Une Auberge dans la tempête 22

Une Auberge dans la tempête 22

◀◀ Premier chapitre ◀ Chapitre précédent Chapitre suivant ▶

Dans les épisodes précédents : après une tentative de fuite ratée, Nathalie se retrouve de nouveau à l’auberge. Alors qu’elle pense mettre le Taulier devant ses contradictions, coup de théâtre ! Emmanuel est de retour, apparemment pas séquestré du tout…

Chapitre 22

Dire que les choses ne se passaient pas exactement comme Nathalie l’aurait souhaité eût été un doux euphémisme. D’abord, sa fuite désastreuse en jeep avait manqué de la tuer et l’avait ramenée pile à son point de départ ; ensuite, sa confrontation avec le Taulier s’était complètement retournée contre elle, la mettant dans une position défensive alors même qu’elle avait l’intention de rentrer dans le lard de son hôte ; pour finir, elle s’était plantée du tout au tout sur Emmanuel qui était bel et bien vivant et libre de ses mouvements.

Elle aurait donné cher pour que Maryam soit présente pour la soutenir, mais celle-ci n’avait pas encore quitté sa chambre. Pour son malheur, Nathalie s’était donc retrouvée seule face à ce pauvre Emmanuel : seule pour lui expliquer qu’elle avait bêtement conjecturé son kidnapping ; seule pour justifier le vol des clefs de sa jeep et la fuite inopinée avec le véhicule en question ; seule enfin pour lui apprendre la destruction dudit véhicule suite à une toute petite collision avec un poteau électrique.

Elle devait bien admettre qu’elle s’était attendue à une réaction plus violente de la part d’Emmanuel que celle qu’il lui servit. De manière générale, le pauvre homme se trimbalait des yeux de chien battu et donnait l’impression de porter toute la misère du monde sur ses épaules. La nouvelle de l’explosion de sa jeep ne suscita donc pas en lui une colère noire, mais plutôt quelque chose qui ressemblait à un désastreux accablement.

Choqué, déboussolé même, il était remonté dans sa chambre sans prévenir, laissant Nathalie avec ses remords et ses bras ballants sur le palier du bar. Mince, j’aurais limite préféré qu’il me gueule dessus…

L’idée de réconforter un bonhomme de quarante-cinq ans qui chialait après sa tuture comme un bambin après son doudou ne la tentait guère. C’est pourtant ce que le Taulier devait avoir en tête lorsqu’il lui souffla avec sarcasme :

— Si z’êtes disposée à faire amende honorable, l’est au premier. Dans l’ancienne chambre de l’Augustin.

La prononciation de ce nom par le Taulier donna à Nathalie la tentation de remettre le sujet de sa disparition à lui, d’Augustin, toujours inexpliquée, sur le tapis. Puis elle décida qu’il y aurait un temps pour chaque chose, et se fit violence pour remonter les escaliers, une expérience pénible dans son état. En même temps, monter dix fois ces escaliers aurait été moins gênant qu’affronter les yeux tristes de la victime de ses plans foireux. Punaise, Maryam, c’est quand tu veux que tu te lèves… Après tout, c’est toi qui l’a envoyée dans le mur, sa saleté de bagnole.

Cependant, Nathalie ne déchargea pas l’intégralité de sa culpabilité sur Maryam : celle-ci n’avait conduit que parce qu’elle-même n’était pas en état de le faire. En revanche, c’était bien Nathalie qui avait insisté pour que l’évasion éclair se fasse…

Arrivée au premier étage, elle clopina vers la porte de l’ancienne chambre d’Augustin et frappa doucement avec son index.

— M. Travers ? Emmanuel ? C’est moi, Nathalie. Allez, quoi, laissez-moi entrer ! Je vous dis que je suis désolée. Je suis sûre qu’on peut s’arranger.

Elle s’imaginait déjà appeler son assurance pour lui expliquer le bazar… ça promettait d’être une conversation intéressante. Je crois que je préfère limite lui rembourser sa caisse comptant, sur ce qui reste de mon Livret A…

Lorsqu’Emmanuel lui ouvrit enfin la porte, il avait le front ridé comme une pomme flétrie. Avec sa calvitie et ses yeux de merlan frit, il lui évoquait un employé de bureau dépressif en plein plan de licenciement. Ne sachant comment aborder le sujet, elle tenta d’une petite voix :

— Vous y teniez beaucoup, à cette jeep, pas vrai ?

Il l’observa un instant, puis s’écarta et lui fit signe d’entrer. Voilà, c’est parti, je vais devoir cajoler un pauvre bout-de-chou à qui on a cassé son jouet… bon, okay, « on », c’est un peu moi, mais quand même.

— Écoutez, dès que le réseau est revenu, j’appelle mon assurance.

— C’est gentil. Pour tout dire, c’est pas ça qui me tracasse.

— Oh.

— Non.

Il y eut un blanc. Nathalie était tentée de dire « bon bah tout va bien alors » et de prendre la tangente, mais elle était trop curieuse.

— C’est quoi, alors, qui vous tracasse ?

— À votre avis ? Vos histoires de disparitions, d’enlèvements, tout ça… vous étiez sérieuse ?

Oh, ça !

À force de discuter du pourquoi et du comment du supposé complot avec Maryam, elle avait fini par oublier que, pour une personne normale, cela faisait beaucoup à encaisser. Après tout, si cela détournait son attention de l’affaire de vol et dégradation de véhicule…

— Eh bien… oui. Vous voyez, votre chambre, juste avant que vous n’arriviez, elle était occupée par un type du nom d’Augustin. Disparu du jour au lendemain, soi-disant de son plein gré, mais sans ses chaussures et sans son téléphone. Alors d’accord, c’était pas un super camarade, plutôt un genre de sale con, mais merde, on l’avait quand même pas sauvé de la noyade pour qu’il se fasse dézinguer dans la foulée !

— Sauvé de la noyade ?

— Euh, ouais. C’est une longue histoire. Vous devriez vous asseoir…

Emmanuel s’exécuta. Nathalie s’assit ses côtés sur le lit et se lança alors dans un récit aussi exhaustif que possible sur tout ce qu’elle avait vécu depuis la nuit où elle s’était égarée dans la forêt ; tout ce qu’elle avait appris ; tout ce qu’elle soupçonnait. Le visage de l’électricien en passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Lorsqu’elle termina son histoire par son réveil de retour dans sa chambre ce matin-même, elle était presque aussi épuisée que si elle l’avait revécue en direct. Emmanuel aussi avait l’air chamboulé. Enfin, plus chamboulé que d’habitude, en tout cas…

— Je sais, ça fait beaucoup à avaler d’un coup. De toute évidence, je me suis trompée à votre sujet. Vous avez vraiment simplement passé la nuit ici ?

— Eh bien oui…

— Encore une fois, je suis vraiment désolée pour votre voiture…

— Honnêtement, c’est pas juste la voiture. Si j’avais su ce qui m’attendait, je n’aurais pas accepté la mission… habituellement, ce n’est pas moi qui suis affecté à cette zone. Je dépanne un collègue malade.

— Oui… d’ailleurs, c’est une chose qui m’a étonnée : l’auberge n’a pas l’air d’avoir d’existence officielle, mais elle est tout de même raccordée au réseau électrique national ? Avec un contrat en bonne et due forme, j’imagine ?

— J’ai pas le détail en tête, mais a priori, oui.

— Et votre collègue qui s’occupe normalement de cette zone… c’est quel genre ?

Emmanuel se tourna vers elle, légèrement offensé par ce qu’elle sous-entendait :

— Le genre à prendre part à une association criminelle, vous voulez dire ? J’crois pas non.

— Pourtant, si quelqu’un vient relever les compteurs tous les six mois, c’est quand même une grosse faille de sécurité pour leur petite organisation, vous ne trouvez pas ? Je me dis que le plus simple, ce serait d’avoir un complice… Votre collègue, pardon mais… est-ce qu’à tout hasard, ce serait pas le genre un peu politisé ? Tendance gauchiste ? Syndiqué et tout le tralala ?

— Et alors ? C’est un crime, ça ?

— Vous voyez ce que je veux dire… fâché contre le système, des envies de tout foutre en l’air, peut-être tenté par des utopies un peu radicales…

— Si vous allez par là, je connais un paquet de monde qui aurait le profil… mince, même moi en fait, d’une certaine manière.

Et moi aussi… pensa soudain Nathalie. Après tout, n’avait-elle pas déjà envoyé bouler son travail et sa petite vie rangée ? Avec une furieuse envie de changer radicalement de mode de vie ? Certes, avant cela, elle n’était pas syndiquée, mais peu de gens l’étaient dans son milieu, de toute manière. En d’autres circonstances, n’aurait-elle pas trouvé l’interview de Jimmie Leaf pleine de bon sens ? N’aurait-elle pas voulu y croire, elle aussi ? Peut-être… y participer ?

Pas si ça implique de s’asseoir sur les droits humains, non.

Elle se tint ainsi, pensive, un certain temps. Emmanuel, qui devait réfléchir à la même chose, ne troubla pas le silence pendant plusieurs minutes. Au bout d’un moment, après un léger soupir, il demanda :

— Qu’est-ce que vous comptez faire, maintenant ?

— Eh bien, mon plan original, comme vous vous en doutez, était de me tirer d’ici avant de subir le même sort qu’Augustin et les autres. Votre jeep en a déjà fait les frais… Je n’ai pas de meilleure idée pour l’instant. Si le temps reste calme, je traverserai cette foutue forêt à pied, et tant pis pour ma cheville.

— En admettant que vous y arriviez, vous ferez quoi, ensuite ?

— Ensuite ?

— Ben oui. Une fois tirée d’affaire, sachant tout ce que vous imaginez qu’il se trame par ici…

La question était étrange mais Nathalie répondit simplement :

— Eh bien, j’imagine que j’irai voir les flics. J’ai pas de preuves, mais la situation me semble assez suspecte pour que ce soit justifié. En plus, je suis sûre qu’il suffira que je parle de la plantation de cannabis pour faire rappliquer le GIGN directement…

— Vous êtes sûre de vous ?

— C’est-à-dire que je peux difficilement faire comme si rien ne s’était passé, par vrai ?

— Ah, fit Emmanuel.

Il se comportait soudain de manière très étrange et Nathalie avait un mauvais pressentiment. L’électricien se leva, se dirigea vers la porte de la chambre et, après l’avoir ouverte, appela dans le couloir avec résignation :

— Taulier ? C’est bien ce qu’on craignait…

Une sensation d’horreur envahit Nathalie lorsque le vieux barman au physique de boxeur fit son apparition. Il jeta un œil dans sa direction. Toujours assise sur le lit, elle était trop sidérée pour faire le moindre mouvement. Le grommellement du Taulier lui parvint comme à travers une bulle, comme dans un mauvais rêve :

— Mince… Z’auriez mieux fait d’la boucler, m’dame. Vais d’voir vous garder là pour l’instant.

Après avoir lancé à Nathalie un regard désolé, Emmanuel quitta la pièce avec le Taulier et la porte se referma. Le bruit d’une clef qu’on tourne dans la serrure indiqua à Nathalie qu’elle était enfermée.

Elle s’était véritablement plantée du tout au tout sur Emmanuel… il n’était pas une victime, mais il n’était pas non plus un visiteur lambda. Il était un complice, et il l’avait bien bernée. En définitive, ce qu’elle craignait avait fini par arriver : les masques étaient tombés, et elle était maintenant prisonnière de l’auberge pour de bon.

◀◀ Premier chapitre ◀ Chapitre précédent Chapitre suivant ▶

Bilan du NaNoWrimo

  • Avancement théorique : 73%, soit 36667 mots
  • Avancement réel : 83%, soit 41416 mots
  • En avance de 4749 mots


Ce blog est sous licence libre et est donc :

  • gratuit car financé par les dons, vous pouvez me soutenir via Tipeee ou autre ;
  • librement modifiable car à sources ouvertes proposé sur mon repo Git ;
  • librement partageable via les liens ci-dessous ;
  • ouvert aux commentaires via le formulaire ci-dessous (commentaires non-publiés ‑ je ne propose aucune tribune publique – mais reçus directement sur ma boîte mail).


    Nom (obligatoire)

    Email

    Message (obligatoire)

    Antispam