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Une Auberge dans la tempête 29

Publié le 29 novembre 2021 par Gee dans La plume
Inclus dans le livre Une Auberge dans la tempête

Dans les épisodes précédents : Nathalie a découvert que Maryam faisait partie du complot depuis le début. Celle-ci lui explique l’histoire de l’auberge et le plan de Jimmie Leaf : enfermer ses ennemis dans un simulacre où ils auraient l’impression d’avoir gagné. Maryam présente le moulin comme étant une « machine à rêves ».

Chapitre 29

Maryam délirait. Il n’y avait pas d’autre explication possible. Aucune personne saine d’esprit ne pouvait prononcer l’expression « machine à rêves » sans ironie. Jimmie Leaf avait parlé de science-fiction dans son interview, en 1976, et le futur n’était pas encore là ! Ou bien l’était-il ? Les casques de réalité virtuelle et les électrodes semblaient narguer Nathalie. La possibilité d’une machine à rêves lui paraissait tellement absurde.

— Maryam… dis-moi que tu plaisantes.

— Pas du tout.

— Ce n’est pas possible. On ne peut pas…

— Tu serais surprise de ce que la recherche scientifique peut accomplir lorsqu’on lui en donne les moyens, le temps, l’énergie. Cette après-midi, tu as posé à Jérôme une question fort intéressante : quelle est la spécialité de cette auberge ? Au sein de la division du travail non-capitaliste organisée dans ce grand réseau d’auberges autogérées… quel est notre travail, à nous, ici, au Moulin Électrique ? Eh bien, le voilà : nous gérons la machine à rêves ; nous organisons notre mécanisme de défense, cette défense qui permet notre survie tout en restant en accord avec nos valeurs de dignité humaine.

Nathalie continuait de frissonner dès lors qu’elle entendait Maryam prononcer le mot « valeurs ». Elle lui rétorqua sèchement :

— Tu peux utiliser des grands mots, je ne vois rien de digne ici.

— Je veux bien reconnaître que le dispositif est un peu… extravagant. Mais on a rarement vu des prisonniers aussi bien traités, je peux te le garantir.

— Donc tu assumes le côté « prison » ?

— L’heure n’est plus aux euphémismes, pas vrai ?

— J’imagine que non.

— Tu vois, lorsque Jérôme et ses fans ont commencé à organiser leur réseau d’auberges, il est vite apparu que pas mal de gens risquaient de faire capoter l’expérience et qu’il faudrait les… gérer. Tu l’as bien compris, le meurtre et la violence physique ont toujours été exclus. Certaines personnes ont accepté de garder le secret, et d’autres ont été grassement payées pour cela, oui. Jérôme a aligné les pots-de-vin sans broncher. Au bout d’un moment, malheureusement, il n’a pas eu d’autre choix que de garder certaines personnes sous clef…

— Pas eu le choix ! Bien sûr ! Pauvre Jérôme, c’est ça ?

— Il n’en est pas fier, et je ne suis pas en train de t’expliquer que c’est une solution pleinement satisfaisante. Seulement voilà : lorsque Jean-Pierre Von Klugsman a juré que l’auberge serait rasée pour y faire passer le contournement de l’autoroute qui allait engendrer un bénéfice record pour son entreprise, Jérôme a été mis au pied du mur. Oui, il a séquestré Von Klugsman et sa femme. Ça a été la décision la plus difficile de sa vie, et il s’est juré de trouver une meilleure solution à l’avenir.

— Et le bébé, dans tout ça ? Les Von Klugsman avaient une petite fille, je l’ai lu.

— Le Taulier et Jocelyne ont élevé Laura comme leur propre fille. Puis, lorsque Mme Von Klugsman a accouché de Luka, ils ont fait de même avec lui.

— Vous avez arraché deux gamins à leurs parents ? Et vous vous en vantez ?

— Pas « vous », « eux ». Moi ? Je n’étais pas encore là. Non pas que je me dédouane de la responsabilité pour autant : à leur place, j’aurais fait de même. Oh, quant aux gamins, ils viennent ici quand ils en ont envie, pour rendre visite à leurs géniteurs – tu m’excuseras de considérer Jocelyne et le Taulier comme leurs véritables parents, à présent. Ils en ont rarement envie, d’ailleurs, je suis navrée de te l’apprendre.

La chansonnette des petits tournait dans l’esprit de Nathalie. « Not’papa est en haut, il fait un gros dodo ! Pareil pour not’maman, elle dort depuis longtemps ! »

Devant son silence, Maryam poursuivit :

— Les années passant, Jérôme a été mis au pied du mur à plusieurs autres reprises, mais si tu as lu les articles de presse, j’imagine que tu as déjà compris l’essentiel : Papi Troquelle et sa lubie de racheter l’auberge pour en faire un bar à touristes ; l’inspectrice Dubonnet, trop décidée à nous faire tous enfermer pour regarder ailleurs ou accepter de l’argent…

— Elle aurait peut-être dû le faire, non ? Vous enfermer ? Vous ne vous êtes pas gênés pour enfermer qui bon vous semble, vous.

— En effet. C’est là que j’interviens. Il y a trois ans de ça, je dois faire un stage de fin d’études. Sauf que je suis écœurée du milieu où j’évolue, gangrené par les petits connards aux dents longues… du genre d’Augustin. Tout pue le fric, la science est devenue un énième outil de profit au service d’une petite minorité et aux dépens de l’intérêt général. Je n’ai pas la moindre envie d’y prendre part. Je suis prête à tout laisser tomber, lorsque je tombe sur cette annonce un peu particulière : ça parle d’une autre façon de vivre, d’un cadre de travail libéré de la contrainte capitaliste, d’un monde à changer… Bien sûr, c’est de l’auberge que vient cette annonce.

Maryam avait des étoiles dans les yeux. Elle poursuivit :

— Je viens, je commence ce « stage ». Ils essaient de maquiller la vérité autant que possible, mais je pige assez vite sur quoi je travaille : un environnement virtuel pour occuper ces ennemis trop dangereux pour être relâchés. Une réalité calibrée sur leurs désirs les plus fous, sur leurs propres paradis artificiels à chacun d’eux. À présent, ils vivent heureux, dans leurs rêves : Von Klugsman et sa femme ont fait fructifier leur empire de travaux publics et sont milliardaires ; Dubonnet a reçu les honneurs de la police pour sa défense acharnée de l’ordre bourgeois ; Papi Troquelle possède tous les établissements du coin et vit grassement de ses rentes ; Augustin a gravi les échelons et est un manager vorace acclamé par sa hiérarchie.

Avec fierté, elle ajouta :

— En échange de leur liberté, nous leur offrons une vie idéale sur mesure. C’est moi qui ai mis en place l’interface neurologique et la simulation générée automatiquement. Celle qui fait de leur réalité une oasis de paix dont ils n’auraient jamais pu rêver dans le monde réel.

— Une oasis de paix ? Lorsqu’on a croisé Von Klugsman, l’autre jour, il avait plutôt l’air échappé de l’enfer !

— Ah oui, ça… Ça n’a rien à voir avec la simulation. Lorsque la foudre est tombée, le courant s’est coupé. Le générateur de secours du moulin a pris le relai mais le transfo du casque de Von Klugsman a grillé… Dans le noir, en plein orage, il a paniqué et il est sorti en courant. Tout ce qu’il voulait, c’était « rentrer chez lui »… Chez lui : dans son rêve. Il faut que tu comprennes que passé un certain temps, ils ne sont plus captifs : ils veulent rester dans la simulation.

Comme pour faire une démonstration, Maryam s’approcha de Von Klugsman et détacha délicatement le casque qui lui enveloppait le visage. Celui-ci se mit immédiatement à gémir :

— Non, non, non ! Remettez-moi ça ! Je veux rester chez moi !

Elle le laissa rattacher le casque de lui-même. En un éclair, le visage de l’homme avait retrouvé une douce sérénité. Maryam se retourna vers Nathalie.

— Je reconnais qu’éthiquement, c’est discutable, au minimum. Pourtant, c’est le meilleur compromis que nous ayons trouvé. La seule configuration dans laquelle tout le monde trouve son compte : nous pouvons continuer à vivre heureux comme nous l’entendons, et ces bourgeois peuvent vivre heureux dans leurs petits paradis sans plus exploiter personne, sans plus nuire à la planète non plus. Pas de catastrophe ; pas de sang ; pas de drame.

Nathalie s’approcha d’Augustin. Il avait un sourire béat sur le visage. Elle lui passa la main sur le bras et il frémit légèrement.

— Et leurs proches, alors ? murmura-t-elle. Tu ne penses pas que c’est un drame, de gérer la disparition d’un être cher ? De ne jamais même savoir ce qui est arrivé ?

— Si, tu as raison. Je reconnais que c’est un de nos angles morts. Après, l’expérience vaut ce qu’elle vaut, mais nous avons constaté que les personnes les plus… « opiniâtres », les plus décidées à mettre en péril notre auberge, même face à un gros chèque… eh bien, ces personnes étaient souvent les moins entourées, les plus isolées. Celles qui, en définitive, n’avaient rien à perdre. Toutes ces personnes que tu vois là n’ont pas d’attaches, ou si peu. Oh bien sûr, quelqu’un comme Von Klugsman ne manque pas d’avoir une tripotée d’héritiers qui se tirent la bourre. Sauf qu’ils sont plus occupés à le faire déclarer mort pour pouvoir toucher l’héritage en question qu’à le pleurer.

La colère de Nathalie s’atténuait. Elle s’en voulut presque de ne pas être plus enragée que cela. Ce que Maryam décrivait était scandaleux ! Vicieux ! Immoral ! Et pourtant…

Pourtant, la seule chose qui m’empêchait d’adhérer à ce grand projet de monde alternatif était l’hypothèse qu’on tuait ou qu’on maltraitait des gens pour le défendre… Si ça n’est pas le cas…

Il fallait qu’elle se pose, il fallait qu’elle réfléchisse. Tout cela était trop. Trop gros, trop aveuglant, trop puissant… Elle ne savait plus où elle en était. Elle n’avait jamais apprécié Augustin, et pourtant, méritait-il de vivre sa vie dans un mensonge, piégé à jamais derrière un écran ? De vivre sa meilleure vie ? C’est sans doute ce que Maryam lui aurait dit. De quelle alternative disposaient-ils ? Le laisser repartir et mener à bien son foutu projet de centre commercial ? Une verrue de plus dans le paysage, une nouvelle zone industrielle dégueulasse pour uniformiser la campagne dans une grande foire de surconsommation généralisée ?

Si « les bourgeois », comme on disait ici, étaient incapables de vivre et laisser vivre, quel niveau de violence était alors acceptable pour s’en protéger ? Si un niveau aussi minimal que celui-ci ne l’était pas, la défaite n’était-elle pas assurée ?

Comme si Maryam lisait dans ses pensées, elle reprit, avec un ton plus dur :

— Nathalie, regarde un peu la réalité en face. Le fait est que nous sommes incroyablement indulgents. Ces gens-là nous feraient mille fois pire s’ils en avaient l’occasion, avec des dés pipés en leur faveur depuis longtemps. D’ailleurs, qu’est-ce que tu crois que cette bourgeoisie nous réserve, à nous, au commun des mortels, aux pauvres, aux sans-dents ? Le « métavers », qu’ils appellent ça : un monde artificiel contrôlé par eux et totalement dédié à leur profit. Un simulacre tout entier concentré sur la publicité et la frustration permanente, pour nous faire sagement consommer en vase clos. Pendant qu’eux continuent de détruire les conditions de la vie sur Terre, dans le monde bien réel où les moins chanceux crèveront de l’enfer que le changement climatique aura apporté.

Maryam leva les bras en contemplant l’énorme machine à rêves.

— Eh bien nous avons retourné l’idée contre eux : à nous le monde, le vrai, à eux le métavers, à eux le paradis artificiel où ils ne pourront plus nous nuire. Reconnais donc que nous sommes plus charitables qu’eux, puisque nous allons jusqu’à leur offrir un bonheur absolu, artificiel certes, mais sans contrepartie… d’aucuns seraient plus impitoyables.

Il y eut un temps, un moment où Nathalie se vit peser le pour et le contre, lutter entre deux voix qui hurlaient dans sa tête. Le débat intérieur était ardu, elle en avait la tête qui tournait. Pourtant, au fond d’elle, elle savait qu’elle avait déjà pris sa décision. Tout était clair à présent.

En acceptant cet état de fait, elle sentit toute sa rage s’envoler, presque contre son gré. Elle poussa un soupir, comme si ses épaules étaient soudain libérées d’un poids, et Maryam lui tendit la main. Après une éternité qui ne dura sans doute pas plus de quelques secondes, Nathalie fit un pas vers elle. La traitresse ressemblait de nouveau à une amie, et elles descendirent ensemble les escaliers.

Avant de quitter le moulin, Nathalie se rappela toutefois un dernier mystère :

— Hé ! Au fait, et ces plants de cannabis, alors ? C’était juste une couverture ?

Maryam eut un petit rire.

— Oh, eh bien… oui et non. Disons que quitte à organiser une société plus humaine et plus tranquille, Jérôme s’est dit que ça ne ferait pas désordre d’y passer du bon temps… à sa manière.

Bilan du NaNoWrimo


🛈 Si vous avez aimé cet article, vous pouvez le retrouver dans le livre Une Auberge dans la tempête.

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