Une Auberge dans la tempête 03

Une Auberge dans la tempête 03

◀◀ Premier chapitre ◀ Chapitre précédent Chapitre suivant ▶

Dans les épisodes précédents : Nathalie, une randonneuse, est forcée par un soudain orage à se réfugier dans une auberge. Elle y rencontre deux hommes étranges, un vieil alcoolique du nom de Jérôme et « le Taulier », un homme taciturne au physique de boxeur. Elle prend une chambre pour la nuit.

Chapitre 3

— Aaaaaahhhh…

De tous les soupirs de soulagement que Nathalie avait poussés dans sa vie, celui-ci était peut-être l’un des moins surjoués. D’accord, elle avait manqué de mourir trois fois et s’était amoché la cheville ; certes, elle avait atterri dans une auberge au patron aimable comme une porte de prison et au client trop beurré pour reconnaître un prénom ; OK, sa chambre avait une déco de grand-mère et la salle de bain n’avait pas dû voir de travaux depuis Pompidou. N’empêche que cette douche était une bénédiction. Pression correcte, température parfaite – c’est-à-dire beaucoup trop chaude pour tout être humain normalement constitué. Elle avait passé un peu trop de temps à la régler avec ces foutus robinets à l’ancienne sans mitigeur pour prendre le risque de la changer. Tant pis si elle risquait de ressortir avec un teint de homard : pour l’heure, elle appréciait la brûlure de l’eau qui la lavait de cette journée pourrie.

Cette douche était de toute façon nécessaire dans l’éventualité où elle serait amenée à croiser d’autres personnes pendant son séjour : les deux loustics du bar n’avaient peut-être pas eu l’odorat assez fin pour s’en formaliser, mais après plusieurs jours de randonnée à dormir en tente et se débarbouiller rudimentairement à la lingette bébé, elle emboucanait à en faire piquer ses propres yeux.

Elle ouvrit le mini-tube de shampoing à usage unique qu’on avait mis à sa disposition et se le vida sur les cheveux tandis que la coulée de lave continuait de lui recouvrir les épaules. Les deux mains dans la crinière, elle se massa énergiquement jusqu’à avoir de la mousse jusqu’au bas du nez. Ce fut bien entendu le moment précis qu’un imbécile choisit pour tambouriner à la porte de sa chambre.

Non mais c’est pas vrai…

Elle analysa posément la situation : c’était au choix l’un des deux zinzins qui venait la voir spécifiquement, ou bien quelqu’un d’autre dans l’hôtel, auquel cas elle pouvait très bien faire la morte et prétendre que la chambre était inoccupée. Option qu’elle choisit immédiatement.

On tambourina de plus belle. Un des deux zinzins, donc.

— Mais sans déconner ?!

Rageuse, elle écarta d’un geste vif le rideau de douche d’un geste un peu trop vite qui eut pour effet de décrocher la barre qui lui rebondit sur un coin du front.

— AÏEUH.

Elle enjamba le bord de la baignoire en fonte à pattes de lion en faisant son possible pour ne pas se prendre en plus les pieds dans le rideau. En grommelant une série d’injures à l’encontre de l’importun qui venait l’arracher à son nirvana de magma savonneux, elle enfila un peignoir en vitesse, traversa la chambre en sautillant et ouvrit la porte à la volée.

— QUOI ?!

La personne en face d’elle eut un mouvement de recul. Ce n’était ni Jérôme, ni le Taulier. Apeurée, une jeune femme la dévisageait avec des grands yeux écarquillés. Surprise, Nathalie en oublia un instant sa colère et se rappela soudain à quoi elle-même ressemblait : une furie à la peau rouge vif enveloppée à la va-vite dans un peignoir trop grand, dégoulinante, la tête pleine de mousse, une bosse sur le front et la cheville enflée. Sans parler de la fumée qui lui sortait du museau. Il y avait de quoi filer les chocottes à un tyrannosaure.

Elle prit un instant pour mieux regarder la gêneuse. C’était une gamine qui ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, le type maghrébin, les cheveux noirs au carré, avec d’épaisses lunettes rondes et une trogne de première de la classe affichée.

— Euuh, je vous prie de m’excuser, je passais dans le couloir et j’ai cru entendre que vous preniez une douche.

Les naseaux de Nathalie palpitèrent de plus belle. Ah mais en plus tu le sais que tu viens m’emmerder au mauvais moment ?

— Perspicace.

Son ton était glacial. Gênée, la jeune eut un petit rire nerveux et répondit en bafouillant :

— C’est-à-dire que vous ne devriez pas. C’est hyper-dangereux, vous voyez. Rapport à l’orage, tout ça.

— Hein ?

— Il n’faut jamais se doucher pendant un orage. On peut se faire électrocuter.

— Vous êtes sérieuse ?

— Parfaitement sérieuse.

— C’est pas une légende urbaine, ce truc ?

— Pas du tout ! Les canalisations sont en métal. Le métal est conducteur, l’eau aussi…

— Admettons.

— Imaginez que la foudre tombe sur quelque chose en contact avec tout ça.

— J’imagine.

— Et bzzzt ! Vous êtes grillée !

— Et quoi ?

— Et bzzzt.

— D’accord.

Elles se toisèrent un instant, Nathalie sentant doucement l’amusement remplacer la colère, l’autre se demandant si elle ne ferait pas mieux de déguerpir avant d’en prendre une. Pourtant, la volonté de sauver l’imprudente des risques électriques sembla prendre le dessus.

— Mais… ça ne vous inquiète pas ?

— Franchement, vu la déco, je me méfierais plutôt du saturnisme : ça m’étonnerait pas que les canalisations soient en plomb.

— Haha.

— Ouais.

Nouveau silence. Un éclair illumina le couloir, suivi d’un bruit de tonnerre. Comme pour habilement illustrer la démonstration de la jeune femme, les lumières déjà faiblardes de l’auberge vacillèrent un instant.

— Bon.

— Oui ?

— Bah si ça vous ennuie pas, j’vais y retourner.

— Retourner où ? Sous votre douche ?

— À votre avis ?

— Mais j’vous ai dit que…

Nathalie ne put réprimer un profond soupir qui fit vibrer ses lèvres dans une parfaite imitation de flatulence. Mais elle ne va pas me lâcher…

— Vous m’avez bien regardée ? J’ai un demi-litre de shampoing sur la poire. Je vous laisse deviner la quantité de gel douche sur le reste. Alors moi j’veux bien éviter la douche, mais à un moment donné il va falloir que je me rince. Je peux toujours sortir et rester deux trois minutes sur le déluge, mais je vous avoue que l’idée de départ était plutôt de me réchauffer, alors je suis pas hyper-emballée.

— Prenez au moins une bassine ! Comme ça, vous minimisez le contact avec la tuyauterie en métal et vous…

— Ouais ouais, merci Einstein, j’ai compris le principe de la conduction. Par contre j’ai pas pris tout mon matériel d’isolation électrique, alors je vais prendre le risque, au moins le temps de ne plus ressembler à une meringue. En plus…

Elle garda sa phrase en suspens. Un nouvel impact de foudre avait encore une fois illuminé le couloir, et quelque chose avait attiré son attention à travers la fenêtre en face de sa chambre. Elle s’avança sans dire un mot.

— Euh… madame ?

— Nathalie.

— Madame Nathalie ? Il y a quelque chose qui cloche ?

— Juste Nathalie. V’nez voir par là.

Instinctivement, elle s’était mise à murmurer en s’approchant de la fenêtre. Elle plissa les yeux pour essayer de mieux distinguer le paysage. Le couloir donnait sur la cour et offrait une vue sur toute la propriété. Bien sûr, il faisait nuit noire à présent, mais on pouvait malgré tout apercevoir les ailes du moulin qui tournaient à vive allure.

La jeune femme s’approcha silencieusement et, dans un réflexe de mimétisme, se mit à murmurer également.

— Moi c’est Maryam, au fait.

— Enchantée.

— De même.

— Regardez… qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Maryam plissa les yeux à son tour et scruta les alentours en tentant de suivre la direction pointée par Nathalie.

— C’est un moulin. Ça sert à moudre du blé, je crois.

— Vous êtes hilarante. Vous vous entendriez bien avec le vieux moisi d’en bas.

— Le vieux moisi ?

— J’me comprends. Non mais regardez bien.

Ne sachant que faire de plus pour détendre l’atmosphère, Maryam décida de la boucler et de fixer elle aussi le moulin avec un air de conspiratrice sur le visage. Nathalie trouva que ça ne faisait que renforcer sa trogne d’intello : on aurait dit qu’elle cherchait de tête la solution à une équation aux dérivées partielles.

Un nouvel éclair illumina le paysage.

— LÀ ! REGARDEZ !

L’exclamation fit sursauter Maryam, mais elle comprit de quoi il retournait : au moment où l’éclair avait détoné, les fenêtres du moulin avaient brièvement émis une vive lueur bleutée. À y regarder de plus près, la même lueur, en moins vive, s’en échappait en permanence.

— Oh.

— Ouais, oh. C’est quoi ce truc bleu ?

— Aucune idée.

— Vous trouvez pas ça chelou ?

— Bof.

— Vous avez déjà vu un moulin qui clignote bleu ?

— Peut-être qu’ils ont installé des néons dedans ?

— Pendant que nous on se tape de la robinetterie du siècle dernier et des lampes à huile dans les chambres ? Si c’est ça, j’ai deux trois mots à leur dire sur leurs priorités d’investissement…

Ne sachant que répondre, la jeune Maryam haussa les épaules en souriant timidement.

— Sans blague, ça vous intrigue pas plus que ça ?

— Euh, c’est peut-être l’attraction touristique locale ? Ça s’appelle « l’Auberge du Moulin Électrique » ici, non ?

— Mouais.

Nathalie se redressa et jaugea son interlocutrice de bas en haut. Avec le recul, c’était la première personne d’apparence sensée qu’elle rencontrait dans cette baraque. Si elle mettait de côté la fixette sur les risques d’électrocution par baignoire interposée, bien sûr.

— Maryam, hein ?

— C’est ça.

— Vous connaissez un peu ce patelin, vous ?

— Pas vraiment. Je suis arrivée dans l’après-midi. Et vous ?

— Dans la soirée.

Nathalie resta silencieuse et regarda un peu autour d’elle. Trop heureuse de trouver un refuge, elle n’avait pas prêté énormément d’attention aux lieux en y pénétrant. Maintenant qu’elle prenait cinq minutes pour les évaluer, elle se demandait un peu où elle était tombée. La chambre était un peu vieillotte, sans parler de la salle de bain, mais ce couloir était carrément glauque, avec son papier peint à fleurs dans les tons mauves, kakis et cacas. Le plancher grinçait à en réveiller les morts et les lustres projetaient une lumière hésitante et sinistre.

Comme si elle lisait dans ses pensées, Maryam dit :

— Vous avez l’impression de vous être retrouvée dans un décor de film d’horreur, pas vrai ?

— Y’a un peu de ça, oui. Ça vous le fait aussi ?

— Oui. Mais pour ne rien vous cacher, le homard géant qui arpente les couloirs en peignoir avec une meringue sur la tête y est pour beaucoup.

La remarque laissa Nathalie bouche bée pendant quelques secondes, puis elle éclata de rire. Maryam rit aussi, mais plus doucement, en donnant toujours cette impression qu’elle avait peur de déranger.

— Je retire ce que j’ai dit : vous êtes vraiment drôle ! Ceci dit, vous n’avez pas tort, je devrais peut-être aller me rincer.

— Oubliez pas !

— Oui je sais. Électricité, baignoire, bzzzt, décès. Je vais me servir de la poubelle comme bassine, promis.

— Super. Bonne nuit alors. Je vous croiserai sans doute demain ?

— Sans doute. Mais pour vous dire la vérité, outre le décor craignos, je dois dire qu’entre les deux zigotos que j’ai rencontrés en bas et le moulin qui fait des éclairs, je sens que je ne vais pas m’éterniser ici…

À ce moment précis, Nathalie ne pouvait pas encore imaginer à quel point elle se trompait.

◀◀ Premier chapitre ◀ Chapitre précédent Chapitre suivant ▶

Bilan du NaNoWrimo

  • Avancement théorique : 10%, soit 5000 mots
  • Avancement réel : 11%, soit 5624 mots
  • En avance de 624 mots


Ce blog est sous licence libre et est donc :

  • gratuit car financé par les dons, vous pouvez me soutenir via Tipeee ou autre ;
  • librement modifiable car à sources ouvertes proposé sur mon repo Git ;
  • librement partageable via les liens ci-dessous ;
  • ouvert aux commentaires via le formulaire ci-dessous (commentaires non-publiés ‑ je ne propose aucune tribune publique – mais reçus directement sur ma boîte mail).


    Nom (obligatoire)

    Email

    Message (obligatoire)

    Antispam