Terrés

Terrés

Nouvelle publiée le 18 mai 2016 sous licence CC-By-Sa.

Disponible gratuitement aux formats EPUB/PDF au sein du recueil L’enfant sans bouche (et 9 autres nouvelles).

terres

Introduction

Huitième nouvelle du « Projet 10 nouvelles ». Après un petit détour par l’heroic fantasy, on retourne à la science-fiction (encore que…). Une nouvelle que j’avais en tête depuis longtemps mais que j’ai laissé traîner un petit moment… du coup je ne l’ai terminée que très récemment et elle n’a pas bénéficié de relecture extérieure (juste par moi). Je m’excuse donc d’avance pour les éventuelles fautes qui pourraient s’y trouver.

Petite annonce en passant : la neuvième nouvelle (à paraître en juillet) sera, tout comme Le grimoire de l’éternité, écrite sous contraintes. Sauf que cette fois, je ne vais pas les tirer au sort mais vous demander de voter pour les contraintes qui vous plaisent le plus. Vous avez une semaine, après je ramasse les copies ! Notez que le site utilisé pour les formulaires (Framaforms) est encore en version alpha (d’ailleurs vous ne pourrez pas créer de compte), ne vous inquiétez donc pas s’il y a des bugs ou des choses pas très jolies à l’affichage… le service sera officiellement ouvert dans quelques semaines 😉

 

Terrés

— NOOOOOOOOOOOOOOOOOON !

Le hurlement de désespoir de Noor résonna dans l’immensité du désert environnant. À ses pieds gisait le corps sans vie de Sam, son fils. À peine 17 ans, le corps troué de part en part. Foudroyé par le Feu des Airs.

— Viens, Noor, viens ! C’est fini, c’est fini ! On ne peut plus rien faire pour lui ! Viens, vite !

Mais Noor ne bougeait pas, ne pouvait plus bouger. Le monde venait de s’écrouler et rien de ce qu’elle ferait ne pourrait le remettre en état. Un éclair dans les nuages, une demi-seconde et Sam, son petit garçon, avait été effacé de la réalité, transformé en un immonde sac de chair percé et dont le sang se mêlait au sable chaud.

Derrière elle, Rasha s’agitait et finit par l’attraper par les épaules pour l’aider à se remettre à debout.

— Viens, maintenant ! Vite ! Ou nous serons foudroyées à notre tour !

— NOOOON, RASHA ! Laisse-moi encore une seconde ! Laisse-moi ramener son corps au moins !

— On n’a pas le temps ! Tu sais que ça va recommencer ! Il faut qu’on coure, il faut qu’on se cache, vite ! VITE !

Et dans un dernier gémissement, Noor fit l’effort surhumain de se mettre en marche et d’abandonner la dépouille de son enfant sur le sol brûlant. Rasha repéra rapidement un renfoncement dans une colline rocailleuse un peu plus loin et s’y précipita en soutenant tant bien que mal Noor qui avait toutes les peines du monde à avancer.

Elles transpiraient toutes deux à grosses goûtes sous les épaisses étoffes qui les protégeaient du soleil. Lorsqu’elles atteignirent leur abri de fortune, quelques cailloux autour d’elles explosèrent dans un crépitement sonore. Le Feu des Airs avait frappé à nouveau. Il s’en était fallu de peu pour qu’elles en soient victimes à leur tour. Pour l’heure, elles étaient en sécurité.

Rasha s’assit lourdement sur le sol en soupirant et Noor s’écroula de tout son long, agitée de tremblements et de sanglots. Ses larmes chaudes s’évaporaient presque avant d’avoir touché le sol. Le soleil de l’après-midi dardait toujours ses rayons sur les grandes étendues de sable. L’ombre que leur procurait leur cachette dans les rochers ne suffisait pas à faire baisser la température. L’atroce vérité s’imprimait lentement dans le cerveau de Rasha : Sam était mort. Foudroyé. Un énième innocent sacrifié par le Feu des Airs.

Chaque sortie à la surface était synonyme de danger de mort, tous au sein de la communauté le savaient. Mais il fallait pourtant sortir. Pour trouver d’autres sources d’eau. De la nourriture. Parfois, pour communiquer et, pourquoi pas, commercer avec les autres communautés souterraines. Alors sans s’en rendre compte, lorsque la mort n’avait pas frappé depuis longtemps, on baissait la garde. On restait un peu plus longtemps dehors, à profiter de l’air pur et du soleil. Mais la mort n’était pas loin et ne tardait jamais à rappeler sa hideuse présence qui perçait ponctuellement le ciel.

Les sanglots de Noor continuaient à troubler le silence faussement paisible du désert. Rasha ne savait pas quoi faire pour la réconforter. Il n’y avait rien à faire. Juste être là, à ses côtés. Attendre que le choc se dissipe à travers les hurlements. Patiemment. Avant que la vie, ou plutôt la survie, ne reprenne ses droits.

Plusieurs heures passèrent. Le soleil et les pleurs de Noor déclinaient de concert. Bientôt ce fut le soir qui apporta un vent un peu moins brûlant et un ciel rougeâtre. Noor était calme. Elle avait séché ses larmes, ou peut-être en avait-elle tellement pleurées qu’il ne lui en restait plus une goûte. Rasha lui jeta un regard plein de compassion et vit dans ses yeux qu’elle était prête à repartir. La douleur était encore vive, elle ne la quitterait sans doute jamais. Mais il n’y avait rien d’autre à dire.

Rasha l’aida à se relever et elles se mirent en marche du pas le plus rapide qu’il leur était possible d’adopter. Le Feu des Airs était sans doute calmé à présent, mais il était inutile de tenter le diable. Elles n’avaient en tout état de cause pas le temps et sans doute pas la force de récupérer le corps de Sam sur le chemin.

La progression à travers les dunes de sable était moins éprouvante dans la relative fraîcheur du soir. Il ne leur fallut qu’un gros quart d’heure pour atteindre la trappe qui constituait l’unique voie d’accès de l’Abri. Elles passèrent le sas de sécurité, s’identifièrent auprès du garde et entrèrent dans le grand hall. En les apercevant, les nombreux habitants qui vaquaient à leurs occupations comprirent immédiatement ce qui s’était passé. Les yeux bouffis et les joues rouges de Noor rendaient toute explication superflue. Le silence se fit soudain dans le hall, chacun prenant lentement conscience de la nouvelle tragédie qui s’abattait sur leur communauté.

Un homme d’une quarantaine d’année, le visage à moitié dissimulé sous des cheveux noirs hirsutes, s’approcha des deux femmes.

— Noor… murmura-t-il en posant la main sur son épaule.

— Ramène-moi son corps, bredouilla celle-ci en gardant le regard au sol. Joram, je t’en prie, ramène-moi son corps.

Et elle se jeta dans ses bras. Quelques sanglots se firent entendre au sein de la foule rassemblée là. Tous pleuraient leur frère sacrifié. Tous pleuraient Sam.


La pièce était plongée dans un silence de recueillement qui n’était rompu que par le crépitement du feu dansant en son centre. Les flammes projetaient des ombres mouvantes derrière les habitants de l’Abri venus se recueillir. La fumée s’échappait par un des petits conduits d’aération qui menaient à la surface. Le corps de Sam était allongé, recouvert d’un drap blanc, au fond de la salle.

Chacun gardait la tête baissée. Comme le voulait la tradition, le prêtre laissait passer un long moment de silence avant de commencer la cérémonie. Lorsqu’il prit la parole, la plupart gardèrent malgré tout la tête baissée.

— Aujourd’hui, c’est une nouvelle épreuve qui frappe notre communauté. Un autre de nos enfants qui s’en va. Un autre enfant rappelé par Dieu avant son heure à travers du Feu des Airs. Une autre famille qui pleure. Des amis, aussi. Sam était aimé parmi les siens. Pourquoi le Tout Puissant a-t-il décidé de le rappeler si vite auprès de lui ? Aujourd’hui, nous nous rassemblons dans la foi et dans l’espoir de le comprendre un jour, lorsque nous rejoindrons à notre tour le Tout Puissant.

Les mots, tant de fois entendus pour d’autres pauvres victimes, étaient devenus banals pour la communauté. Pour Noor, ce jour-là, ils furent comme des coups de poignards. Elle les avait toujours trouvé réconfortants auparavant. Mais alors, ils ne concernaient que les autres. Il était plus facile de consoler par la foi le malheur des autres que le sien. Comment pouvait-elle croire en un Dieu qui assassinait ses fidèles aussi arbitrairement et aussi aléatoirement ? Elle aurait voulu cracher par terre, renverser la table et quitter la pièce en emportant la dépouille de son pauvre Sam. Seul le chagrin et, sans doute, une certaine pudeur l’empêchaient de troubler les funérailles de son fils.

Lorsque la cérémonie se termina, on emporta le corps de Sam dans une autre pièce. Il était compliqué d’enterrer les morts lorsque les vivants habitaient déjà sous terre, aussi avait-on pris l’habitude de brûler les corps et de disperser leurs cendres lors d’une sortie à la surface. Les vivants s’enterraient et « envolaient » leurs morts, en quelque sorte.

Noor passa la main sur le front glacé de Sam une dernière fois avant qu’il ne disparaisse dans l’autre pièce. Elle ne l’y suivit pas, c’était son adieu.

L’attroupement se dispersa par les différents couloirs qui se rejoignaient au niveau de la pièce de cérémonie. Noor en sortit également et fut vite rejointe par Joram.

— Ça va aller ? lui demanda celui-ci à voix basse.

— Pourquoi ? dit Noor en essayant de retenir ses larmes. Pourquoi est-ce qu’il nous fait ça ? Qu’avons-nous fait à Dieu pour mériter tant de souffrances ?

— Noor, je ne sais pas si cela atténuera ta peine, mais je doute que Dieu soit derrière cela… le Feu des Airs n’a rien de « divin » si tu veux mon avis. Et je ne pense pas non plus que ce soit l’œuvre du Diable, ajouta-t-il précipitamment en voyant les grands yeux que Noor lui faisait.

— Mais le pouvoir de foudroyer depuis le ciel, n’est-ce pas nécessairement un pouvoir divin ?

— J’en doute. Tu sais bien qu’il existe des avions qui volent si haut qu’il est impossible de les distinguer depuis le sol. Et s’il s’agissait d’avions qui nous tiraient dessus ?

— Des avions, murmura Noor.

Elle n’en avait plus vu depuis des années. Plus depuis la guerre qui avait ravagé son pays et avait remplacé ses paisibles villages par des ruines si vite recouvertes par les sables du désert. Des années que la population avait fui les massacres et s’était terrée dans des abris comme le sien, taillés à même la roche… La guerre s’était achevée mais les massacres avaient continué sous une forme nouvelle : le Feu des Airs. Et les habitants des abris s’étaient peu à peu habitué à cette survie précaire sous terre, ce grand pas en arrière dans leur civilisation. Terminés, le confort, la technologie. Ils étaient retournés au Moyen-Âge. Pire même, car au moins, au Moyen-Âge, la surface était vivable.

— Mais qui piloterait ces avions ?

— Les mêmes qui conduisaient les chars et envoyaient les bombes qui ont rasé le pays, répondit Joram sombrement.

— Mais la guerre est terminée ! Il ne reste plus personne pour se battre ! Les abris ne sont remplis que de civils. Les rares habitants qui savent manier les armes sont bien trop occupés à chasser et à nous éviter la famine pour partir à la guerre !

— Je ne sais pas, Noor, je ne fais que supposer. Je n’ai jamais vu le moindre avion. Mais cela me semble plus crédible que l’hypothèse divine. Franchement, si c’était cela, est-ce qu’une couche de roche empêcherait Dieu de tuer qui bon lui semble ?

— Peut-être est-ce une pénitence… l’accès à la surface nous est interdit, nous sommes forcés de vivre sous terre. C’est quelque chose que Dieu pourrait vouloir.

— Dans ce cas, nous serions foudroyés dès l’instant où nous poserions le pied à l’extérieur. Non, Noor, je n’y crois pas. Et d’ailleurs, pourquoi serions-nous les seuls à subir cela ? Pourquoi les autres pays ne seraient-ils pas victimes du Feu des Airs également ? Qu’aurions-nous bien pu faire qui mériterait une telle punition ? Vivre comme des rats ?

— Les autres pays ? dit Noor en levant les yeux vers Joram. Il existe des endroits où le Feu de Airs ne frappe pas ?

Joram faillit rire devant la naïveté de Noor, mais il s’en abstint. Après tout, Noor, comme tout le reste de la communauté, avait vu son monde s’écrouler et se transformer en enfer permanent. La civilisation et la paix n’étaient que des souvenirs de plus en plus brouillés et effacés par les horreurs quotidiennes. Comment pouvait-elle imaginer qu’à quelques centaines ou quelques milliers de kilomètres de là, il existait encore des lieux habitables et prospères sur Terre ?

— Nous sommes les seuls, dit-il finalement. Les seuls à subir ces assassinats. Les seuls à être frappés directement par le ciel sans autre forme de procès.

— Comment le sais-tu ?

Il soupira d’un air las.

— Parce qu’on m’en a parlé. Il y a des hommes, un peu plus loin au nord, qui organisent des expéditions. Tu prends un bateau, tu traverses la mer et, si tu as de la chance, tu accostes sur une terre sure…

— Mais alors pourquoi personne ne part ?

— Parce que malgré les souffrances, malgré le Feu des Airs, malgré les morts et la famine qui nous menacent à chaque instant, nous sommes chez nous ici. Tu serais surprise du nombre de personnes qui préfèrent un enfer connu à un paradis étranger… D’ailleurs, tu partirais, toi, si tu en avais l’occasion ?

Noor ne dit rien. Partirait-elle ? Elle n’avait jamais réfléchi à la question. Si on la lui avait posée quelques jours encore auparavant, elle aurait sans doute répondu non. Sa vie était ici. Quitter la communauté ? Quitter les terres où sa famille avait vécu depuis des générations ? Depuis toujours, pour ce qu’elle en savait ? Mais la seule famille qui lui restait était Sam, et lui était parti pour de bon. Qu’est-ce qui la retenait encore ici ?

— Oui, dit-elle dans un souffle. Oui, Joram, je crois que, si je le pouvais, je partirais.

Joram la regarda avec insistance, comme s’il cherchait à deviner si elle était sérieuse ou si c’était la tristesse seule qui parlait. Il ne fut pas capable de le déterminer. Mais dans les jours qui suivirent, le sujet revint sur la table régulièrement et Noor, bien que toujours aussi dévastée par la mort de son fils, semblait à chaque fois plus déterminée. Alors un jour, Joram décida de lui avouer la vérité :

— Écoute, Noor… je ne t’ai pas tout dit. En fait, si je sais que des hommes organisent des expéditions pour fuir le pays, c’est parce que je suis en contact avec eux. Et, en fait, je vais bientôt fuir moi aussi. Avec Mina et les enfants.

Il avait le regard fuyant, honteux. Il n’avait jamais avoué cela à personne car partir aurait été vu comme un abandon pour le reste de la communauté. Partir ? Au lieu de rester avec les siens pour se soutenir mutuellement ?

— Vous partez ? Tous les quatre ? Mais quand ?

— Dans une semaine, dit-il en baissant la voix. Par pitié, parle moins fort. Tu es une personne admirable et compréhensive, mais tout le monde ici ne partage pas ta grandeur d’âme. Certains préféreraient nous tuer plutôt que nous voir partir.

— Tu exagères…

— Je n’en suis pas si sûr. Enfin… est-ce que tu serais intéressée pour te joindre à nous ?

Le moment était venu, comprit-elle. La croisée des chemins. Elle devait choisir entre son pays et sa sécurité. Entre la communauté et son salut. Entre la survie… et la vie. Autour d’eux deux, des habitants allaient et venaient dans les couloirs de l’abri. Ils étaient déjà des étrangers pour Noor. Tous les êtres humains étaient des étrangers depuis la mort de Sam. Alors ici ou ailleurs…

— Bien sûr.

— Ne prends pas ça à la légère, Noor, fit Joram d’un air sévère. Si tu viens, il n’y aura pas de retour en arrière. C’est un aller simple que nous prenons, pour toute la vie. Et nous ne sommes pas certains d’y arriver. Beaucoup meurent en essayant de fuir.

— Il vaut mieux mourir en essayant de vivre qu’attendre la mort sans rien faire. Il n’y a pas d’espoir ici. Je le savais depuis toujours, mais Sam m’aidait à tenir. Qu’ai-je pour tenir à présent ? Je pars avec vous, il n’y a rien à ajouter.

Joram poussa un profond soupir. S’ils mourraient tous, ce serait lui qui les aurait conduit à leurs pertes… Une lourde responsabilité qu’il se demandait, avec le recul, s’il était prêt à prendre. Mais Noor était décidée et il lui avait déjà tout avoué. Difficile de faire marche arrière…

— D’accord, lâcha-t-il finalement dans un murmure.


La nuit était froide. Il était fascinant qu’un désert si aride et si étouffant en journée devienne aussi glacial lorsque le soleil était couché. Cinq silhouettes avançaient péniblement sur le sable aux reflets bleutés. Noor, Joram, sa femme Mina et leurs deux enfants, un garçon et une fille de neuf et douze ans respectivement.

Les petits grelottaient, le garçon dans les bras de son père, la fille tenant la main de sa mère. Et Noor, qui se sentait de trop, suivait. Ils avaient quitté l’Abri en pleine nuit. Distraire le garde à l’entrée n’avait pas posé de problème particulier. C’était un vieil ami de Joram et il lui fut aisé de l’occuper pendant que les autres filaient en douce. Joram avait ensuite prétexté un besoin de prendre l’air et les avait rejoint. Lorsque la communauté aurait constaté l’absence des cinq habitants, il serait trop tard pour les rattraper. Essairaient-ils de les rattraper, par ailleurs ? Sans doute pas. La communauté n’aimait pas les départs, mais si des habitants s’aventuraient vers d’autres horizons, ils n’avaient rien d’autre à faire qu’à leur souhaiter bonne chance…

Le garde, par contre, risquait de passer un sale quart d’heure. Noor sentait que Joram en gardait une certaine culpabilité, même si son air soucieux avait alors probablement plus à voir avec les dangers qui les guettaient qu’avec l’éventuelle réprimande que risquait de subir son ami. Question de priorité.

Partir de nuit était à la fois plus discret et plus prudent. En effet, le Feu des Airs frappait rarement après le coucher du soleil. Mais cela signifiait également une plus grande difficulté à se repérer. Et, la nuit, d’autres dangers pouvaient survenir. Des bêtes sauvages qui passaient leurs journées cachées à l’ombre dans les montagnes pouvaient descendre dans les plaines pour trouver des proies… ce qui était presque de la rigolade à côté du Feu des Airs. Le choix était facile.

Ils marchèrent pendant de longues minutes. Peut-être des heures. Lorsque Noor était petite, son village n’était pas très loin de la côte, de nombreux pêcheurs y habitaient. Mais son enfance était bien loin, et la guerre qui avait frappé le pays avait contraint ses habitants à fuir là où ils le pouvaient, parfois bien loin de leurs villages. Elle n’avait en fait aucune idée de la position géographique de l’Abri par rapport à la côte.

Malgré les petites lampes torches qu’ils avaient emportées – ou plutôt, volées dans le stock d’objets électriques de l’Abri – ils ne voyaient pas beaucoup plus loin que le bout de leurs nez. Lorsqu’ils atteignirent la côte, ce fut le bruit des vagues qui leur parvint bien avant l’image de la mer.

Joram n’avait pas menti : il y avait une petite baraque sur le bord de la plage avec un petit attroupement à côté. Ils n’étaient de toute évidence pas les seuls à tenter de s’enfuir ce soir là. À mesure qu’ils approchaient, Noor distinguait de plus en plus de silhouettes et se demandait quelle taille avait exactement ce bateau qui devait les emporter.

Un homme s’avança vers eux. Il était évident qu’il était le responsable et Joram lui tendit la main.

— Orod… j’ai eu peur que nous arrivions trop tard.

— Vous êtes les derniers, dit celui-ci d’une voix calme, mais vous êtes à l’heure. Tu as l’argent ?

Joram le dévisagea. On distinguait à peine l’expression d’Orod dans la nuit profonde, mais aucune émotion ne semblait en émaner de toute manière. Joram passa lentement la main à l’intérieur de sa grande tunique et en sortit une enveloppe. Elle contenait le prix demandé pour trois passagers adultes et deux enfants. Noor lui avait donné toutes ses économies avant de partir. Cela lui était égal : l’argent n’était d’aucune utilité pour un mort et elle doutait fort que cette devise ait la moindre valeur dans le pays où ils allaient.

— Tiens, dit Joram d’un air sombre. Il y a le compte, tu peux vérifier.

— Bien sûr que je vais vérifier. Je te rappelle que je te fais déjà une fleur : tu m’annonces au dernier moment que tu as une cinquième personne. Heureusement qu’il y avait encore de la place.

— Et je te paie un extra pour ça, non ? fit remarquer Joram durement.

L’autre ne répliqua pas et se mit à compter les billets. Noor était mal à l’aise d’être la cause d’ennuis pour son ami. Elle jeta un œil sur la mer et étouffa une exclamation : le bateau était minuscule ! Elle n’imaginait pas comment autant de personnes pourraient y tenir. « Heureusement qu’il y avait encore de la place » avait dit Orod. Mais où plaçait-il la limite exactement ?

Lorsqu’Orod eut terminé de compter l’argent, ils rejoignirent le groupe. Il y avait là toute la misère d’un pays rassemblée sur une plage. Des hommes, des femmes, des enfants. Beaucoup de familles. Partout, brillants dans la nuit, des yeux qui en avaient trop vu. Des regards fatigués, fatigués de la vie ici-bas, fatigués de la mort surtout. Noor eut un élan de sympathie pour tous ces inconnus. Il y avait un Sam dans chacun de leurs regards.

Orod demanda au groupe de désigner un capitaine. Un homme assez fort avec de longs cheveux se proposa et le groupe acquiesa silencieusement. Peu de gens se connaissaient. Orod lui expliqua rapidement comment naviguer et bientôt ils montèrent tous sur l’embarcation, entassés comme des animaux. Les bébés pleuraient. Les enfants un peu plus âgés avaient quant à eux depuis longtemps appris à taire leurs souffrances comme des adultes.

Il faisait un froid encore plus glacial sur la mer. Le vent transperçait les robes et les tuniques qui étaient bien plus adaptées aux rafales brûlantes du désert. Joram et Mina étaient serrés l’un contre l’autre, les enfants au milieu. Noor, elle, n’avait personne à serrer. Elle jeta un dernier regard à la côte alors que le bateau s’enfonçait dans l’obscurité grandissante de la mer. Et elle pleura, silencieusement.

C’était un adieu. À son pays. À toute sa vie jusqu’à présent. Et à Sam, encore.


Le ciel était gris derrière la fenêtre. S’il y avait bien une chose que Noor regrettait de son vieux pays, c’était le climat. Mais c’était un petit sacrifice en comparaison des avantages qu’il y avait à vivre dans ce pays riche et en paix. Ici, le climat était peut-être moins doux, mais elle pouvait en profiter librement sans risquer sa vie à chaque fois qu’elle pointait le bout du nez dehors.

Elle était arrivée depuis plusieurs semaines déjà. Rien n’avait été simple, ni le périple pour atteindre cette terre d’asile, ni les formalités pour y être acceptée. Mais enfin, elle essayait de se faire une place. Elle avait décroché un petit boulot comme femme de ménage dans une administration publique. Ça n’était pas le grand luxe, mais elle était en vie, avait de quoi vivre à peu près correctement et, pour la première fois depuis des années, elle se sentait en sécurité.

La vie n’était pas rose mais bizarrement tranquille. Ici, le Feu des Airs ne frappait pas. Joram avait eu raison sur ce point, au moins. Pour le reste… Noor continuait à se demandait ce que son peuple avait fait pour mériter une telle vengeance divine. La population de ce nouveau pays pouvait aller et venir sans jamais être foudroyé. Étaient-ce les nuages qui le protégeaient ?

Elle n’avait pas eu l’occasion d’en rediscuter avec Joram. Ils ne s’étaient plus revus après être arrivés dans ce pays. Sa famille et lui avaient été transportés dans une autre ville. Ils s’en étaient sortis de leur côté, Noor ne se faisait pas trop de soucis pour eux. Ils étaient, tout comme elle, tirés d’affaire. Mais elle avait chaque jour une pensée triste pour le reste de sa communauté restée terrée là-bas, sous le feu et la mort.

— Tu t’occupes du deuxième aujourd’hui ?

C’était une de ses collègues. Une autre réfugiée, comme elle, mais d’un autre pays. D’une autre misère, d’une autre tragédie. Elles s’étaient tout de suite entendues, unies dans l’adversité.

— Si tu veux. Tu prends le premier à ma place, donc ? Ça nous changera.

Et Noor prit l’ascenseur qui menait au deuxième étage. L’habitacle était grand, il pouvait transporter plus d’une dizaine de personnes. Les néons vifs l’enveloppaient d’une lueur nacrée. Elle sortit au deuxième étage. Les couloirs étaient longs, propres et nets. Tout ici sentait la propreté. L’air était délicieusement frais. Le silence qui régnait était apaisant. Rien n’était menaçant.

Noor se saisit de son balai, enroula une serpillière au bout et commença à nettoyer le sol. Tout cela pouvait sembler futile tant le bâtiment était déjà impeccable. Mais c’était son travail. Et au moins, cela lui occupait l’esprit et elle cessait un instant de culpabiliser d’avoir trouvé un havre de paix en laissant ses camarades dans un enfer sur… ou plutôt sous terre.

Elle avançait lentement dans le couloir en frottant sa serpillière humide sur le sol. De temps en temps, un des employés passait et s’excusait de marcher sur le carrelage encore mouillé. Oui, ses préoccupations et ses tracas avaient bien changé depuis ces jours terribles passés dans les souterrains ou à fuir le Feu des Airs à la surface…

Après avoir parcouru une bonne moitié du grand couloir du deuxième étage, elle se rendit compte que l’eau de son seau devait être changée. Elle fouilla sur son chariot d’entretien mais la bouteille de produit nettoyant était vide. Où se trouvait donc le placard pour le personnel d’entretien au deuxième étage ? Elle ne s’en souvenait plus : cela ne faisait pas si longtemps qu’elle travaillait et elle n’était pas souvent affectée à cet étage.

Elle s’aventura un peu plus loin dans le couloir en examinant les portes. La plupart était étiquetées avec le nom de la personne travaillant dans le bureau. Elle n’osa pas frapper à l’une d’elles pour demander de l’aide…

Puis elle tomba enfin sur une porte sans étiquette. Il était donc peu probable que ce soit un bureau. Elle frappa tout de même à la porte au cas où. Pas de réponse.

Elle entrouvrit la porte qui ne donnait pas sur un placard mais sur une petite pièce sombre. Alors qu’elle allait la refermer, elle remarqua quelque chose. Elle ouvrit la porte en grand et avança doucement. La pièce était vide. Elle était uniquement éclairée par un grand mur d’écrans en face de la porte. Devant ce mur était disposée une large console et un siège pour s’y installer. Mais ce qui avait attiré le regard de Noor n’était pas ce poste de travail en lui-même (manifestement un poste de surveillance tout à fait banal), mais bien ce qu’elle pouvait voir sur les écrans. Elle aurait pu parier que…

Mais oui. Elle ne rêvait pas. Cette lumière vive, jaune. Ces dunes de sable. Ces massifs rocheux bruns-rouges. Ce soleil violent, agressif. Les écrans diffusaient des images de son pays, de sa terre natale ! Elle s’approcha, n’en croyant pas ses yeux. Malgré les souffrances endurées là-bas, le souvenir de sa maison répandait une douce chaleur en elle. Elle repensait à tous ses amis, sa famille… la communauté. Tous ceux qu’elle avait dû abandonner pour venir ici, dans ce pays en paix mais si étranger. Elle eut un petit pincement au cœur. Mais un souvenir beaucoup moins plaisant lui vint en tête : le corps de Sam ensanglanté sur le sable. Et elle se rappela tout aussi vivement pourquoi elle était venue ici.

D’où viennent ces images ? se demanda-t-elle. On aurait dit que des caméras de surveillance avaient été installées dans le désert. Mais cela n’avait aucun sens : il n’y avait aucun poteau où les accrocher dans le désert. Ni de réseau où les raccorder. Il n’y avait d’ailleurs plus de rues depuis longtemps dans son pays… mais alors comment avait-elle cette vue plongeante sur ses dunes et ses petits massifs montagneux ?

Elle se rendit compte que les paysages défilaient et eut une sensation étrange dans le ventre. Étaient-ce des avions ? Des hélicoptères ? Elle n’avait pas souvenir d’en avoir déjà vu lors de ses sorties à la surface… en tout cas, plus depuis que son peuple avait été forcé de se terrer.

Elle aperçut sur l’une des images des silhouettes se mouvoir sur les dunes. Et l’image sembla se recentrer sur ces silhouettes, les suivre et s’en rapprocher. La sensation dans son ventre se fit plus insistante. Les silhouettes étaient celles de deux femmes qui marchaient laborieusement à travers le désert. Elle pensa à Rasha et elle lorsqu’elles allaient relever les collets. L’une des deux femmes à l’écran portait un gros seau en bois recourbé : elles allaient chercher de l’eau. Le puits de leur abri s’était-il asséché ? s’interrogea Noor.

Il lui devint bientôt possible de voir les visages des femmes, comme si la caméra avait zoomé directement dessus. Noor sentait son ventre se tordre d’angoisse. Elle ne les connaissait pas, mais il était plus que probable qu’elles appartinssent à une autre communauté. Sans comprendre pourquoi, elle avait un très mauvais pressentiment. L’image de Sam était toujours gravée dans son esprit. Attention au Feu des Airs, pensa-t-elle de toutes ses forces. Il vous voit toujours, il vous voit… je vous… je vous vois. Je vous vois.

Et avec horreur, en quelques secondes, elle comprit. Il n’y avait pas de Feu des Airs. Elle était dans le Feu des Airs. Joram avait eu raison. Ce n’était pas Dieu. Ce n’était même pas le Diable ou un esprit malfaisant. C’était un avion, un dispositif humain contrôlé à distance. Contrôlé ici. Il y eut une série de flashs et l’image tremblota. À l’écran, les deux femmes s’écroulèrent. Le sable devint rouge tout autour d’elles. Elles étaient mortes.

Noor fit quelques pas en arrière en poussant un cri qui rompit le silence habituel du bâtiment. Elle trébucha et sortit de la pièce sans arriver à quitter des yeux le mur d’écrans et l’horreur qui s’y affichait alors.

Elle entendit des pas précipités derrière elle. Un des employés de bureau qui travaillait là avait été alerté par son cri.

— Madame ? fit celui-ci d’un air inquiet. Madame, ça va ? Que se passe-t-il ?

Elle se retourna. L’homme était plutôt jeune, une trentaine d’année tout au plus. Il portait une tenue relativement décontractée, ce qui indiquait à cet endroit qu’il était plus haut placé dans la hiérarchie qu’elle. Sans doute un cadre. Il tenait un gobelet dans sa main. Elle avait interrompu sa pause café.

— Cette pièce… cette pièce…

— Calmez-vous, dit l’homme d’un ton calme et compatissant. Respirez, tout va bien.

Noor se tenait à son balai pour ne pas tomber à genoux sur le sol. Elle était sidérée par ce qu’elle venait de voir et, surtout, par ce qu’elle venait de comprendre. L’homme se rapprocha et lui passa la main sur le bras en essayant de capter son regard.

— Hé ? Ça va aller ?

Noor leva la tête vers lui en ravalant ses larmes. Elle avait envie de hurler… pourtant il fallait qu’elle comprenne.

— Ça… ça va… Qu’est-ce que c’est que cette… cette pièce ?

— Eh bien, c’est la salle de contrôle, dit l’homme en levant un sourcil. Vous n’y êtes jamais allée ? Remarquez, ça ne me surprend pas plus que cela. On ne l’utilise pratiquement plus, alors il n’y a pas trop d’intérêt à faire le ménage là-dedans.

— Vous ne l’utilisez pratiquement plus ?

— Non, dit l’homme en sirotant son café d’un air nonchalant. Pas depuis qu’on a un mode automatique qui fonctionne mieux que n’importe quel superviseur humain. L’apprentissage machine fait des miracles aujourd’hui. Vous ne voudriez pas qu’on reste toute la journée à fixer des écrans, non ? ajouta-t-il avec un sourire amical.

— Mode automatique, murmura Noor d’une voix blanche.

— Eh bien oui, quoi.

L’homme avait l’air vaguement agacé cette fois. Il voulait bien être sympathique quand le petit personnel faisait une crise, mais enfin, il n’allait pas non plus donner des cours d’informatique à des demeurés…

— C’est incroyable, ce qu’on peut faire de nos jour, poursuivit-il tout de même dans un élan de bonté. Vous vous rendez compte ? Piloter des avions qui se trouvent à des milliers de kilomètres de distance ! Déjà lorsque nous avons pu nous passer de pilotes, c’est devenu beaucoup plus simple, mais alors maintenant qu’un superviseur humain n’est même plus nécessaire, même à distance…

— Même plus nécessaire… pour ?

— Pour sécuriser les pays dans lesquels nous intervenons, bien sûr. Débusquer des terroristes et les mettre hors d’état de nuire.

— Les tuer ? dit Noor d’une voix soudain forte.

L’homme eut un léger sursaut. Il fronça les sourcils en la dévisageant un instant puis dit en haussant les épaules :

— Ah oui, bah ça… c’est la guerre, hein. Forcément, c’est pas joli-joli. M’enfin j’aime autant vous dire qu’en face, on n’a pas des enfants de chœur non plus. Vous n’imagineriez pas ce…

— DES CIVILS ! glapit-elle cette fois en se mettant à trembler de rage.

Son interlocuteur sursauta vraiment cette fois et renversa un peu de café sur le sol.

— Mais vous êtes dingue de crier comme ça ? s’écria-t-il. Bien sûr que non, ce ne sont pas des civils ! Le programme a été entraîné sur d’énormes jeux de données. Il surveille le désert, repère les comportements anormaux ou suspect et avise en fonction ! Il ne va pas se mettre à tirer sur n’importe qui ! On ne l’aurait pas laisser tourner en mode automatique si l’on était pas sûr.

— Depuis combien de temps est-ce qu’il tourne tout seul ?

Noor était livide mais sa voix était redevenue calme, posée. Et menaçante comme jamais. L’homme commençait a être franchement mal à l’aise et regardait autour de lui dans l’espoir de trouver un prétexte pour mettre un terme à cette conversation déplaisante. Il ne répondait pas.

— COMBIEN DE TEMPS ? cria Noor.

— Mais j’en sais rien, moi ! Quelques mois… remarquez, ça doit bien faire quelques années maintenant… Mais peu importe, puisque je vous dis que… oh, et puis hein, l’intérêt d’un programme autonome, c’est d’être…

— ET ÇA ? fit Noor en tirant l’homme par le bras vers l’intérieur de la pièce et en indiquant l’un des écrans où défilait lentement le paysage jaune du désert de son pays de naissance.

Sur le sol, les corps des deux dernières victimes du « Feu des Airs » gisaient et coloraient petit à petit la dune d’un rouge sombre. La résolution en haute définition de l’écran était parfaite : la mort dans toute sa splendeur en deux millions de pixels. On pouvait encore lire l’ultime surprise dans les yeux fixes et vides des deux femmes allongées sur le sable. L’homme déglutit avec difficulté.

— Ah, mais j’en sais rien moi… qui nous dit qu’elles n’étaient pas en train de préparer un attentat ou…

— ELLES ALLAIENT CHERCHER DE L’EAU ! hurla Noor comme une démente, perdant toute retenue à présent.

Le seau en bois, percé par les balles, avaient roulé au bas de la dune mais était toujours visible sur l’écran. L’homme se passa la main sur la nuque, la sueur perlant sur son front.

— Non, fit-il d’une voix faible, ce n’est pas normal… le programme était entraîné… il… non… c’est une erreur…

Il s’assit sur le fauteuil devant les écrans et une couche de poussière s’en souleva sous l’effet de son poids. Oui, ce fauteuil n’avait décidément pas servi depuis des mois. Il pianota quelques commandes et se mit à scruter un écran ou défilaient des rapports de missions. Certains vieux de trois ans…

— Non, continuait-il de gémir, non non non… qu’est-ce que c’est que ça… encore une erreur.

— Des erreurs ?

— Eh bien oui… ça peut arriver, mais ça devrait être minime. Je ne comprends pas pourquoi les chiffres sont… le modèle statistique était pourtant bien calibré… mais alors pourquoi… comment se fait-il… autant de faux positifs…

Noor sentait son esprit flancher alors que l’homme se marmonnait des explications confuses à lui-même. Elle était ailleurs, son cerveau était en train de se déconnecter totalement du reste de son corps. Les mots de l’homme résonnaient dans son crâne et mettait le feu à chacune des pensées qui le traversaient. « Faux positifs. » Voilà ce qu’avait été son fils. Un faux positif. Une donnée aberrante dans un modèle statistique réputé infaillible. La victime d’un système meurtrier tellement propre qu’il ne nécessitait même plus que quelqu’un, n’importe qui, vérifie son fonctionnement une fois de temps en temps. Un faux positif. Un grain de sable de chair et de sang dans une machine de destruction et de massacre bien huilée.

« Faux positif. » Mais Noor ne réfléchissait plus car plus rien n’avait de sens. Ces beaux bâtiments et l’odeur de la javel. La résidence coquette du Feu des Airs. L’origine de la destruction, de la mort, dans un bel écrin de modernité. Son fils, son Sam, avait été effacé de la réalité par la grâce d’une société qui massacrait avec un tel degré d’abstraction qu’elle ne s’en émouvait plus.

Elle serrait de plus en plus fort le manche de son balai en fixant la nuque de l’homme qui lui tournait le dos, toujours plongé dans ses écrans. Et à mesure que tout devenait rouge autour d’elle, elle se demanda dans une dernière once de raison s’il existait un modèle statistique dans lequel on se souviendrait de cet homme comme d’un « faux positif ».



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