Une Auberge dans la tempête 18

Une Auberge dans la tempête 18

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Dans les épisodes précédents : Nathalie est à présent convaincue que l’auberge est un piège où sont séquestrés des gens. Alors que Jérôme/Jimmie se met à jouer Hotel California, elle décide de partir, quitte à prendre la voiture pourrie de Maryam. Elle découvre alors que la jeep d’Emmanuel est toujours là et qu’il a donc lui aussi probablement été enlevé…

Chapitre 18

Il faisait nuit noire à présent. Seule la lumière du bar qui luisait à travers les étroites fenêtres permettait de distinguer le paysage. Le vent projetait les trombes d’eau sur les vitres et faisait tanguer la jeep. Par chance, les portières n’avaient pas été verrouillées et Nathalie et Maryam avaient pu s’introduire dans le véhicule. Solidement attachées, toujours déterminées, elles étaient prêtes à tailler la route. La délivrance était à portée de volant, le cauchemar presque terminé. Un détail, seulement, les retenait :

— Est-ce qu’à tout hasard, tu aurais vu des clefs quelque part ?

— Euh, je ne crois pas.

Le bruit du déluge sur la carlingue masqua le silence gênant qui s’ensuivit. Maryam ne put s’empêcher de le rompre de la seule manière qu’elle connaissait : par un petit morceau de savoir impromptu.

— Tu as remarqué qu’on disait « les clefs » de la voiture, au pluriel, alors qu’en général, il n’y en a qu’une ?

— Maryam…

— Oui ?

— Je m’en tamponne.

Un autre ange passa. Tellement d’anges étaient passés depuis que Nathalie avait atterri dans ce maudit endroit que pour un peu, elle aurait pu se croire au paradis. Enfin, elle aurait pu… si elle ne soupçonnait pas l’auberge d’être l’antre de l’enfer.

Après un instant, et malgré les grognements de désapprobation de Nathalie, Maryam se sentit obligée d’aller au bout de son histoire :

— C’est parce qu’au début, tu vois, il y avait une clef différente pour les portières, pour le contact et même parfois pour le coffre. Du coup on a gardé l’habitude de dire « les clefs ». Marrant, non ?

— Fascinant. J’suis hyper contente que tu me racontes ça, maintenant, là, dans le contexte. Ça nous aide… TELLEMENT. À tout hasard, petite génie, les scouts ne t’auraient pas aussi appris à démarrer en faisant le coup des fils ?

— Euh… non, désolée. Au passage, pour ta gouverne : c’est les jeannettes pour les filles, pas les scouts.

Face au regard noir que lui lança Nathalie, Maryam comprit qu’elle avait intérêt à arrêter avec les anecdotes du Trivial Pursuit. Faute de meilleure idée, Nathalie ouvrit les pare-soleils. Dans les films, lorsque le héros ne perdait pas de temps à forcer le démarrage en contactant deux fils, il trouvait les clefs cachées là-haut. Elle-même n’avait jamais vu personne planquer des clefs ainsi, mais à situation désespérée… Bien entendu, aucune clef ex machina ne lui tomba dans les mains.

Brusquement, dans le rétroviseur, un mouvement attira son attention.

— Merde ! La porte de l’auberge ! Quelqu’un vient ! Planquons-nous !

Les deux fugitives se détachèrent et plongèrent entre les sièges : la jeep ne comportait que deux places à l’avant, tout le compartiment arrière ne servait qu’à transporter du matériel pour le travail d’Emmanuel. Une sorte de bâche en plastique recouvrait une grosse boîte pleine de câbles : Nathalie s’en saisit et en couvrit Maryam ainsi qu’elle-même. À sa douleur à la cheville s’ajoutèrent quelques menus inconforts : elle avait une caisse à outils qui lui rentrait dans le dos et un multimètre sous la cuisse, mais la cachette allait faire l’affaire.

Au bout de quelques instants, la portière avant gauche s’ouvrit et quelqu’un monta. Nathalie n’aurait pu expliquer pourquoi – si c’était une odeur, la vague forme qu’elle devinait à travers la bâche ou une simple sensation – mais elle reconnut M’ame Jocelyne.

Une clef fut tournée dans le contact et le moteur de la jeep vrombit. Le véhicule accéléra légèrement. Il garda une vitesse basse pendant un temps relativement court et s’arrêta. Le bruit de la pluie sur la carlingue s’était tu, la jeep devait avoir été garée sous un abri.

On l’ouvrit à nouveau. Nathalie sentit le poids de Jocelyne quitter le véhicule, puis la portière se refermer. Lorsqu’un temps raisonnable se fut écoulé, elle rejeta la bâche en avant. Maryam et elle se relevèrent et, après avoir vérifié qu’il n’y avait plus personne aux alentours, elles sortirent prudemment de la jeep.

Elles se trouvaient dans une sorte de vieille grange reconvertie en garage. Deux autres voitures y étaient garées, probablement celles de Jocelyn et du Taulier. Ou peut-être de Jérôme, bien que Nathalie doutât que celui-ci fût jamais sous le seuil d’alcoolémie nécessaire à la conduite…

Cette grange était familière, et Nathalie devinait, à l’agencement de l’auberge, qu’elle était attenante à la cuisine qui jouxtait elle-même le bar. Elle suivit la musique, étouffée mais toujours audible.

— Qu’est-ce que tu fous ? s’enquit Maryam.

— Je vais récupérer ces foutues clefs !

— Hein ?! Ça va pas la tête ? T’as pété une bielle ?

— C’est fort possible. Qu’est-ce que tu veux… ça doit être à force de te fréquenter, j’ai des poussées d’héroïsme. Allez !

Maryam bougonna à voix basse mais suivit Nathalie. Elles poussèrent doucement la porte de la cuisine en prenant soin de rester accroupies. Fort heureusement, la pièce était vide. Au fond, la salle du bar était visible par l’entrebâillement d’une seconde porte. La musique leur parvenait à un volume plus élevé, et en se glissant dans la cuisine, toujours pliées en deux, Nathalie et Maryam entendirent une bribe de conversation.

— … les ai pas trouvées, elles sont p’tét parties faire un tour…

— Par c’temps-là ? M’inquiète un peu, tout ça…

C’était au Taulier que M’ame Jocelyne faisait son rapport.

— En tout cas j’ai rentré la bagnole.

— Un peu tard pour ça, non ?

— Dis donc, j’t’ai pas entendu te fouler une guibole pour t’en occuper avant, vieux machin !

Un grommèlement leur indiqua que le Taulier se retenait de lancer une pique bien sentie puis des bruits de pas retentirent en s’intensifiant.

Nathalie eut juste le temps de s’allonger et de rouler sous un des plans de travail de la cuisine. Elle ne pouvait voir Maryam derrière elle mais croisait les doigts pour qu’elle eût fait de même. M’ame Jocelyne ouvrit la porte à la volée et entra d’un pas lourd dans la pièce. Sa façon de se déplacer signalait assez clairement l’humeur massacrante dans laquelle sa discussion avec le Taulier l’avait mise.

Se faisant aussi petite possible, Nathalie croisait les doigts pour que la matrone ne l’aperçoive pas. Elle-même ne pouvait voir le visage de l’autre depuis sa cachette, il y avait donc fort à parier qu’elle était elle-même hors de vue. En revanche, elle n’était pas à l’abri que M’ame Jocelyne se penche pour attraper quelque chose dans un des placards en bas.

La vieille passa juste devant le plan de travail et Nathalie vit qu’elle avait encore la clef de la jeep à la main. Son cerveau tournait à cent à l’heure et un accès de témérité dicté par l’adrénaline lui donna soudain l’idée d’un plan. Elle allait surgir hors de sa cachette, attraper une des casseroles posées sur la table, assommer M’ame Jocelyne d’un coup bien placé sur la nuque et récupérer la clef. Maryam a raison, je suis devenue dingue.

Au moment où elle allait mettre son plan à exécution, la voix du Taulier retentit depuis le bar :

— Joce !

— QUOI ENCORE ?!

Jocelyne avait hurlé avec tant de force que Nathalie en avait sursauté, se cognant au passage contre le bas du plan de travail. Le choc contre la paroi en inox fit un petit « gling » que ne remarqua pas M’ame Jocelyne, trop occupée à fulminer contre son compagnon.

— Au lieu d’causer, ramène voir le saucisson ! Et des noix d’cajou !

Quelque chose d’inespéré se passa alors : d’un mouvement rageur, Jocelyne attrapa l’un des longs saucissons artisanaux qui pendaient au mur, et, après avoir lancé violemment la clef sur la table, sortit de la pièce.

— TU VAS VOIR OÙ JE VAIS TE LE CARRER, TON…

Nathalie ne s’attarda pas pour savoir dans quel endroit le Taulier risquait de se voir carrer le saucisson – elle imaginait assez bien ce que Jocelyne avait en tête. Elle rampa de sous sa cachette, se releva et attrapa la clef. En jetant un œil à la porte du bar, que M’ame Jocelyne, dans sa fureur, avait mal refermée, elle aperçut le piano. Un verre de whisky était posé sur le rebord, et Jimmie y jouait toujours son concert privé. À côté, Babette, accoudée à l’instrument, avait le regard rêveur. Regard rêveur qui, pour une raison inconnue, divagua jusqu’à la porte de la cuisine et se posa sur Nathalie.

Il y eut un instant de flottement, comme avant une catastrophe. Nathalie avait l’impression d’être le coyote de Bip-Bip, au moment où celui-ci reste les pieds dans le vide quelques secondes avant que la gravité ne le rattrape. Babette paraissait déconcertée mais restait mutique. Nathalie, dans une inspiration soudaine, mit le doigt devant la bouche en mimant un « chut ». L’autre haussa les sourcils un peu plus haut.

Que Babette eût capté ou non le message, ce n’était plus le moment de traîner. Nathalie se retourna, attrapa Maryam par l’épaule et s’écria :

— Faut se tirer, vite ! On est repérées !

Les deux femmes quittèrent la cuisine au pas de course – au boitement de course, dans le cas de Nathalie. Elles ne prirent pas la peine de vérifier si elles étaient suivies ou non : il y avait fort à parier que Babette ne tarderait pas à faire remarquer à l’assemblée que, tiens, c’était étrange, la dame de tout à l’heure lui avait fait coucou depuis les cuisines. Les fugitives avaient tout au plus quelques secondes d’avance.

Nathalie s’installa à la place du mort, laissant à Maryam le soin de conduire avec ses deux pieds valides.

— Allez, vite, démarre !

Les clefs dans le contact, la jeep se réveilla. Stressée, Maryam ne put réprimer un…

— Fun fact : tu sais d’où vient le mot « démarrer » ?

— J’EN AI ABSOLUMENT RIEN À CIRER, MAINTENANT BOUGE-MOI CETTE PUTAIN DE BAGNOLE ET FOUTONS LE CAMP D’ICI !

Écrasant la pédale d’accélération, Maryam fit une marche arrière qui emporta le véhicule à l’extérieur de la grange. Le déluge s’abattit instantanément sur les vitres, et elle actionna les essuie-glaces à la vitesse maximale. Puis elle enclencha la première vitesse et donna un violent coup de volant pour rejoindre le chemin de randonnée. Trompant toujours sa peur, elle énonça, surtout pour elle-même :

— En fait, ça vient des bateaux. C’est juste le contraire du mot « amarrer ». Quand tu arrives au port, tu « amarres », quand tu le quittes, tu « démarres », voilà.

Elle poussa un petit rire angoissé. Nathalie ne se fatigua pas à la rembarrer. Elle laissa retomber sa nuque sur le repose-tête et se passa la main sur le visage de soulagement.

Contre toute attente, elles étaient enfin parties.

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Bilan du NaNoWrimo

  • Avancement théorique : 60%, soit 30000 mots
  • Avancement réel : 68%, soit 33777 mots
  • En avance de 3777 mots


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