Une Auberge dans la tempête 02

Une Auberge dans la tempête 02

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Dans l’épisode précédent : Nathalie, une trentenaire ayant quitté son job aliénant pour changer d’air, se retrouve prise au piège par un violent orage en pleine forêt. Elle tombe sur une auberge aux allures de corps de ferme et y entre s’y réfugier.

Chapitre 2

Nathalie claqua la porte derrière elle pour ne pas laisser le vent froid s’engouffrer. La pièce, comme la devanture, évoquait un bistrot à l’ancienne, avec ses tables hautes cernées de tabourets, ses fenêtres teintées et son comptoir qui la traversait de part en part. Contre le mur extérieur se dressait un piano droit dont elle devinait l’accordage douteux à la couche de poussière qui le recouvrait.

Elle n’était pas seule dans la pièce, un homme était accoudé au comptoir. Plus affalé qu’accoudé, d’ailleurs, comme plié en deux. Son allure évoquait un fil de fer qu’on aurait tordu et tordu encore dans tous les sens avant de tenter maladroitement de le remettre droit. Il portait un t-shirt délavé, un jean troué et des lunettes de soleil qui masquaient un bon tiers de son visage. Qu’il fut aveugle ou non, dans la pénombre de ce bar mal éclairé, Nathalie doutait qu’il pût y voir quoi que ce soit. Il lui évoquait une sorte de mix improbable entre le Jack de l’Étrange Noël et un Snoop Dogg de quatre-vingt-dix ans. Derrière ses lunettes, sa peau noire était ridée comme un pruneau, son visage rayé de longues dreadlocks qui valsaient paisiblement à chacun de ses mouvements.

Il lui adressa un léger signe de tête.

— ’Soir, répondit Nathalie.

Sa voix était rauque de n’avoir discuté avec personne depuis plusieurs jours. Elle essuya ses pieds sur le paillasson, ce qui était peine perdue puisqu’elle dégoulinait d’un échantillon substantiel du déluge extérieur que ses vêtements transportaient. Son sac posé contre le dépose-parapluie, elle retira son anorak et le pendit à un crochet sur le mur.

Un calme serein régnait dans la pièce. Le vacarme de l’orage était assourdi, les gouttes qui rebondissaient sur les vitres faisaient un crépitement léger. L’auberge était comme un cocon qui neutralisait la menace de la tempête. Son silence ne fut brisé que par les « floc-floc » des chaussures de Nathalie sur le carrelage lorsqu’elle traversa la pièce. Elle vint s’adosser à un radiateur en fonte qui rayonnait à quelques tabourets d’écart de l’homme fil de fer. En apercevant une bouteille de whisky au trois-quarts vide posée devant lui et le verre bien rempli qu’il porta à ses lèvres, elle comprit un peu mieux son affalement.

Semblant capter son regard – il n’était donc pas aveugle –, l’homme saisit la bouteille et la lui proposa d’un hochement de tête interrogateur.

— Merci, mais j’aurais plutôt besoin d’un café.

Il émit pour toute réponse un grognement et replongea dans son verre.

Le mur du fond derrière le comptoir était constitué de miroirs devant lesquels s’alignaient d’innombrables bouteilles d’alcool. Il y avait là de quoi tenir un siège, ce qui n’était pas une mauvaise chose vu la météo. Pas moins de cinq tireuses se dressaient fièrement sur le bar. En temps normal, Nathalie se serait payé un demi avec plaisir, mais à ce moment-là, elle aurait effectivement plutôt tué pour une tasse de café brûlant, voire pour la cafetière entière.

Elle jeta un œil par la fenêtre. Le vitrage en damier rendait le paysage flou, et l’eau qui ruisselait de l’autre côté n’aidait pas y voir quelque chose. L’obscurité se faisait plus épaisse, le soir tombait et la tempête continuait de gronder. Cette auberge était vraiment tombée à pic, elle ignorait comment elle aurait passé la nuit autrement…

— Dites… vous savez s’il y a des chambres disponibles ici ?

L’homme fil de fer tourna la tête lentement, comme si lui accorder de l’attention demandait tous les efforts du monde. Il leva ses lunettes d’un geste de la main et la dévisagea. Il avait le regard humide, les yeux vaseux rehaussés de cernes prononcés.

— Faut voir avec le Taulier.

Sa voix était profonde et gutturale et Nathalie crut même entendre la majuscule à « Taulier ». Jugeant qu’il l’avait assez jaugée, il laissa retomber les lunettes sur son nez et but une gorgée.

Nathalie fouilla la pièce du regard, mais il n’y avait personne d’autre. Elle en venait même à se demander si le bar était réellement ouvert ou si l’homme s’était tout simplement servi tout seul. Elle était presque tentée de faire de même.

De la pièce derrière le bar éclata soudain un brouhaha, comme si on avait renversé une armoire pleine à craquer, suivi d’une exclamation rageuse dont Nathalie ne crut deviner que le mot « chier ». L’homme fil de fer eut un rire qu’on aurait aisément pu confondre avec une quinte de toux et se tourna à nouveau vers Nathalie.

— Ça, c’est le Taulier.

La porte du fond s’ouvrit à la volée, et un second bonhomme aussi haut en couleur que le premier – quoique, dans un autre style – fit son apparition. Il avait un physique d’ancien boxeur, une sorte de mélange de corps baraqué hérité de ses jeunes années rembourré d’un pourtour grassouillet de retraité. Le front haut, un nez et un menton volontaires, de courts cheveux noirs avec quelques poils gris et un regard impitoyable complétaient le tableau. Vêtu d’un tablier, il avait le majeur droit dans la bouche et une caisse en carton sous le bras.

Après avoir lâché sans ménagement le carton sur le comptoir, il ôta le doigt de sa bouche, laissant apparaître sur celui-ci une coupure où une goutte de sang gonflait déjà. Comme si l’homme fil de fer lui avait demandé ce qu’il s’était passé, il s’écria :

— Me suis pris les assiettes sur la carafe, chier !

L’autre agita la tête en direction de Nathalie, sans dire un mot. Le Taulier prit conscience de la présence de cette dernière, ce qui le coupa dans son élan de fureur.

— Oh.

Il se remit à suçoter son doigt en fixant l’intruse. Celle-ci risqua un sourire qui resta sans réponse. Au vu du visage du Taulier, il n’était de toute façon pas garanti que celui-ci fut équipé de zygomatiques.

— Euh, bonsoir.

Toujours pas de réaction. Question accueil, je vais finir par regretter l’orage.

— Je voudrais savoir si vous auriez une chambre pour la nuit. Je me suis fait surprendre par l’orage. Oh, et un café ne serait pas de refus non plus.

Le Taulier échangea un regard avec l’homme fil de fer, l’air demeuré avec son majeur dans la bouche. L’autre haussa les épaules comme pour dire « j’en sais rien, c’est pas mon problème ». Après encore quelques secondes qui parurent une éternité à Nathalie et à toutes les règles de la politesse, le Taulier se décida à adresser la parole à son hôte.

— N’a des chambres, ouais. Espresso ?

— Triple, si possible. Vous pouvez laisser le caféier sur le comptoir.

Le mystère de l’existence des zygomatiques du Taulier ne fut pas élucidé, car seul l’homme fil de fer émit un petit gloussement. Petit gloussement qui n’était d’ailleurs pas un gage de qualité quant à l’humour de Nathalie, car elle savait d’expérience que les gens avec trois grammes dans le sang ricanent pour n’importe quoi. Elle quitta son radiateur, les fesses toujours mouillées mais un peu réchauffées, et alla s’asseoir sur le tabouret à côté de lui.

Le vrombissement de la machine à café se mêla au bruit de fond de l’orage. La présence de Nathalie semblait mettre le Taulier aussi à l’aise qu’un éléphant devant une souris. L’autre semblait plus amical. Que cela soit dû ou non à l’ébriété, Nathalie se sentait peu encline à faire la difficile. Lorsqu’elle reçut sa tasse de café, il lui tendit son verre et elle trinqua assez maladroitement avec lui. Elle en profita pour se présenter.

— Nathalie.

Il haussa les sourcils et resta interdit un instant. Elle ne s’en formalisa pas, elle avait assez vite compris que ce n’était pas la vivacité d’esprit qui caractérisait le bonhomme. Il finit par répondre :

— Euuh… santé ?

Nathalie s’apprêtait à répondre quand elle entendit le Taulier pousser un soupir fatigué. Il s’était pris l’arête du nez entre le pouce et l’index, l’air désespéré. Posant les deux mains sur le comptoir, les épaules en avant, il se pencha vers l’homme fil de fer. Son visage à quelques centimètres du sien, respirant les effluves de whisky qui en émanaient, il lui dit doucement :

— É’trinque pas… Nathalie… c’est son nom.

La réaction de l’homme fil de fer fut si lente que Nathalie aurait pu croire à un sketch. Il resta les yeux plongés dans ceux du Taulier un instant, se retourna vers elle, puis vers le Taulier, puis vers elle à nouveau. Ses dreadlocks dansaient la gigue autour de ses lunettes qui masquaient un regard hébété. Une inespérée connexion entre deux de ses neurones se fit enfin et un nouveau rire-quinte-de-toux émergea de son gosier.

— Heurk heurk heurk heurk heurk !

Nathalie, circonspecte, esquissa un sourire de convenance en portant le café à ses lèvres. Il s’expliqua :

— Pardon… J’me demandais dans quelle langue on trinquait en disant « Nathalie ». J’connaissais cheers, prost, salud, mais Nathalie, non…

Mon Dieu, mais il est complètement déchiré.

Il continuait de rire de sa propre incompréhensible incompréhension tandis que le Taulier levait les yeux au ciel en retournant ranger ses assiettes, dont quelques-unes étaient ébréchées voire brisées. Quand il eut fini de s’esclaffer, l’homme fil de fer reprit une gorgée de Whisky et se tourna vers Nathalie.

— Jérôme.

Après une seconde ou deux, il ajouta :

— Jérôme, c’est mon nom. Je trinque pas.

— Oui, j’avais compris. En général je reconnais un prénom quand je l’entends.

Elle regretta sa phrase presque immédiatement en se disant que ce n’était pas malin de se payer la tête du seul des deux types qui se montrait à peu près amical avec elle. Sauf que, alcool aidant ou pas, le nommé Jérôme ne sembla pas lui en tenir rigueur et repartit dans un nouvel éclat de rire aussi caverneux que les précédents. Nathalie en était presque inquiète qu’il finisse par s’étouffer pour de bon.

Dans un « gling » sonore, une clef métallique avec une petite étiquette tomba soudain devant la tasse de Nathalie qui en sursauta de surprise. C’était le Taulier qui lui avait passé l’objet et la dévisageait.

— Vot’chambre. Deuxième étage, fond du couloir.

Ce furent les derniers des rares mots qu’elle entendit le Taulier prononcer ce soir-là.

— Merci.

Elle termina son café en silence en faisant le point sur sa situation : un ancien boxeur taciturne et un vieil alcoolo au cerveau cramé, ce n’était pas exactement la compagnie qu’elle recherchait en général. En même temps, en termes de dépaysement, ça se posait là. Et puis elle n’était pas partie à l’aventure pour la compagnie, après tout. Elle ne se risqua pas à demander s’il y avait possibilité d’avoir un repas chaud et se dit qu’elle grignoterait sur ses réserves dans la chambre qu’on avait bien voulu lui fourguer.

Jérôme s’en était retourné à son verre et semblait s’être presque assoupi. Le Taulier, quant à lui, essuyait le comptoir avec un torchon légèrement tâché de son propre sang. En reposant sa tasse vide dans la soucoupe, Nathalie décida qu’il était temps de prendre congé.

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Bilan du NaNoWrimo

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