WCHF04 – Le feu et la boue

WCHF04 – Le feu et la boue

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Livre audio (raconté par Patrice Monvel) :

Précédemment : Barne et ses compagnons de la FNT ont réussi à pénétrer dans la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques grâce à un guichetier stagiaire gnome du nom de Pod. Mais au moment où Barne et Amélise mettent la main sur l’acte de condamnation qu’ils recherchaient, Carmalière et Milia donnent l’alerte : ils ont été repérés !


— MAIS QU’EST-CE QUE VOUS AVEZ FOUTU ? s’écria Barne avec fureur. JE VOUS AVAIS DIT DE VOUS TENIR À CARREAU !

— Je suis désolée, Barne, dit Amélise en le prenant par le bras, mais il va falloir remettre l’engueulade à plus tard. La priorité, c’est de foutre le camp d’ici !

Barne poussa un juron particulièrement vulgaire. Tous les quatre se jetèrent dans le couloir et renversèrent au passage un visiteur humain trop surpris par l’alarme et par cette cohue pour protester. Au bruit de leurs pieds frappant frénétiquement le sol se mêlaient d’autres bruits de course, plus lointains. Barne imaginait, la gorge serrée, des nuées de gobelins galopant de toute part, la fureur dans les yeux et la bave aux lèvres. Du moins, c’était ainsi que les documentaires historiques et les fictions médiévales les représentaient…

Dans la panique, ils n’avaient évidemment pas rangé les documents pris sur les étagères et Barne serrait toujours le précieux dossier bleu entre ses doigts. Ce serait du vol, mais d’après ce qu’il comprenait, le mal avait déjà été fait par Carmalière.

Amélise s’était à nouveau envolée et avançait avec quelques mètres d’avance sur le reste du groupe. À chaque croisement, elle scrutait les couloirs pour vérifier si la voie était libre – libre de gardes, cela s’entendait. Les pauvres visiteurs qui, eux, n’avaient rien demandé, se pressaient de toute façon contre les murs en voyant la compagnie foncer dans leurs directions.

— HALTE ! cria une voix gutturale à l’angle d’un couloir.

— DEMI-TOUR ! hurla à son tour Amélise en effectuant un virage serré.

La compagnie se rua dans un autre couloir un peu plus étroit. Des bruits sourds résonnèrent de tous les côtés, avec un volume variable.

— Bon sang, ils ont fermé les portes coupe-feu ! s’écria Milia.

— S’ils veulent du feu, répliqua Carmalière, ils vont en avoir.

Barne était concentré sur sa course, mais il aurait pu jurer voir une lueur apparaître aux creux des mains du magicien. Ils ouvrirent à coup de coude une des portes coupe-feu, composée de deux lourds battants. Ils pivotèrent dans un couinement plaintif et révélèrent, dans le couloir qui se prolongeait, deux gardes gobelins qui couraient dans leur direction.

— HALTE ! crièrent-ils d’une même voix.

Sourde à leurs injonctions, la compagnie fondait sur eux. Barne restait en retrait, n’ayant pas la moindre idée du plan d’attaque. D’ailleurs, maintenant qu’il y pensait : MAIS ILS N’ALLAIENT TOUT DE MÊME PAS LES ATTAQUER ?

Les gobelins, voyant que la compagnie ne s’arrêtait pas, dégainèrent leurs armes de poing. Ils n’eurent pas le temps d’en faire plus : Amélise, toujours en vol, envoya ses deux pieds dans le visage du premier gobelin. Carmalière, quant à iel, fonça tête baissé sur le second, de tout son poids, comme un catcheur. Les deux gobelins volèrent en arrière, heurtèrent violemment les murs et s’écroulèrent sur le sol, inconscients.

— ILS ONT SORTI DES FLINGUES ! s’écria Barne en proie cette fois à la plus fulgurante des paniques. MAIS QU’EST-CE QUE VOUS AVEZ FOUTU POUR QU’ILS SORTENT DES FLINGUES ?

Les autres ne répondirent pas et continuèrent à courir. Barne cessa aussi de parler pour ne pas s’essouffler.

Au détour d’un couloir, d’autres gobelins apparurent. Cette fois, leurs armes étaient déjà pointées et ils étaient hors d’atteinte.

— HALTE !

— À COUVERT ! lança Carmalière.

En attirant Barne contre lui, la magicienne se jeta contre une grosse porte close sur le côté gauche et qui faisait un large renfoncement dans le mur. Amélise et Milia firent de même contre la porte en face. Les coups de feu claquèrent et des morceaux de plâtre volèrent dans les airs. Barne, scandalisé, beugla un nouveau juron.

— Préparez-vous à courir vers l’arrière ! prévint Carmalière.

— Quoi ? fit Barne avec des yeux ronds. Mais on va se faire canarder ! Vous avez peut-être des pouvoirs magiques, mais moi, je ne cours pas plus vite que les balles !

— T’inquiète pas, petit.

La lueur que Barne avait vu grandir dans les mains de Carmalière se mit cette fois à blanchir à vue d’œil. Une forte chaleur s’en dégageait et Barne eut bientôt l’impression de se tenir à côté d’un four tournant à pleine puissance avec la porte ouverte. Cet étrange phénomène était accompagné d’un bourdonnement de plus en plus insistant.

Après quelques secondes de concentration, Carmalière se pencha en avant et projeta ses deux mains vers les gobelins : une immense boule de feu y apparut et fut immédiatement propulsée à l’intérieur du couloir. Barne ressentit la chaleur avec une telle intensité qu’il crut pendant un instant avoir été brûlé lui aussi : il se retrouva trempé de sueur en une micro-seconde.

Le couloir, plutôt sombre lorsqu’ils s’y étaient aventurés, était maintenant rougeoyant. Un bruit d’explosion accompagné de hurlements de gobelins fit trembler les murs lorsque la boule de feu atteignit sa cible.

— MAINTENANT ! annonça Carmalière.

Et ils étaient repartis, encore une fois, rebroussant leur chemin. Barne savait que ce petit manège ne pourrait pas durer longtemps : ils allaient finir par être coincés, d’une manière ou d’une autre.

Un énième carrefour qui distribuait plusieurs couloirs et cages d’escalier s’offrit à eux. Impossible de savoir quelles issues étaient bouchées. En tout état de cause, elles l’étaient sans doute toutes…

— Attendez une minute, dit Amélise.

Toujours suspendue dans les airs, elle s’approcha de la caméra de surveillance la plus proche et agita les bras devant. Une petite poussière dorée jaillit de ses mains et se colla un peu partout sur l’appareil. Elle répéta le même manège sur les trois autres caméras disposées dans les coins du couloir.

— Désolée de ne pas y avoir pensé avant, fit-elle. Nous pourrons prendre un peu plus d’avance s’ils ignorent vers où nous allons…

— Bien vu ! En route ! dit Carmalière.

Ils prirent cette fois la direction d’une petite cage d’escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans les profondeurs du bâtiment.

— Vous croyez que c’est une bonne idée, de descendre ? demande Barne. Vous comptez vraiment trouver une sortie au sous-sol ?

— Peut-être pas, mais avec un peu de chance, ce sera le dernier endroit où les gobelins iront nous chercher.

— Ça fait léger, comme avantage.

Ils pénétrèrent dans un couloir du sous-sol qui n’avait plus grand-chose à voir avec ceux du rez-de-chaussée. Terminées, les moquettes rouges au sol ; plus aucun lustre au plafond. Le lieu évoquait maintenant clairement un bunker, avec ses murs en béton et ses néons blafards. Ils étaient dans la section de service, celle réservée au personnel.

Il y avait beaucoup moins de bruit à cet étage. L’alarme ne résonnait pas aussi fort et aucun gobelin ne courait à proximité. Ils étaient coincés, sans moyen de sortir du bâtiment, certes, mais temporairement en sécurité.

— Vous pensez qu’il existe un accès à la surface qui ne soit pas barré par des gardes gobelins ? demanda Milia.

— En temps normal, sans aucun doute, répondit Amélise. Là, étant données les circonstances, il ne faut se faire trop d’espoir. D’ailleurs, puisqu’on en parle, je trouve la question de Barne pertinente : qu’est-ce que vous avez foutu, au juste ?

Milia poussa un soupir.

— Carmalière voulait jeter un œil à un rapport sur un objet magique confisqué par les orques il y a plusieurs siècles de cela. L’Épée de…

— L’Épée des Serfs, compléta Carmalière.

— Voilà. Sauf que, comme vous pouvez l’imaginer, cette section de la bibliothèque n’est pas censée être accessible librement. Il faut une autorisation spéciale, un formulaire délivré par le Tribunal des Prud’Orques… bref, vous voyez le genre. Du coup, lorsqu’un des bibliothécaires est passé et a vu Carmalière lire ce document, il lui a tout naturellement demandé de lui montrer son autorisation.

— Comme je n’en avais pas, continua Carmalière, j’ai essayé de jouer l’idiot… le « vieillard sénile », comme m’avait présenté Barne. Malheureusement, le type est devenu soupçonneux et m’a demandé ma carte d’identité. C’est là que j’ai fait une bêtise.

— Carmalière a essayé d’endormir le bibliothécaire.

— QUOI ? s’écria Barne.

— C’était plutôt une bonne idée, tempéra Milia. Un sort de sommeil, c’est bateau pour notre ami magicien. En cachant le bibliothécaire endormi, ça nous aurait laissé le temps de partir. Lorsqu’il se serait réveillé, nous aurions déjà été loin. Non, le problème, c’est qu’un garde passait justement dans le couloir à ce moment là et qu’il a vu Carmalière jeter son sort au bibliothécaire.

— Je vous laisse imaginer la tête d’un gobelin qui voit quelqu’un pratiquer la magie dans l’enceinte de la Bibliothèque, fit sombrement Carmalière. Il a donné l’alerte immédiatement…

— On a juste eu le temps de fuir et de vous retrouver… et voilà.

— Enfin tout de même, grommela Barne, nous tirer dessus pour un vulgaire dossier. Qu’est-ce que c’est, d’abord, cette Épée des Trucs, là ?

— L’Épée des Serfs, reprit Carmalière patiemment. Crois-moi, ce dossier vaut bien qu’on nous tire dessus.

— Oh, eh bien c’est magnifique ! Vous vous êtes bien foutu de moi, Carmalière. Toute cette histoire de jurisprudence qu’il fallait retrouver, votre aide sur mon litige, tout ça… c’était du flan, pas vrai ? Un petit calcul pour arriver à vos fins, pour réussir à entrer ici et à voler votre foutu rapport !

— N’avez-vous pas trouvé l’acte de condamnation Ovart ? Avais-je menti sur ce point ?

— On l’a trouvé, oui. Et alors ? s’exclama Barne. À la vitesse où vont les choses, nous serons morts dans dix minutes ! Ça complique un peu mes chances d’attaquer mon patron aux Prud’Orques, vous ne trouvez pas ?

— Inutile d’être aussi pessimiste.

— Ah ! Mais oui, tout va bien ! Vous allez sans doute trouver une formule magique pour nous sortir de là, pas vrai ? Non, bien sûr, sinon vous n’auriez pas eu besoin de vous servir de moi pour y entrer.

Carmalière resta silencieuse.

— Et vous, là, fit Barne en agitant les bras vers Amélise et Milia. Vous ne dites rien ? Si j’en crois vos expressions, vous ne m’aviez pas l’air bien au courant des manigances de votre ami ! Ça ne vous fait rien, à vous, qu’on vous embarque dans des dangers mortels sans vous prévenir ? Qu’on vous manipule ?

— Je fais confiance à Carmalière, dit Milia en secouant la tête.

— Moi aussi, confirma Amélise. Si iel est venu chercher ce rapport, c’est que c’était important.

— Même si ça met ta vie en danger ?

— Même si ça met ma vie en danger. On se fait confiance à la FNT.

Barne n’en croyait pas ses oreilles : elles étaient complètement sous la coupe de la magicienne et ne semblaient même pas s’en rendre compte. Le colimaçon derrière eux se mit à trembler légèrement.

— Ils arrivent, dit Carmalière, ne restons pas là.

Ils s’avancèrent avec prudence dans le couloir. Les quelques pièces auxquelles il donnait accès étaient closes. Des pancartes indiquaient des directions comme « Vestiaire » ou « Compteurs électriques ».

— Quelqu’un vient ! murmura Milia en entendant des pas qui, cette fois, ne provenaient pas de l’étage supérieur.

— Planquons-nous ici ! dit Carmalière en indiquant l’un des vestiaires.

— Mais s’il y a quelqu’un à l’intérieur ? objecta Barne.

— La priorité, c’est la personne qui est à l’extérieur et qui vient vers nous ! tonna Carmalière. Celle-ci, on est sûrs de son existence !

Barne ne lui fit pas remarquer que ses arguments devenaient de plus en plus difficilement défendables et ils ouvrirent la porte du vestiaire. Fort heureusement, il était effectivement vide. Ils s’y réfugièrent et refermèrent précautionneusement la porte derrière eux, en essayant de réduire au minimum tout grincement ou claquement qui aurait pu les trahir.

Carmalière fit signe à tous de se taire. Iel resta à côté de la porte tandis que les autres reculèrent vers le fond de la pièce où s’étendait une rangée de casiers en métal. Contrairement au couloir, la pièce n’était pas éclairée. Seule la faible lueur propagée par les panneaux indiquant les sorties de secours leur permettait de distinguer quelque chose.

Les bruits de pas se firent plus insistants puis s’arrêtèrent. La poignée de la porte tourna. Les quatre compagnons retenaient leur souffle… Carmalière était prêt. La porte s’ouvrit.

Il y eut un souffle, suivi d’un choc sourd et d’une plainte étouffée. Carmalière alluma la lumière. Sa main droite était tendue vers le mur, paume en avant, pointée vers un jeune gnome plaqué contre le mur : ses pieds gigotaient à quelques centimètres du sol et il avait les mains serrées sur sa gorge. Son visage donnait l’impression qu’il était en train de crier, mais ses cordes vocales n’émettaient pas le moindre bruit.

— C’est le guichetier de tout à l’heure ! s’exclama Milia.

— Carmalière, qu’est-ce que vous fichez ? s’indigna Barne. Vous allez l’étouffer !

— Je l’ai juste rendu temporairement aphone, expliqua calmement le magicien. Pour l’empêcher de donner l’alerte. Je ne lui inflige aucune souffrance.

— Oh ? Vraiment ? Eh bien c’est drôlement bien imité ! À qui voulez-vous donc qu’il donne l’alerte ? Il n’y a personne à cet étage et pour le reste, l’alerte est déjà largement donnée ! Relâchez-le !

Carmalière secoua la tête de gauche à droite mais abaissa le bras et le jeune gnome retomba les pieds au sol.

— Merci… murmura-t-il d’une voix rauque à l’intention de Barne.

— Que suggères-tu que nous fassions de lui, alors ? demanda Carmalière à Barne d’une voix calme.

— Mais rien, bon sang ! C’est un pauvre stagiaire qui n’a rien demandé à personne !

— On pourrait le prendre comme otage, suggéra Milia. Ça nous permettrait peut-être de sortir sans encombre.

— COMME OTAGE ? MAIS VOUS ÊTES TOUS DINGUES ? explosa Barne qui n’en croyait pas ses oreilles.

— Chut ! siffla Amélise. On va nous entendre !

— MAIS J’EN AI RIEN À FOUTRE ! QU’ILS NOUS ENTENDENT DONC ! QU’ILS VIENNENT ! DES BOULES DE FEU, DES FUSILLADES, ET MAINTENANT UNE PRISE D’OTAGE ? EST-CE QUE VOUS…

Soudain, la voix de Barne s’étrangla dans sa gorge. Carmalière lui avait lancé le même sort qu’il avait réservé au gnome quelques secondes plus tôt…

— Je suis désolé, Barne, dit cellui-ci, mais nous ne pouvons pas risquer d’être repérés parce que tu perds ton sang froid.

Ç’en fut trop pour Barne : il se jeta sur la magicienne avec la ferme intention de lui mettre son poing sur la figure, et peu importaient les sorts qu’il risquait de subir. Il fut néanmoins retenu par Amélise et Milia.

— On s’calme ! s’écria Milia.

Amélise, quant à elle, lança à Carmalière :

— Rends-lui donc sa voix ! C’est ridicule !

Carmalière s’exécuta à contrecœur. Barne, sentant ses cordes vocales se détendre, cessa de se débattre et Amélise et Milia lâchèrent prise. Lorsqu’il eut recouvré sa voix, il murmura d’un ton aussi rauque que celui du gnome :

— Vous êtes vraiment un salopard, Carmalière…

— Je te prie de m’excuser pour mes méthodes un peu radicales, mais l’heure est grave et nous n’avons pas le temps pour les règlements de comptes : on doit trouver un moyen de fuir !

— Si je puis me permettre…

Tous les membres de la compagnie se retournèrent, surpris : c’était le pauvre guichetier qui avait parlé, tout bas.

— Ce n’est pas que la perspective d’être votre otage me dérange vraiment, poursuivit-il en adressant un sourire timide à Milia qui haussa un sourcil, mais si vous voulez vous échapper, je connais une sortie cachée plus sure…

Des regards incrédules se croisèrent.

— Pourquoi est-ce que tu nous aiderais ? demanda Amélise, soupçonneuse.

— Pour que vous me preniez avec vous ? fit le gnome plein d’espoir.

Barne poussa une exclamation de surprise.

— Avec nous ? Mais où ?

— N’importe où ! À l’aventure ! C’est ce que vous faites, non ? Vous savez, faire le laquais ici tous les jours, ce n’était pas franchement mon rêve dans la vie. Alors que combattre les gobelins, tout ça… mince, vous, vous leur tenez tête ! De toute façon ma carrière est fichue, ici : c’est moi qui vous ai laissés entrer dans la Bibliothèque… J’ai tout autant de raisons de fuir que vous…

Barne ressentit un certain malaise : c’était lui qui avait manipulé le guichetier pour pouvoir s’introduire dans le bâtiment…

— Il a raison, Carmalière, dit Barne. Ce jeune gnome a engagé sa responsabilité en nous faisant entrer. C’est de vo… de notre faute s’il risque aujourd’hui de perdre son emploi, voire pire. La moindre des choses est de l’accepter parmi nous. Il nous a donné sa confiance : offrons-lui la nôtre.

Il fixait Carmalière avec sévérité. Cellui-ci avait très bien noté avec quelle nuance Barne avait appuyé sur le mot « confiance ».

— Pod… fit Carmalière en lisant le prénom du gnome sur son badge, après nos exploits de tout à l’heure, je suis à peu près sûr que nous allons être recherchés par la police et passibles de prison. Tu tiens vraiment à rejoindre des criminels ?

— Du point de vue des orques, je suis déjà un criminel en vous ayant laissé entrer… Si je dois être hors-la-loi, autant que ce soit pour quelque chose de plus épique que cela, non ?

Barne regardait le gnome avec une certaine pitié : en être réduit, pour échapper à la tyrannie des orques, à suivre des individus qui voulaient vous prendre en otage. Cela en disait long sur la situation.

Carmalière poussa un soupir.

— Très bien, lâcha-t-iel. Alors, qu’il en soit ainsi… Bienvenue dans notre compagnie, Pod. Ceci étant fait, si tu ne nous conduis pas rapidement vers une échappatoire, j’ai bien peur que le sort de cette compagnie ne soit réglé dans peu de temps.

— Suivez-moi ! dit le gnome d’un air ravi avant de les mener hors du vestiaire.


Sorrbourg était une de ces villes anciennes qui avaient traversé les âges en se transformant petit à petit. Comme beaucoup de cités, elle avait vu son développement s’accélérer à l’époque médiévale, avec le rassemblement des êtres humains en seigneuries et les premiers traités commerciaux signés avec les elfes. Si le Moyen-Âge était souvent perçu comme un temps chaotique de guerres incessantes entre orques et humanoïdes, cela avait pourtant été une période relativement stable : les différentes espèces y avaient commercé et coopéré bien plus qu’elles ne s’y étaient battues. La paix y avait régné le plus clair du temps, même si les horreurs des conflits armés restaient plus marquantes dans l’imaginaire collectif.

De nombreuses villes avaient donc vu leur démographie exploser aux âges médiévaux, et l’activité de développement accrue avait légué à l’époque moderne de nombreux vestiges de ces temps ancestraux. Sorrbourg ne faisait pas exception : il était tout à fait naturel d’y trouver un peu partout des morceaux de rempart, des tours de guet reconverties en musée, d’antiques égouts parfois encore utilisés…

Ce jour-là, ce furent les anciennes catacombes que Barne, Amélise, Milia et Carmalière visitèrent, guidés par Pod, le jeune gnome. Ils déambulaient sous les voûtes sombres et piquées de stalactites suintantes, éclairés par un rayon magique généré par Carmalière. Amélise et Milia avaient une très bonne vision nocturne ; Barne et Pod, quant à eux, s’aidaient également de la lumière de leurs smartphones… Barne pensa avec philosophie que Carmalière avait raison lorsqu’il disait que la technologie s’était développée en réaction à un déficit de magie.

— Quel fabuleux endroit, commenta Carmalière. Chargé de tellement d’Histoire… Aaah, si nous étions un peu moins pressés, qu’est-ce que j’aimerais me perdre dans ces dédales souterrains.

— Non merci, dit Barne, on a assez goûté à vos petites escapades culturelles… Je vous rappelle que c’est même à cause de cela que nous fuyons !

— Comment se fait-il que tu connaisses ce passage souterrain, Pod ? demanda Milia pour couper court à une nouvelle altercation.

— Ce n’est pas très glorieux, fit celui-ci. En fait, il s’agit d’une sorte de… bizutage qu’on nous fait subir lorsqu’on arrive à la Bibliothèque.

— Un bizutage ? Pour des stagiaires ?

— Oui… Officiellement, c’est pour nous transmettre l’esprit de l’entreprise, je crois. Ironiquement, c’est un peu vrai : on comprend vite qu’on va en baver tant qu’on bossera ici. Enfin… le principe, c’est qu’ils t’emmènent au milieu des catacombes les yeux bandés, puis tu dois retrouver le chemin tout seul.

— Quelle horreur ! s’exclama Milia. Ça doit être horriblement difficile, non ?

— Pas tant que ça. La majorité des couloirs sont bouchés. En plus, comme le bizutage est connu, on peut s’y préparer et trouver pas mal de plans sur Internet. Bien sûr, hors de question d’apporter un document ou un téléphone avec soi, mais en retenant quelques endroits-clefs, on peut assez simplement se repérer par rapport à l’une ou l’autre des sorties.

— Il y en a beaucoup, des sorties ?

— Outre celle, sous cette dalle, que nous avons empruntée au sous-sol de la Bibliothèque, il y en a une petite dizaine qui sont encore accessibles. Certaines atterrissent dans d’anciens bâtiments médiévaux, souvent des musées ou des temples… je crois me souvenir que la plus proche donne sur un égout. De là, nous pourrons regagner la surface assez discrètement.

— Si l’entrée de la Bibliothèque est utilisée pour bizuter les stagiaires, remarqua Milia, est-ce qu’il n’y a pas un risque que les gobelins la connaissent et nous suivent ?

— Sans doute. À ceci près qu’aux dernières nouvelles, ils ignoraient même que vous aviez atteint le sous-sol. Il n’y a pas de caméra en bas et nous avons, je crois, bien repositionné la dalle après notre passage. Ils finiront sans doute par retrouver notre trace, mais je pense que nous serons déjà sortis depuis belle lurette, à ce moment-là.

Le sol était boueux et peu stable. La progression s’avérait difficile et les compagnons manquèrent de trébucher à plusieurs reprises. Les choses ne s’améliorèrent pas lorsque Carmalière attrapa son téléphone et se mit à pianoter dessus.

— Carmalière, vous pourriez éclairer le chemin et pas uniquement vos pompes ? lança un Barne agacé.

— Pardon, répondit Carmalière en braquant à nouveau le faisceau sur le sol. J’essayais de trouver un point de chute dans le coin. N’oubliez pas que dès que notre absence de la Bibliothèque sera devenue évidente, c’est la police que nous risquons d’avoir aux trousses. Nous devons trouver une planque, le temps que les choses se tassent.

— « Le temps que les choses se tassent » ? Parce que vous imaginez qu’ils vont simplement finir par oublier et nous laisser tranquille ?

— Nous n’avons fait que nous introduire dans une section à accès réservé.

— Vous avez aussi volé un document…

— Ce n’est pas un crime.

— Et les gobelins qui se sont mangés une boule de feu ?

— Ah. Oui. Il y a cette affaire. Eh bien, disons que ça mettra un peu plus de temps à se tasser.

— Votre optimiste me fascine, Carmalière…

— Zarfolk ! s’exclama soudain le magicien.

— À vos souhaits, répondit Barne.

— Zarfolk est un ami, précisa Carmalière en agitant son téléphone sous le nez de Barne. Si mon sens de l’orientation ne me trompe pas, il habite à quelques rues de là où nous nous trouvons actuellement.

— Un de vos collègues de la FNT ?

— Oh non. Zarfolk a horreur d’être encarté ! Vous allez bien vous entendre…

— Il a rendu service à la FNT plusieurs fois par le passé, acquiesça Amélise. C’est un type bien.

— Il n’a pas toujours un caractère facile, poursuivit Carmalière, mais c’est quelqu’un de droit et j’ai de bons rapports avec lui. Il nous aidera, j’en suis persuadé.

— Je crois qu’on peut sortir par ici, annonça Pod.

Barne était forcé de reconnaître que sans Pod, il aurait bien pu errer des siècles dans les catacombes sans en trouver la sortie. Le gnome indiquait de la main ce qui ressemblait à un boyau de canalisation dans lequel Barne ne se serait aventuré pour rien au monde. Il doutait même d’être en capacité physique de rentrer dedans.

— Je suis impressionné que tu aies retenu l’emplacement, Pod, dit-il, mais es-tu certain que nous passerons tous ? Je veux dire, toi, tu es un gnome : tu peux plus facilement te faufiler…

— Il s’agit de remonter un boyau : ce n’est pas tant ta hauteur qui compte que ton tour de taille, répondit Pod. Je ne vois personne en surpoids ici… tout le monde devrait y arriver.

Barne n’était pas du tout rassuré et avait autant envie de se glisser dans le boyau que d’embrasser les fesses d’un troll. Les autres ne firent aucune objection, aussi décida-t-il de se taire et de suivre le mouvement. De toute manière, si l’alternative consistait à attendre l’arrivée des gobelins, le choix était vite fait…

Ils grimpèrent donc dans le conduit les uns après les autres, Pod ouvrant la marche et Carmalière la fermant. Barne avait la nausée. Il s’accrochait à tout ce qu’il pouvait pour se hisser dans cet étroit boyau, et rien de ce à quoi il s’accrochait ne semblait totalement solide. Bien sûr, il ne voyait pas grand chose mais il avait la sensation très claire de ramper dans une bouillasse immonde… Il évitait au maximum de respirer de peur d’en ingérer une goutte, au hasard d’une éclaboussure.

Après plusieurs minutes d’ascension, une odeur fort désagréable vint chatouiller les narines des cinq aventuriers. Barne l’accueillit avec une sorte de soulagement : cela signifiait qu’ils approchaient des égouts et donc de la sortie.

Ils émergèrent dans un tunnel qui était à première vue beaucoup plus récent que les catacombes.

— C’est étonnant que ce passage vers les catacombes ait été préservé à la construction de cet égout, fit remarquer Amélise.

— Il y a fort à parier qu’il ait été ajouté par la suite, dit Carmalière. Pour ce que j’en sais, les souterrains de Sorrbourg sont fréquemment utilisés par des contrebandiers et autres hors-la-loi. Nul doute que certaines galeries n’ont rien d’officiel et ont été creusées pour les besoins de visiteurs sans trop de moralité.

— Comme nous actuellement, ajouta Barne.

— Je ne relèverai pas cette pique à peine dissimulée, fit Carmalière. Sortons d’ici.

— Je suis d’accord, fit Amélise, et le plus vite sera le mieux. Quitte à nous faire pincer par les flics immédiatement… On doit prendre une douche, ça n’est pas négociable !

Ils éclatèrent de rire : il était vrai qu’ils étaient tous dans un état pitoyable, couverts de la tête au pied d’une substance qu’il valait mieux considérer comme de la boue. Les ailes d’Amélise, d’ordinaire si fines et délicates, ressemblaient à deux morceaux de carton qu’on aurait trempé dans une fosse à purin.

L’odeur était pestilentielle, mais étonnement, ils s’y habituèrent assez vite. La progression dans ce tunnel était bien plus simple que dans les catacombes : de petites aérations et bouches d’égouts laissaient passer la lumière de l’extérieur à intervalles réguliers.

Maintenant qu’ils n’étaient plus qu’à quelques mètres de la surface, les dispositifs de géo-localisation de leurs smartphones fonctionnaient à nouveau. Ils purent ainsi trouver une ruelle qu’ils estimèrent suffisamment peu fréquentée pour pouvoir quitter les égouts en espérant ne pas être vus, et suffisamment proche de ce fameux Zarfolk.

Lorsqu’ils furent enfin à l’air libre, ils se nettoyèrent du mieux qu’ils le purent : Carmalière lança un sort de tempête réduit à une puissance minime pour les débarrasser du plus gros, puis Amélise répandit une poudre sur eux.

— Ce sont des cristaux de charisme, leur expliqua-t-elle. Habituellement, on les utilise pour favoriser les rapports sociaux des autres à notre égard. Dans le cas présent, j’espère juste détourner l’attention des gens du fait que nous soyons couverts de détritus.

— En somme, dit Pod, ils verront une bande de gros crados mais leur trouveront un inexplicable côté sympathique.

— C’est à peu près ça. Croisons les doigts pour que cela atténue les soupçons qu’ils pourraient nous porter. Nous n’avons pas besoin d’attirer l’attention, vu les circonstances…

Le voyage jusqu’à la planque se passa sans encombre. Barne ignorait si c’était le sort d’Amélise qui fonctionnait à merveille ou si, de toute manière, les gens ordinaires étaient trop pris par leur quotidien et trop occupés à faire comme si de rien n’était pour remarquer les cinq énergumènes couverts de boue qui marchaient à côté d’eux.

Ils atteignirent une petite rue presque déserte où le dénommé Zarfolk était supposé vivre. Carmalière désactiva la fonction de guidage de son téléphone et le rangea dans la poche intérieure de sa veste. Il s’approcha en silence d’une grande maison à l’aspect délabré, avec ses murs délavés de pollution et un certain nombre de ses fenêtre cassées et bouchées par des planches. Le portail en fer forgé émit une plainte lorsque la magicienne le poussa. Les mauvaises herbes du petit jardin qui cernait la maison montaient jusqu’à un mètre de hauteur : la tête de Pod dépassait à peine au-dessus des tiges.

Carmalière appuya sur la sonnette et, n’entendant aucune réaction, frappa à la porte. Il y eut une série de bruits sourds et la large porte d’entrée s’ouvrit. Dans l’embrasure, un ogre de près de trois mètres de haut les dévisageait.

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