WCHF03 – À l’aventure

WCHF03 – À l’aventure

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Livre audio (raconté par Patrice Monvel) :

Précédemment : Barne est harcelé par son patron, le gobelin Glormax. Accompagné par trois syndicalistes de la FNT, Carmalière, Amélise et Milia, il se rend à la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques pour tenter de mettre la main sur une jurisprudence qui puisse l’aider à attaquer son patron en justice…


À travers la vitre crasseuse, le paysage défilait. Le train traversait la campagne pour relier Quantar, la petite ville où vivaient Barne et ses compagnons, à Sorrbourg, la capitale de la Terre de Grilecques. Le trajet était censé prendre environ trois heures et Barne Mustii s’était levé aux aurores ce matin-là. Un samedi ! Voilà qui était criminel pour lui qui ne crachait jamais sur une grasse matinée.

Carmalière et lui avaient passé la semaine à organiser le voyage. Glormax s’était montré tout aussi déplaisant qu’à l’accoutumée au cours de cette semaine, mais aucune insulte supplémentaire n’était venue fleurir le dossier que Barne commençait à préparer. La simple existence de ce plan secret apportait une force intérieure à Barne : cette sensation d’avoir un coup d’avance sur Glormax le remplissait de joie.

Le train bringuebalait sur les rails vieillis de cette partie très rurale de la Terre de Grilecques. Barne somnolait, la tête appuyée nonchalamment sur sa main, le coude posé contre le rebord de la vitre. Carmalière, Amélise et Milia partageaient un compartiment avec lui.

— Pas très matinal ? demanda Milia qui lui faisait face.

— Ça dépend des jours. En général, je tiens à mon samedi matin.

— Ha ! Oui, c’est vrai que tu n’es pas habitué. Moi, je travaille, le samedi matin.

Il tourna son regard vers elle en haussant un sourcil. Elle se corrigea immédiatement :

— Non, pas aujourd’hui, bien sûr. Ce sont les vacances d’été. Je suis institutrice. Dans mon école, les gamins viennent aussi le samedi matin.

— Instit’, hein ? Tu fais donc partie de ces gens qui bossent cent jours dans l’année et qui passent les deux cents soixante-cinq autres à s’en plaindre.

Il entendit Carmalière et Amélise pousser des exclamations choquées.

— Cent jours ?! Non mais dis-donc, l’inerte ! D’après ce qu’on m’a dit, on s’foule pas non plus une guibole tous les jours, chez Boo’Teen Corp ! Tu veux qu’on regarde ton historique Internet, pour rigoler ?

Barne tourna la tête vers Carmalière à la recherche de soutien mais cellui-ci avait les bras croisés et lui jetait un regard désapprobateur.

— Pas la peine de lui servir ton discours sur ton planning overbooké, lui dit-iel. Pas de faux semblants entre nous. D’ailleurs, c’est assez vache de ta part de la brocarder, surtout que je suis certain que tu n’en remues pas une de la journée. Je bosse dans la même boîte que toi, je te le rappelle.

Le pauvre Barne était abasourdi, atteint dans son orgueil : il venait de se faire traiter de feignant face à une fonctionnaire ! Une fonctionnaire !

— Oui, mais moi au moins, si je ne fous rien, ça ne coûte pas d’argent à la communauté, répliqua-t-il avec un air hautain.

— Ah bon ? fit Carmalière en souriant cette fois. Le prix de ton salaire n’est pas répercuté sur le prix des biens de consommation que tu participes à produire ? En l’occurrence, des bottes. Ne parlons pas, en plus, des surcoûts répercutés à droite à gauche par la publicité… Mais pour tout ce qui se vend et qui s’achète, combien de Barne Mustii payés à se tourner les pouces sur leurs réseaux sociaux ?

— Ça ne coûte pas d’argent public, en tout cas.

— Certes. Sauf si on commence à considérer les généreuses aides à l’embauche octroyées à ton employeur. Ou le remboursement de tes titres de transport par la municipalité. En plus, ne me fais pas croire que Boo’Teen Corp ne fait pas du détournement de Crédit d’Impôt, je suis prête à parier que c’est toi qui remplis les tableurs pour le faire ! Pour quelle utilité sociale, dis-moi ? Et celle de Milia, tu tiens vraiment à la comparer à la tienne ?

— Ça va, ça va, dit Barne en agitant la main, renfrogné.

On ne pouvait décidément rien dire avec ces énergumènes, ils avaient réponse à tout. Cependant, il devait reconnaître qu’ils avaient raison sur un point : il n’avait aucune raison d’agresser Milia ainsi.

— Je m’excuse, ajouta-t-il enfin à son attention. Ma réflexion était complètement gratuite, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.

— Il n’y a pas de mal, répondit-elle avec indulgence. J’ai l’habitude, tu sais… Quand on mélange les préjugés sur les profs avec ceux sur les elfes…

— Je n’ai aucun préjugé contre les elfes, s’empressa-t-il de dire sans réfléchir.

— Non mais il n’y a pas de mal, je te dis. Tout le monde a…

— Vraiment ! J’ai été marié quinze ans avec une elfe, c’est dire.

— Oh !

Pour la première fois depuis qu’il les avait rencontrés, Barne sentit qu’il avait sincèrement surpris les trois membres de la FNT. Il était en quelque sorte sorti de l’image bien carrée qu’ils s’étaient faite de lui.

— « Été » ? fit Carmalière.

— On a divorcé il y a quatre mois.

— Désolé.

Barne aurait bien expliqué que ce n’était pas grave, qu’il avait eu le temps de faire son deuil. Que sa séparation d’avec Mélindel avait de toute manière été scellée bien avant le divorce. Seulement, il n’avait pas envie de s’étaler sur le sujet. Il avait bien conscience de dégager naturellement une image de perdant et il ne voulait pas, en plus, que ses trois compagnons voient en lui un échec sentimental ambulant.

— Alors, pour cette bibliothèque, dit-il d’un air faussement enjoué afin de briser le froid qui s’était installé, comment on s’y prend ?

— Eh bien, on va commencer par profiter de notre principal atout, dit Milia.

— C’est-à-dire toi, ajouta Amélise en faisant un sourire à Barne.

— L’idée, c’est que tu te présentes seul. Nous, on reste en retrait, de préférence hors de vue.

— Les tickets d’entrée ne vont-ils pas être alloués pour chaque personne ? fit remarquer Barne. Si je suis le seul à en récupérer un, l’intérêt est réduit, non ?

— On sera en retrait, dit Carmalière, mais avec toi. Disons que nous ferons en sorte que nos caractères magiques ne soient pas trop apparents.

— Tiens, c’est vrai, remarqua Barne, vous n’avez pas mis votre robe de magicienne aujourd’hui.

Carmalière portait une simple tenue de ville, tout ce qu’il y avait de plus classique : un petit polo saumon et un pantalon en toile sombre. Barne n’eut pas le cœur à lui dire que sa moustache en pointes suffisait à trahir son côté « excentrique ».

— Comme tu peux le voir, ajouta Milia, avec mes cheveux relâchés, on ne voit pas mes oreilles en pointe.

— Au moins tu as les cheveux châtains, dit Barne. Toi, par contre, ils sont plutôt voyants, ajouta-t-il en jetant un regard critique aux cheveux bleus d’Amélise.

— Il existe des humaines qui portent les cheveux bleus, tu sais, répondit-elle sarcastiquement. Enfin, peu importe, je peux changer de couleur à volonté, regarde.

Ses cheveux virèrent au rouge vif en quelques secondes.

— C’est fou que ça doit être utile au quotidien, ironisa Barne.

— En tout cas, dit Carmalière, quelqu’un d’un peu physionomiste se rendra vite compte que nous sommes respectivement un magicien, une fée et une elfe. Toutefois, à première vue, nous pourrons passer pour des humaines. Si tu es le seul à parler et à te mettre en avant, l’illusion devrait tenir suffisamment longtemps.

— Et ensuite ? Une fois à l’intérieur du bâtiment, je veux dire ? Qu’est-ce qui les empêchera de nous foutre dehors dès qu’ils se seront aperçus de la supercherie ?

— Eh bien, ils n’ont pas vraiment de raison de nous virer. Oh, bien entendu, techniquement, ils n’en ont pas non plus de nous refuser l’accès, mais il est assez simple de le faire : « cette section des archives est en travaux », « le responsable est absent, je ne peux pas vous laisser entrer sans son autorisation », etc. Trouver une raison de mettre des gens dehors et, surtout, les mettre dehors sans faire de scandale – car c’est une bibliothèque, je te le rappelle –, c’est une autre paire de manches.

— C’est tout de même un plan qui tient à pas grand chose, fit sombrement Barne. Tabler sur les hypothèses : qu’on vous confonde avec des humains ; que le réceptionniste m’ait suffisamment à la bonne pour me laisser entrer sans trop poser de questions ; que personne ne vous démasque par la suite et, le cas échéant, qu’on ne nous jette pas dehors dans la foulée.

— J’ai connu des plans autrement plus hasardeux, fit Carmalière avec philosophie.

— Je veux bien vous croire. Sauf que comme je n’en faisais pas partie, sans vouloir paraître insensible, ça m’inquiétait beaucoup moins.


Le train arriva à bon port avec la dizaine de minutes de retard de rigueur. Bien qu’étant la capitale de la Terre de Grilecques, Sorrbourg n’en était pas la ville la plus étendue. Pourtant, on la percevait souvent comme entourée d’une aura, ce que Barne avait du mal à comprendre. On la disait magnifique, Barne n’y voyait que des rues sales et des façades dégoulinantes de pollution ; on vantait son atmosphère raffinée, Barne n’y reniflait qu’une odeur d’urine omniprésente ; tout le monde semblait vouloir y être, en être, « monter à Sorrbourg », quand Barne avait hâte de la quitter dès qu’il y mettait les pieds.

Cette fois, de toute façon, il n’y était pas pour le plaisir. Après vingt minutes de métro, lieu qui semblait être la principale source de l’odeur d’urine qui parfumait la ville, ses trois camarades et lui-même étaient arrivés devant la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques. Le bâtiment était aussi imposant qu’un bunker et son architecture était d’ailleurs aussi raffinée que celle d’un bunker. Il ressemblait à tous ces bâtiments construits pendant la grande expansion industrielle de la Terre de Grilecques, quelques quarante années plus tôt. Curieusement, il n’avait pas l’allure des bâtiments « orques » classiques qui évoquaient le plus souvent des antres de l’enfer, avec leurs pierres noires, leurs piques et leurs cornes géantes décoratives. Mais après tout, la bibliothèque était théoriquement gérée par des humains, même si la quasi-totalité de la direction était orque ou gobeline.

Amélise avait réglé sa teinte de cheveux sur un blond foncé tirant sur un châtain plus vrai que nature. Ils entrèrent dans le bâtiment. Barne essayait tant bien que mal d’ignorer la moustache de Carmalière, formidablement voyante et déplacée pour un vieil être humain normalement constitué. Le hall était une grande salle circulaire, mais la plus grande partie n’était accessible qu’après avoir traversé des tourniquets qui ne tournaient que pour les visiteurs dotés d’une carte d’accès. Plusieurs guichets étaient ouverts pour récupérer ces fameuses cartes.

Barne choisit le guichet avec la file d’attente la plus courte, ce qui était à son sens le comportement le plus normal que l’on pouvait attendre de visiteurs humains. Il fut surpris de constater que le guichetier, lui, n’était pas un être humain. Il était petit, trapu, la peau tirant sur l’orange foncé, et son visage était cerclé de deux épaisses oreilles qui faisaient chacune une pointe sur le dessus. Un jeune gnome, un autre être inerte exploité par les orques et les gobelins.

— Suivants ! dit le gnome.

Barne s’approcha tandis que Carmalière, Amélise et Milia restaient légèrement en arrière, comme cela était prévu.

— Nous voudrions quatre entrées, s’il vous plaît.

— Quel est l’objet de votre visite ?

— Nous souhaiterions accéder aux archives des condamnations remontant à plus de trois décennies. Pour des travaux universitaires, ajouta-t-il nonchalamment.

— Très bien, dit le gnome sans montrer la moindre once de méfiance. Puis-je voir vos cartes d’identité ?

— Bien sûr, dit Barne en extirpant la sienne de son portefeuille.

— Merci.

Le gnome prit la carte et y jeta un œil distrait.

— Celles de vos camarades également.

Carmalière fit mine de chercher dans ses poches avec des gestes lents et mal assurés.

— Attendez une minute, mon petit, je suis certain que je l’ai là, quelque part…

Barne ne put s’empêcher de remarquer que sa voix était à la fois plus masculine et plus chevrotante qu’habituellement. Pour une jeune magicienne de huit cents ans, iel imitait un vieillard lambda parfaitement. Milia et Amélise elles aussi jouaient aux idiotes. « J’ai dû la laisser dans la voiture. » « C’est toi qui devait prendre mon portefeuille ! » « Ah, mais c’est pas possible ! » « Excusez-nous, m’sieur… »

Malheureusement, le gnome n’avait pas l’air spécialement agacé et attendait patiemment que les trois visiteurs retrouvent leurs cartes d’identité.

— Écoutez, tenta prudemment Barne, nous sommes un peu pressés.

— Je suis désolé, fit le gnome d’un ton neutre, mais il me faut vos cartes. Sans cela, je ne peux pas vous laisser entrer.

— Je comprends, je comprends. Seulement, j’ai peur que nous n’y passions la nuit, si vous voyez ce que je veux dire.

Milia, Amélise et Carmalière surjouaient de plus en plus les personnes perdues. Barne sentait bien que la supercherie ne pourrait pas durer beaucoup plus longtemps.

— Ce ne serait que moi, répondit le gnome, je vous aurais déjà laissés passer. Le truc, c’est que je pourrais avoir des ennuis, vous voyez.

Il avait indiqué d’un signe de tête deux gobelins aux airs mauvais qui étaient postés de chaque côté des tourniquets d’entrée. Des agents de sécurité, sans aucun doute. Barne sauta sur l’occasion.

— Ah oui… Ces gobelins de m… oh, pardon.

Il mima l’air désolé de celui dont les paroles ont dépassé la pensée. Le gnome eut un petit rire.

— Il n’y a pas de mal. Ce n’est pas moi qui vais vous dire le contraire.

— Ils vous traitent correctement, au moins ? Pod ?

Il avait lu le nom « Pod » sur le badge que portait le gnome au niveau de son cœur. Un nom typique de gnome, court et rond.

— Oh, vous savez, je ne suis qu’un stagiaire, donc peu importe, je ne serai pas ici longtemps.

— Je prends ça pour un « non ». Stagiaire, hein ? Un salaire misérable, j’imagine.

— Un salaire ! Ah ! Ce serait du luxe ! Non non : je ne suis pas payé. Apparemment, c’est l’expérience tirée de ce stage qui constitue mon salaire.

— C’est scandaleux, murmura Barne en agitant la tête de gauche à droite. L’expérience qui consiste à se recevoir des ordres de gobelins puants et à faire gratuitement un boulot de guichetier ?

— Pas si fort, dit Pod d’un air apeuré. Ils pourraient vous entendre !

— Désolé. Moi, quand je vois un type sympathique comme vous se faire exploiter par ces sales bestioles, ça me révolte. Quel âge avez-vous, Pod ?

— Vingt-deux ans.

— Vous avez toute la vie devant vous, Pod. Ne vous laissez pas intimider par les gobelins. Vous ne voulez pas finir comme moi : docile et résigné.

La voix de Barne s’étrangla. Il avait joué le rôle du grognon typique à la perfection, mais il ne s’attendait pas à entendre une vérité aussi déplaisante sortir de sa bouche. Il se rendait compte que, tout autant qu’à Pod, c’était à lui-même qu’il avait adressé cette dernière phrase.

— Par contre, poursuivit-il, mon grand-père, là, est en fin de vie. Une vie dure et âpre, sous la domination des gobelins. Il a beaucoup souffert et est un peu sénile, comme vous pouvez le constater. Pour être honnête, je doute que lui-même sache où sont ses papiers. Cela m’attriste de le voir se faire refouler d’un peu partout. Vous ne pourriez pas faire un effort ? Entre inertes, il faut être solidaires.

Le jeune gnome semblait tiraillé, mais Barne savait qu’il avait déjà gagné. Il n’en fallait jamais beaucoup pour faire ressortir le ressentiment envers les gobelins dans le cœur d’un inerte comme lui.

— Très bien, céda finalement Pod. Mais pas de blague, hein ? Vous surveillez bien votre grand-père. Qu’il n’aille pas faire n’importe quoi dans la bibliothèque. Si on s’aperçoit que je l’ai laissé entrer sans contrôle, je risque gros.

— Merci, mon jeune ami ! Vous nous rendez un sacré service !

Pod tapota sur son clavier et quatre petits tickets blancs jaillirent d’un boîtier posé sur le guichet. Barne s’en saisit et en tendit trois à ses camarades. Alors qu’ils allaient prendre congé et s’avancer vers les tourniquets, Pod interpella Barne une dernière fois :

— Monsieur… vous êtes réellement devenu docile et résigné à force d’être un subordonné des gobelins ?

Barne sentit un petit pincement dans sa poitrine. « Oui » aurait été la plus honnête des réponses.

— Je le suis de moins en moins, murmura-t-il finalement. Bonne chance à vous, Pod.

— Bonne journée, m’sieur, fit simplement le gnome avant de porter son attention sur les autres personnes qui attendaient dans la file du guichet.

Les quatre compagnons passèrent les tourniquets sous l’œil sévère des gardiens gobelins. Personne ne les arrêta : la ruse avait fonctionné. Alors qu’ils quittaient le hall et s’enfonçaient dans le couloir principal de la bibliothèque, la tension se relâcha quelque peu. Carmalière, Milia et Amélise revinrent marcher au même niveau que Barne.

— Félicitations, mon cher Barne, lui glissa Carmalière. J’ai bien cru que nous étions fichus, mais ton argumentaire a eu l’air de le convaincre. Pour un peu, j’aurais juré que tu étais plus militant que moi…

— Je crois que c’est surtout mon couplet sur votre sénilité qui l’a convaincu, fit Barne avec un sourire narquois.

— Oui, bon… Ce n’était peut-être pas nécessaire, mais après tout, ça a fonctionné alors je ne vais pas me plaindre. Si tu pouvais laisser ma santé mentale de côté à ta prochaine ruse, j’apprécierais.

— Allons, allons, la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ?

— Tu crois vraiment que c’est là ma façon de penser ? Cela me blesse si c’est le cas.

Le magicien avait l’air sincère.

— Je ne dis pas que vous êtes un mauvais bougre, s’expliqua Barne, mais avec tous vos discours sur la victoire des masses, l’intérêt général, tout ça… oui, parfois je me demande jusqu’où vous seriez capable d’aller pour défendre vos idéaux. À quel prix. À quel prix pour les autres, surtout.

— Tu me vois franchement navrée si c’est l’impression que je t’ai donnée. J’espère qu’avec le temps, tu découvriras que je me préoccupe des autres bien plus que tu ne pourrais l’imaginer.

— N’en parlons plus. J’essaie de me repérer dans ce dédale.

Ils avaient suivi les panneaux placés à chaque intersection de couloir en prenant la direction des archives. Les couloirs étaient larges et impressionnants, avec une moquette rouge sombre, de grandes colonnes rectangulaires qui couraient le long des murs et des lustres aux formes géométriques abstraites qui pendaient des plafonds. Une sorte de bunker sobrement aménagé pour une cérémonie officielle. Sans être totalement d’un style gobelinesque, le bâtiment était légèrement trop sinistre pour ressembler à une œuvre humaine.

Un certain nombre d’humains, de gnomes et de gobelins arpentaient les couloirs. Parfois, un orque y déambulait et ceux qui le croisaient étaient forcés de raser les murs pour laisser passer l’imposante créature. Carmalière n’avait pas menti : aucun être magique ne semblait pouvoir pénétrer en ces lieux. Fort heureusement, aucun des autres visiteurs de la bibliothèque ne s’intéressait à la compagnie, chacune et chacun vaquant simplement à ses occupations.

— Carmalière ? Qu’est-ce que vous faites ? Les archives sont à gauche, regardez.

Un panneau indiquait clairement « Archives judiciaires » vers le couloir de gauche tandis que le couloir de droite, vers lequel Carmalière avait tourné, menait à « Documentation à accès réservé ».

— Ah. Oui, eh bien… Amélise et toi, vous n’avez qu’à y aller. Je voudrais profiter d’avoir pu entrer sans encombre pour visiter cette section. Milia, tu viens avec moi ?

— Carmalière, dit Barne en regardant la magicienne dans les yeux, vous n’êtes pas en train de me faire un coup de travers, j’espère. Nous sommes ici pour mon affaire. Je vous rappelle qu’il était capital que vous veniez, pour m’aider…

— Bien sûr, bien sûr. Mais ce serait trop bête de venir ici sans jeter un œil au reste, pas vrai ? Ça ne prendra qu’un instant, je t’assure. Nous vous rejoignons dès que nous avons terminé. Amélise a toutes les compétences nécessaires pour t’aider à trouver le document que l’on cherche.

Barne se tourna vers Amélise qui ne semblait pas surprise le moins du monde de cette soudaine lubie de Carmalière.

— Je vous préviens, murmura Barne, que si vous êtes en train de manigancer quelque chose de pas net derrière mon dos…

— Ah, mais arrête la parano, lui lança Amélise avec un air impatient. Je viens avec toi, ça devrait te rassurer, non ?

Il n’osa pas lui avouer que sa présence à elle n’avait rien de rassurant. Un peu renfrogné qu’on le mette devant le fait accompli ainsi sans lui laisser le moindre choix, Barne accepta qu’ils se séparent. Carmalière et Milia disparurent au bout du couloir de droite, tandis qu’Amélise et lui s’engouffraient dans celui de gauche.

Tout cela ne sent décidément pas très bon, se dit Barne.


La salle des archives était tout aussi intimidante que le reste du bâtiment. Les bibliothèques en bois sombre s’élevaient jusqu’au plafond voûté en une série de demi-dômes. Barne était impressionné par la quantité de documents entreposés là. Il y avait quelque chose d’anachronique dans tout cela, à l’ère où tout était de plus en plus numérisé et où une bibliothèque de cette envergure pouvait tenir dans une carte mémoire de la taille d’une phalange.

Amélise et lui étaient seuls dans la pièce. Les tables et les étagères qui prenaient la poussière confirmaient que cette section de la bibliothèque était peu fréquentée. Leurs pas résonnaient en écho sur les parois de pierres polies.

— Maintenant, il s’agit de trouver ce que l’on cherche dans ce bazar, murmura Barne qui n’osait lever la voix.

— Il y a une inscription en haut de chaque étagère : j’imagine qu’elles indiquent ce qui s’y trouve.

Barne plissa les yeux en regardant en l’air. Les étagères faisaient facilement sept mètres de haut et si les inscriptions étaient bien visibles, elles étaient écrites si petit qu’il était presque impossible de les lire. Les rangées étaient séparées par des échelles auxquelles il fallait grimper pour accéder aux documents stockés en hauteur.

— On ne voudrait pas nous rendre la tâche facile, n’est-ce pas ? maugréa Barne. Si on doit monter à chaque échelle une par une pour lire l’inscription, on va y passer la journée.

— Pas forcément, fit Amélise d’un ton confiant.

— Tu arrives à voir quelque chose ?

— D’ici, non, dit-elle en retirant sa veste, mais j’ai un petit avantage.

Elle posa son vêtement sur une table tandis que ses grandes ailes se déployaient dans son dos. En quelques secondes, elle s’était déjà envolée et flottait à plusieurs mètres du sol. Ses ailes transparentes et argentées battaient très vite en faisaient étonnement peu de bruit. Barne ne pouvait s’empêcher de la comparer, dans sa tête, à une libellule géante. Il n’avait rencontré que peu de fées dans sa vie, et il ne se souvenait pas en avoir déjà vu une voler. Il devait admettre qu’observer les ailes d’Amélise vibrer ainsi avait quelque chose d’envoûtant… d’hypnotisant, même.

Elle vogua à travers les allées et commença à examiner les inscriptions en haut de chaque étagère.

— « Décrets Prud’Orquaux »… « Anciens textes de loi dont l’application a cessé »… « Comptes-rendus d’Assemblées Syndicales »…

Elle énumérait ainsi chaque section tandis que Barne la suivait, en bas, toujours fasciné par le vol majestueux de la fée.

— « Dérogations et autorisations spéciales »… Ah ! « Actes de jugements Prud’Orquaux ». Ce doit être là-dedans.

— C’est classé par dates, fit Barne qui regardait à présent les nombreux étages de l’étagère. Carmalière a parlé d’une affaire datant d’une quarantaine d’années… ça nous ramène dans les années 6570.

— Là, par contre, nous n’avons pas le choix : il va falloir descendre un certain nombre de dossiers et examiner le tout en bas.

Amélise en emporta quelques-uns dans ses bras. Barne, qui ne voulait pas rester les bras croisés, se hissa à l’une des deux échelles qui délimitaient l’étagère et attrapa à son tour quelques dossiers. Ils s’assirent tous deux autour d’une table et se plongèrent dans l’étude des documents.

— Le plaignant s’appelait Ovart, rappela Amélise. Il y a des chances que ce soit indiqué sur la pochette du dossier en question.

— Ovart ? fit Barne, surpris. Comme le guitariste ?

— Le guitariste ? Tu parles de Jorn Ovart ? Attends, tu connais Jorn Ovart ? Je ne pensais pas que le rock elfique des années quatre-vingts était ton genre…

— Tu m’excuseras, dit Barne, vexé, mais on ne se connaît pas encore assez pour que tu saches ce qui est « mon genre » ou ce qui ne l’est pas…

— Tu as raison, s’excusa Amélise. Toujours est-il que : oui, c’est le même nom… mais je doute que ce soit la même personne. Pour ce que j’en sais, le guitariste a eu plus de démêlées avec la drogue qu’avec un hypothétique patron…

— Faut admettre…

— Honnêtement, je n’ai aucune idée d’un éventuel lien de parenté entre le guitariste et le type qui nous intéresse… Continuons donc à chercher. Un dossier qui s’appellerait « Affaire Ovart », « Instruction Ovart » ou quelque chose dans ce style…

La recherche n’était pas des plus aisées : il semblait n’y avoir aucune norme et aucune cohérence entre les dossiers. Certains portaient une inscription au marqueur bien visible, d’autres étaient décorés d’une étiquette détaillée et parfois à moitié effacée. D’autres enfin n’en avaient pas du tout et Amélise et Barne devaient alors l’ouvrir et examiner la première page pour y trouver l’information qu’ils cherchaient.

Après plusieurs minutes, Barne tomba enfin sur le bon document. Une pochette bleue très cornée, avec une étiquette jaunie sur le dessus qui disait : « Acte de condamnation du 22 détriembre 6568 dans le litige opposant Godirik Ovart à Tromk & Associés ».

— Définitivement pas le guitariste, donc, fit Barne avec une légère pointe de déception dans la voix.

— Peu importe ! s’écria Amélise. Ça doit être ça !

— Ne crions pas victoire trop vite, répondit Barne avec prudence, voyons un peu ce que raconte ce dossier.

— Jolie esperluette, fit Amélise en regardant la pochette.

— Pardon ?

— Je parle du petit « et » recourbé dans « Tromk & Associés ».

Barne dévisagea la fée et lança :

— Super. Nan, sérieux, c’est super-intéressant. T’es l’experte calligraphie du groupe ? Ça nous avance à quoi, dans le contexte ?

— On appelle ça de la typographie, ignare. Et oui, il se trouve que je suis calée en la matière, pourquoi ? Ça te défrise ?

— Bon sang… pardon, mais… mais qu’est-ce qu’on en a à carrer ?

— Dis-donc, s’énerva Amélise, j’ai quand même le droit d’apprécier les belles choses, non ?

— C’est vraiment le moment ?

— BON ! Eh bah, ouvre-le, ce foutu dossier ! Ah, j’te jure ! On m’y reprendra, à enquêter avec des aigris pareils !

— Aigri ? s’exclama Barne en refermant d’un coup sec le dossier qu’il avait commencé à ouvrir. Excuse-moi de trouver légèrement secondaire la police d’écriture du dossier qui pourrait me permettre d’attaquer mon patron en justice ! Ça fait de moi un type aigri ?

— Ouais, parfaitement : t’es aigri ! Quand on sait pas où trouver de petits bonheurs futiles même dans les choses sérieuses, on n’sait pas trouver le bonheur tout court !

— Quoi ?! Mais c’est pas possible d’entendre des conner…

Un bruit strident l’interrompit : une forte sirène s’était déclenchée. On aurait pu croire à une alerte au feu. Des pas précipités retentissaient dans le couloir par lequel étaient arrivés Amélise et Barne. Ils interrompirent leurs chamailleries et se regardèrent avec incrédulité.

D’un coup, la grande porte de bois s’ouvrit et claqua contre le mur. Carmalière et Milia entrèrent dans la pièce, essoufflés et avec des airs paniqués sur leurs visages.

— Nous sommes repérés, annonça Carmalière. Nous avons intérêt à déguerpir d’ici, et vite !

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