WCHF01 – Comme un lundi matin

WCHF01 – Comme un lundi matin

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Livre audio (raconté par Patrice Monvel) :


Ce jour-là, Barne Mustii avait enfilé son costume propre et net qu’il avait passé une bonne demi-heure à repasser la veille. Comme tous les lundis, il avait avalé un croissant accompagné d’un café avec l’exacte bonne dose de sucre. Après s’être brossé les dents, il avait soupiré longuement en regardant les cernes sous ses yeux que lui renvoyait son cruel miroir au visage.

— T’as une mine de chiotte, lui avait dit le miroir.

— Ta gueule, avait-il répliqué.

Depuis son divorce quelques mois plus tôt, il n’avait plus que son miroir à qui parler, son foutu miroir enchanté. Un cadeau de sa femme pour ses trente-cinq ans. On l’avait pourtant mis en garde : « Elle n’est pas faite pour toi ! » « Te marier avec une elfe ? T’es pas dingue, dis ? » « Moi le mariage interespèce, je suis contre. » Malgré tout, ils avaient vécu près de quinze années de relatif bonheur. Elle avait tout de même fini par partir, parce qu’après tout, il n’était qu’un humain. Or, sur le long terme, on le lui avait bien dit, un simple humain ne pouvait pas satisfaire une elfe : un être majestueux et doté de pouvoirs magiques.

— Encore une glorieuse journée pour Barne Mustii ? fit le miroir qui ne prit même pas la peine de dissimuler sa moquerie.

— J’espère que t’es bien conscient que sept ans de malheur, ça ne me fait pas peur. Je dis ça en toute innocence.

— Des menaces, hein ?

— Juste une information en passant. Commence pas à me bourrer le mou dès le lundi matin, je ne suis pas d’humeur.

— T’es jamais d’humeur.

— Justement : fous-moi la paix une bonne fois pour toutes.

— Si tu crois que c’est facile, soupira le miroir, de te foutre la paix quand on voit ta tronche… et qu’on est obligé d’en renvoyer le reflet, en plus.

Barne fit mine de lever le poing vers le miroir qui poussa un petit couinement étouffé. Il ricana en s’éloignant et claqua la porte de l’appartement avant d’avoir pu entendre l’insulte joliment fleurie que lui avait lancée l’objet rageur.

Il ressassait les souvenirs de son ex-femme dans le bus qui le menait sur son lieu de travail, ne prêtant même pas attention au groupe de gnomes qui pouffaient en observant sa cravate de travers et son costume mal repassé. Il se demandait ce qui le poussait à garder de vieux objets qui ne faisaient que lui renvoyer à la figure l’échec de son mariage – au sens littéral, dans le cas de son miroir. Peut-être n’était-il pas encore prêt à tourner totalement la page.

D’autant plus que sa vie sentimentale en miettes n’était pas le pire de ses soucis : comme chaque lundi, il commençait sa semaine de travail comme employé de bureau chez Boo’Teen Corp, une entreprise qui fabriquait des bottes enchantées. Et si cette compagnie avait longtemps été une entreprise familiale et à taille humaine, elle avait fini par être absorbée par une holding tentaculaire qui avait imposé un management « moderne », ce qui signifiait en réalité « inhumain ».

Cela tombait d’ailleurs bien puisque humaine, la direction ne l’était plus : le patron de l’antenne locale où travaillait Barne était un gobelin répondant au délicieux nom de Glormax. Pas un gobelin au sens figuré, pas « oh mon patron, c’est un vrai gobelin ! » : non, un gobelin, un réel gobelin, en chair et en os, la peau verte, les oreilles en pointe et de petits yeux cruels. Pour ce que Barne en savait, les hauts dirigeants de la compagnie étaient à peu près tous des orques. Bien sûr, il ne les avait jamais rencontrés personnellement.

La radio qui crachotait faiblement dans les haut-parleurs du bus diffusait les informations de la matinée. Les nouvelles égrenées chaque jour se ressemblaient autant que les mornes heures de travail qui suivaient…

— Et on rappelle la principale information du jour, monologuait le présentateur, le rachat de Capelia, entreprise de textile en difficultés financières, par le conglomérat Orka Universa. Zad Fulmiark, PDG du groupe et deuxième fortune mondiale, s’est refusé à tout commentaire sur les rumeurs d’un plan de licenciement économique.

Un lundi matin habituel en Terre de Grilecques, en somme… la lente désagrégation des industries était devenue monnaie courante à un point où il ne restait plus grand monde pour s’en émouvoir. Une once de pitié traversa l’esprit de Barne pour les centaines d’employés bientôt réduits au chômage et à la misère… une once de pitié bien vite balayée par la perspective de ses propres ennuis professionnels.

Son appréhension se trouva justifiée dès son arrivée : lorsqu’il s’assit à son poste de travail ce matin-là, il ne fallut pas trente secondes à Glormax, son patron, pour se jeter sur lui comme un dragon sur son or.

— Mustii !

— Bonjour, monsieur.

— Encore en retard hein ?

— Il est neuf heures, monsieur.

— Neuf heure huit ! pesta le gobelin en lui postillonnant au visage.

— Eh bien disons que je resterai huit minutes de plus ce soir.

— Ah ! Vous comptez donc vos heures ! Vos minutes, même ! Vous pensez que c’est en prenant soin de partir pile à l’heure que je me suis hissé dans la hiérarchie ? Vous croyez que c’est comme ça que vous réussirez ?

Barne ne dit rien et alluma son ordinateur. Il bouillonnait intérieurement. Glormax l’avait pris en grippe dès sa mutation à ce poste de directeur local. Il semblait prendre un plaisir malsain à le tourmenter sans la moindre raison valable.

— Je vous conseille de changer d’attitude, mon p’tit vieux, persifla le gobelin, sinon vous ne ferez pas long feu dans cette entreprise !

Puis il s’en alla d’un pas vif vers son bureau, laissant Barne murmurer entre ses dents :

— Je suis dans cette entreprise depuis plus longtemps que toi, crétin…

Dans le grand open space, les collègues de Barne le regardaient d’un air goguenard. Il feignit l’indifférence et se mit au travail. Un travail qui consistait principalement à s’efforcer d’en faire le moins possible tout en se plaignant d’être débordé en permanence. Il avait cessé de se sentir coupable lorsqu’il avait compris que la grande majorité des employés de cette entreprise faisait de même… tout comme la grande majorité des employés de bureau de la Terre de Grilecques, maintenant qu’il y pensait.

Il lança distraitement un navigateur Internet ainsi qu’une feuille de tableur au hasard comme couverture au cas où quelqu’un passerait derrière lui. Car la seule chose plus populaire que la procrastination, au sein de cette entreprise, c’était la délation. Et Glormax n’avait pas besoin de se voir offrir des raisons supplémentaires de se passer les nerfs sur Barne.

Après quelques visites sur les réseaux sociaux en ligne qu’il fréquentait, Barne regarda sa montre avec ennui. Il était à peine neuf heures et demie. Pour passer le temps, il entra quelques chiffres dans son tableur. Il avait un rapport sur les ventes de bottes de sept lieues à rendre avant la fin de la semaine : une tâche qui devrait, en tout et pour tout, lui prendre six heures qu’il comptait bien diluer sur les cinq jours de sa semaine de travail.

Vers onze heures, déjà submergé d’ennui après avoir vaguement mis en page son tableur et actualisé cinquante fois les onglets de navigation de ses réseaux sociaux, il quitta son poste de travail et se dirigea vers la machine à café.

— MUSTII !

C’était Glormax qui l’avait interpellé de sa voix douce et mélodieuse depuis l’autre côté de l’open space.

— Oui, m’sieur ?

— Dites donc, le traîne-savate, vous croyez que c’est le moment de faire une pause ? En salle de réunion, tout de suite !

Quel idiot, se dit Barne. Il avait complètement oublié la présentation que devait faire le sous-directeur commercial ce jour-là. Ce n’était pas faute d’avoir passé un bon quart d’heure la semaine précédente à entrer la date dans son agenda.

Il repassa à son bureau pour prendre un bloc-notes, car il était d’une importance capitale qu’il fasse semblant de prendre des notes pendant la présentation du sous-directeur commercial. Présentation basée sur un diaporama soporifique avec de jolis graphiques sans intérêt, cela tombait sous le sens.

Alors qu’il cherchait une page déjà à moitié remplie pour pouvoir donner l’impression qu’il avait préparé la réunion, une de ses collègues s’approcha de lui.

— Cette fois, Barne, il faut que tu réagisses !

Il leva les yeux. C’était Kildra, l’une des doyennes de l’entreprise. Elle était humaine, tout comme lui, et devait être à seulement quelques années de la retraite. Elle faisait partie des rares employés de Boo’Teen Corp pour lesquels Barne avait un peu de respect, voire de sympathie.

— Tu peux pas te laisser faire comme ça, poursuivit-elle, Glormax dépasse les bornes ! « Traîne-savate », là tu as matière à protester ! Y’a des témoins en plus ! Je peux te soutenir.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse, Kildra ? Que j’aille me plaindre aux supérieurs de Glormax ? Ce sont des orques, bon sang ! Tu crois qu’ils se rangeront du côté de qui, entre le directeur gobelin et le petit employé humain ?

— Contacte donc le syndicat !

Barne poussa un grognement en verrouillant l’écran de son poste de travail. Il n’avait jamais franchement apprécié les syndicalistes. Il n’y voyait qu’une bande de gauchistes tout juste bon à chouiner pour un oui ou pour un non.

— Je sais que tu ne portes pas la fédé dans ton cœur, poursuivit Kildra, mais là il y a une insulte devant témoins ! C’est du harcèlement moral, Glormax pourrait se prendre une sanction !

— Une sanction ? ricana Barne. Quoi, ils vont vaguement l’engueuler et lui conseiller au passage d’être plus subtil quand il nous emmerde ?

— C’est quoi, sinon, ton alternative ? Te laisser marcher sur les pieds ?

— Faire profil bas : si je me fais oublier, Glormax finira par me foutre la paix.

— Oh oui, ça a si bien marché jusqu’à présent…

Elle partit rejoindre la salle de réunion d’un air furieux. Elle ne peut pas comprendre, se dit Barne : elle sera bientôt partie, tranquillement à la retraite, elle n’a rien à perdre à jouer les grandes gueules. Barne, lui, n’avait même pas quarante ans et ne pouvait pas se permettre d’être grillé. Pourtant…

Pourtant il savait au fond de lui qu’elle avait raison : Glormax chercherait toujours la confrontation quoi qu’il arrive. Oui mais se défendre, cela demanderait des efforts… Oui mais tu pourras enfin te regarder dans ton miroir, pensa Barne, voire balancer ce foutu miroir enchanté aux ordures.

Sur un coup de tête, il se saisit du téléphone posé à côté de son ordinateur et chercha le numéro de la FNT : la Fédération Nationale des Travailleurs. Seulement, en levant la tête, il croisa le regard de Glormax qui attendait, les bras croisés, devant la porte de la salle de réunion. Il reposa le combiné en se disant qu’il ferait sa petite rébellion plus tard. Pour l’heure, il avait une réunion à suivre en arrivant à ne pas s’endormir : cela allait lui demander toute l’énergie dont il disposait.


La réunion fut aussi morne que tous les employés s’y étaient attendu. Le sous-directeur commercial semblait concourir pour placer dans son discours le plus d’expressions à la mode et vides de sens comme « automatiser les process » ou encore « rationaliser les compétences digitales ». Personne n’y comprenait rien et tout le monde s’en fichait éperdument. Mais enfin le sous-directeur avait gaspillé une après-midi complète à préparer de jolies diapositives avec l’habillage graphique de la compagnie en haute définition : la moindre des politesses était de gaspiller une heure à les regarder.

Lorsqu’arriva la fin du diaporama, les frottements des pieds de chaise sur le lino indiquèrent que la plupart des spectateurs se redressaient pour tenter d’avoir l’air intéressés, maintenant que le sous-directeur passait à l’inévitable séquence des questions. Norkin, l’un des collègues de Barne, fut le seul à lever la main.

Fayot, pensa Barne.

— Je voudrais revenir sur la problématique que vous avez évoquée en slide quarante-quatre. Notamment sur la convocation des synergies au sein de la démarche qualité du modèle productif. Comment intégrer cela dans une logique de mutualisation des coûts de main d’œuvre ?

Barne réprima un bâillement. Même si cela n’enlevait rien à sa qualité de fayot, Norkin avait au moins eu le mérite de sauver l’honneur et de poser une question : cela leur épargnerait la fureur d’un Glormax mécontent du peu d’intérêt que les salariés portaient aux présentations des équipes de direction. Et cela lui épargnerait, à lui, l’effort de puiser dans ses notions de novlangue pour pondre une autre question sans aucune substance mais avec l’apparence de l’intelligence.

Il n’y eut pas de seconde question mais le sous-directeur et Glormax prirent tous deux l’air satisfait que tout gobelin avait après un travail bien fait. Les employés furent autorisés à quitter la salle après avoir mollement applaudi. Il était seulement midi moins le quart et il était bien sûr hors de question d’aller directement à la cafétéria pour manger si tôt. Profitant de l’absence de Glormax qui était sans doute trop occupé à se passer la brosse à reluire en compagnie du sous-directeur commercial, Barne décida de prendre enfin sa pause café.

Après avoir appuyé son badge contre le détecteur de la machine à café, il attrapa le gobelet brûlant et sortit sur l’étroit balcon qui servait de salle de pause pendant les mois d’été. Il fouilla dans la poche de sa veste, sortit une cigarette – la première de la journée – et l’alluma. L’association de la caféine et de la nicotine lui apporta immédiatement un peu de paix, certes très artificielle, mais toutefois appréciable.

La vue, quant à elle, n’avait rien de renversant : le bâtiment de Boo’Teen Corp donnait sur une zone industrielle assez laide, avec ses larges entrepôts sans âme et ses usines aux couleurs fades. Néanmoins, le petit air encore frais du début de l’été et les rayons du soleil apportaient une légère douceur appréciable. Parfois, Barne regardait avec mélancolie l’horizon en se disant qu’aux temps anciens, lorsque les plaines étaient encore sauvages et n’avaient pas été recouvertes de parkings et d’autoroutes, c’est à coup d’épées et de flèches que Glormax et lui se seraient affrontés. À cette époque, jamais un être humain ne se serait couché devant un vil gobelin. Oui, mais lui, il le faisait. Cinq jours par semaine. Il soupira…

Le temps des épées et des flèches était loin. Les gobelins, les humains, les orques, les elfes… toutes les créatures intelligentes de la Terre de Grilecques vivaient en paix depuis plusieurs décennies déjà. C’était pour le mieux, bien sûr, même si cela faisait toujours mal à Barne que l’on considère les orques et les gobelins comme des créatures intelligentes.

— Barne, la révolte est une sage conseillère.

La phrase avait raisonné dans les airs sans que Barne n’ait vu personne approcher. La voix lui était inconnue.

— Allô ?

— Barne…

— Oui ? Où vous êtes ?

— Je suis dans ton esprit.

Barne était sceptique. La voix ne lui donnait pas du tout la sensation d’être dans sa tête. En fait, elle semblait provenir… Il se pencha contre la barrière du balcon et regarda vers le haut.

— Vous êtes à l’étage du dessus.

— Non, pas du tout. Je suis dans ton esprit, vois-tu, car je…

— Je vois vos pieds qui dépassent.

Les balcons étaient assez étroits et Barne pouvait en effet voir la silhouette de son interlocuteur. La contre-plongée ne lui permettait pas d’en distinguer les traits, mais il apercevait une toge aux couleurs chatoyantes surmontée d’une barbichette.

— Hé, mais je vous connais… je vous ai déjà croisé dans les couloirs. Vous êtes pas le type du syndicat, là ? Camargue… Cargal…

— Carmalière, oui. Enchanté de faire ta connaissance, Barne. Je suis un magicien.

— Et un syndicaliste.

— Oui, aussi. Pourquoi, ça te pose un problème ? Il est interdit d’être à la fois magicien et syndicaliste ?

— Qu’est-ce que vous me voulez exactement ?

Barne entendit le vieux Carmalière prendre une profonde inspiration.

— Barne… je sais que tu as failli me contacter tout à l’heure. Tu étais à deux doigt de composer le numéro de la FNT.

— Comment le savez-vous ?

— Aaaah, un magicien a des pouvoirs que tu ne soupçonnes pas et se doit de savoir certaines…

— C’est Kildra qui vous a appelé, c’est ça ?

— Oui, bon, peu importe. Le fait est que tu as besoin d’aide pour résoudre ce conflit avec ton patron : la FNT est là pour toi.

— Vous tutoyez tout le monde ? remarqua Barne qui n’aimait pas franchement ces manières.

— Barne !

— Oui ?

— BARNE !

— Mais quoi ?!

— Concentre-toi. Je ne suis pas l’ennemi.

Barne se pinça l’arête du nez entre le pouce et l’index. Il le savait. Il le savait qu’il n’aurait pas dû ne serait-ce qu’envisager d’appeler les syndicats. Voilà ce qu’il récoltait : un emmerdeur. Il avait attiré un emmerdeur de première. Il tira une longue bouffée sur sa cigarette en réfléchissant à une manière de se débarrasser de lui.

— Écoutez… ça va. Je m’accroche avec mon boss, de temps en temps, là. Ça arrive, c’est pas grave. C’est lundi matin, on est tous un peu à cran. Il n’y a pas de quoi en ch…

— Enfin, Barne, c’est un gobelin ! Ce ne sont pas juste des accrochages ! Ce sont vos natures profondes qui remontent ! Les gobelins et les humains sont des ennemis naturels !

— Vous êtes sûr que vous n’en rajoutez pas un tout petit peu ? Bon, d’accord, on s’est pas mal massacrés, avec les gobelins. Pendant plusieurs siècles, je ne dis pas. Mais c’était il y a longtemps, ça. On est civilisés aujourd’hui. Il n’y a plus grand monde pour garder de la rancœur interespèce.

— J’ai huit cents ans.

— Ah, oui.

— Oh oui.

— Forcément, c’est sans doute beaucoup plus concret pour vous que pour moi.

Même en fréquentant régulièrement des êtres à la longévité infiniment supérieure à la sienne et à celle de tous les humains, Barne avait toujours du mal à s’y faire : certaines personnes qui avaient vécu au Moyen-Âge étaient toujours là pour en témoigner. Les elfes, par exemple, pouvaient vivre jusqu’à trois siècles. Barne n’avait par contre jamais rencontré de magicien auparavant et ignorait quelle était leur espérance de vie.

— Bon, admettons, continua-t-il. N’empêche que pour moi, la guerre avec les gobelins, les orques… tout ça, c’est du folklore.

— DU FOLKLORE ? VINGT MILLIONS DE MORTS, C’EST DU FOLKLORE ?

— Non, mais j’veux dire que c’est loin tout ça. Pour vous c’était peut-être hier, mais pour moi c’est quelques pages dans un livre d’Histoire poussiéreux.

— Aaah, mon pauvre Barne. Que diraient tes ancêtres s’ils pouvaient t’entendre.

— Dites. Qu’est-ce que vous savez de mes ancêtres ?

— Les Mustii ? Allons. Une lignée de grands guerriers. Des légendes !

— Faut pas exagérer…

— DES LÉGENDES, J’TE DIS ! Eux n’auraient jamais accepté la paix avec les gobelins.

— En même temps, est-ce qu’ils auraient eu raison ? objecta Barne en écrasant sa cigarette sur le rebord du balcon. J’veux dire : c’est pas parce que j’peux pas blairer mon boss que je ne suis pas content de vivre en paix !

— Mais quelle paix, Barne ? Quelle paix ? Une paix couchée, une paix d’esclave. Les gobelins luttaient pour la domination : ils l’ont eue ! Peut-être pas de la manière dont le racontent tes livres d’Histoire, mais ils l’ont eue.

Barne avala sa dernière gorgée de café. Bien sûr, Carmalière avait raison. Il le savait au plus profond de lui-même depuis très longtemps. En fait, à peu près tout le monde était conscient de cette dure réalité : les orques et les gobelins dirigeaient le monde. Économiquement et, de fait, politiquement. Les élus n’étaient que des marionnettes sans grand pouvoir à côté de la puissance des conglomérats orquogobelinesques. Pourtant, tant que les vies individuelles des hommes, des elfes, des gnomes… tant que ces vies restaient supportables, aucune révolte n’éclatait. Pourquoi risquer de mourir pour une hypothétique belle vie quand la vôtre est… acceptable ?

C’était comme si Carmalière entendait le cerveau de Barne fonctionner. Il avait laissé passer un silence, sciemment. Il l’avait laissé réfléchir.

— Si jamais l’envie te vient de rallumer la flamme de tes ancêtres, conclut enfin Carmalière, il y a une permanence de la FNT tous les soirs jusqu’à vingt heures. J’y serai ce soir. Voici ma carte.

Alors que Barne tendait le bras vers le ciel en s’attendant à recevoir la carte de visite en main propre, il y eut un petit flash accompagné d’un léger crépitement et Barne sentit la carte apparaître derrière son oreille.

D’un côté, cela confirmait la nature « magique » de Carmalière. D’un autre…

— La carte derrière l’oreille ? dit Barne, dubitatif. Vraiment ? Vous avez été magicien pendant les Grandes Guerres… pour finir par faire de la magie de fête foraine ?

— Les temps sont durs pour tout le monde, murmura Carmalière. Tu n’es pas le seul à devoir rallumer la flamme.

Barne ne répondit pas. Le bruit d’une porte qui se referme lui indiqua que Carmalière était rentré dans le bâtiment. Lui resta quelques instants de plus à l’extérieur, à scruter l’horizon, les cheminées d’usine qui crachotaient leurs fumées garanties développement durable. Puis il laissa tomber le mégot de cigarette dans son gobelet. La cendre encore chaude fit un petit sifflement en s’imbibant du reste de café qui en tapissait le fond.

En retournant dans l’open space, Barne eut le soulagement de constater que Glormax était absent, probablement parti tourmenter les employés d’un autre étage du bâtiment.

Il se rassit à son poste de travail et déverrouilla son ordinateur. Les autres employés étaient tous plongés dans leurs procrastinations respectives. Certains regardaient avidement leur montre en attendant le moment salutaire du repas de midi.

Barne ouvrit un onglet dans son navigateur et visita un moteur de recherche d’images. Il tapa le mot-clef « mustii » dans la barre de recherche. Après quelques secondes, s’affichèrent sous ses yeux de vieilles gravures numérisées, des dessins aux couleurs passées. Son nom de famille était effectivement associé à de valeureux héros. Il le savait, bien sûr, même s’il ne s’était jamais vraiment intéressé à ses racines. Les images montraient des guerriers humains en armures, qui brandissaient des épées plus grandes qu’eux ; des scènes de bataille sanglantes ; des rangées d’orques décapités d’un seul coup de hache.

Il y avait aussi plusieurs représentations d’une enseigne que Barne connaissait bien : c’était celle de sa famille, remontant à l’époque où les blasons et les armoiries avaient un sens. Elle représentait une épée accompagnée d’un ours à une échelle bien plus petite, le tout cerclé par un hexagone allongé, aux arêtes légèrement courbées.

Et puis, en bas de la page de recherche, il restait en tout petit la photo de profil d’un employé de bureau encravaté, les cheveux roux épars, le regard triste : Barne Mustii, dernier rejeton d’une antique lignée de guerriers. Petit salarié soumis aux mêmes monstres que sa famille avait combattus pendant des siècles.

Il regarda en direction du bureau de Glormax qui était de retour. Au travers de la paroi vitrée, il voyait celui-ci parler au téléphone en faisant de grands gestes, ses petits yeux vicelards et satisfaits scrutant ses dociles subordonnés dans l’open space. Sans le vouloir, il s’imagina, lui, Barne Mustii, armé d’une lourde épée à deux mains, face à un Glormax en furie agitant une masse d’arme hérissée de pointes meurtrières.

Il chassa l’image de son esprit et se replongea dans la feuille de son tableur. Ils étaient civilisés, à présent.

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