Une Auberge dans la tempête 04

Une Auberge dans la tempête 04

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Dans les épisodes précédents : Réfugiée dans une auberge étrange suite à un orage, une randonneuse du nom de Nathalie rencontre ses pensionnaires et remarque des choses étranges, comme le fait que ce moulin s’illumine de bleu à chaque éclair…

Chapitre 4

Contre toute attente, Nathalie passa une nuit des plus paisibles. Ni le grondement du tonnerre qui faisait trembler les murs, ni l’ambiance de film d’horreur ne vinrent troubler son repos. Le simple fait de dormir sur un vrai matelas, fût-il percé de ressorts en fin de vie, constituait un progrès des plus appréciables après plusieurs jours de tente. La pièce était chaude, les draps suffisamment doux. Aucun monstre ne surgit de sous le lit ; aucune soucoupe volante ne décolla du moulin clignotant ; aucun taulier acariâtre ni aucun fil de fer à dreadlocks ne s’aventurèrent à transformer ses rêves en cauchemars.

Toutes les bonnes choses ayant une fin, ses espoirs de grasse matinée furent anéantis lorsqu’un séisme la tira brutalement de son sommeil. Le sol tremblait, les murs tremblaient, le lit même tremblait à lui en faire sauter les plombages.

BROLOM-BROLOM-BROLOM !

Nathalie se redressa en sursaut. La chambre était traversée d’une lumière froide, celle du ciel gris du matin, filtrée par d’épais rideaux rouges. Le séisme cessa. Un instant de silence, puis il reprit.

BROLOM-BROLOM-BROLOM !

Le vacarme venait du couloir. Maintenant qu’elle était éveillée, Nathalie réfléchit et comprit que ce n’était pas un séisme : cela ressemblait plutôt au bruit que ferait une équipe de rugby en traversant le couloir au pas de course.

BROLOM-BROLOM-BROLOM !

Elle attrapa machinalement son téléphone sur la table de nuit pour y regarder l’heure, avant que son écran noir ne lui rappelle la noyade de la veille.

Un lourd tic-tac – qui, en temps normal, l’aurait à coup sûr empêchée de dormir – lui indiqua la présence d’une grosse horloge en bois au-dessus de la commode. Ses aiguilles pointaient sept heures du matin.

BROLOM-BROLOM-BROLOM !

En ronchonnant, Nathalie rejeta la couette au pied du lit, enfila t-shirt et pantalon et sortit de sa chambre en trombe.

— C’est quoi ce bor…

Une collision avec ce qui semblait être un TGV lancé à vive allure coupa net l’injure qu’elle s’apprêtait à éructer. Perdant l’équilibre, elle tenta de se rattraper en prenant un appui ferme sur sa jambe… qui lui remémora bien vite son entorse. Sa cheville fit un angle qui n’était clairement pas prévu par le corps humain et elle s’écroula sur le flan en vociférant de douleur.

Le TGV qui l’avait heurtée faisait à peine plus d’un mètre de haut, portait une salopette en jean et était coiffé de couettes. Sans doute un modèle récent, pas plus de huit ans. Il courait après un autre train tout aussi véloce, un peu plus petit et qui chantonnait :

— Tu m’attrap’ras pas-euh ! Tu m’attrap’ras pas-euh !

Nathalie se hissa sur sa jambe valide en s’accrochant à la poignée de porte. Voilà qu’elle se coltinait des sales gosses trop matinaux, maintenant. Si c’était une nouvelle itération des sept plaies d’Égypte, elle se demandait ce qu’elle avait bien pu faire de mal pour mériter ça.

Elle clopina jusqu’à son lit et s’y laissa tomber comme une pierre. Contemplant le plafond et le lustre enchevêtré de toiles d’araignées, elle massa sa cheville et maudit les hôtes de cette auberge, dont elle se demandait sérieusement s’ils n’avaient pas tous un grain. L’entorse de la veille était légère, mais ce petit incident l’avait transformée en une boule qui enflait à vue d’œil. Pour ses ambitions de randonneuse, ça sentait le sapin.

Après avoir passé de longues minutes à faire le point sur sa vie au son des « brolom-brolom » de la course-poursuite des deux monstres qui faisait encore rage dans les couloirs de l’auberge, elle finit par se lever à nouveau. Avant de quitter sa chambre, elle prit soin, cette fois, de regarder à droite et à gauche, comme si elle s’apprêtait à traverser une autoroute un week-end d’août. Expérience qui, tout bien considéré, aurait sans doute présenté moins de risques. Aucun morveux en vue, elle verrouilla la porte derrière elle et claudiqua jusqu’aux escaliers. La descente vers le rez-de-chaussée fut fastidieuse, mais aucune chute supplémentaire ne vint régler son compte à sa cheville.

À la lumière du jour, le hall ressemblait bien plus à un banal restaurant d’hôtel qu’au troquet sordide de la veille. Là où s’était tenu le Taulier, c’était à présent une dame d’une carrure à peu près aussi imposante qui s’occupait du service. Elle avait les cheveux bouclés, d’un blond hésitant à blanchir, un tablier à carreaux et un torchon posé sur l’épaule. Lorqu’elle vit Nathalie rejoindre une table en sautillant, elle lança mécaniquement :

— Bonjour, la p’tite dame, qu’est-ce qu’il lui fallait ?

Deux heures de sommeil de plus, une cheville neuve et une batte de baseball pour inculquer le savoir-vivre à deux petits salopiauds.

— Un café, s’il vous plaît. Et un pain au chocolat, si vous en avez…

Nathalie jeta un œil par la fenêtre. La tempête avait cessé, néanmoins le temps restait grisâtre et une pluie fine avait remplacé les trombes d’eau. Il y avait du progrès, mais on était encore loin de la météo idéale pour une promenade. De toute façon, dans mon état, je ne risque plus d’aller bien loin.

La grosse dame déposa quelques minutes plus tard la commande de Nathalie sur sa table.

— Dites, est-ce qu’il y aurait une pharmacie dans le coin ?

— Ah, qu’est-ce qu’il lui arrive ?

— Il lui arrive qu’elle s’est tordu la cheville et qu’il lui faudrait une attelle et des béquilles, si possible.

Elle ne savait pas pourquoi elle mimait soudain cette manie d’utiliser la troisième personne pour parler d’elle-même. C’était peut-être une façon de sympathiser avec son hôte, l’imitation montrant une certaine volonté de s’intégrer aux coutumes locales.

— Ah mince.

— Oui.

— Elle a mal ?

— Elle a mal. Et au passage, si elle met la main sur les deux morveux qui jouent à cache-cache dans les couloirs, elle peut potentiellement se passer les nerfs dessus. Rapport au fait qu’ils y soient pas pour rien dans l’état de sa guibole, si vous voyez ce que je… ce qu’elle veut dire.

— Oh ?

— Parfaitement.

Un voile d’agacement assombrit le visage de la dame. Elle saisit le torchon sur son épaule et fouetta violemment la table à laquelle Nathalie était assise, en faisant sursauter cette dernière et son bol qui éclaboussa un peu de café.

— LAURA ! LUKA ! EN BAS ! TOUT DE SUITE !

Elle avait beuglé de tout le coffre que sa poitrine lui offrait, ce qui n’était pas peu dire. Eh béh, si je n’étais pas assez réveillée, maintenant c’est fait.

Quelques « brolom-brolom » plus tard, les deux enfants se présentèrent devant la dame qui les attendait avec un regard sévère d’institutrice des années cinquante, les mains sur les hanches et le pied tapotant le sol comme un métronome.

Les deux terreurs ne semblèrent pas impressionnées le moins du monde. À l’unisson, elles chantonnèrent :

— Oui oui, m’ame Jocelyne-euh ! Voilà on s’radine-euh !

— Alors comme ça, paraît qu’on met le bronx dans les couloirs ? Et qu’on embête la gentille dame qu’a mal à sa patte ?

Quatre yeux espiègles se posèrent sur Nathalie qui les toisait du haut de son tabouret. Vous voulez ma photo, les chiards ?

— Eh bien ? Qu’est-ce qu’on dit à la dame ?_

— Madame on s’excuse-euh, on faisait qu’mumuse-euh !

La dénommée « M’ame Jocelyne » se tourna vers Nathalie comme si elle attendait une réaction de sa part. Cette dernière, un peu surprise par la gouaille des deux marmots, finit par lâcher d’un air pincé :

— Oui oui, bon… ça va, c’est pas grave.

— Voilà. Alors ils sont mignons et ils jouent plus doucement, maintenant, d’accord ?

Satisfaite, la matrone fit signe aux enfants de déguerpir.

— Merci M’ame Jocelyne-euh ! Maint’nant on s’débine-euh !

Les deux terreurs détallèrent aussi vite qu’elles étaient arrivées. Nathalie essuya le café qui avait giclé de son bol suite au coup de torchon de son hôte et se tourna vers elle.

— Ils parlent toujours comme ça ?

— Comment ?

— Comme ça, en chantant toutes leurs phrases sur l’air de nananananéreuh ?

— Ce sont des alexandrins.

— Ah.

— Oui.

— Pourtant, ils ont pas le type égyptien.

M’ame Jocelyne resta de marbre, fit une moue dubitative et regagna son comptoir sans dire un mot. D’accord, donc je vais définitivement arrêter d’essayer de faire de l’humour dans cette bauge. Nathalie resta donc seule à siroter tranquillement son café, pas plus avancée sur ses problèmes de santé. Enfin, au moins, avec les enfants canalisés, le calme était revenu et le petit déjeuner fut aussi agréable qu’il eut été possible de l’espérer avec une boule de bowling à la place de la cheville.

Lorsque Nathalie reposa son bol de café vide, elle aperçut la jeune Maryam qui descendait des escaliers. En remarquant sa présence, cette dernière lui fit un signe de la main et vint à sa rencontre.

— Bonjour ! Bien dormi ?

— Jusqu’au tremblement de terre de ce matin, oui, plutôt.

— Quel tremblement de terre ?

— Euh, rien, laissez tomber.

Mais y’a que moi que ça dérange, les gamins qui courent avec une légèreté de pachyderme quand je dors ?

— Tiens, pendant que je vous tiens, et vu que vous êtes plus loquace que la mère Tape-Dur : à tout hasard, vous ne sauriez pas où je pourrais trouver une pharmacie ?

— Attendez une seconde.

La jeune attrapa son téléphone dans la poche de son pantalon, le déverrouilla et tapota sur l’écran.

— Mmh… plus de réseau. Vous en avez, vous ?

— Mon téléphone à moi est décédé, ça règle la question.

— Mince. L’antenne-relais a peut-être pris un coup avec l’orage. Vous êtes à pied ?

— Ben oui, justement…

Elle lui montra son pied déchaussé et l’excroissance qui poussait autour.

— Aïe.

— Vous m’enlevez les mots de la bouche.

Maryam resta pensive un instant.

— Écoutez… Je suis venue ici en voiture. Si vous voulez, je peux vous conduire au village, tout à l’heure ?

— Ce serait chic de votre part.

— Pas de problème. Je vais petit-déjeuner et je vous retrouve après ? Vous comptez rester combien de temps à l’auberge ?

C’était une excellente question. Nathalie ne savait même pas combien la nuit qu’elle avait passée allait lui coûter, et elle n’avait aucune idée de la suite de son périple. Les derniers événements avaient passablement compromis ses plans… Elle regarda sa jambe dont la simple vue décupla sa douleur ; elle examina la cour par la fenêtre, où le temps restait des plus maussades.

— Encore un petit moment, je crois…

Au loin, un grondement de tonnerre, léger, mais clair et net, annonça ironiquement que les réjouissances étaient loin d’être terminées.

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Bilan du NaNoWrimo

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  • En avance de 801 mots


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