Une Auberge dans la tempête 07

Une Auberge dans la tempête 07

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Dans les épisodes précédents : En se rendant vers le village pour y trouver une pharmacie, Maryam et Nathalie tombent sur un homme coincé en voiture sur un pont. Le pont s’effondre, et les deux femmes sauvent le conducteur, un certain Augustin. Elles le conduisent à l’auberge, mais celui-ci affirme que le bâtiment n’apparaît sur aucun plan et n’a aucune existence officielle…

Chapitre 7

— M’a jamais inspiré confiance, moi, ce pont.

— Écoutez-le, l’expert en génie civil ! Il va nous expliquer qu’il avait tout vu v’nir !

Le Taulier et M’ame Jocelyne s’engueulaient comme un vieux couple. Dans le hall de l’auberge, Nathalie et Augustin buvaient un chocolat chaud offert par la maison.

Nathalie devait bien admettre que malgré ses réticences de départ, on les avait accueillis avec beaucoup de soin lorsqu’Augustin et elle avaient pénétré dans l’auberge trempés et transis de froid. Une chambre avait été attribuée à Augustin et on avait même offert de passer leurs affaires à la machine et au sèche-linge. La chaleur de la salle de restauration était réconfortante malgré l’atmosphère toujours aussi insolite.

Tandis qu’Augustin et Nathalie continuaient de se réchauffer après s’être débarbouillés et avoir enfilé des vêtements secs – prêtés également par la maison, dans le cas d’Augustin – les discussions au sujet de leurs mésaventures allaient bon train.

— C’est quand même pas croyable, s’exclama Jocelyne. Jusqu’à maint’nant, il avait toujours bien tenu, ce pont.

— L’est stupide, c’t’argument.

— De quoi de quoi ?

— Évidemment qu’l’avait toujours bien tenu. L’est bien là le principe : avant de s’écrouler, l’était toujours debout ; avant de crever, le pneu l’a toujours bien roulé ; avant de mourir, n’a toujours bien vécu…

Nathalie se demandait si le Taulier avait loupé le cours sur les pronoms. Cela avait tendance, sur les phrases longues, à rendre la compréhension difficile.

— C’est toujours comme ça, ici ? murmura Augustin à son égard.

— Je ne suis là que depuis hier, alors je ne peux pas vraiment juger. Mais oui, c’est toujours comme ça.

Jérôme, le vieil alcoolique à dreadlocks, avait repris sa place de pilier au comptoir. Maryam était encore dans sa chambre, profitant probablement de l’absence d’orage pour s’éterniser sereinement sous une douche bien chaude. Profites-en bien, ça va pas tarder à se remettre à péter dehors… et dedans, ça pète déjà.

— Non mais c’est qu’il me prendrait pour une truffe ! J’dis juste que le pont, il avait pas une fissure, pas un joint qui branlait, rien ! Et paf ! Un beau jour, il s’barre d’un coup. Emporté par deux pauvres gouttelettes.

L’euphémisme faillit provoquer un étouffement à Nathalie qui recracha un peu de chocolat. M’ame Jocelyne était trop occupée par son débat stérile avec le Taulier pour s’en apercevoir.

Avec étonnement, Augustin et Nathalie virent Jérôme se lever, une chope de bière à la main, et venir s’asseoir à leur table. Il leva son verre dans leur direction, et Nathalie conclut que trinquer était une activité qui devait remplir une bonne partie de ses journées. Augustin et elle s’exécutèrent avec leurs bols de chocolat, ce qui était un peu étrange, mais l’ambiance n’était plus à ça près.

— Vous êtes pas au whisky, aujourd’hui ?

— Jamais avant midi.

Oui, alors que la bière, c’est le petit déj’ des champions…

Jérôme poursuivit :

— J’sais pas combien de temps ils vont mettre avant de réparer le pont, mais on dirait qu’vous êtes là pour un moment, les amis…

Il avait toujours sa voix trainante qui donnait l’impression qu’il lui fallait deux fois plus de temps que la normale pour prononcer une phrase. Néanmoins, Nathalie devait bien reconnaître qu’avec une alcoolémie moindre, il avait l’air légèrement moins à l’ouest et plus à même de suivre une conversation. Elle se dit que c’était une bonne occasion d’en savoir plus.

— Oui, on risque de s’éterniser un peu. Et vous, ça fait longtemps que vous êtes là ?

Jérôme poussa son rire rocailleux de rigueur.

— Haha, moi je suis toujours plus ou moins là.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Disons que j’suis en quelque sorte résident permanent. C’est une longue histoire.

Le silence qui s’ensuivit indiquait clairement que Jérôme n’avait pas la moindre intention de raconter cette longue histoire.

— Longue comment ?

C’était Augustin qui avait mis les pieds dans le plat. Avec une lenteur presque théâtrale, Jérôme se pencha dans sa direction. Même s’il ne distinguait pas les pupilles de Jérôme à travers ses épaisses lunettes noires, Augustin pouvait sentir les yeux perçants de son interlocuteur plongés dans les siens.

Il y eut un nouveau silence, uniquement ponctué par la querelle du Taulier et de M’ame Jocelyne qui continuaient à se meugler dessus derrière le comptoir. Jérôme poussa un grognement rauque, but une gorgée de bière, posa sa chope sur la table et remarqua :

— On n’a pas été présentés, non ?

— Non, en effet. Pourquoi ?

— J’aime bien savoir à qui je parle.

— Vous parlez au type qui a manqué de se noyer, je pensais que la nouvelle vous était parvenue.

— Et il a un nom ce type ?

— Il en a un, oui.

— C’est cool.

— Plutôt, oui.

En quelques instants, l’ambiance s’était alourdie de manière incompréhensible. Nathalie avait l’impression d’avoir raté un épisode. La raison de cette joute verbale lui était inconnue, et elle décida qu’il était plus raisonnable d’interrompre le combat de coqs le plus tôt possible :

— Lui c’est Jérôme, lui c’est Augustin. Voilà, c’était pas si dur, non ? Et si vous pouviez remettre les concours de testostérone à plus tard, ça serait chouette. D’autant que vous avez l’un comme l’autre des dégaines de crevette, et que personne ne veut voir de bataille de mollusques, je crois.

Jérôme toussa d’un rire qui aurait pu faire trembler les murs si ceux-ci ne vibraient pas déjà des engueulades du Taulier et de Jocelyne. Augustin rit aussi, mais de manière moins franche, et Nathalie sentit qu’il se forçait pour faire bonne figure. Jérôme essuya une larme et s’écria :

— Haha, madame a du répondant… alors enchanté, Monsieur Augustin.

Il avait prononcé « Augustin » de façon maniérée, comme pour souligner tout l’imaginaire que ce prénom lui évoquait : un nom de petit bourgeois, du genre péteux parisien stéréotypé. Augustin ne releva pas la provocation, même s’il l’avait sans aucun doute sentie.

— Enchanté, enchanté… N’empêche, vous n’avez toujours pas répondu à la question.

— Qui était ?

— Depuis combien de temps vous fréquentez l’auberge ?

— Pourquoi, vous êtes de la police ?

Il sourit de toutes ses dents, dont plusieurs étaient fausses, en métal brillant. Augustin sourit à son tour, se pencha en avant et répondit à voix basse, avec un air facétieux :

— J’aime bien savoir à qui je parle.

Le sourire de Jérôme s’agrandit. Il retira un instant ses lunettes. Son regard, moins vaseux que la veille, était presque pétillant et passa alternativement de Nathalie à Augustin. Il se leva, leva sa bière bien haut – on va encore trinquer ?! – et dit simplement :

— If only you knew.

Et il remit ses lunettes en place, leur tourna le dos et s’éloigna d’un pas lent et mal assuré. Quelques secondes plus tard, il était de nouveau affalé sur son tabouret fétiche, devant le comptoir.

Une sensation étrange s’était emparée de Nathalie : les derniers mots de Jérôme, prononcés sans le moindre accent et dans un anglais parfait, remuèrent quelque chose dans sa mémoire. Le visage du vieil homme lui parut soudain familier, comme si elle l’avait toujours connu, d’une manière ou d’une autre. Un souvenir fugitif lui traversa l’esprit. Quelque chose de lointain et de flou, si flou. Elle se concentra de toutes ses forces pour tenter de s’y accrocher, de raviver ce souvenir, de poursuivre le fil de ses pensées, mais un murmure d’Augustin l’interrompit :

— Ce type ne me dit rien qui vaille…

Le souvenir était parti. Comme un rêve qu’elle aurait tenté de se rappeler au réveil et qui lui aurait filé entre les doigts. Elle était de retour dans la réalité, au beau milieu de ce singulier bar d’hôtel, avec ses hôtes qui se chamaillaient et son pilier de comptoir au look improbable.

— Mouais… je ne comprends quand même pas pourquoi vous vous êtes embrouillé avec lui.

— Ce type nous cache quelque chose, c’est évident. Écoutez, il y a un truc pas clair avec cette auberge.

Nathalie leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

— Oh là là, encore vos histoires de cadastre ? Non mais franchement, passez à autre chose. L’auberge n’est pas sur vos plans, là. Ouah, quel mystère ! Allons, ça arrive, ce genre de chose ! Un papier qui se sera perdu, voilà tout. C’est toujours un tel merdier, dans l’administration… Vous y bossez, vous devriez quand même le savoir.

Elle capta une lueur dans le regard d’Augustin, quelque chose de furtif mais d’intense.

— Quoi ?

— Rien, rien.

— Sérieusement, quoi ?

— Rien, je vous dis !

Nathalie tentait de déchiffrer son expression. Il avait le regard fuyant, à présent. Elle en était tout à coup persuadée : il ne lui disait pas tout.

— J’ai l’impression que Jérôme n’est pas le seul à cacher des choses, ici…

— Écoutez… je suis désolé, mais je ne sais pas si je peux vous faire confiance.

Nathalie poussa une exclamation scandalisée.

— Sans blague ? Je suis juste une des deux nanas qui ont failli crever pour sauver vos miches de petit ingrat !

— Et je vous en remercie mille fois. Toujours est-il que j’ai mes raisons de vouloir rester prudent.

Punaise, mais y’a vraiment que Maryam qui ait un comportement un tant soit peu normal, dans cette foutue auberge ?

Augustin avait terminé son chocolat chaud et s’apprêtait à prendre congé.

— En attendant, tout ce que je peux vous dire, c’est : faites gaffe à vous, et surtout restez sur vos gardes. Il se trame des trucs pas nets ici.

Sur ces mots, il s’éloigna vers les escaliers pour rejoindre sa chambre. Nathalie se sentit fulminer intérieurement. Elle se leva d’un bond et lui lança à travers la pièce :

— Non mais sans déconner, Augustin ! Là, vous en avez trop dit ou pas assez !

Un véritable silence s’installa cette fois dans le hall. Son exclamation avait résonné dans toute la pièce. L’engueulade entre le Taulier et M’ame Jocelyne s’était brutalement interrompue, et eux deux s’étaient retournés et fixaient maintenant Nathalie et Augustin. Jérôme, sa chope de bière toujours à la main, avait fait de même.

Un ange passa. Augustin se figea face aux trois personnes qui le dévisageaient avec suspicion. Puis il jeta un dernier coup d’œil éloquent à Nathalie et quitta la pièce. Cette dernière se rassit et se remit à boire son chocolat chaud comme si de rien n’était, en évitant de croiser les regards pointés sur elle. Un instant plus tard, les deux logeurs avaient repris leur discussion et Jérôme s’en était retourné à son houblon.

En reposant son bol vide, Nathalie pensa qu’elle aurait donné cher pour que le pont soit rapidement réparé.

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Bilan du NaNoWrimo

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  • Avancement réel : 26%, soit 13187 mots
  • En avance de 1520 mots


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