Une Auberge dans la tempête 21

Une Auberge dans la tempête 21

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Dans les épisodes précédents : après l’accident de jeep qui a failli leur coûter la vie, Nathalie et Maryam s’enfuient à pied à travers la forêt. Mais, horreur : elles se retrouvent à nouveau devant l’auberge. Une nouvelle qui provoque un évanouissement à Nathalie…

Chapitre 21

C’était la fête. Nathalie avait trop bu. Elle se sentait comateuse. Fatiguée. Elle avait envie de rentrer chez elle. Pourtant, elle était déjà chez elle. Le lit était douillet, les draps chauds. Malgré le mal de crâne, elle se sentait bien, là. Elle était forcément chez elle.

En ouvrant les yeux, elle vit la lumière du matin dont les rayons, à travers les rideaux, faisaient briller la poussière en suspension. Au-dessus d’elle, un lustre vieillot était parcouru de toiles d’araignée. Ça n’était pas son appartement. C’était sa chambre. À l’auberge.

Elle se redressa d’un coup, le cœur battant soudain à plein régime. Ce n’était pas possible, elle ne pouvait pas être de retour dans cette foutue chambre ! Les souvenirs de la dernière nuit lui revinrent progressivement en mémoire. La fuite en jeep, l’interview de Jimmie Leaf sur CD, puis l’accident, la marche… Maryam et elle étaient retombées sur l’auberge et… plus rien, le noir complet.

Comment avait-elle atterri dans ce lit ? Ses plaies avaient été pansées et elle était vêtue de son pyjama habituel. Qui s’était donc occupé d’elle ? Elle ressentit un malaise en imaginant un des hôtes la déshabiller…

Elle se leva et ouvrit les rideaux. La vue était si banale qu’elle ne s’y attarda pas : le temps était encore et toujours désespérément maussade, et le ciel gris déversait inlassablement ses seaux d’eau.

Tout à coup, et même si, pour une fois, ce n’était pas ce tintamarre qui l’avait tirée du sommeil, les murs et le plancher se mirent à trembler de l’habituel bazar des enfants.

BROLOM-BROLOM-BROLOM !

Ce matin-là, en revanche, les deux monstres n’attendirent pas que Nathalie sorte de sa chambre et vinrent y tambouriner directement. Avant que Nathalie n’eût eu le temps de les inviter à entrer – ou, plus raisonnablement, de les envoyer paître –, Luka et Laura ouvrirent la porte qui n’avait pas été verrouillée.

— Hééé ! Dites donc, les mioches, faut pas se gêner ! J’aurais pu être à poil !

— Mais vous êtes habillée, y’a pas d’quoi s’énerver !

— J’m’énerve si je veux, bande de petits merdeux ! Vous voyez, moi aussi je peux faire des rimes !

Elle ne savait pas si c’était pour tromper sa panique d’être à nouveau coincée dans cette auberge, mais Nathalie fut prise d’une furieuse envie de se passer les nerfs sur les deux gamins. Si cet endroit était une communauté en circuit fermé, ils n’avaient de toute évidence jamais eu personne pour leur apprendre les bonnes manières. Il était temps que ça change. En plus, si elle était déjà condamnée à ne jamais s’échapper d’ici, elle n’avait plus grand-chose à perdre.

— Vous n’êtes pas très polie, on n’aime pas ça ici !

— Pas polie, moi ? C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Vous trouvez ça poli, vous, de courir dans les couloirs en réveillant l’étage tous les matins ! Ça vient me faire la leçon sur la politesse, après ? Non mais je rêve ! Ils sont où, vos parents ? J’aurais deux mots à leur dire.

— Not’papa est en haut, il fait un gros dodo ! Pareil pour not’maman, elle dort depuis longtemps !

Nathalie fut prise au dépourvu par cette réponse. Est-ce que les gamins avaient vraiment filé la métaphore pour expliquer qu’ils étaient orphelins ? Ou est-ce que leurs parents dormaient vraiment quelque part, dans une autre chambre ? Ou bien, tout simplement, racontaient-ils n’importe quoi pour le plaisir de chanter « nananananéreuh » ?

Alors que Nathalie cherchait comment demander des précisions sans les brusquer, les deux enfants lui tirèrent soudain la langue en imitant des bruits de pet et en rigolant.

— Espèce de sales petits…

Elle attrapa une boîte de mouchoirs en carton qui traînait sur le petit bureau de la chambre, et l’envoya dans leur direction. Elle manqua sa cible et la boîte alla s’écraser sur le bord de la porte. En prenant leurs jambes à leur cou, Laura et Luka s’écrièrent :

— Tu vises comme une patate ! Nous on se carapate !

Gamins ou pas, Nathalie en avait assez de se faire marcher sur les pieds : elle allait leur apprendre à venir l’insulter de bon matin. Elle attrapa la canne que quelqu’un avait pris soin de laisser sur le bord de son lit et se lança à leur poursuite.

Elle traversa le couloir du deuxième étage en sautillant. Les enfants avaient déjà disparu dans la cage d’escalier où elle s’engouffra avec entêtement. Leurs « brolom-brolom » étaient accompagnés par le bruit lourd de ses propres pas. Si les autres habitants de l’auberge n’étaient pas encore éveillés avant cela, c’était maintenant chose faite.

Arrivée à mi-chemin entre le premier étage et le rez-de-chaussée, Nathalie finit par faire un faux pas. Sa cheville tenue en place par l’attelle manqua une marche, et elle rata la rambarde de sa main libre. Quelques douloureuses roulades plus tard, elle était allongée sur le palier, les bras et les jambes en croix. Victoire des enfants par K.O.

Elle resta un instant comme ça, étendue, à faire le point sur ses choix de vie. À quel moment avait-elle déconné, pour se retrouver dans des situations pareilles ? Pour ajouter la touche finale à cet échec complet, quelqu’un vint soudain la toiser de toute sa hauteur. Elle voyait son visage à l’envers, mais reconnut le Taulier. Il la fixait avec son regard mauvais et grommela :

— N’a deux trois trucs à s’dire, m’semble.

Il lui tendit la main et l’aida à se remettre debout. Elle s’était fait mal au dos et se dit que si ce n’était pas l’auberge qui la tuait, sa propre aptitude à s’esquinter serait suffisante pour finir le boulot. Elle s’assit sur un tabouret et massa ses côtes endolories. Quelques minutes plus tard, le Taulier vint s’asseoir à sa table avec deux tasses de café.

— Z’allez peut-être m’expliquer ce bazar ?

C’était l’heure de jouer cartes sur table. Nathalie en avait assez de feindre l’ingénuité, de toute façon.

— Vu la situation, vous allez vraiment m’engueuler pour avoir coursé les deux petits chieurs ?

— Les deux… quoi ? Mais non, rien à carrer de ça. Vous parle de votre petite escapade d’hier soir. Z’avez bien foutu en l’air le réseau électrique, avec vos âneries.

Nathalie se rendit soudain compte que le courant était en effet à nouveau coupé. Elle n’entendait pas le ronronnement des frigos, et quelques bougies étaient allumées, même si la luminosité du jour suffisait à y voir à peu près clair.

— Foutiez quoi à piquer la voiture de Travers pour aller vous planter dans un pylône ?

— La voiture de travers ?

— Non, pas de traviole. De Travers. Le type de l’électricité. Emmanuel Travers.

— Oh, vous voulez parler du mec que vous séquestrez ?

— Pardon ?

Le Taulier avait ouvert de grands yeux. Eh oui mon pote, j’ai bien compris ce que vous fabriquiez !

— Oui, c’est marrant, hein. Hier, vous me dites qu’il est soi-disant « parti ». Sur ce, je sors, et sur quoi je tombe ? Paf ! Sa jeep ! Qui n’a pas bougé d’un pouce ! Vous allez peut-être me dire qu’il est parti à pied ?

— Parti, parti… dans sa chambre, voulais dire. L’était parti dans sa chambre, hier. Pas parti de l’auberge. L’a décidé de rester passer la nuit ici. Faisait trop mauvais pour prendre la route. Trop risqué. L’a un peu de jugeote, lui au moins.

Nathalie était estomaquée. Le Taulier allait-il vraiment nier tout en bloc ? Même alors qu’elle lui mettait son gros pif dans ses mensonges ?

— Non non, attendez… quand vous avez dit « parti », c’était clair que…

— L’avais invité à v’nir écouter Jérôme, mais l’a dit qu’l’était crevé. L’est parti se coucher tôt. Z’avez demandé où qu’l’était, bah l’était parti, parti s’coucher, voilà. Z’alliez pas aller le réveiller, t’t’façon ?

— Et pourquoi votre femme est-elle allée cacher la voiture, hein ? Haha ! Ouais, on était là, on a tout vu !

— Ma femme ?

— Jocelyne.

— Pas ma femme.

— Pardon ?

— Suis pas en couple avec M’ame Jocelyne. Collègue, c’est tout.

Ça, c’était une révélation à laquelle Nathalie ne s’était pas attendue. Certes, ça ne changeait quasiment rien à l’affaire, mais elle était bêtement partie du principe que les deux aubergistes étaient mari et femme.

— Bon, peu importe. Mais pourquoi donc votre collègue a-t-elle senti le besoin de planquer la jeep, si vous n’avez pas enlevé M. Travers ?

— Enlevé l’autre zig ? Mais z’êtes frappée, ma pauvre. L’a juste rentré la voiture à l’abri. Rapport à la tempête. Des tuiles qui tombent, des fois. Vaut mieux être prudent. Z’êtes pas au courant, visiblement. Et vous, z’aviez une bonne raison pour faucher une bagnole ?

C’était le pompon. Voilà qu’elle se retrouvait dans la position de l’accusée, à présent. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Ce qu’il racontait n’avait aucun sens. Pourtant, il avait l’assurance d’un type droit dans ses pompes. Elle décida qu’au point où elle en était, elle ferait tout aussi bien d’être honnête.

— J’voulais foutre le camp de cette auberge de malheur. Je ne sais pas ce qui se trame ici, mais c’est pas net. Le type terrorisé qu’on a croisé l’autre soir…

Le Taulier allait protester mais Nathalie ne lui en laissa pas le temps :

— Oh, pitié, ne me ressortez pas votre histoire de hippie qui se serait perdu ! Je suis au courant pour votre jolie petite plantation, aussi ! Un peu beaucoup pour une consommation personnelle, non ? Celle de Jérôme, ou plutôt Jimmie ? L’ex-rockstar qui voudrait zigouiller ceux qui ne partagent pas sa petite utopie de pauvre millionnaire qui se fait mousser en se la jouant gauchiste énervé ? Oh, et puis on pourrait aussi parler d’Augustin, soi-disant « parti », lui aussi ? Sans ses chaussures ? Oh oui, le chemin de randonnée en chaussettes, je suis sûr que c’est l’éclate ! Ou alors, non… vous allez peut-être me dire que lui aussi, il est encore là, et qu’il était juste « parti » pisser, c’est ça ?

Le Taulier restait de marbre. On ne pouvait pas lui reprocher de céder facilement sous la pression… Il se bornait à fixer Nathalie de son regard noir et profond, et à serrer sa tasse de café de toutes ses forces. En regardant ses paluches qui auraient pu l’assommer d’une chiquenaude, Nathalie déglutit mais ne se démonta pas.

— Tant qu’on y est, et puisqu’Emmanuel a soi-disant pris une chambre pour la nuit, qu’est-ce que vous diriez qu’on aille lui faire un petit coucou, hein ? Puisqu’il n’est pas séquestré ! Bien sûr, suis-je bête, Emmanuel dort simplement dans sa chambre !

— Euh, non, je suis là.

Le sursaut de Nathalie renversa une bonne partie de son café sur la table. Elle tourna la tête si vite qu’elle sentit presque une vertèbre se déboîter. Ça y est. Je crois que je suis officiellement folle.

En dépit de toute logique, Emmanuel, l’électricien, se tenait debout au bas des escaliers. Il n’avait apparemment entendu que la fin de la conversation et paraissait extrêmement surpris que Nathalie eût prononcé son nom et s’inquiétât de son sommeil.

Le Taulier, un sourire narquois sur le visage, se pencha en avant et murmura :

— Vous laisse le soin d’lui expliquer où est sa jeep…

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Bilan du NaNoWrimo

  • Avancement théorique : 70%, soit 35000 mots
  • Avancement réel : 79%, soit 39556 mots
  • En avance de 4556 mots


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