Une Auberge dans la tempête 20

Une Auberge dans la tempête 20

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Dans les épisodes précédents : Maryam et Nathalie ont pris la fuite avec la jeep d’Emmanuel. En chemin, elles en profitent pour écouter une interview d’un jeune Jimmie de 1976 qui détaille ses convictions anarchistes… avant que la jeep, sortie de route, ne fonce sur un poteau électrique.

Chapitre 20

C’était la fête. Nathalie avait trop bu. Elle se sentait comateuse. Fatiguée. Elle avait envie de rentrer chez elle. Pourtant, c’était la fête. Il y avait des paillettes qui tombaient de partout. C’était forcément la fête. Elle avait trop bu. La tête qui tournait. Plus tellement sûre d’où elle était. Elle avait forcément trop bu.

Les yeux à demi-clos, elle voyait les paillettes tournoyer. Sur sa joue droite, la froideur de cet oreiller trop inconfortable. La qualité de la taie laissait à désirer, aussi. Vraiment vieillotte, cette auberge.

Auberge ? Je suis toujours à l’auberge ?

À côté d’elle, elle vit une jeune femme qui semblait dormir. La tête posée sur un oreiller similaire au sien. Des paillettes, encore des paillettes. Nathalie se redressa. Elle était assise à présent. Clignant des yeux, elle se rendit compte que l’oreiller ressemblait à s’y méprendre à un airbag. Il faudrait vraiment qu’elle parle aux gens de l’auberge de la qualité de la literie.

Attends, non, réfléchis un peu… t’es plus à l’auberge. La jeep. L’accident.

Le brouillard qui obscurcissait son esprit peinait à se dissiper. Elle était toujours dans la jeep. La jeune femme aussi. Maryam. Maryam dormait. Ou bien… la soudaine idée morbide fit comme un électrochoc à Nathalie. Le brouillard s’était dissipé d’un coup et tout était clair.

— Maryam ! MARYAM !

Elle secoua sa camarade comme un sac à patates. À son grand soulagement, celle-ci grogna et ouvrit doucement les yeux. Après un instant d’égarement, elle dit d’une voix lente et endormie qui rappelait celle de Jérôme :

— Tu sais qu’il faut pas secouer les victimes d’accident ? Si j’ai un truc pété, tu peux aggraver les choses…

— En termes de gravité, je crois qu’on a déjà atteint un certain palier. La priorité, là, ce serait de foutre le camp.

— Maiheu… ça s’trouve, à cause de toi, maintenant j’suis para… tétra… machinplégique, là, je sais plus lequel.

La gorge de Nathalie se serra face à la froide lucidité de cette remarque, prononcée par une Maryam encore à moitié dans les vapes. Pourtant, ses inquiétudes immédiates à elle se portaient sur un tout autre problème : ce n’était pas des paillettes qui tombaient en cascade. C’était des étincelles. Un câble attaché au poteau électrique que la jeep avait heurté s’était détaché et voltigeait à chaque bourrasque, en projetant des jets d’étincelles dans tous les sens. Si le réservoir était percé – et, au vu de l’état du véhicule, Nathalie ne sous-estimait pas cette possibilité –, elles étaient à une étincelle mal placée de se retrouver carbonisées.

Nathalie se détacha et repoussa l’airbag autant qu’elle le pût. Elle tira la poignée de sa portière qui resta bloquée après avoir bougé de quelques centimètres. Elle s’allongea en travers, la tête sur les jambes de Maryam, et donna de grands coups dans la portière à l’aide de sa jambe valide. Au bout de quelques secousses, le passage s’ouvrit et Nathalie se jeta hors du véhicule. Elle trébucha et atterrit, face contre terre, le visage dans la boue. Ça faisait longtemps, ça commençait presque à me manquer…

Elle se remit debout, crachota un peu de gadoue et fit le tour de la jeep qui semblait avoir embrassé le poteau. Maryam était encore trop groggy pour comprendre l’urgence et bougeait lentement. Trop lentement. Bien entendu, sa portière aussi était bloquée.

— Protège ton visage ! lui cria Nathalie à travers la vitre.

À l’aide d’une grosse pierre qu’elle ramassa au sol, elle fracassa le carreau qui se désintégra en une myriade de petits bouts de verre qui se mélangèrent aux gouttes de pluie et aux étincelles. Dans un effort qui lui parut surhumain, Nathalie se pencha et extirpa Maryam du véhicule par l’ouverture. Toutes deux subirent de méchantes écorchures le long du corps, là où la vitre avait laissé des éclats de verre, mais Nathalie n’avait pas le temps de faire dans le détail.

Maryam tenait à peine debout et elle dut la traîner, tout en trainant sa propre jambe boiteuse, ce qui n’était pas une mince affaire. Bien vite, les deux femmes se retrouvèrent aussi trempées de boue que lors de leur sauvetage d’Augustin, la veille. Dire qu’il y en a qui paient pour des bains de boue…

BBAAAOUUUUUMM !

La boule de feu avait illuminé la forêt comme en plein jour. Le souffle projeta Nathalie et Maryam à terre, et le bruit de l’explosion fut si puissant que Nathalie crut un instant être devenue sourde. Le grand silence qu’elle entendait se transforma ensuite en acouphènes, le bruit de la pluie et de la jeep qui crépitait de flammes lui redevenant peu à peu audible.

Bon Dieu… On est vivantes, c’est déjà ça.

Maryam, à côté d’elle, essayait de se remettre debout avec difficulté. Manifestement, ses jambes fonctionnaient toujours, ce qui était un soulagement certain pour Nathalie.

Elles contemplèrent la scène un instant. La jeep flambait, et les projections de l’explosion avaient aussi enflammé quelques arbres aux alentours. Une intense chaleur se dégageait de l’ensemble. Le déluge empêchait l’incendie de se répandre, mais l’essence se consumait avec un gros panache de fumée noire. Les bois tremblaient d’une lumière rouge qui donnait à la scène des allures apocalyptiques.

Maryam, adossée à un arbre, dit d’une voix rauque :

— Merci…

— Pas de problème. Ça va toi ?

— J’ai connu mieux. Rien de grave, je pense.

Les deux femmes étaient en piteux état. Leurs vêtements étaient parcourus d’entailles, elles saignaient de dizaines de micro-coupures et avaient retrouvé leur maquillage de boue intégral… Malgré la chaleur de l’incendie, Maryam grelotait.

— Nathalie… qu’est-ce qu’on fait ?

— On avance. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? On ne va pas attendre de prendre racine.

— À pied dans les bois ? Sous la tempête ?

— On n’a pas le choix. On a roulé longtemps, j’ose espérer qu’on n’est plus très loin de la bordure de la forêt…

Elles se mirent en route en se soutenant mutuellement. Nathalie n’arrivait pas à croire que, deux jours après sa première traversée de la forêt, elle était de retour à la case départ. Au moins, cette fois, il n’y a pas de tonnerre, c’est déjà ça…

Et cette fois-ci, Nathalie ne s’aventura pas à essayer de courir. C’était de toute façon peine perdue avec sa cheville, et avec Maryam qui n’en menait pas large non plus.

Après quelques minutes de marche, le rayonnement de l’incendie avait déjà presque disparu. Le déluge avait sans doute eu raison des flammes, et la forêt était assez dense pour cacher ce qui restait du brasier.

Si l’on mettait de côté la saucée et le chemin de boue, le trajet de Nathalie et Maryam se déroulait relativement bien. Lorsqu’elles furent toutes deux remises de l’émotion de l’accident qui avait failli leur coûter la vie, Nathalie repensa au disque dans la voiture et dit :

— Dommage qu’on n’ait pas entendu la fin de l’interview…

— Je t’avoue que je n’écoutais que d’une oreille… j’étais concentrée sur la route… et pas assez, visiblement… Ça m’avait l’air d’une bête logorrhée de vedette sulfureuse. Qu’est-ce que tu as entendu de si intéressant ?

— Je ne suis pas sûre, mais je crois que L’Auberge du Moulin Électrique pourrait-être une communauté en circuit fermé dirigée par Jimmie…

— Dirigée ? C’est pas un peu contradictoire pour un spooky anarchist ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi… En tout cas, mon intuition, c’est que Jimmie veut garder cette auberge coupée du monde pour organiser sa petite utopie perso. La grande question, c’est : que fait-il des éventuelles personnes qui risqueraient de révéler l’opération au grand jour ? Si ma théorie est juste, on a failli avoir la réponse…

Maryam parut réfléchir un instant. Elle fronçait les sourcils.

— Tu penses que l’auberge vit en autarcie ? Ça me paraît difficile à croire. Pour commencer, elle est reliée au réseau électrique classique, on l’a bien vu… En plus, c’est un petit corps de ferme : je n’ai pas vu d’immenses champs ni de troupeaux d’animaux, je doute fort qu’il y ait de quoi assurer la subsistance des occupants à l’année. Et on parle juste de la nourriture, imagine pour tout le reste de la logistique…

— Babette a évoqué d’autres endroits du même… c’est peut-être un projet bien plus large qu’il n’y…

Tout à coup, Maryam sentit que Nathalie n’était plus à côté d’elle. Elle se retourna. Sa camarade s’était arrêtée, avec une soudaine illumination sur le visage.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit Maryam.

— Je… je viens de réaliser quelque chose. Tu as raison, je n’ai vu aucun animal dans cette ferme.

Maryam la dévisageait, ne voyant pas bien où elle voulait en venir.

— Euh… non ? Et alors ?

— Alors, je suis peut-être folle, mais j’ai un souvenir assez net du Taulier dire « m’en vais nourrir les bêtes ».

— Mmh… tu crois ?

— Oui, j’en suis même sûre ! Tu étais là aussi, c’était le premier soir…

— Celui où tu avais trop bu ?

Nathalie croisa les bras en signe d’agacement. Elle se remit à avancer, en boitillant toujours, aux côtés de Maryam.

— C’est pas l’alcool qui parle. Je m’en souviens très bien. Il est sorti avec un plateau, y’avait plein de marmites dessus. Et il a dit qu’il allait nourrir les bêtes, en reprochant à demi-mot à Jocelyne de ne pas l’avoir fait.

— C’est possible…

La jeune femme semblait creuser sa mémoire. Elle remarqua :

— Attends un peu… des marmites ? Pour nourrir des bêtes ?

— Ouais. Sur le moment, ça ne m’a pas choquée… Maintenant, avec le recul, et si on est d’accord sur le fait que cette auberge n’accueille pas le moindre animal…

— Alors l’hypothèse d’une tripotée de gens retenus prisonniers quelque part se précise ?

Nathalie ne répondit pas. Évidemment, c’était exactement à cela qu’elle pensait. Néanmoins, ce fut un autre détail qui attira son attention.

Le chemin de randonnée s’était fait plus visible, plus stable aussi. Au bout, un bâtiment se découpait dans la pénombre. Des lumières vacillantes, sans doute des bougies, éclairaient ses fenêtres en projetant une lueur fragile sur le chemin. C’était comme un long corps de ferme, avec un moulin dont les quatre grandes ailes tournaient, fouettées par la pluie.

Non, ce n’est pas vrai… ce n’est pas possible…

Les ailes du moulin semblaient virevolter autour de la tête de Nathalie. L’univers entier se mit à tourbillonner d’un même mouvement. Elle sentit ses jambes céder sous son poids et tomba à genoux dans la boue. La dernière once d’espoir qui subsistait en elle s’était envolée. La dure réalité lui éclata au visage : perdues dans la forêt, elles avaient tourné en rond. Elles étaient de retour à l’auberge.

C’était trop. C’était irréel. C’était comme une malédiction. Nathalie avait la tête qui tournait de plus en plus. Elle eut l’impression que son esprit se séparait de son corps : les sons s’atténuèrent autour d’elle, le bruit de la tempête devint comme assourdi ; un voile noir lui tomba devant les yeux, et elle s’évanouit.

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Bilan du NaNoWrimo

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