Une Auberge dans la tempête 14

Une Auberge dans la tempête 14

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Dans les épisodes précédents : Jérôme est en fait Jimmie Leaf, une ancienne rockstar qui possède apparemment l’auberge et s’y cache depuis des années. Alors qu’il est interviewé par Babette, une journaliste, Augustin arrive et est interpellé par Jocelyne qui l’accuse de vouloir raser la forêt pour y construire un centre commercial.

Chapitre 14

De toute évidence, Augustin ne s’était pas trompé : il y avait de fortes chances pour qu’il finisse assassiné. Heureusement pour lui, M’ame Jocelyne n’était pas armée. Ceci dit, le tuer à mains nues était une option qu’elle ne semblait pas prête à exclure dans l’immédiat.

Toute la pièce était tournée vers Augustin, attendant avec appréhension qu’un mot d’apaisement de sa part désamorce la situation. Lui n’aurait pu paraître plus mal à l’aise. Il déglutit avec difficulté.

— Il n’est pas encore question de construire… ce n’est encore qu’un projet… il n’y a pas de quoi…

Pour ce qui était d’obtenir des informations compréhensibles de sa part, c’était peine perdue. Rendue prudente par la rage de M’ame Jocelyne, Nathalie lui demanda timidement :

— C’est quoi, ce papier ?

— Une saleté de papelard qui signe notre arrêt de mort ! « Projet de valorisation territoriale », qu’ça s’appelle ! J’l’ai trouvé dans le fond de la machine après avoir lavé son froc, à celui-là !

Elle lança le papier à Nathalie qui l’attrapa au vol. Elle avait presque oublié que M’ame Jocelyne avait aimablement offert de laver et sécher leurs affaires après la mésaventure du pont. Le papier était plastifié, ce qui avait limité les dégâts de la machine à laver. Sur l’entête, on y lisait « Pro Lander », le nom d’une grande entreprise de BTP.

— J’comprends pas Augustin, je croyais que vous bossiez pour le département…

— Eh bien, oui… enfin, en quelque sorte. En fait, je suis mandaté sur le département comme agent de conseil par Pro Lander dans le cadre d’un éventuel partenariat public-privé de revalorisa…

CLAC !

Le coup était parti sans prévenir. M’ame Jocelyne avait envoyé une mandale monumentale au jeune homme qui en tomba lourdement sur les fesses. Ah ça, y’a un certain langage, ça a tendance à agacer…

— Mais ça va pas la tête ?!

— J’vais lui revaloriser la caboche, on va voir si ça lui passe l’envie de donner des conseils ! Vendu ! Traître ! Crapule ! Raclure !

M’ame Jocelyne s’avança comme si elle comptait achever Augustin à coup de pompes. Nathalie s’interposa.

— Du calme ! Du calme ! Je vous en prie !

Augustin se releva. Il avait la joue rouge et un mélange de colère et de peur sur le visage. Malgré le danger apparent, il ne désarma pas.

— Vous êtes tous dingues, dans cette auberge ! Ce serait faire œuvre de bienfaisance que de la raser !

— SALOPARD !

Nathalie dut redoubler d’efforts pour contrer le nouvel assaut de Jocelyne. Elle se retourna avec fureur vers le jeune idiot qu’elle hésitait de plus en plus à protéger.

— Bouclez-la, espèce d’abruti ! Vous croyez que vous êtes en position de faire de la provoc ?

Puis elle se retourna vers M’ame Jocelyne :

— Quant à vous, calmez-vous, je vous en prie. Ça ne vous avancera à rien de lui casser la gueule, même si je conçois que ça puisse vous soulager momentanément. De toute façon, ce n’est qu’un projet. Soyons réalistes, ils ne vont certainement pas raser une forêt avec une auberge à l’intérieur !

— Ah ! s’exclama Augustin. Encore faudrait-il que cette auberge ait la moindre existence légale ! Y’a rien sur les cartes, officiellement les bulldozers n’auront que de la terre à retourner ! Pour sauver votre petite organisation criminelle, il va falloir la dévoiler au grand jour ! Chiche ?

Tout le monde se figea et un silence de mort s’abattit sur la pièce. Cette fois, Augustin avait lâché une bombe. Foutu pour foutu, après tout…

M’ame Jocelyne se redressa lentement. Ses yeux lançaient toujours des éclairs mais elle avait l’air de s’être provisoirement calmée. Elle fit quelques pas en arrière. Au moment où Nathalie allait baisser la garde, Jocelyne attrapa soudain un tabouret et le leva haut au-dessus de sa tête en se jetant sur Augustin.

Ce fut à cet instant précis que deux petites voix s’écrièrent :

— Dites donc on n’s’entend plus ! Qu’est-ce que c’est qu’ce raffut ?

Luka et Laura avaient investi la pièce et s’étaient arrêtés au bas des escaliers. La matrone resta figée dans son mouvement, un lourd tabouret de bois brandi à bout de bras.

— Que s’passe-t-il maintenant ? C’est le déménagement ?

M’ame Jocelyne reposa le tabouret sur le sol. L’arrivée des enfants avait sauvé Augustin. Celui-ci en profita pour s’éclipser par la cage d’escalier. Jocelyne fit une moue écœurée et retourna derrière son comptoir, suivie par les enfants qui gambadaient. Babette et Jérôme, qui n’avait pipé mot en suivant la scène, s’en retournèrent à leur interview. Après quelques hésitations, Nathalie se jeta à la poursuite d’Augustin. Elle le rattrapa sur le palier du premier étage. Au même moment, Maryam, qui descendait, vint à leur rencontre.

— Hé ! C’est quoi ce bazar ? On vous entend jusqu’au deuxième !

— Figure-toi que Monsieur Augustin ici présent ne nous a pas tout dit. Apparemment, il bosse pour une entreprise de BTP qui a dans l’idée de faire pousser un centre commercial à la place de l’auberge.

— Oh ?

— Du coup, je commence à me demander si ses griefs contre l’auberge ne sont pas un peu biaisés par ses intérêts professionnels…

Augustin vociféra, scandalisé.

— Bien sûr ! Comme j’ai très envie de raser l’auberge, j’ai organisé la disparition de dix personnes ! Tout à fait !

— Quelles disparitions ? s’enquit Maryam.

Mince, c’est vrai qu’elle n’est au courant de rien.

— Prétendues disparitions, fit Nathalie. En fait, c’est vous, Augustin, qui m’avez parlé de ça. Qu’est-ce qui me dit que vous ne m’avez pas raconté des mythos pour que je prenne parti pour vous ? Si ça se trouve, personne n’a jamais disparu. Vous cherchez juste à accabler cet établissement pour mieux le faire détruire. Ce ne serait pas votre premier mensonge.

— Oh, non mais franchement… croyez ce que vous voulez. Quand vous aurez rejoint le type masqué qui vous est tombé dessus hier, vous serez contentes !

— Arrêtez de parler de ça, vous n’étiez même pas là ! Vous ne l’avez pas vu, ce type, ne faites pas comme si vous saviez de quoi vous parlez !

— Alors quoi ? Vous adhérez à la version officielle ? C’était juste un randonneur en bad trip, c’est ça ? Et c’est moi qui suis biaisé ? Vous voulez que cette auberge ne soit pas un piège parce que vous avez besoin que votre monde soit gentiment séparé entre les méchants et les gentils. Vous voyez d’un côté un jeune cadre qui veut – quelle horreur ! – raser une forêt dont tout le monde se fout, pour créer des dizaines d’emplois, au passage ; de l’autre, une vieille rockstar has-been qui s’est payé une auberge et avec qui vous picolez joyeusement. C’est facile de comprendre le choix que vous avez fait.

— Quelle rockstar ? demanda Maryam avec de grands yeux, l’air de plus en plus perdue.

— La rockstar, c’est Jérôme, fit Nathalie avec impatience. Enfin Jimmie. Enfin, j’t’expliquerai… Augustin !

Il avait déjà filé vers la porte de sa chambre.

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Me tirer d’ici dès que possible ! siffla-t-il. À la nage, s’il le faut !

La porte de sa chambre claqua et Maryam et Nathalie restèrent seules dans le couloir. Le calme était revenu à tous les étages. Quelques secondes passèrent pendant lesquelles Nathalie gambergeait sur ce dont Augustin l’avait accusée. Oui, il y avait du vrai dans ce qu’il avait dit. Nathalie ne pouvait se résoudre à imaginer le pire parce qu’elle ne voulait pas imaginer le pire. Jérôme lui avait toujours été relativement sympathique, même avant qu’elle ne fût au courant de son identité secrète. Quant au Taulier et à M’ame Jocelyne, même s’ils avaient un côté rustre assez prononcé, elle n’arrivait pas à les imaginer en tortionnaires.

Augustin, en revanche, lui apparaissait maintenant comme un petit trou-du-cul aux dents longues. Ce qui ne signifiait pas pour autant qu’il se trompât ou affabulât au sujet de l’auberge, elle devait bien le reconnaître…

Ce fut la voix de Maryam qui la tira de ses réflexions :

— Euh… des disparitions ? Jérôme rockstar ? Tu penses que tu pourrais prendre deux minutes pour m’expliquer tout ça ?

Nathalie soupira et invita Maryam dans sa chambre. Là, elle lui fit le récit des événements depuis les confidences d’Augustin dans la cave jusqu’à cette confrontation avec M’ame Jocelyne. Le nombre élevé de révélations requit un certain temps pour être assimilé. Après plusieurs minutes de réflexion silencieuse, Maryam finit par demander :

— Tu en penses quoi, de tout ce sac de nœuds ?

— Je ne sais pas quoi en penser, justement. J’aimerais beaucoup avoir une discussion sérieuse avec Jérôme. Le problème, c’est qu’au train où va son interview avec Babette, il va finir rond comme un cochon avant le déjeuner.

— Oui, et puis ça reste compliqué de lui demander de but en blanc : « pardon Jérôme, mais est-ce qu’entre deux concerts de rock, vous avez zigouillé des voyageurs égarés dans la région ? »

— Pas faux. Honnêtement, une partie de moi a bien envie de faire comme Augustin, de foutre le camp d’ici et d’oublier tout ça. Emmanuel, le type de l’électricité, est venu en 4×4, je pense profiter du voyage lorsqu’il s’en ira.

— Tout de même, s’il y a effectivement eu des disparitions inexpliquées et si les gens de l’auberge sont responsables, il faudrait faire quelque chose…

— Oui. En plus, quand bien même ces histoires de disparition seraient du flan, il reste…

Nathalie ne termina pas sa phrase immédiatement. Maryam et elle pensaient à la même chose : au visage terrifié de l’homme en fuite et à ses gémissements.

« Je veux rentrer chez moi, pitié ! »

Ce souvenir n’était pas près de s’atténuer… De fait, Nathalie ne pouvait pas simplement détourner les yeux. Elle se dit qu’elle devait en avoir le cœur net. En prenant une grande inspiration, elle se leva. Elle regarda Maryam et dit d’un ton décidé :

— Je crois qu’il est grand temps qu’on aille voir ce qui se cache dans ce moulin.

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Bilan du NaNoWrimo

  • Avancement théorique : 47%, soit 23333 mots
  • Avancement réel : 53%, soit 26435 mots
  • En avance de 3102 mots


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