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Une Auberge dans la tempête 28

Publié le 28 novembre 2021 par Gee dans La plume
Inclus dans le livre Une Auberge dans la tempête

Dans les épisodes précédents : toujours en fuite, Nathalie veut à tout prix retrouver Maryam avant de partir. Alors qu’elle fouille le moulin, elle y découvre une sorte d’étrange laboratoire où dorment les personnes disparues, attachées à des casques de réalité virtuelle.

Chapitre 28

Nathalie fixa Maryam de longues secondes, sans rien dire. C’était la dernière pièce du puzzle, celle qui rendait tout le reste cohérent. Elle-même n’était jamais montée à l’étage du moulin ; elle avait fait confiance à Maryam, elle l’avait crue lorsqu’elle lui avait assuré qu’il n’y avait que des plants de cannabis, là-haut. Maryam, la traitresse, la fausse amie, était avec eux depuis le début. Petit à petit, à mesure qu’elle rassemblait les éléments dans sa tête, Nathalie se faisait une image plus claire de la situation.

À chacun de ses soupçons, Maryam avait pu prévenir les autres ; à chaque escapade, l’empêcher de s’enfuir ; à chaque fois qu’elle s’était approchée de la vérité, Maryam l’avait amenée sur une fausse piste. Elle avait bien joué son rôle, en mimant ses propres craintes, angoisses et surprises. À jouer les randonneuses ingénues pour se lier avec elle.

— Écoute, Nathalie, je…

— La ferme ! La ferme ! Si tu crois que je vais t’écouter ! Espèce de… Ah, tu m’as bien menée en bateau, hein ? Tu t’es bien foutue de moi ! Vous êtes tous de mèche, pas vrai ?

Est-ce que Maryam était allée jusqu’à provoquer l’accident en jeep – qui avait failli la tuer ! – pour éviter que Nathalie ne réussisse à s’enfuir ? Est-ce qu’elle avait orienté leurs pas pour les renvoyer à l’auberge ensuite ? Tout était envisageable, désormais. Lorsque Nathalie était tombée dans la cave avec Augustin, Maryam avait sans doute aidé les autres à remettre la main sur l’homme en fuite et à le ramener ici…

— Dire que je m’inquiétais pour toi ! Que je pensais qu’ils t’avaient capturée ! Alors que tu complotais avec eux, dans mon dos, pendant tout ce temps !

— Non, Nathalie, j’essayais de plaider ta cause ! J’étais persuadée que si l’on te disait la vérité, tu adhérerais à notre cause et tu nous rejoindrais !

— Quoi ?!

— Jérôme pensait que tu n’étais pas prête, mais moi j’ai assez passé de temps de toi, je t’ai assez parlé pour savoir que toi aussi, tu en as assez de vivre dans un monde égoïste, organisé pour la compétition de tous contre tous ; toi aussi, tu cherches un mieux, un ailleurs ; toi aussi, tu aurais ta place parmi nous ; toi aussi…

— SÉQUESTRER DES GENS NE FERA JAMAIS PARTIE DE MES IDÉAUX !

— Nathalie, écoute-moi…

— Non, c’est toi qui vas m’écouter ! Vous vous la jouez idéalistes, là, genre gentils rêveurs, mais vous ne valez pas mieux que les bourgeois que vous tancez à longueur de journée ! Face au désaccord, vous n’envisagez que la contrainte, pour faire taire toute voix discordante ! Et vous avez le culot de vous attribuer le beau rôle, de vous présenter comme les gentils de l’histoire !

— Calme-toi, je t’en prie, et épargne-moi la psychologie de comptoir : il n’y a pas d’histoire de méchants ou de gentils, il y a simplement des rapports de force avec lesquels nous devons compos…

— LÂCHE-MOI AVEC TON VOCABULAIRE MILITANT DE MERDE !

— Très bien. Tu veux des mots simples ? Voilà des mots simples : nous voulons vivre différemment et certaines personnes souhaitent nous en empêcher en détruisant ce que nous avons construit. À partir de là, ce n’est plus une histoire de désaccord, de sympathique mésentente dont on peut se sortir en débattant sagement autour d’une table ; c’est une question de survie.

— La fin justifie les moyens, c’est ça ?

— Non, pas exactement. Je dis simplement qu’il n’y a pas toujours de juste milieu, de solution consensuelle : l’abolition de l’esclavage n’a pas été un compromis entre maîtres et esclaves. C’est une victoire qui a été arrachée, et il y a eu des perdants. Il y aura toujours des perdants lorsqu’un rapport de domination est défait. Nous ne pouvons pas négocier avec des gens dont le but est de nous détruire. Nous devons simplement trouver la façon de nous défendre qui soit à la fois la plus efficace et la plus en accord avec nos valeurs.

Nathalie força un rire moqueur en continuant à lancer un regard assassin à Maryam.

— Vos valeurs ? Vos valeurs ? C’est ça, vos valeurs ? Cet antre de Frankenstein où vous retenez tous ces gens en leur lavant le cerveau ?

— Tu te trompes du tout au tout.

— Oh, bien sûr ! Mais tu vas m’expliquer tout ça et, comme par magie, je vais devenir convaincue ?

— C’est ce que je crois, oui.

— Bon courage.

Nathalie s’adossa à la console. Il y eut quelques instants de silence, et lorsque Maryam comprit que Nathalie comptait la laisser parler sans lui hurler dessus, elle se détendit quelque peu et s’approcha.

— D’accord, je vais tout te raconter. Pas de zone d’ombre, rien. La vérité, entière et sans filtre.

Elle prit une grande inspiration et commença son récit, avec une diction calme et fluide :

— Tout a commencé dans les années 70. Jérôme était alors, tu le sais, une grande star du rock connue sous le nom de Jimmie Leaf. Jeune idéaliste anarchiste étasunien, il a été, pendant toute sa carrière, un témoin particulièrement marqué de la radicalisation du capitalisme : d’abord par le laboratoire du néolibéralisme mis en place au Chili en 73 par le coup d’État de Pinochet, soutenu par la CIA, contre le socialiste Salvador Allende.

— Merci pour le cours d’histoire, professeur.

Maryam poursuivit sans relever le sarcasme :

— Ensuite, dans les années 80, par la politique néolibérale de Ronald Reagan dans son pays, ou de Thatcher de ce côté de l’Atlantique. Je ne te fais pas l’outrage de te rappeler les faits d’armes de tonton, notre social-traitre à nous pendant ces années-là. Lorsque le bloc communiste s’effondre, Jimmie – qui n’a par ailleurs jamais porté les régimes communistes de l’URSS dans son cœur – comprend qu’une période d’hégémonie capitaliste se prépare, et que le pire est à venir. C’est à ce moment qu’il décide de mettre fin à sa carrière pour se concentrer sur le plan qu’il a méthodiquement préparé pendant toutes ces années.

— Son fameux réseau d’auberges…

— Exactement. Il décide de le faire en France pour tout un tas de raisons : d’abord bien sûr, parce que le pays lui est sympathique. L’hégémonie capitaliste y est moins forte, ses habitants et habitantes y ont une culture du service public, se souviennent du Conseil National de la Résistance, d’Ambroise Croizat, etc. Bref, un terreau sans doute plus fertile pour un modèle alternatif. Ensuite, il y trouve un certain nombre de corps de ferme à l’abandon qui correspondent tout à fait à ses attentes. Mais surtout, il vient par amour.

— Sa fameuse liaison avec une Française ?

— Avec un Français. Même Babette ignorait ce détail, pas vrai ? C’est le genre de chose qui s’assumait moins, à l’époque. Il avait rencontré son amant pendant une de ses tournées en France. Un type un peu plus jeune que lui, qui était agent de sécurité pendant ses concerts. Il l’avait engagé à plein temps par la suite, ce qui leur permettait d’être toujours ensemble sans attirer le moindre soupçon. Faut dire qu’avec le physique de caïd du bonhomme, personne ne se serait permis des insultes homophobes à son sujet…

— Qu’est devenu cet amant ? C’est un des types allongés là, j’imagine ? Séquestré lui aussi ?

— Pas du tout. Il a été aux côtés de Jérôme pendant toutes ces années. Il est toujours là, d’ailleurs, même s’ils ne sont maintenant que bons amis.

L’information mit un temps fou à se composer dans le cerveau de Nathalie. Quand enfin elle comprit, elle s’exclama :

— Le Taulier ?! Jérôme a été l’amant du Taulier ?!

— Eh oui ! Tu ne l’aurais pas deviné, pas vrai ?

— Et Jocelyne dans tout ça ?

— Jocelyne ? Oh, c’était juste une fan de Jimmie Leaf. Le noyau dur des fans a constitué une bonne partie des gens qui ont peuplé les autres auberges, au moins au début. Elle et le Taulier sont comme chien et chat, mais je sais que malgré leurs engueulades, ils s’aiment beaucoup. Comme un frère et une sœur, bien sûr.

— Et Emmanuel, alors ? Encore un autre fan ?

— Emmanuel ? Non, non, Emmanuel n’est pas avec nous ! Enfin, pas depuis longtemps. Il a découvert cette pièce lorsque toi et moi avons quitté le moulin. Comme toi, il a d’abord été horrifié. Puis le Taulier a eu une longue discussion avec lui. Après une nuit de réflexion, il était acquis à notre cause. Comme son collègue qui s’occupait du réseau électrique de l’auberge avant lui. Je suis sûre que toi aussi, si tu m’écoutes…

La remarque raviva la colère de Nathalie qui s’était quelque peu atténuée pendant le récit de Maryam.

— Parce que tu penses toujours sincèrement que je vais adhérer à tout ça ?

— Tu ne connais que le début de l’histoire, mais on arrive à la partie intéressante…

Elle extirpa un téléphone de la poche intérieure de sa veste. Nathalie eut un mouvement de recul.

— Qu’est-ce que tu vas me jouer là ? Un signal pour m’hypnotiser et me transformer en zombie ? Une app pour me lobotomiser à distance ?

— Non… c’est juste la suite de l’interview de Jimmie Leaf. Tu sais, celle qu’on écoutait dans la jeep avant l’accident ?

— Qu’est-ce que tu veux que ça m’f…

Maryam n’attendit pas la fin de cette répartie. Elle appuya sur l’écran de son téléphone et la voix de Jimmie retentit.

— __Si tu veux imposer ton idée à moi, c’est un problème. Dans ce cas, tu as pas juste autre idée, tu te comportes comme ennemi._

— Et qu’est-ce que vous faites, alors, des « ennemis », comme vous dites ?

— Qu’est-ce qu’on fait des ennemis, ça c’est la bonne question, hein ? On peut accepter que la violence est pas contournable et vouloir quand même rester des êtres humains, euh, decent. Le capitalisme tue, alors on pourrait se dire, okay je vais tuer le capitalisme, tuer le bourgeois moi aussi. Sauf que je suis pas tueur, moi ; le bourgeois est pas mon modèle, euh, de moralité. Je pense tout le monde a droit à sa vie, à sa vie correcte, euh, et au bonheur, oui. Même le bourgeois. Alors je sais pas. C’est compliqué. Parce que le bourgeois il est heureux d’exploiter, d’avoir l’argent de l’exploitage.

— L’exploitation.

— L’exploitation, oui. Alors très bien : si on arrive à l’occuper, à lui faire croire qu’il est le chef de le tout le Terre, qu’il a gagné, alors peut-être il nous laisse tranquilles ? Même si c’est mirage.

— Si je comprends bien, vous voudriez organiser un simulacre autour des membres de la bourgeoisie pour leur faire croire qu’ils sont toujours aux commandes même si ça n’est pas le cas ?

— Oui, comme ça nous on est heureux, et le bourgeois il est heureux aussi. Moi je veux que le bonheur du bourgeois, tu sais.

Le présentateur et Jimmie rirent de bon cœur.

— Ça paraît assez fou ! Comment vous imagineriez faire ça ?

— Peut-être aujourd’hui c’est fou. Je pense, tu sais j’aime beaucoup Philip K. Dick, c’est auteur qui parle beaucoup de simulacres. J’ai lu un livre de lui, The Three Stigmata of Palmer Eldritch. C’est science-fiction, d’accord, mais ça parle de drogue qui permet à les gens de faire hallucination collective dans un alternative reality_, euh, un monde idéal pour eux. Peut-être il faudrait ça. On n’a pas encore technologie pour ça mais…_

Maryam appuya sur l’écran et le son s’interrompit. D’une intonation théâtrale, elle conclut alors :

— Mais maintenant, on l’a, cette technologie !

Elle leva les bras, triomphalement, vers l’appareillage qui occupait tout l’étage du moulin :

— Je te présente la machine à rêves !

Bilan du NaNoWrimo


🛈 Si vous avez aimé cet article, vous pouvez le retrouver dans le livre Une Auberge dans la tempête.

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