Une Auberge dans la tempête 05

Une Auberge dans la tempête 05

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Dans les épisodes précédents : L’entorse de Nathalie ne s’arrange pas lorsqu’elle se fait percutée par des enfants qui chahutent. Après un petit déjeuner où elle rencontre M’ame Jocelyne, qui partage le service avec le Taulier, Maryam lui propose de la conduire à la pharmacie du village le plus proche.

Chapitre 5

— Vous êtes sûr qu’elle roule, votre voiture ?

— Bien sûr, pourquoi ?

— Parce qu’elle ressemble aux modèles qui ont besoin d’une manivelle pour démarrer. Sans vouloir être désobligeante.

À choisir, Nathalie se demandait si elle ne préférait pas l’entorse mal soignée à l’idée de monter dans le tas de taule moisie que Maryam appelait « voiture ». Certes, c’était extrêmement aimable à elle d’offrir de la conduire au village le plus proche, mais Nathalie s’en voulait de ne pas avoir lu les petits caractères en bas du contrat avant d’avoir accepté.

— Soyez pas bête, ça ne risque rien ! Ce vieux tacot et moi, on roule ensemble depuis longtemps.

— Justement, « longtemps », ça fait trop, là. Ce tacot a l’âge d’être votre grand-père.

— Montez, j’vous dis.

— Oh, bon sang…

Lorsque Maryam mit le contact, le pot d’échappement dégueula un nuage de fumée qui anéantit probablement à lui tout seul les objectifs de la COP21. Nathalie se retint de demander si c’était un diesel, car elle imaginait plutôt cette poubelle rouler au pétrole non-raffiné. De mauvaise grâce, elle grimpa à la place du mort en priant pour que celle-ci porte mal son nom. La voiture démarra en toussant comme si elle avait un cancer du pot d’échappement en phase terminale.

Un crachin arrosait toujours la campagne environnante. Lorsque Maryam tourna la commande correspondante, les essuie-glaces étalèrent une couche de saleté sur le parebrise en grinçant et en s’effritant.

— C’est une voiture de collection, fit-elle avec fierté.

— Les essuie-glaces aussi sont de collection ? Non parce que sinon, vous savez que vous avez le droit de les changer plus d’une fois par décennie.

— Ralalah, qu’est-ce que vous faites comme chichis… Vous êtes une citadine, j’imagine ?

— Oh pitié, me jouez pas le couplet sur les gens de la ville qui sont trop habitués au confort pour apprécier les joies de mourir carbonisés dans une voiture qui n’a pas passé un contrôle technique depuis la Seconde Guerre Mondiale.

La voiture roulait à une allure raisonnable sur la petite route de campagne qui menait à l’auberge. Maryam rit de bon cœur.

— Ça va, j’vous taquine. C’est quoi votre histoire ?

— Je préfère pas en parler.

— Oh, allez !

— Non ! Vous allez vous foutre de moi.

— Moi ? Mais non ! Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Une intuition.

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— Roh… allez, on a un peu de route, racontez-moi !

Se calant dans la mousse trop dure de son siège, Nathalie prit une grande inspiration.

— Attention, top ! Je suis une femme de trente-huit ans paumée en rase campagne ; enfant, je suis une élève douée, j’ai mon bac avec mention et je décroche quelques années plus tard un diplôme d’ingénieure en informatique ; après une brillante carrière et beaucoup de pognon, je réalise que mon boulot n’a aucun sens et que je participe à un système économique dégénéré qui flingue la planète et ses habitants ; je fais un burn-out et j’envoie tout valser pour partir me mettre au vert ; je me paume dans ladite rase campagne où je me pète une jambe au bout de quelques jours parce que je suis une grosse bourgeoise empotée qui s’est prise pour une aventurière ; je suis ? Je suis ?

Maryam se tourna vers elle en souriant.

— Vous êtes Nathalie ?

— Je suis un foutu gros cliché ambulant, oui. Vous pouvez le dire.

— Soyez pas trop dure avec vous-même. C’est toujours sain d’aspirer à une vie meilleure. Vous devriez peut-être y aller plus doucement et vous laisser le temps de souffler. À quoi bon se mettre la pression si c’est déjà un burn-out qui vous a conduit là ?

Nathalie poussa un profond soupir et se prit le menton dans le creux de la main. Le paysage qui défilait derrière la vitre crasseuse du vieux tacot n’arrangeait rien à son cafard. L’atmosphère restait désespérément grise, la végétation aux couleurs délavées ruisselait d’eau de pluie, le sol était boueux. Elle en était à se demander si ce n’était pas le moment d’arrêter les frais : mettre fin à sa petite aventure et se retrouver un job pépère. En même temps, la simple idée de retourner poser ses fesses derrière un bureau huit heures par jour lui faisait monter des bouffées d’angoisse. Je crois que je préfère encore crever d’une entorse infectée. À supposer que ça existe.

Au bout d’un moment, elle réengagea la conversation, à la fois par politesse et pour se changer les idées.

— Et vous alors ? Vous venez d’où ? Quel chemin de vie peut mener à conduire cet… engin ? À atterrir dans ce bled ? Et à crécher dans cette auberge bizarre ?

Maryam eut un nouveau petit rire.

— Ça va vous surprendre, mais c’est un peu la même histoire que vous. Encore que je sois trop jeune pour avoir atteint le burn-out, mais ça me guette peut-être, qui sait.

— Informatique aussi ?

— Neurosciences.

— Ouah-ouh.

— Ça en jette, hein ?

— Ouais. En même temps, c’est cohérent.

— Avec quoi ?

— Avec votre tête.

— Avec ma tête de quoi ?

— Avec votre tête… de tête, quoi. Genre surdouée. Le prenez pas mal.

— Pourquoi je le prendrais mal ?

— Selon les gens, c’est pas forcément un compliment.

— Je préfère avoir une tête d’intello qu’une tête de con.

— C’est pour moi que vous dites ça ?

— Mais non !

Cette fois, ce fut à Nathalie d’éclater de rire.

— Je déconnais, vous en faites pas. Donc, qu’est qu’une… neuroscientifique vient glander dans un endroit comme ici ? Vous venez analyser les énergumènes qui y vivent ? En tout cas vous devriez. Parce que j’en ai croisé deux trois, et m’est avis que ça doit être gratiné au niveau du ciboulot.

— Non. Là, je vais vous décevoir : je suis en vacances, tout bêtement. Comme vous, je suis venue me « perdre ». Sauf que je fais ça sur mes congés payés.

— Vous voyez ! Quand je vous dis que vous êtes maline. Moi j’ai même pas eu la présence d’esprit de demander une rupture conventionnelle. J’ai claqué la porte en gueulant « je suis libre », comme une idiote. Alors je dis pas, une bonne histoire de démission flamboyante, tout le monde aime ça, pi ça fait des bons souvenirs. Sauf que maintenant, de fait, je vadrouille sur le dos de mon livret A qui n’va pas tarder à toucher le fond, c’est le revers de la médaille…

— En attendant qu’il touche effectivement le fond, vous êtes libre, ça n’est pas rien. Tandis que moi, lundi prochain, je retourne au turbin.

Nathalie opina du chef en souriant. Mine de rien, cette conversation lui mettait un peu du baume au cœur. Elle est chouette, cette gamine, malgré ses airs de Mme Je-sais-tout. Faudrait juste qu’elle règle le problème de la bagnole…

La situation ne s’arrangeait guère de ce côté. La pluie avait de nouveau gagné en intensité et les essuie-glaces peinaient à faire mieux qu’étaler une sorte de couche de gras sur le parebrise. C’était à se demander comment Maryam arrivait à voir la route. Nathalie la soupçonnait de conduire en se laissant guider par le bruit que faisaient les roues quand elles s’approchaient trop du talus.

Pour ne rien arranger, l’habitacle tremblait d’une façon de plus en plus préoccupante. La vieille carriole hoquetait avec assez d’amplitude pour donner le mal de mer à ses occupantes.

— Vous inquiétez pas, précisa Maryam, elle fait ça dès qu’il pleut.

— Ah d’accord ! En effet, ça n’a rien du tout d’inquiétant !

— Oh mince !

Maryam pila et Nathalie comprit que cette dernière exclamation n’avait pas pour objet les tremblements de la voiture, quand bien même cela eut été justifié. La route qui s’étendait devant elles passait sur un pont tout juste assez large pour laisser passer un véhicule. Le premier problème, c’est que la rivière sur lequel ledit pont avait était construit… s’écoulait maintenant par-dessus le pont ; le second, c’est qu’une voiture s’était retrouvée bloquée en travers.

Le cours d’eau passait en torrent sur le pont et la voiture était immergée jusqu’en haut des roues. À l’intérieur du véhicule, un homme paniqué leur faisait de grands signes de la main.

— Mince de mince !

— Je dirais plutôt : merde alors !

Maryam se rua hors du véhicule, suivie de près par Nathalie qui sautillait sur sa jambe valide. En une poignée de secondes, elles se retrouvèrent toutes deux trempées par l’averse qui s’intensifiait de minute en minute.

La rivière débordait des trombes d’eau tombées la veille et pendant la nuit. À moins d’un mètre du pont, les deux voyageuses avaient déjà de l’eau jusqu’en haut des chaussures. Le torrent filait sur le bitume en charriant de la terre et des morceaux de végétation arrachée. Nathalie se tenait à l’épaule de Maryam pour ne pas trébucher.

L’homme ouvrit la portière et se hissa en se tenant à elle.

— Au secours ! Venez m’aider ! Je n’arrive plus à avancer, les roues sont emportées par le courant !

— Sortez de là !

— Hors de question que j’abandonne ma voiture !

— Sérieusement ?!

Maryam semblait scandalisée et chercha l’approbation de son outrage dans le regard de Nathalie. Celle-ci eut une moue amusée.

— Tu serais surprise de l’attachement que les gens peuvent avoir pour leur bagnole quand ce n’est pas une poubelle.

— C’est malin…

L’homme était monté sur le capot de la voiture. Lui n’avait clairement pas le physique de l’aventurier : avant que la pluie ne vienne coller ses cheveux sur son visage, Nathalie ne put s’empêcher de remarquer qu’il était remarquablement bien peigné et rasé de près ; propre sur lui, pantalon de costard et chemise ajustée. Assis sur le capot de sa voiture qui tanguait au gré du courant, frissonnant sous la pluie battante, il n’aurait pu avoir l’air moins à sa place qu’à cet endroit en cet instant.

— Laissez tomber votre foutue bagnole ! Venez nous rejoindre, c’est trop dangereux !

— Je vais me faire emporter si je pose un pied au sol, regardez le courant ! Envoyez-moi un câble ! Je l’attache, et vous me tractez !

Nathalie poussa une exclamation de surprise.

— Sans blague ? Mais vous avez vu la bouse qu’on se trimballe ? Vous croyez qu’elle peut tirer votre SUV sans se faire arracher le parechoc ?

— Ça coûte rien d’essayer, objecta Maryam qui commençait à se vexer des remarques injurieuses sur son véhicule.

— Ben si. Ça peut coûter un parechoc.

— On n’va pas laisser ce pauvre type sur son capot, de toute façon ?

Avant que Nathalie ne puisse rétorquer quoi que ce soit, Maryam avait déjà foncé vers le coffre de sa voiture, la laissant en plan sur une jambe. Elle en revint bien vite avec une petite caisse en métal qu’elle posa sans ménagement sur le capot qui tressauta dans une exclamation de taule froissée.

Je comprends mieux l’état de son tacot si elle le traite comme ça…

— Vous voyez Nathalie, l’avantage de conduire une « bouse », comme vous dites, c’est d’être parée à toute éventualité.

Elle tira un câble métallique enroulé sur lui-même de la caisse et s’accroupit, les genoux dans l’eau, pour l’accrocher à sa voiture.

Il y eut alors un bruit profond : d’abord, comme une sorte de bourdonnement sourd, et qui se transforma ensuite en un craquement assourdissant. Avec horreur, Maryam et Nathalie regardèrent le pont se décomposer, arraché aux rives par la puissance du torrent, et la voiture de l’homme basculer dans la rivière.

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Bilan du NaNoWrimo

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