Une Auberge dans la tempête 13

Une Auberge dans la tempête 13

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Dans les épisodes précédents : l’auberge voit arriver deux nouvelles personnes. Emmanuel, un électricien venu s’occuper de la panne de courant, et Babette, une journaliste musicale à la recherche de Jimmie Leaf, une ancienne rockstar qui s’avère être… Jérôme.

Chapitre 13

Le vieil homme parut hésiter à s’enfuir en courant. Nathalie aurait payé cher pour voir cela, elle qui n’avait jamais vu Jérôme accomplir la moindre action avec une célérité supérieure à celle d’un escargot en fin de vie. Babette, elle, se dirigeait vers lui à toute vitesse, à tel point qu’on aurait pu jurer qu’elle s’apprêtait à lui sauter dans les bras. Vaut mieux pas, ce serait un coup à le casser en deux…

Ainsi, le vieux bonhomme rachitique qui occupait ses journées comme pilier de comptoir en se faisant appeler « Jérôme » était une star du rock ! Pour une surprise, c’en était une de taille. Voilà qui expliquait l’accent anglais parfait…

Quand je pense au cinoche qu’il m’a joué quand je l’ai soupçonné d’être ricain… il cachait bien son jeu, le petitt saligaud.

Babette était aux anges. Il était évident que sa quête du grand Jimmie Leaf dépassait le simple cadre professionnel : cela crevait les yeux qu’elle était une fan, une pure et dure. Nathalie l’observait avec amusement harceler Jérôme – ou Jimmie, donc – de questions et se faire violence pour ne pas l’embrasser.

— Je le savais ! Je le savais que j’étais au bon endroit ! Oh si vous saviez ce que j’ai pu écouter vos albums ! New Dawn ! A Leaf on the Ground, votre meilleur ! Et je vous ai vu en concert en quatre-vingt-cinq à Wembley, sur la tournée Black Flag ! J’étais qu’une gamine, mais ça a changé ma vie ! C’est là que j’ai su que je voulais faire ce métier ! Et puis, et puis…

— D’accord, d’accord… Calm the fuck down. Écoutez, soyez mignonne, allez me chercher un whisky, et on va s’asseoir ensemble pour parler, okay ?

— Hiiiiii ! D’accord !

En sautillant à nouveau, Babette se dirigea vers le comptoir. Nathalie pouffa de rire en observant la cinquantenaire jouer la partition de la parfaite groupie. Jérôme-Jimmie vint s’affaler sur le tabouret à côté de Nathalie.

— « Jamais de whisky le matin », c’est pas ce que t’avais dit ?

— Cas de force majeure. De toute façon, là, c’est ça ou de l’arsenic.

— Alors comme ça, monsieur est une vedette ? En provenance directe des États-Unis en plus ! Tu détestes vraiment tes compatriotes ou c’était juste une couverture, ton délire de l’autre soir ?

— À ton avis, si je fais mon trou dans ce coin, c’est pour quelle raison ? Non, non… Les Amériques, c’est chouette pour se faire de l’oseille. On peut parfois y laisser ses os, à la rigueur. Mais pour ce qui est de vivre, et de vivre bien, hein, y’a que la France !

La tirade flingueuse rappela quelque chose à Nathalie, mais elle ne put mettre le doigt dessus. Babette avait accouru avec le verre de Jérôme à la main.

— Et voilà ! Alors, alors, dites-moi tout ! Qu’est-ce que Jimmie Leaf est venu faire dans un endroit comme celui-là ?

— Devinez.

— Pour vous mettre au vert ? L’appel de la nature ? L’envie de fuir les projecteurs ? Les paillettes ? Le showbiz ?

— Les journalistes… les groupies…

La seule façon dont Jérôme aurait pu exprimer plus clairement son sentiment aurait été de coller une mandale à Babette. Pourtant, celle-ci éclata d’un rire ingénu comme s’il lui avait raconté une bonne blague.

— Non mais sérieusement ? Oh là là, quand je vais raconter ça aux collègues… le scoop de l’année, je suis presque sûre de faire la couverture !

— Oh… oh… doucement, ma petite… l’idée était de me retirer de la vie publique. Si c’est pour retrouver ma bobine sur les kiosques à journaux, c’est pas la peine. Personne veut voir débarquer deux mille fans en pèlerinage par ici…

— Jimmie, voyons ! Ne soyez pas bougon ! On ne donnera pas le nom de l’endroit ou les données GPS dans l’article !

— Et pas de photo !

— Pas de photo de vous ?

— Mais non ! Pas de photo d’ici ! Je. Ne. Veux. Pas. Être. Retrouvé !

Il était presque amusant de voir Jérôme s’agacer, son débit de parole en devenait presque… normal. Néanmoins, Nathalie ressentait un peu de peine pour lui, quand bien même la situation avait un côté vaudevillesque des plus divertissants.

— Une photo de vous alors ? Devant un mur neutre ? Ou dans la forêt ?

— Grrmphhff… mouais, pourquoi pas.

— Et une interview.

— Une interview ?!

— Une petite interview.

— Oh…

— Trois quatre questions.

— Mmh…

— Peut-être cinq.

— Pfff…

— Pas plus de six, en tout cas.

Jérôme ferma les yeux et se posa le front sur le poing. La scène ressemblait à une réinterprétation moderne du Penseur de Rodin. Enfin, plutôt à une variation qu’on aurait pu appeler « Le Dépité ». Au bout d’un moment, il céda :

— Très bien. Va pour une interview.

— Hiiii, super ! Merci merci merci !

— Mais je vais avoir besoin d’un deuxième whisky.

Babette se tourna vers Nathalie et lui demanda :

— Ça vous ennuierait d’aller le lui chercher ? Si je dois poser des questions à M. Leaf, j’aimerais autant que notre discussion soit confidentielle… le scoop, l’article, tout ça, je voudrais éviter des fuites, vous comprenez ?

— Pas de problème. Je vous laisse bavarder… votre exclu sera bien gardée.

En rigolant, Nathalie quitta la table et se rendit au comptoir. Elle avait bien l’intention, elle aussi, de poser quelques questions à Jérôme un peu plus tard, dans un cadre moins strict que celui de l’interview…

Babette avait prétendu que l’auberge était financée et possédée par un investisseur américain dont tout portait à croire qu’il s’agissait de Jérôme. Était-il possible qu’il fût le véritable propriétaire ? Dans ce cas, était-il le « cerveau » de l’opération ? Celui derrière les mystères, les disparitions, le moulin rayonnant et l’individu en fuite ? Il était difficile de le croire. Le vieil homme ne donnait pas l’impression d’être capable d’aligner deux pensées qui ne concernent pas avant tout la boisson. Alors pour se le représenter en comploteur en chef, il fallait une sacrée imagination.

En même temps, Nathalie devait bien avouer qu’il avait fichtrement bien caché son jeu jusqu’à maintenant… son français était impeccable jusqu’au plus obscur des argots ; il ressemblait à tout sauf à une diva ; enfin, s’il était richissime, ce n’était pas son accoutrement de clodo qui risquait de le trahir.

Après avoir commandé un whisky à M’ame Jocelyne, elle le lui apporta et se dirigea vers la cage d’escalier. Les révélations s’accumulant, il était grand temps qu’elle parle à Maryam, quitte à la réveiller.

En chemin, elle tomba sur Augustin, qui descendait sans doute prendre son petit déjeuner.

— Tiens, vous voilà, vous. Toujours vivant ? Personne n’est venu vous capturer pendant la nuit ?

— Haha. Très drôle. Foutez-vous de moi, traitez-moi de parano, mais je pense toujours qu’on n’est pas en sécurité ici. Qu’on soit venu nous secourir hier soir ne prouve rien.

— Ça va, je vous charrie. D’ailleurs, je suis d’accord avec vous, et je ne crois pas que la totalité de votre théorie soit stupide.

— Merci, répondit-il sarcastiquement.

— Un nouvel élément à ajouter à votre investigation : Jérôme, le vieil ivrogne… Figurez-vous que c’est une ancienne rockstar du nom de Jimmie Leaf. Vous voyez la nana à l’air niais, à sa table ? Elle bosse pour un magazine de musique et elle le cherchait. Apparemment, il serait possible que ce soit lui, le proprio de l’auberge. Le genre de type richissime qui peut se payer une ferme complète pour s’y retirer… avec les majordomes qui vont avec. Genre le Taulier.

Augustin observa Babette, interloqué. Il lui fallut quelques secondes pour assimiler l’information qui était à la fois inattendue, cocasse et un peu hors-sujet.

— D’accord ? Et qu’est-ce que ça change ?

— Deux choses : le motif et les moyens. Pour ce qui est du motif, Jérôme – ou Jimmie – a l’air de tenir à son anonymat et à ce que personne ne le retrouve. Ça expliquerait tout le secret qui entoure cette auberge, l’absence sur les cartes… Quant aux moyens, Jérôme a peut-être utilisé sa fortune pour soudoyer les bonnes personnes, histoire qu’on ne vienne pas poser de questions indiscrètes dans cette forêt.

— Admettons. Qu’en est-il des personnes disparues ?

— Il les a peut-être aussi arrosées pour qu’elles ne compromettent pas le secret de l’auberge. Un gros paquet de fric avec la promesse, en échange, qu’elles disparaissent sans laisser de trace. Façon protection de témoin.

Augustin haussa les sourcils.

— Ça me semble tiré par les cheveux… il aurait juste pu leur filer des biftons pour qu’elles la bouclent. Inutile de leur demander de « disparaître ». Par contre, je suis d’accord sur les moyens… il aurait les moyens de faire disparaître des gens. En embauchant un tueur à gage, par exemple.

Ce fut au tour de Nathalie de hausser les sourcils.

— Toujours les grands mots… je ne vois pas une ancienne rockstar, qui a probablement participé au délire flower power, Woodstock et compagnie, se transformer en meurtrier de masse.

— Pourquoi pas ? Vous avez déjà entendu parler de Charles Manson ? Il était le chef d’une communauté hippie, le gugus. Ça ne l’a pas empêché de commanditer l’assassinat de cinq personnes. Et puis reste ce type en fuite que vous avez croisé hier soir. Il vous a donné l’impression d’un bonhomme qui venait de recevoir un gros paquet de pognon pour quitter les lieux sans faire d’histoire ? Ou plutôt d’une victime d’un tortionnaire sadique ?

Nathalie croisa les bras en se pinçant ses lèvres. Il marque un point, là…

— Très bien, j’admets que mon explication ne tient pas la route jusqu’au bout… Enfin admettez, vous aussi, que vous avez tendance à noircir le tableau. Encore une fois, à part de vagues impressions de malaise, ni vous ni moi n’avons reçu la moindre menace ni la moindre raison de penser qu’on en voudrait à nos vies.

— Certes, mais personnellement, j’aimerais éviter d’attendre que ça se produise pour réagir…

Comme si elle avait entendu cette dernière remarque et qu’elle tenait à lui rendre justice, M’ame Jocelyne choisit ce moment pour surgir de la cuisine.

— MONSIEUR AUGUSTIN !

Elle avait vociféré ce nom et fulminait, les yeux exorbités et les nasaux palpitants. Babette et Jérôme avaient cessé de discuter et observaient la scène, tendus. Jocelyne traversa la pièce d’un pas décidé. Elle avait un morceau de papier détrempé à la main, et elle le colla sous le nez d’Augustin qui eut un mouvement de recul.

— Alors comme ça on veut raser la forêt pour y construire une saloperie de centre commercial, c’est ça ? Il a intérêt à s’expliquer ou j’le déglingue, moi !

Le regard de Nathalie passa alternativement de la matrone à Augustin, qui était devenu blême. Il ne protestait pas. Son mutisme sonnait comme un aveu. Nathalie se prit le visage dans la main et murmura :

— Oh, Augustin, c’est pas vrai…

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