Une Auberge dans la tempête 24

Une Auberge dans la tempête 24

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Dans les épisodes précédents : tenue captive par les hôtes de l’auberge, Nathalie cherche un plan pour s’évader mais reste impuissante. Elle découvre alors l’histoire des personnes disparues via le téléphone d’Augustin…

Chapitre 24

Une bonne partie de la journée s’était écoulée sans que Nathalie ne s’en aperçoive. Elle avait lu et relu chaque article, analysé chaque phrase, chaque témoignage. Les disparus ne partageaient quasiment aucun lien… à part celui d’avoir, à un moment ou à un autre, croisé la route de l’auberge. Ce n’était jamais explicite, bien entendu, l’existence de l’auberge restant inconnue du grand public.

Il n’était pas difficile de conclure que chaque personne qui mettait en danger le secret de l’auberge finissait tôt ou tard par en payer le prix. La toute dernière disparition, survenue quelques mois plus tôt, était celle de Christine Dubonnet, l’inspectrice qui avait été en charge de la toute première affaire ainsi que de plusieurs autres depuis. Une fouineuse un peu trop opiniâtre, avait conclu Nathalie.

Si cet impressionnant et morbide dossier de presse corroborait les dires d’Augustin, elle n’en était pas beaucoup plus avancée pour autant. Les heures passaient et elle n’avait toujours pas la moindre esquisse de début d’embryon de plan. Elle en venait à imaginer des stratégies improbables, comme de se cacher sous le lit pour mimer sa disparition et profiter de la confusion de son geôlier pour lui sectionner les tendons d’Achille. À l’aide de quel ustensile ? À coup de dents s’il le faut, bordel !

Alors que le jour déclinait, le bruit d’une clef qu’on tournait dans la serrure résonna enfin dans la pièce. Nathalie se redressa sur son lit et leva les bras dans une position de catcheuse prête à se défendre. Seulement, avant même que la porte ne fût ouverte, elle avait baissé sa garde en pensant : à quoi bon ? Elle n’avait rien. Pas d’arme, pas de plan, pas d’idée géniale.

À sa grande surprise, ce ne fut ni le Taulier ni M’ame Jocelyne qui pénétrèrent dans la pièce, mais Jérôme. Il resta un instant sur le palier en la dévisageant à travers ses grosses lunettes noires.

— Tu vas me sauter à la gorge ?

— C’est pas l’envie qui me manque.

Lorsqu’il comprit que Nathalie ne faisait que fanfaronner, il entra. Il tirait derrière lui un plateau similaire à celui que le Taulier avait emporté pour soi-disant « nourrir les bêtes ». En revanche, le contenu était beaucoup plus appétissant : une salade composée en entrée, une belle assiette de gnocchis au pesto – le tout, maison, bien sûr – et une tarte au citron meringuée en dessert. Le tout accompagné d’une pinte de bière à la robe ambrée scintillante.

— J’ai droit au traitement de prisonnière de luxe ? Ou alors c’est le dernier repas du condamné, et vous allez me butter dans la foulée ? Pendaison en place publique ? Bandeau sur les yeux et peloton d’exécution ? Oh, non, tiens : un grand bûcher pour que Laura et Luka puissent danser autour en chantant « nananananéreuh » ?

— Môme, tu crois pas que tu en fais un peu trop, dans le mélodrame ?

— Alors mon petit vieux : entre les histoires de disparitions sordides que je viens de lire, le fait que toi et tes potes me retenez prisonnière, et mon ignorance totale de vos intentions à mon égard… je vais me permettre un accès ou deux de mélodrame, si ça te défrise pas.

— Fair enough.

Il plaça le plateau sur le lit, alla fermer la porte et revint s’asseoir en face d’elle.

— Mange donc, ils se sont surpassés sur le menu. Je t’assure que personne n’a l’intention de te dézinguer. Ou de te faire le moindre mal, pour ce que ça vaut.

— Tu m’excuseras si je ne te crois pas sur parole ?

Néanmoins, Nathalie mourrait de faim et ne put s’empêcher plus longtemps de se jeter sur la nourriture. Après tout, s’ils avaient vraiment envie de se débarrasser d’elle, ils avaient des moyens plus simples à leur disposition que d’empoisonner un repas gastronomique. En plus, dans l’hypothèse où Jérôme la baratinait et où ils comptaient réellement la tuer dans un futur proche, autant en profiter avant d’en finir.

— Alors ? fit Jérôme.

— Alors quoi ? C’est vachement bon, et ?

— Je pensais que tu aurais quelques questions.

— Des caisses pleines. Sauf qu’encore une fois, je suis pas hyper-disposée à gober tout ce que tu vas me répondre.

— Try me.

— D’accord. Où est Augustin ?

Jérôme poussa un de ses éclats de rires caractéristiques, ceux qui tonnaient à mi-chemin entre une toux et un aboiement.

— De toutes les questions possible, c’est celle-ci qui te vient en premier ? Le sort de l’autre peigne-cul ?

— Réponds à ma question.

— Tu me crois si je te dis qu’il est vivant et en bonne santé ?

— Absolument pas.

— Et si j’ajoute, en plus, qu’il nage actuellement en plein bonheur ?

— Fous-toi bien de ma gueule.

— Bon, ben je vois qu’on avance.

— Où est Maryam ?

— Dans sa chambre.

— Libre d’en sortir ?

— Parfaitement.

— Vous n’avez pas peur qu’elle se demande où je suis passée ?

— On gère.

— Je me doute.

— Voilà.

— Génial.

Les yeux de Nathalie lançaient des éclairs. Jérôme restait de marbre, à encaisser sa colère. Il était manifeste qu’il s’y était préparé, ce qui ne fit qu’ajouter à l’irritation de Nathalie.

— Donc tout est bien ficelé, hein ? Petite communauté autogérée machin-chose ? Tu mènes tout ce beau monde à la baguette ?

— Pas vraiment, non. Je ne sais pas si tu es familière avec le terme « autogéré », mais en général, ça indique que personne ne mène personne à la baguette.

— Comme c’est touchant. C’est donc ça, le fin mot de l’histoire ? Après toutes ces années à te la jouer révolutionnaire à la petite semaine sur les radios du monde entier, tu as finalement réussi à joindre l’action à la parole ?

— On n’a jamais vraiment « réussi ». Peu importe, d’ailleurs, c’est le chemin qui compte, la direction. Ceci étant dit, pour répondre à ta question : ça fait trente ans qu’on travaille à faire de cette auberge un lieu où l’on peut vivre différemment. Ne plus travailler pour fructifier un capital mais pour participer au bien de la communauté ; ne plus courir après le profit et l’accumulation qui détruit les corps et la nature ; ne plus se faire dicter notre mode de vie par les bourgeois.

— C’est joli comme tout, t’as bien appris ton texte. Du coup, les grosses bourgeoises comme moi, vous en faites quoi ?

Nouveau rire de Jérôme. Ce n’était pas de la moquerie de sa part, il était réellement amusé. Nathalie s’étonnait, par ailleurs, de le voir s’exprimer avec autant de clarté. Il n’avait pas retrouvé le débit de paroles de sa jeunesse, mais il compensait par une maîtrise du français et une sorte de parfaite sérénité. Il a l’air sobre aussi, c’est presque surprenant…

— Voyons, Nathalie… sans t’offenser, tu n’as rien d’une bourgeoise. Je ne parle pas de ta culture, de ton style, ni même de ta richesse. Je parle de ta place dans les rapports de production. De ce point de vue, excuse my marxism, mais tu es une simple prolétaire.

— Si tu voyais mes derniers bulletins de salaire et mon compte en banque, tu ne dirais pas ça.

— Mais si, justement ! « Salaire » ! Andouille ! Le bourgeois ne vit pas de son salaire, il vit de ses rentes ! Fucking hell, on n’vous apprend plus rien à l’école ? Tu crois qu’un bourgeois compte sur les deniers de son travail, péniblement mis de côté sur son livret A, pour s’offrir une expédition comme la tienne ? Un bourgeois compte sur le travail des autres pour organiser sa propre oisiveté. Tu es une prolétaire Nathalie, peut-être une glorified prolétaire, sans doute pas la moins bien lotie des prolétaires, mais tu es du même côté du capital qu’un ouvrier au SMIC : si tu arrêtes de travailler, tu seras vite en incapacité d’assurer ta propre subsistance. Tu crois qu’un bourgeois, un vrai, a ce genre d’inquiétude ?

— Tu veux dire, le genre de grand bourgeois qui continuerait à toucher un pognon monstrueux de ses ventes d’albums alors qu’il n’a rien enregistré depuis trente ans ?

Un grand sourire s’afficha sur le visage de Jérôme.

— Dans le mille.

— Tu la vis bien, la contradiction ?

— Je me débrouille. Déjà, mes rentes – je reconnais que ce sont des rentes – impliquent assez peu d’exploitation, ce sont surtout des mômes qui choisissent d’acheter mes disques au lieu de les pirater. En termes d’impact négatif, je trouve que j’ai pas trop à rougir. Et puis surtout, ces rentes, c’est ce qui a financé en partie cette auberge.

— Donc ton petit projet anticapitaliste dépend, au final, des revenus du capital ?

Il poussa un soupir.

— Je n’ai jamais dit que nous étions une société parfaite et exempte de contradictions. Toi et moi sommes venus au monde dans une société capitaliste hégémonique : si nous voulons en sortir, nous sommes obligés de partir de cette réalité, et de faire avec, au moins pour un temps. Tu crois qu’il existe des endroits neutres où l’on peut simplement s’installer en demandant gentiment aux bourgeois de nous laisser organiser notre société alternative en paix ? C’est pour ça que mon argent est nécessaire à la survie de cette auberge.

— Et de toutes les autres ?

Cette fois, Jérôme eut l’air sincèrement surpris.

— Hééé, on est mieux informée que ce que je croyais ! On a fait ses petites recherches ?

— J’ai aucun mérite, c’est Babette, votre fan-girl, qui m’en a parlé.

— Oh, elle.

Nathalie faillit pouffer en voyant la gêne de l’ex-rockstar. Visiblement, toutes ces années d’ermitage ne l’avaient pas rendu plus à l’aise avec la courtisanerie.

— Eh bien, oui, tu as raison. On peut difficilement s’extraire du système capitaliste à trois clampins dans une ferme, pas vrai ? Alors on a vu plus gros : un réseau d’auberges, disséminées un peu partout, qui s’auto-organisent, qui échangent… qui font leur petite division du travail non-capitaliste à une échelle moyenne, à mi-chemin entre une ZAD parfaitement autonome et un pays entier interdépendant.

Nathalie avait presque terminé son repas, elle dégustait l’excellente tarte au citron meringuée. Jérôme la montra du doigt et dit :

— Des citrons de L’Auberge du Soleil, sur la Côte d’Azur. Et du sucre de betteraves de L’Auberge de la Grande Plaine en Picardie. Pareil pour les patates des gnocchis. La trappiste, c’est un autre établissement en Belgique – on n’est pas fermés sur les frontières, tu t’en doutes. Bref, c’est pas encore totalement l’autarcie, mais on s’en approche petit à petit. De nouvelles auberges grossissent la liste chaque année, chacune apportant son nouveau lot de compétences, sa nouvelle spécialité. Toujours avec une organisation tournée vers l’autogestion, la démocratie, le bien-être des travailleurs et travailleuses.

— Arrête ton char, je vais chialer tellement c’est beau. Une vraie petite multinationale en pleine expansion ? Et donc, ici, à l’auberge des déglingos, c’est quoi votre spécialité, votre cœur de compétences ?

Jérôme retira ses lunettes. À jeun, il avait un regard immanquablement plus pétillant. Avec une moue amusée, il souffla :

— I don’t think you’re ready for that.

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Bilan du NaNoWrimo

  • Avancement théorique : 80%, soit 40000 mots
  • Avancement réel : 90%, soit 45230 mots
  • En avance de 5230 mots


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