureusement puisqu’on les paierait à un prix normal par rapport au travail de ceux qui les auraient construits et à l’empreinte écologique, c’est-à-dire très chers) ; on voyagerait sans doute beaucoup moins souvent et beaucoup moins loin (prédominance des transports en commun et des moyens de transport légers comme le vélo).

Et pourtant j’ai tendance à penser qu’on vivrait mieux, que le niveau de vie ne se mesure pas simplement à la quantité de choses que l’on consomme : vivre plus modestement, moins confortablement mais aussi plus doucement, avoir du temps pour soi, du temps à passer avec ses proches, du temps pour vivre en somme… ça peut être un choix de société désirable, non ?

Certes, ce n’est qu’un rêve…

Voilà, ça, c’est mon rêve, mon petit monde idéal, là où j’aimerais qu’on aille. Oh, je ne suis pas un grand benêt naïf, je sais bien qu’on en est loin et que ça ne se fera pas en claquant des doigts ; que je ne verrais sans doute pas ce monde de mon vivant ; qu’il est peut-être impossible que nous y arrivions même un jour, même si nous le souhaitions tous unanimement (ce qui n’est pas le cas, bien entendu).

Mais c’est vers là que je voudrais que le monde se dirige, même si c’est à la façon d’une limite mathématique inatteignable mais dont nous pouvons nous approcher autant que possible. C’est un peu ma boussole politique : lorsque je vois une action politique qui nous rapproche de ce monde idéal, même un tout petit peu, alors je considère que c’est une bonne politique. À l’inverse, si je vois une action politique qui nous en éloigne, même un tout petit peu, alors que je considère que c’est une mauvaise politique.

Ça ne veut pas dire que chacun doit avoir le même monde idéal que moi. Je ne doute pas que mon monde idéal en fasse hurler deux ou trois. Même les gens qui ont à peu près la même sensibilité politique que moi doivent avoir un idéal, un rêve différent. Et rien n’empêche qu’en chemin, on se rende compte qu’en fait, on préférerait bifurquer et aller un peu ailleurs, finalement.

Seulement, depuis pas mal de temps (aussi longtemps que je sois en âge d’avoir cette analyse – et même avant), il se trouve que quasiment toutes les politiques mises en œuvre dans notre pays semblent s’évertuer à nous éloigner radicalement de ce monde idéal. Alors bien sûr, encore une fois, je n’oblige personne à avoir le même rêve. Le principe démocratique voudrait que l’on confronte les différents rêves de chacune et chacun pour trouver une voie médiane, quelque chose qui pourrait satisfaire autant de monde que possible. Sauf que j’ai quand même l’impression générale que le chemin que nos dirigeant prennent ne correspondent plus au rêve de grand monde ici-bas.

Malaise.

Alors je me pose la question. Vous, politiciens, éditocrates, experts, énarques – soyons francs, vous qui tenez les rênes : quel est votre rêve ?

Votre rêve ?

Lorsque vous interrompez le mouvement (continu depuis plus d’un siècle) de diminution du temps de travail par des « travailler plus pour gagner plus » ou par l’augmentation de l’âge de départ à la retraite alors qu’il n’y a déjà plus assez de travail pour tout le monde : quel est votre but final ? Vers quoi nous emmenez-vous ? Quel sera votre limite ?

Lorsque vous continuez à prôner la croissance, c’est-à-dire l’augmentation de la production de richesses chaque année, dans un monde qui ne dispose déjà pas d’assez de ressources pour assurer durablement la viabilité de la production actuelle : où est votre horizon ? Où imaginez-vous nous conduire ?

Lorsque vous mettez en place des politiques de transport public qui mènent à la réduction de moitié du transport ferroviaire du fret en 20 ans, compensée par l’augmentation des transports en camion ; lorsque vous projetez également de fermer les petites lignes de chemin de fer qui seront compensées par l’augmentation des transports en voitures individuelles : quel est l’idéal derrière tout ça ? Quel horizon écologique y voyez-vous ?

Lorsque vous prônez la privatisation des services publics qui impliquent une perte de pouvoir politique généralisé pour le peuple : quelle société souhaitez-vous créer ? Qui contrôlera notre destin collectif, demain ?

Quel est votre rêve ?

On emmerde les candidats aux entretiens d’embauche avec des « où vous voyez-vous dans dix ans ? », mais on ne prend même pas la peine de demander aux gens qui ont le pouvoir dans ce pays (politique, mais aussi médiatique ou économique) : « où voyez-vous votre pays dans cinquante ans ? ». Où on sera ? Qu’est-ce qu’on fera ? Comment les gens occuperont leurs journées ? Qu’est-ce qu’on aimerait avoir résolu comme problèmes d’ici-là ? Dans quel monde on voudra vivre ?

Quel est votre rêve ?

Notre cauchemar…

Je martèle la question, mais elle est presque rhétorique. En réalité, j’ai bien l’impression que votre rêve est notre cauchemar, et que c’est bien pour cela qu’il n’est jamais réellement formulé. Parce que sa formulation clair et honnête serait trop scandaleuse et trop écœurante pour être supportée par celles et ceux qui sont tenus de vous donner une légitimité politique.

Votre rêve est celui du profit rapide et la jouissance immédiate exclusivement réservée à une élite : vous et vos camarades de classe, pour faire simple… et après vous, le déluge. Qu’importe si l’immense majorité des gens sera perdante, qu’importe si l’humanité entière sera perdante lorsque nous aurons achevé de rendre notre planète invivable… vous serez morts depuis longtemps, et c’est là tout votre « projeeeeeet ! » : vivre dans l’opulence égoïste, très vite, tout de suite, pour ceux qui peuvent, et que les autres crèvent. Avant que le château de cartes que vous aurez construits pour arriver à ce « rêve » ne s’effondre.

Nulle part je ne vois de volonté politique de traitement social de la misère ; nulle part je ne vois de volonté politique de traitement économique de l’épuisement des ressources ; nulle part je ne vois de volonté politique de combattre le mal-être et la perte de sens qui gangrène nos sociétés occidentales ; pour des gens qui se targuent en permanence d’être « responsables » et « réalistes », ça se pose là.

Surtout, nulle part je ne ne vois d’horizon, de but humain et collectif qui nous dépasserait.

Votre seul programme consiste à naviguer à vue, à nous engager de gré ou de force tous dans votre bataille sans fin pour votre sacro-sainte croissance, pour votre sacro-saint emploi… vous avez transformé ces simples mesures qui ne devaient être que des moyens en des objectifs intrinsèques, et tant pis si ces mesures n’ont alors plus aucun sens.

Voir aussi : Loi de Goodhart

Tant pis s’il faudrait justement remettre en cause ces moyens et définir clairement, au-delà des moyens, l’objectif. Le rêve.

Mais non.

Après vous, le déluge.

Votre monde sans but s’effondrera de lui-même, j’en suis persuadé : les « crises » (systémiques) économiques et humanitaires de ces vingt dernières années n’en sont qu’un avant-goût. Je ne sais pas quand se produira l’effondrement final et je sais pas non plus ce qui calanchera en premier : l’équilibre écologique nécessaire à notre survie physique ou l’équilibre social nécessaire à notre survie en tant que civilisation. Mais votre monde s’effondrera, car il n’est soutenable ni écologiquement ni humainement.

Et lorsque ce monde – dans lequel nous sommes piégés – s’effondrera, priez pour qu’il y ait suffisamment de rêveurs, de gens qui auront cherché autre chose, qui auront pensé autre chose, ces gens que vous taxez d’irréalistes et d’irresponsables, pour que les ruines de votre monde ne soient pas le tombeau de l’humanité, pour que quelque chose tienne dans le chaos.

Après vous, le déluge. En attendant, charge à nous autres, rêveurs, de construire une arche.




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