Une Auberge dans la tempête 16

Une Auberge dans la tempête 16

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Dans les épisodes précédents : alors qu’Emmanuel et le Taulier arpentent l’auberge pour faire le point sur le réseau électrique, Maryam et Nathalie s’infiltrent dans le mystérieux moulin. Là, elles découvrent qu’il abrite une plantation de cannabis…

Chapitre 16

Nathalie avait envie de rire. Après tant d’inquiétudes, tant d’hypothèses plus horribles les unes que les autres… c’était une explication si bête et si terre à terre qu’elle en était presque déçue. Pas de grand complot ; pas de société secrète ; pas de geôle ou de fosse commune. Juste une culture de stupéfiants à une échelle conséquente.

Oh, bien sûr, c’était une entreprise tout à fait illégale, elle en avait parfaitement conscience. D’après la description donnée par Maryam, le nombre de plants dépassait largement le volume d’une consommation personnelle. Même celle d’un type aussi porté sur les produits psychotropes que Jérôme. Néanmoins, comparé à des meurtres, tortures ou séquestrations, ce manquement à la loi semblait bien léger.

Après leur escapade au moulin, les deux femmes étaient retournées s’asseoir au bar. M’ame Jocelyne n’y était toujours pas revenue, et il était fort probable qu’elle n’eût même pas remarqué leur absence. Toute la tension accumulée se relâchait à présent. Les mystères de l’auberge s’éclaircissaient les uns après les autres, et aucun ne se concluait par une ignominie. Il ne faisait plus aucun doute pour Nathalie qu’Augustin avait inventé cette histoire de disparitions. Ou, tout du moins, qu’il avait exagéré la réalité : si des randonneurs s’étaient effectivement perdus, c’était peut-être ailleurs. Après tout, la forêt était vaste, il n’y avait aucune raison pour que l’auberge fût nécessairement impliquée.

Le point épineux restait l’étrange homme en fuite de la veille. Les plans de cannabis n’expliquaient pas cela. Pourtant, Nathalie commençait même à envisager la possibilité qu’elle ait surinterprété cette mésaventure. Tout bien considéré : il faisait nuit, la pluie était dense, l’orage tonnait… il y avait de quoi être angoissée et exagérément surprise de tomber sur cet homme. Ajoutons à cela qu’elle était alors passablement éméchée… Sa mémoire, peu fiable, en avait-elle rajouté sur l’étrangeté de l’événement ?

Lorsque le Taulier avait raconté cette histoire de jeune fêtard en bad trip, elle avait pensé flairer le bobard à des kilomètres. À la lumière de la découverte de Maryam à l’étage du moulin, l’explication ne paraissait plus si farfelue que ça. Il restait vraisemblable que le Taulier ne lui eût pas tout dit… mais pour d’autres raisons.

C’est sûr que si les « hippies » viennent chouraver de l’herbe dans sa plantation et font des crises hallucinatoires à cause de ça, il ne va pas aller s’en vanter…

Avec le recul, elle trouvait d’ailleurs ironique que lui et M’ame Jocelyne eussent évoqué avec autant de mépris les « jeunes drogués ». C’était le coffee shop qui se moquait du petit dealer.

Malgré tout, un bourdonnement persistait au fond de sa conscience. Une voix discordante qui lui murmurait que quelque chose clochait, que cette explication était trop facile, qu’elle n’avait pas tout résolu. Un reste d’inquiétude, un soupçon d’incrédulité. Seulement, elle était fatiguée de se tourmenter. Elle fit donc taire la voix dans sa tête.

Maryam, quant à elle, affichait une mine sereine. Nathalie se demanda si elle conservait également une part de doute enfouie. Si c’était le cas, elle n’en laissait rien paraître.

— Tout de même, fit Nathalie. Pourquoi un moulin ? Je n’ai pas une immense expérience en la matière, mais à moins que je ne me trompe, le cannabis, ça ne se moud pas…

— D’après ce que j’ai vu, je dirais que le moulin a été reconverti en générateur d’électricité. Une sorte d’éolienne un peu rétro, si tu préfères… Il y a une sacrée installation électrique, là-bas. D’où le nom de Moulin Électrique, j’imagine…

— Ça ne doit pas produire grand-chose, un vieux machin comme ça, non ?

— Aucune idée. Je suis experte en neurosciences, pas en énergie. Je dirais que ça peut peut-être servir de générateur de secours en cas de panne.

— Si c’est le cas, ça n’a pas super bien marché… quand tu vois combien de temps a duré la coupure de cette nuit !

— Faut admettre…

— Mais je reconnais que vu la météo locale, ça a plus de sens que des panneaux solaires.

Elles rigolèrent doucement. Dehors, le climat restait effectivement pluvieux et ne semblait pas pressé de cesser son oscillation entre pluie et orage. Une fois les inquiétudes levées, Nathalie ne put s’empêcher de penser qu’elle se sentait finalement bien, au chaud et au sec, dans cette auberge. Elle n’était plus si pressée de la quitter, quand bien même l’option de profiter de l’utilitaire d’Emmanuel restait tentante.

— C’est marrant, remarqua Maryam, j’ai beau l’avoir vu descendre plusieurs bouteilles d’alcool fort depuis que je suis arrivée ici, j’ai du mal à me représenter Jérôme en fumeur de joints.

— Sérieusement ? Moi, pas du tout !

Avec un regard amusé, Maryam lui lança :

— Oh tiens ? Pourquoi donc ? Parce qu’il est noir et qu’il a des dreadlocks, c’est ça ?

— Pfff, mais n’importe quoi ! Parce que c’est une ex-rockstar, c’est tout ! Au sommet de sa gloire dans les années soixante-dix, avec ça ! Mince, avec ce qu’il a dû s’enfiler dans le pif, depuis le temps, un petit pétard de rien du tout, ça doit lui faire l’effet d’une cigarette mentholée…

Maryam éclata de rire.

— D’accord, je reconnais que c’est crédible. Enfin, s’il a atteint son âge – il a quoi, dans les quatre-vingt balais ? – j’imagine qu’il a été raisonnable sur sa consommation…

— « Raisonnable » ? On parle bien du même Jérôme ?

Elles rirent de plus belle. En réalité, Nathalie avait hâte d’en toucher deux trois mots à l’ex-rockstar. À condition que Babette la laisse en placer une, bien sûr. Tiens, d’ailleurs, Jérôme est tellement peu communicatif sur son passé, j’aurais peut-être plus de chances d’avoir des infos en parlant directement avec Babette… après tout, c’est une fan, elle doit bien connaître la vie de notre star locale.

Les deux amies continuèrent à plaisanter un moment sur la supposée vie sex, drugs and rock’n’roll de ce bon vieux Jimmie Leaf. L’après-midi était parti pour s’écouler sans incident, dans la bonne humeur, quand Nathalie déclara subitement :

— Bon, je serais d’avis que nous allions parler avec Augustin.

— Pourquoi ? fit Maryam en levant un sourcil.

— Eh bien, ne serait-ce que pour le tenir au courant de nos dernières découvertes.

— Tu veux lui donner une raison supplémentaire de raser l’auberge ? Les hôtes pourraient avoir quelques menus problèmes, si on venait à apprendre qu’il ne se cultive pas que des laitues par ici… On rigole, on rigole, mais les autorités ne plaisantent pas trop avec ce genre de chose.

— Lui pense qu’on séquestre des randonneurs ici, c’est pire ! Justement, je voudrais le cuisiner un peu sur ses histoires de disparitions. Lorsqu’il m’en a parlé, j’étais un tantinet… euh, bourrée… J’ai très certainement tout gobé un peu trop vite. Je suis sûre qu’avec l’esprit clair, les incohérences dans ses explications me sauteront plus facilement aux oreilles.

— D’accord, d’accord. Enfin, honnêtement, si c’est bien un mythomane, je pense que tu perds ton temps.

— Heureusement que notre emploi du temps ne déborde pas, alors…

Elles quittèrent donc le bar, Nathalie boitant toujours sur sa canne, Maryam s’assurant qu’elle ne se casse pas la figure dans les escaliers.

À l’étage, elles croisèrent M’ame Jocelyne. La matrone avait toujours l’air maussade et transportait un gros paquet de draps dans ses bras. Elle leur adressa à peine un regard. Lorsque Nathalie et Maryam arrivèrent devant la porte de la chambre où séjournait Augustin, elles eurent la surprise de la trouver grande ouverte. Derrière, la chambre semblait vide, les affaires du jeune homme avaient disparu, et le matelas du lit était nu.

— Si elles cherchent l’autre fripouille, elles l’ont raté : il a foutu le camp. Il a payé sa piaule et a déguerpi sans demander son reste.

M’ame Jocelyne s’était retournée pour les informer de la situation. Elle ajouta avec un ricanement :

— Bon débarras…

Puis elle tourna les talons et descendit au rez-de-chaussée en emportant les draps du lit d’Augustin. Nathalie souffla à Maryam :

— Eh bien, je ne pensais pas qu’il était sérieux lorsqu’il m’a affirmé qu’il était prêt à repartir à la nage.

— À sa place, j’aurais peut-être fait pareil. Difficile de s’éterniser dans un endroit où tout le monde te déteste…

— Tant pis pour lui, fit Nathalie en levant les bras en l’air avec fatalisme.

Tandis que les deux camarades s’apprêtaient à rebrousser chemin, un bourdonnement résonna dans la chambre.

Bzzzt-bzzzt.

Les deux femmes échangèrent un regard circonspect.

— C’était quoi, ce bruit ?

Elles pénétrèrent dans la pièce. Tout était calme. Le ménage n’avait pas encore été fait, mais Nathalie était prête à parier que Jocelyne n’allait pas tarder à revenir avec un chariot de nettoyage.

Bzzzt-bzzzt. Bzzzt-bzzzt.

Cette fois, Nathalie localisa l’origine du bruit. Elle s’avança à l’intérieur, s’approcha du lit et décala la table de chevet du mur. Sur le sol, contre la plinthe, elle vit le téléphone d’Augustin, l’écran allumé d’une notification clignotante.

Visiblement, l’appareil venait d’attraper, un inespéré filet de réseau. L’entête de l’appareil indiquait « E », accompagné d’une unique et fragile barre de réseau mobile. Après quelques secondes, le « E » s’effaça, remplacé par une croix, et la barre disparut également : le faible réseau capté était redevenu inaccessible. Pendant un court laps de temps, cependant, l’appareil avait reçu plusieurs SMS jusque là en attente, ce qui avait déclenché le vibreur.

— Attends une minute… Augustin serait parti sans son téléphone ? Augustin ?

— Il l’a peut-être juste oublié ? suggéra Maryam.

Le scepticisme de Nathalie donna soudain plus de coffre à la voix dans sa tête qui continuait de lui tonner que quelque chose n’allait pas. Augustin est un jeune technocrate, c’est le genre accroc à son joujou comme une moule à son rocher. Il l’aurait oublié ?

Elle s’agenouilla pour récupérer le téléphone. L’écran était verrouillé par un code à quatre chiffres, et les notifications étaient masquées, elle ne put donc lire les messages reçus. Ce qui attira son attention, en revanche, ce fut ce qu’elle aperçut sous le lit, en se penchant. Une boule, lourde et gelée, lui tomba dans l’estomac. Il était clair, à présent, que Jocelyne avait menti : Augustin n’était pas simplement parti. En tout cas, pas de son plein gré.

Alarmée, elle extirpa deux objets d’en dessous du meuble, se releva et les agita sous le nez de Maryam :

— Il a oublié ses chaussures, aussi ?

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Bilan du NaNoWrimo

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