Une Auberge dans la tempête 09

Une Auberge dans la tempête 09

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Dans les épisodes précédents : Après leurs mésaventures, Nathalie et Maryam font le point sur la situation. Augustin a des soupçons sur l’auberge et ses hôtes. Luka et Laura, les deux enfants turbulents, invitent les deux femmes à se joindre à un apéro avec les autres.

Chapitre 9

Quatre pintes de bière plus tard, Nathalie fut bien forcée de reconnaître que sous ses dehors malaisants, Jérôme était finalement un très bon camarade. La petite altercation avec Augustin lui en était sortie de l’esprit. D’ailleurs, en ce qui concernait Augustin, on ne l’avait pas revu pointer son nez au bar. Franchement, il manque à personne, le freluquet.

C’était un apéro comme elle ne s’en était plus collé depuis un bout de temps. La trappiste qui coulait à flot des tireuses avait des arômes fabuleux, une sorte de mélange harmonieux entre un goût de revenez-y et un subtil fumet de future-gueule-de-bois-du-diable.

D’un mouvement qui devait presque être devenu un réflexe, Jérôme leva son verre de whisky.

— Trinquons… à la santé des deux… burp… à la santé des deux né… des deux nénettes !

Puis il descendit son verre, un cul sec dont la simple vue donna un haut-le-cœur à Nathalie.

— Cékikil appelle nénette, lui ? Hé, l’ancêtre, tu veux te manger un marron ? J’ai pas l’habitude de tabasser des viocs, mais je peux faire une exception.

Le rire rocailleux et toussotant de rigueur jaillit de la cage thoracique saillante de Jérôme. M’ame Jocelyne, attablée face à lui, renchérit par une sorte de hurlement strident d’hilarité. Elle est pas fraîche non plus, elle…

L’apéro durait depuis quelques heures déjà et la matrone y avait pris une part active en tant que consommatrice, ce qui avait surpris Nathalie et Maryam. C’était le Taulier qui assurait le service, et quand bien même la clientèle comptait en tout et pour tout quatre personnes, il ne chômait pas. Il faisait toujours sa gueule de boxeur, mais en considération du divin breuvage qu’il lui servait, Nathalie lui pardonnait sa mauvaise tête.

Laura et Luka, les deux mômes amateurs de nananananéreuh jouaient à un jeu de société sur une table basse à côté du comptoir. Comme par effet miroir, c’était au moment où les adultes faisaient un boucan d’enfer qu’elle et lui se tenaient sages comme des images. Nathalie se promit d’aller les réveiller au milieu de la nuit à coup de tatane dans la porte de leur piaule, histoire de leur rendre la monnaie de leur pièce. Puis elle se rappela qu’avec le débit qu’elle tenait depuis la fin de l’après-midi, elle serait déjà bien heureuse de ne pas finir la tête dans l’abreuvoir à chevaux avant la fin de la soirée.

Jérôme se leva soudain et regarda toute la tablée d’un air grave. Le grand échalas tanguait comme un voilier par grand vent. M’ame Jocelyne cessa soudain de rire, et un silence attentif saisit l’assemblée, ce qui attira même la curiosité des deux gamins.

De sa voix profonde et glaireuse, Jérôme se mit alors à chanter :

— LA PLACE ROUGE ÉTAIT VIDE ! NAAAATH…

— Oh non, pitié ! Boucle-la ! On m’a emmerdée toute ma vie avec cette saloperie de chanson !

Jérôme retomba le cul sur son tabouret qui faillit basculer en arrière, et une nouvelle crise d’hilarité s’éleva de la table. Les enfants se regardèrent d’un air affligé et dirigèrent à nouveau leur attention sur leur jeu de société.

Nathalie faisait mine de coller des baffes à Jérôme. À un moment dans l’après-midi, elle ne se souvenait plus exactement de quand, elle s’était mise à le tutoyer. C’était peut-être après son premier litre de bière… ou bien au moment où Jérôme avait tenu à lui faire goûter son whisky, elle ne savait plus très bien.

Elle se tourna vers Maryam qui la regardait avec amusement.

— Keskya ?

— Tu passes une bonne soirée ?

— D’enfer. Et toi ?

— Ça va.

Même entourée de grandes gueules, Maryam restait invariablement calme et polie. C’en est presque crispant. Nathalie allait lui suggérer de reprendre un verre quand son œil fut attiré par le breuvage de sa camarade.

— C’est quoi ce truc ?

— Du jus d’orange.

— Vodka ?

— Euh, non.

— Pitié, dis-moi que le Taulier s’est gouré et t’a apporté la commande des piots.

— Je ne bois pas d’alcool, Nathalie.

— Jamais ?

— Jamais.

— Bah merde alors.

— Ça va aller quand même ou tu vas nous faire une syncope ? On peut passer une bonne soirée sans picoler, tu sais.

— Nan mais c’est pas ça… le truc, c’est que j’aime pas être raide devant des gens sobres. J’ai ma pudeur.

— Je le vis bien, ça va.

— Pas moi. Dans c’t’état, je risque de dire des conneries… et toi tu vas t’en souvenir.

Maryam rigola un peu en buvant son jus d’orange.

— Quoi… j’en ai déjà dit, c’est ça ?

— Mais non, t’en as pas dit. Enfin pas trop.

Elle rigola de plus belle en voyant l’air mortifié de Nathalie.

Jocelyne s’exclama tout à coup :

— Où qu’c’est qu’il va ?

Maryam et Nathalie émergèrent de leur conversation et se retournèrent vers les autres. Emmitouflé dans un ciré jaune ridicule, le Taulier poussait un plateau avec plusieurs grosses marmites posées dessus. Il regarda l’assemblée alcoolisée – ainsi que Maryam – de son air renfrogné habituel.

— À ton avis ? M’en vais nourrir les bêtes. À moins qu’vouliez le faire à ma place ?

Les quatre convives échangèrent des regards mous et ne pipèrent mot. Le Taulier grommela :

— M’aurait étonné…

Il ajusta la capuche de son ciré et tira fortement sur les deux élastiques qui en pendouillaient jusqu’à ce que seul son très gros museau dépasse du tout. Puis il disparut par la porte d’entrée. Dehors, la nuit était tombée et la cour n’était éclairée que par quelques luminaires. L’averse avait repris son intensité de la nuit précédente, et Nathalie se dit que le bonhomme avait bien du courage de braver une telle météo.

M’ame Jocelyne s’écria en direction de la porte :

— Il voudrait pas nous nourrir aussi ? Ça creuse, un apéro de cette… qualité.

Jérôme lui tendit machinalement le bol qui était posé au milieu de la table.

— Prends donc des cajous, darling.

Le mot, prononcé à nouveau sans le moindre accent français, rappela à Nathalie qu’elle avait eu dans l’idée, en s’installant à sa table, d’en apprendre plus sur Jérôme. Idée qui s’était depuis quelque peu diluée dans la mousse, mais elle se dit qu’elle s’en voudrait plus tard.

— Au fait, Jérôme, t’as un sacré bel accent. Américain ?

Il la toisa de toute la hauteur dont il était capable en étant avachi sur la table – c’est-à-dire pas grand-chose. La remarque semblait l’avoir quelque peu froissé.

— Américain ? Moi ? Ça va pas la tête ?

— C’était pas une insulte.

— Pas une insulte ? T’as vu le pays de tarés ? Qui se nourrissent que de gras et de sucre ? Ah ça, ils sont forts, ces cons. Leurs usines à bouffe, c’est facile, t’as du gras, du sucre, et des moules en plastoc. Un croissant ? Tu mélanges du gras et du sucre dans un moule en forme de croissant. Un steak ? Tu mélanges du gras et du…

— Oui, je crois que j’ai pigé le principe.

— Nan, t’as pas pigé ! Parce que c’est pas tout ! Après, quand au bout de cinquante piges, toute la population a développé toutes les maladies du monde et qu’ils commencent à bitter le problème, ils développent du similisucre et du gras dégrasifié et paf ! Nouvelle recette dans les moules. Vient alors toute une tripotée d’abrutis qui s’intronisent experts de la vie saine parce qu’ils boivent plus que du soda avec du faux sucre. Et puis ça s’extasie devant le French paradox, parce que soi-disant qu’avec nos plats riches et notre vinasse, c’est dingue qu’on soit pas aussi désaxés. Mais nous on fout pas du sucre dans la moutarde, for fuck’s sake !

Nathalie se dit qu’avec son hygiène de vie, Jérôme était quand même assez mal placé pour donner un cours sur la nutrition, mais elle ne fit pas part de sa réflexion à la tablée. Le vieux prenait déjà des plombes pour énoncer sa diatribe avec son débit de tortue, inutile de le ralentir.

— C’est pas fini ! Quand après, leurs mômes deviennent timbrés à force d’absorber leur poids en sucre à chaque repas, ils te les diagnostiquent tous en troubles de l’attention, fucking ADHD, et paf ! Tournée générale de Ritaline pour calmer toute cette marmaille surexcitée. Du sucre et de la Ritaline, du sucre et de la Ritaline. Une industrie pour le problème, une autre pour la solution, c’est ça les ricains. Et voilà une nouvelle génération d’empaffés zombifiés prête à prendre la relève. Oh, et me lancez même pas sur leur…

Bien que le pamphlet fût des plus distrayants, Jérôme fut interrompu par la coupure soudaine de tout l’éclairage. Le bar se retrouva brutalement plongé dans le noir, et le ronronnement des frigos de la cuisine s’évanouit d’un coup.

Il y eut un concert de protestations, puis on entendit une petite chansonnette résonner :

— C’est la foudre qu’est tombée ! C’est les plombs qu’ont sauté !

Nathalie murmura vers Maryam :

— Y’avait de l’orage ?

— Y’en a toujours. Je reconnais que le volume de la conversation le masquait pas mal.

Nathalie se dit qu’elle devait être sacrément ronde pour ne pas avoir entendu le tonnerre.

Le panneau verdâtre « sortie de secours » peinait à percer l’obscurité qui avait envahi la pièce. Néanmoins, elle devina du coin de l’œil M’ame Jocelyne qui se levait.

— Le disjoncteur est à la cave, j’y vais. Luka, Laura !

— Oui oui m’ame, que s’passe-t-il ? Peut-on se rendre utiles ?

— Ils vont être bien mignons et m’accompagner, d’accord ?

La matrone se dirigea vers les escaliers et Nathalie entendit à ses pas qu’elle titubait. Nul doute que les enfants étaient réquisitionnés pour l’empêcher de se vautrer. J’sais toujours pas où sont les parents, mais s’ils voyaient à quoi on emploie leurs mômes…

M’ame Jocelyne avaient disparu avec les deux enfants quand tout à coup, un cri perçant déchira le silence dans lequel la panne de courant avait plongé le bar. C’était un hurlement à glacer le sang, une voix d’homme où s’exprimait une détresse mêlée d’horreur.

— C’était quoi, ça ? s’exclama Nathalie.

La soudaine montée de panique fut comme une douche froide pour son alcoolémie. Maryam lui attrapa le bras.

— Le Taulier ? Il a dû lui arriver un truc ! Le pauvre, il est dans le noir complet !

Nathalie sentit sa camarade se lever.

— Qu’est-ce que tu fous ?

— J’y vais !

— Mais ça va pas la tête ?

Cette manie qu’avait Maryam de vouloir sauver tout le monde ! Nathalie se leva à son tour et attrapa la canne en bois que lui avait prêtée M’ame Jocelyne. Maryam était déjà à la porte.

— Je vais le chercher.

— Attends !

Elle ne savait pas pourquoi, mais les poussées d’héroïsme de Maryam avaient quelque chose de contagieux. L’altruisme n’avait pourtant jamais été la qualité principale de Nathalie. Peut-être que la désinhibition de l’alcool aidait aussi. Quoi qu’il en soit, en se retenant de se filer des baffes, Nathalie se lança sur ses talons en s’appuyant sur la canne. Je vais le regretter, bon sang, je vais le regretter…

— Je viens avec toi !

En un clin d’œil, les deux femmes se retrouvèrent dans le froid de l’orage nocturne. Derrière elles, alors que la porte battante de l’auberge se refermait, elles entendirent vaguement Jérôme leur signaler :

— Euh, moi vaut mieux que je reste ici pour tenir le fort !

Nathalie regrettait déjà. Elle trouvait que son flirt avec les intempéries avait déjà trop duré. Maryam alluma le flash de son téléphone et le dirigea vers le sol. Un nouveau hurlement retentit. Elles en suivirent la direction, Nathalie maudissant intérieurement son acolyte en boitant derrière elle.

L’averse, dense et glaciale, atténua encore un peu plus les effets de l’alcool. Surtout, ce qui acheva de dessaouler Nathalie une fois pour toutes, ce fut de réaliser que les hurlements provenaient du moulin. À chacun des éclairs qui zébraient le ciel, sa lumière bleue irréelle semblait irradier la cour du corps de ferme. Un frisson parcourut l’échine de Nathalie.

Tout se passa alors en un instant : des bruits de pas précipités retentirent et Maryam leva son téléphone. Une voix paniquée et implorante retentit :

— Aidez-moi ! Aidez-moi ! Je veux rentrer chez moi ! Pitié !

La lumière de la lampe-torche de fortune se posa alors sur le visage d’un homme. Ce n’était pas le Taulier. L’individu avait un masque en plastique noir à la place des yeux, la bouche béante lui déformant le reste du visage. Il était coiffé d’une sorte de spaghetti de fils électriques qui évoquaient des dreadlocks radicalement différentes de celles de Jérôme.

Toute la force du tonnerre ne put couvrir le hurlement de terreur que poussèrent Maryam et Nathalie.

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Bilan du NaNoWrimo

  • Avancement théorique : 30%, soit 15000 mots
  • Avancement réel : 34%, soit 17137 mots
  • En avance de 2137 mots


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