Qu’est-ce qu’un riche ?

Qu’est-ce qu’un riche ?

Régulièrement, un ou une politique fait la preuve de sa déconnexion totale d’avec la réalité en citant une énormité, souvent autour d’un chiffre : le dernier en date, c’est François Bayrou, qui a déclaré sans trembler des genoux « 4000 € par mois, pour moi, c’est classe moyenne » lors d’une discussion sur « faut-il taxer les riches et, si oui, à partir de quel salaire ? ».

Évacuons déjà l’évidence : 91 % des françaises et français touchent moins de 4000 € par mois. À partir de là, bien sûr, tout dépend de votre compréhension de « classe moyenne », un terme fourre-tout et justement bien pratique (on va y revenir). Admettons tout de même que si on y englobe une partie des 9 % des plus hauts salaires (si 4000 € est dans la classe moyenne, c’est que la limite haute est encore supérieure), le terme « moyen » va devenir difficile à se justifier, à moins de faire un grand écart jusqu’aux 9 % des plus bas salaires et donc d’inclure quasiment tout le monde dans le tas. Rappelons que le salaire moyen est peu pertinent (si Bill Gates entre dans un bar, les clients du bar sont alors milliardaires en moyenne) et que le salaire médian se situe autour de 1800 € net mensuels.

Sauf que ces considérations masquent la principale source d’inégalités de richesse : la propriété. Reconnaissons d’ailleurs à Bayrou, quelques secondes plus tôt dans l’extrait qui a badbuzzé, d’avoir tenté d’évoquer le sujet : à la question « à partir de combien est-on riche ? », il commence par répondre « ça dépend si on parle du patrimoine, de… ». En effet, il n’aura sans doute pas échappé à grand monde, que les riches, les très riches – les ultra-riches, comme on dit tant on manque de superlatifs pour décrire une réalité aussi exagérément distendue – sont rarement riches de leurs salaires mais bien des revenus de leurs capitaux.

Mais alors, qu’est-ce qu’un riche ?

Prenons un exemple bien de chez nous : Bernard Arnault, homme le plus riche de France, a une fortune estimée autour de 100 milliards d’euros. Vous pouvez vous amuser à compter depuis combien de temps vous auriez dû travailler pour amasser autant d’argent avec votre salaire : même lui n’aurait pas pu, puisqu’il touche un salaire avoisinant les 4 millions d’euros par an et qu’il lui aurait donc fallu… 25000 ans. Parce que sa fortune, son patrimoine ne vient pas de son salaire.

Relisez cette phrase histoire de bien vous imprégner de ce que ça signifie : il aurait fallu 25000 ans à Bernard Arnault pour amasser sa propre fortune avec son propre salaire. Une sorte de double indécence.

Bon, d’accord, Bernard Arnault, avec son salaire en millions et son patrimoine en milliards, est riche, personne ne tombera de sa chaise en l’apprenant. Une personne française lambda, avec son salaire médian de 21600 € annuels (et son patrimoine, d’en général pas grand chose), ne l’est pas, c’est entendu également. Mais alors, où se situe la limite ?

Qu’est-ce qu’un riche ?

Un grand propriétaire dont les capitaux lui assurent un revenu bien plus confortable que n’importe quel salaire en est sans aucun doute un. Quid du petit chef d’entreprise ? De la petite propriétaire ? Celle qui, après 10 ou 20 ans de crédit, est juste propriétaire de sa propre maison ? Celui qui en a une seconde pour les vacances ? Qui touche un revenu de la location de cette seconde propriété ?

Chacun aura sans doute sa définition, mais je vous propose la mienne : un riche, c’est quelqu’un qui n’a pas besoin de travailler pour vivre1.

Ce qui m’amène à une précision sémantique importante : je vous propose qu’au lieu d’utiliser ce genre de termes trop flous pour permettre de penser correctement les choses – « riche », « ultra-riche », « classe moyenne », « les 1 % », « les 99 % », « le peuple », « l’élite » – on ressorte les gros mots : « riche », c’est en fait un terme qu’on devrait remplacer par « bourgeois », au sens premier du terme – au sens marxiste. La société n’est pas affaire de riches et de pauvres, elle n’est pas une affaire d’ultra-riches et de classe moyenne, elle n’est pas une affaire de peuple contre l’élite, de 1 % contre les 99 % : elle est une affaire de bourgeois et de prolétaires.

Oui, lorsque l’on parle de riche, il faut entendre « bourgeois » : quelqu’un dont le train de vie est financé par l’exploitation du travail des autres via ses titres de propriété. Est-ce qu’on est riche à 4000 € par mois ? La question est mal posée. On peut être bourgeois sans toucher le moindre salaire. On peut être un prolétaire à 4000 € par mois. Certes, dans ce dernier cas, il n’est pas question de dire que les conditions de vie d’une personne touchant 4000 € de salaire sont comparables à celles d’une autre au salaire médian. Le point important, c’est que ces deux personnes se trouvent du même côté du rapport de force du système productif : même la personne salariée à plus de deux fois le salaire médian verra les conditions de sa reproduction matérielle rapidement compromises si elle cesse de travailler. Moins rapidement que l’autre, mais pas tant que ça.

Quelqu’un qui possède suffisamment de parts dans des entreprises pour dégager assez de dividendes pour vivre – mettons, pour atteindre l’équivalent du salaire médian –, en revanche, ne connaît pas de soumission à cet impératif. Ça ne veut pas dire que cette personne ne travaillera pas : après tout, même Bernard Arnault a un travail, et je ne doute pas qu’il s’y investisse. Mais quitterait-il son boulot du jour au lendemain qu’il pourrait rester les doigts de pieds en éventail jusqu’à la fin de sa vie, en finançant aussi le train de vie de sa famille jusqu’aux cousins-cousines au 10e degré tant qu’on y est. Avouons que ça donne une toute autre position dans le rapport de force : facile pour la bourgeoisie de se pignoler sur la « valeur travail » quand elle est en position de refuser n’importe lequel et de se tailler des postes sur mesure. On travaillera bien plus pour des questions d’image, de posture sociale, que pour le besoin fondamental de reproduction matérielle qui tient les prolétaires par les gonades (et puis aussi parce qu’il faut bien s’occuper, raison pour laquelle même les prolétaires continueraient de travailler si on les libérait du chantage à l’emploi, mais c’est un autre sujet).

C’est en cela qu’un grand avocat ou une grande chirurgienne a plus en commun avec une caissière ou un infirmier qu’avec un ou une propriétaire : pas à cause d’un hypothétique seuil de richesse, mais par une différence fondamentale d’intérêts de classe (ouais, allons-y à fond dans les gros mots, hein). Allons même plus loin : de ce point de vue, pas mal de petits patrons ou d’autoentrepreneuses sont quasiment des prolétaires aussi, puisqu’ils et elles ne possèdent en général pas grand chose de plus que leur propre force de travail et subissent la soumission aux propriétaires en haut de l’échelle (Fakir en avait touché quelques mots dans Camarades Patrons !).

Bien sûr, on me rétorquera que le monde n’est pas si binaire, évacuons donc ce truisme immédiatement. Il est évident qu’il existe des zones grises : ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les membres de ce qu’on pourrait appeler le « prolétariat aisé » (les fameux salaires à 4000 € et autres) se font régulièrement les alliés et alliées de la classe bourgeoise. C’est qu’une bonne position dans l’appareil productif associée à un gros salaire peut être un tremplin vers la propriété lucrative et l’accession à la classe bourgeoise… Une petite bourgeoisie, certes, mais une bourgeoisie tout de même : celle qui, à force d’investissements, a acquis plusieurs appartements, et peut tranquillement réduire son temps de travail en se reposant sur les loyers versés… loyers issus des fruits du travail des locataires, et la boucle est bouclée.

Mais cet investissement, elle l’a fait à la force de son travail, non ? En accumulant du salaire ?

Oui, et je n’ai aucun problème avec le fait d’acheter son propre appartement, sa propre maison : au contraire, puisque ça vous libère de la subordination à un ou une propriétaire2. Mais il y a là un glissement dans le sens de « propriété » : si je paie un bien, je verse une somme d’argent en échange de laquelle je reçois ce bien, et je n’ai aucun problème avec cela. Que le fait d’avoir ce bien m’autorise, ensuite, à ponctionner régulièrement une partie du salaire d’autrui, c’est un tout autre mécanisme, bien plus discutable !

Est-ce qu’une personne qui a réussi à acheter sa propre maison, et a même terminé de rembourser son crédit, est bourgeoise ? Évidemment non. Car il lui faudrait alors d’autres titres de propriété pour financer le reste de son train de vie (nourriture, eau, électricité, biens de consommation courante) et pour lequel elle dépend, sans cela, de son salaire (qu’il soit direct ou différé dans le cas de la retraite, du chômage ou même de l’épargne). Ce serait alors des titres de propriété lucrative, dont l’objet est très différent : même Proudhon, l’auteur de la fameuse phrase « la propriété, c’est le vol »3, ne voyait rien de mal à la propriété d’usage (qu’il appelait « la possession » pour la distinguer de la propriété lucrative).

Oui, mais les propriétaires ont aussi des charges à assumer, participer au conseil d’administration de leurs entreprises, entretenir les logements qu’ils ou elles louent, etc.

Certes, mais ce n’est pas la source des revenus du capital : la plupart du temps, ces obligations ont d’ailleurs été acquises par des luttes et imposées par des lois, elles ont rarement été considérées comme naturelles par les propriétaires… Que je sache, les dividendes ne sont même pas soumis à une obligation de présence au CA, et ne sont même pas, en général, justifiables par une sorte de récompense pour avoir donné des moyens à l’entreprise : rappelons que lorsque vous achetez des parts de Renault à quelqu’un d’autre, Renault ne touche rien sur cette transaction, une entreprise ne se finançant qu’en émettant elle-même des actions, le marché secondaire et la spéculation – qui sont l’objet principal de la bourse – ne lui rapportent que dalle.

Dans le cas d’une propriété immobilière, prenons les choses à l’envers : proposez aux propriétaires du logement que vous louez de cesser de payer votre loyer et, en échange, de payer l’ensemble des charges d’entretien, de rénovation, et puis aussi la taxe foncière, etc., bref tout ce dont les propriétaires doivent s’acquitter dans un contrat de location classique. Peu de chance qu’ils ou elles acceptent, et pour cause : ce serait s’asseoir sur le bénéfice, l’excédent dégagé une fois ces charges déduites, et qui n’est bien sûr jamais nulle (c’est bien le but). Preuve que cette histoire des charges est une tartufferie pour masquer le principal : la réalisation à vos dépens d’un bénéfice réalisé sur la base d’un simple titre de propriété.

Récemment, une publicité sur un abribus m’a interrogé : elle vantait l’achat de logements neufs dans une résidence en cours de construction, « idéal pour vivre… ou pour investir ». Investir. Un terme pudique pour dire « obtenir un titre qui vous permettra ensuite de ponctionner la richesse d’autrui, de faire financer votre train de vie par d’autres ». Peu importe que vous achetiez à crédit ou que vos futurs locataires possèdent également d’autres biens loués également : le fait que les rentes de propriété se chaînent et se propagent ne rendent pas leurs existences justes et souhaitables. D’ailleurs, seuls les propriétaires en bout de chaîne perdraient à ce que l’on supprime – ou réduise – le droit de propriété, car pour beaucoup, c’est un jeu à somme nulle, ou quasi.

Le capitalisme met sur un pied d’égalité le fait de donner de son temps, de son énergie et de sa santé pour créer une richesse que l’on pourra ensuite utiliser pour assurer ses besoins… et le fait de posséder un morceau de papier, ni plus ni moins. À ce titre, cela me fait toujours rire jaune qu’on taxe de posture idéologique l’opposition à la propriété privée quand sa glorification tiendrait du pragmatisme : pragmatiquement, réfléchissons à ce qui est juste, à ce qui est vrai, à ce qui est bien (les questions fondamentales), et voyons de quel côté se situe la propriété privée…

Il est fou de voir que la socialisation d’une partie de la richesse créée à des fins de redistribution et de contribution à la communauté est désignée comme des « charges » qui « étouffent », quand la ponction d’une partie de la richesse à des fins d’accumulation égoïste pour un petit nombre est vue comme la juste rémunération d’un « investissement ». Fou de voir qu’on désigne par « cancer de l’assistanat » l’usage d’une partie de la richesse socialisée pour préserver de la misère un grand nombre personnes oisives (en général par contrainte) et que l’on désigne par « méritocratie » l’usage de la richesse prélevée par les mécanismes de propriété privée pour organiser l’oisiveté à grands frais d’un petit nombre qui l’aurait quand même bien mérité (en général en naissant dans la bonne famille).

Des victoires de l’idéologie dominante du capitalisme s’il en est…

On en vient à un des grands tabous de la bourgeoisie : à quel point cette classe qui vante le travail sur tous les tons y prend si peu part et cherche en réalité à travailler le moins possible. Lorsque Macron déclarait vouloir faire de la France une « start-up nation », une blague récurrente consistait à se demander à quel moment le pays allait se faire racheter par Google. Pour être passé par l’expérience école d’ingénieurs, j’ai pu constater assez clairement que les camarades qui avaient des paillettes « start-up / entreprenariat » dans les yeux voyaient surtout la possibilité de se faire racheter très vite à prix d’or par un GAFAM pour pouvoir ensuite se payer une retraite dorée à 35 ans. Ou, bien sûr, à pouvoir ensuite choisir de travailler à ce qui leur plaisait sans la contrainte de l’exploitation par d’autres, ce qui revient au même.

Parce que pour être clair, utiliser la richesse créée pour organiser de l’oisiveté / du travail libre, cela me convient parfaitement, je suis même convaincu que c’est là l’effet le plus vertueux de la modernisation de nos sociétés : mais faisons-le démocratiquement, pour tout le monde, sur des bases de répartition justes et équitables ; réduisons le temps de travail globalement, au lieu de permettre par une sorte de loterie géante – pipée – à certains et certaines de posséder un droit imprescriptible sur la richesse qu’ils et elles n’ont pas produite tout en laissant les autres se partager les miettes.

Bien sûr qu’un idéal de ce type fera hurler la bourgeoisie : parce que ses membres font partie de celles et ceux qui ont gagné cette loterie, et qu’ils et elles déploient tous les mécanismes pour rendre caché l’aspect fondamentalement injuste de cette loterie, pour la rendre acceptable aux yeux du plus grand nombre. D’où le mythe de la méritocratie, des entrepreneurs « créateurs de richesse », etc. Cet idéal ne devrait pas faire hurler les prolétaires qui ont tout à y gagner4. Protection sociale et diminution du temps de travail VS propriété privée et rentes du capital, choisis ton camp camarade.

Et pour en revenir, donc, à la question de départ, après cette longue digression : faut-il taxer les riches, au sens de « bourgeois » ? Oui, mille fois oui. Pas seulement parce que « les riches ont plus de moyens, et chacun devrait contribuer en fonction de ses moyens », qui est déjà en soi un argument valable. Pas parce que « on n’aime pas les riches dans ce pays » ou « la France n’aime pas la réussite », arrêtons de dépolitiser ce problème par de la psychologie de comptoir. Il faut taxer les riches – les bourgeois – parce que la richesse de la bourgeoisie a été accumulée de manière illégitime, sur une fausse équivalence entre travail et propriété privée, et qu’à ce titre nous sommes déjà bien urbains et urbaines de ne pas la réclamer en totalité.

Il va peut-être falloir y venir.


  1. Et avant que les petits malins ne viennent ironiser, je ne parle évidemment pas des personnes à la retraite, au chômage ou bénéficiant de minima sociaux, et qui relèvent soit du salaire différé (donc du travail aussi), soit de la solidarité nationale (qui est une redistribution démocratique qui n’a pas grand chose à voir avec la propriété privée). Mais on va y revenir.

  2. Je sais, la subordination au crédit bancaire, c’est pas la folie non plus, mais ça a le mérite d’être borné dans le temps. Notons que les intérêts payés avec les crédits relèvent aussi des mécanismes de propriété privée, en l’occurrence de la propriété privée des moyens de production monétaires qui est aussi un sacré scandale en soi, mais cet article est déjà beaucoup trop long pour que j’en cause plus profondément.

  3. « Qu’est-ce que la propriété ? », un bouquin souvent considéré comme fondateur pour la pensée anarchiste, et que je vous conseille : il est relativement simple à lire et assez visionnaire sur les effets pervers à plus ou moins long terme de la propriété privée comme mode de fonctionnement de la société. Les mots employés ne sont pas encore ceux-là, mais ça parle déjà quasiment de catastrophe environnementale et de burn-out.

  4. C’est d’ailleurs historiquement le grand clivage gauche-droite. Si aujourd’hui ce clivage apparaît dépassé/faux à certains et certaines, il est évident que ce n’est pas parce que l’opposition entre propriétaires et travailleurs/travailleuses a disparu : c’est parce que des organisations qui se réclament de la gauche (coucou le PS) ont largement pris parti elles aussi pour les propriétaires. Et non, le fait de remettre en cause la propriété privée n’est pas historiquement le monopole de l’extrême-gauche : ce sont les moyens qui diffèrent. Une gauche modérée est censée diminuer le pouvoir du capital petit à petit, par des réformes, des nationalisations par exemple, ou encore, oui, des taxes sur les capitaux, là où l’extrême-gauche n’hésitera pas à réclamer des expropriations. À cet égard, on évacuera vite fait la blague qui consiste à continuer à situer le PS à gauche (ou La France Insoumise, parti gentiment réformiste, à l’extrême-gauche, au passage).


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