WCHF06 – Un dimanche chez l’ogre

WCHF06 – Un dimanche chez l’ogre

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Livre audio (raconté par Patrice Monvel) :

Précédemment : Barne et ses compagnons ont trouvé refuge chez l’ogre Zarfolk. Carmalière leur a raconté la légende de l’Épée des Serfs, un objet magique qui protégerait son porteur des attaques de ses oppresseurs : iel en a retrouvé la trace grâce au document volé à la Bibliothèque. Mais Barne a des doutes sur la suite de l’affaire : devrait-il se rendre à la police ?


Lorsqu’il émergea de son sommeil, la première pensée de Barne fut qu’il n’était pas chez lui. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas dormi ailleurs que dans son appartement qu’il en fut étonné. C’était un rayon du soleil qui l’avait éveillé, et cela aussi était surprenant pour lui qui, d’ordinaire, n’obéissait qu’aux injonctions de son réveil. Seulement, les vieux volets de la maison de Zarfolk n’offraient qu’une opacité toute relative.

Barne se retourna et constata qu’il était seul. Pourtant, il s’était endormi aux côtés de Pod : la maison de Zarfolk était certes très grande, mais il n’y avait pas assez de chambres pour que chacun dorme dans son propre lit. L’idée de partager son lit avec un gnome qui était encore un parfait inconnu quelques heures plus tôt l’aurait scandalisé, en temps normal… mais il s’était couché épuisé et le lit était particulièrement immense – sans doute taillé pour un ogre –, aussi était-il passé outre.

Il se leva, enfila la robe de chambre bien trop large que Zarfolk lui avait prêtée, et descendit les escaliers grinçants qui menaient au rez-de-chaussée. Il trouva Milia et Amélise qui prenaient leur petit déjeuner à la cuisine.

— Bonjour ! fit Milia d’un air jovial.

— Bien dormi ? renchérit Amélise en scrutant le visage de Barne. La nuit a porté conseil ?

Barne tira la troisième et dernière chaise de la cuisine et s’assit à la table ronde sur laquelle reposaient tasses, assiettes, brioches et autres pots de confiture.

— Plutôt bien dormi, oui, dit-il en évitant soigneusement de répondre à la seconde question. Je suis le dernier debout ?

— Non, répondit Milia, Carmalière dort encore. Une boule de feu, ça épuise, je crois. Pod est dans le salon, il regarde la télé.

— Zarfolk est dans le jardin, termina Amélise, il s’occupe de son potager.

— Un vrai petit dimanche matin de rêve, bucolique et familial, ironisa Barne.

— Exactement, dit Amélise avec un grand sourire. Tu veux un thé ? Une tisane ? Ou un café, peut-être ? On a du…

— Du déca, oui, je sais. Tu m’as proposé exactement la même chose quand je suis passé à la FNT lundi soir. C’est ta façon de saluer ?

— Dis-donc, tu vas pas commencer à me gonfler dès le matin, toi ! répliqua Amélise. Si tu t’es levé du mauvais pied, tu peux retourner te coucher. La question est quand même simple : qu’est-ce que tu bois ?

— Je vais prendre un café, grommela Barne qui n’aimait pas non plus se faire enguirlander dès le matin.

Amélise lui tendit la cafetière. Il attrapa une tasse et la remplit.

— Confiture d’abricots, dit Milia en poussant un petit pot de verre dans sa direction. Du jardin.

Qu’est-ce qu’ils ont tous, se demande Barne, avec leurs produits du jardin ? C’est une mode ou quoi ? Est-ce que c’est de ma faute, moi, si j’habite dans un T2 au deuxième étage ? Est-ce que je dois culpabiliser de ne pas faire pousser du basilic sur le rebord de ma fenêtre ?

Sa mauvaise humeur fut rapidement dissipée par la chaleur du très bon café et par la confiture d’abricot dont il devait bien reconnaître qu’elle était excellente. Ce matin-là lui semblait bien plus sympathique que ceux qu’il passait en général chez lui. Ses relations avec Milia et Amélise n’étaient sans doute pas les meilleures du monde, mais il était indubitablement plus agréable de déjeuner avec elles qu’avec son idiot de miroir enchanté.

— Alors, fit Barne, quel est le programme de la journée ?

— C’est plutôt moi qui devrais te poser cette question, répondit Amélise sans le quitter des yeux.

Il s’en voulut de lui avoir avoué qu’il songeait à se rendre à la police. C’était la fatigue qui avait parlé. Peut-être aussi le simple fait de vouloir se confier à quelqu’un, de vider son sac. Il le regrettait quelque peu, avec le recul.

— Je ne vais rien faire d’idiot, dit-il finalement et il sentit Amélise se détendre.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit Milia, mais c’est bien que tu décides de ne rien faire d’idiot. Ça compensera pour ce que tu dis d’idiot, ajouta-t-elle avec un sourire moqueur.

— Je me suis déjà excusé pour mon attaque sur les instit’, grogna Barne.

— Allez, ça va, je te taquine, répondit-elle en riant. Tu fais partie de la bande, maintenant, non ?

Barne ne put s’empêcher de sourire à son tour. Il n’aurait pu leur avouer – ni même se l’avouer à lui-même – mais s’il y avait une chose qu’il ne regrettait pas dans son périple, c’était d’avoir rencontré ses compagnons de route. Même s’il n’était pas toujours d’accord avec eux, même s’ils se prenaient parfois le bec, il avait la sensation plaisante d’appartenir à quelque chose. À quelque chose qui avait du sens, quelque chose de plus grand que lui-même, lui qui se noyait chaque jour un peu plus dans la morosité de son « boulot à la con ».

— Hé ! Venez voir ! appela soudain la voix de Pod depuis le salon.

Après avoir échangé des regards incrédules, Milia, Amélise et Barne se levèrent, leurs cafés à la main, et rejoignirent le jeune gnome qui était assis sur un des grands canapés à moitié éventrés du salon. La télévision était allumée, et on y voyait un présentateur de JT déballer son texte d’une voix monocorde, le regard fixé sur la caméra.

— On parle de nous, expliqua Pod.

— L’attaque qui, je le rappelle, a causé la mort de deux employés de la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques, a été menée par un groupuscule terroriste infiltré au sein de la FNT.

— Groupuscule terroriste ?! s’exclama Barne.

— Les enfoirés ! appuya Amélise.

— Et nous revoyons tout de suite les avis de recherche des suspects, identifiés grâce aux caméras de sécurité de la Bibliothèque.

Le visage du présentateur fut remplacé par quatre avis de recherche indiquant les noms et photographies d’identité de Carmalière, Amélise, Milia et Barne.

— Les quatre terroristes, originaires de la petite ville de Quantar, sont activement recherchés depuis hier. Ils auraient pris en otage un employé de la Bibliothèque, Pod Faro, dont nous sommes actuellement sans nouvelle.

— Pour le coup, remarqua Barne, ils ont à moitié raison…

— Sans blague ! lança Milia au gnome. T’es un otage, toi, maintenant ?

— C’est pas passé loin, répondit-il en lui faisant un clin d’œil.

— Nous avons en duplex Soriame Palor, le président de la Fédération Nationale des Travailleurs. Soriame Palor, bonjour.

— Bonjour.

— Alors aujourd’hui, la question que se posent tous les téléspectateurs, j’en suis certain, c’est : étiez-vous au courant de ce projet d’attentat ? Je rappelle que trois des quatre terroristes sont des membres actifs de la FNT.

— Je voudrais tout d’abord rappeler que jusqu’à preuve du contraire, ces quatre personnes sont présumées innocentes. De plus, je connais personnellement Carmalière, qui préside l’antenne locale de la FNT de Quantar et que j’ai rencontrée à plusieurs reprises. C’est une personne intègre et parfaitement équilibrée. Je ne l’imagine pas aller jeter des boules de feu dans des bâtiments publics pour le plaisir.

— Tout de même, insista le présentateur, on parle de deux morts parmi les employés et des dégâts matériels considérables. Est-ce qu’aujourd’hui vous condamnez cette attaque ?

— Je n’ai rien à condamner tant que l’enquête est en cours, répliqua Soriame Palor. Il y a beaucoup de zones d’ombres et dans le doute, je fais confiance aux membres de la FNT. Pour commencer, il faudrait m’expliquer comment un magicien, une elfe et une fée ont pu accéder à la Bibliothèque sans se faire refouler à l’entrée ! Tout le monde sait que seuls les inertes y sont admis.

— Soriame Palor, pardon, mais là, vous caricaturez. La Bibliothèque Nationale des Prud’Orques est un bâtiment public ouvert à tous et…

— Je vous en prie, ne jouons pas aux ingénus. C’est un secret de polichinelle que les orques refusent l’accès aux êtres magiques. Sauf que cette violence-ci, vous n’en parlez jamais !

Le présentateur et le président de la FNT se lancèrent dans une joute verbale de plus en plus confuse, se coupant la parole régulièrement et prononçant chaque phrase un peu plus fort que la précédente.

— Ce brave Palor, commenta Carmalière qui avait rejoint le groupe. Il soutiendrait ses amis jusqu’à la mort…

— Vous avez tout entendu ? lui demanda Barne. Nous sommes un groupuscule terroriste !

— Oui. Il n’y a rien de surprenant dans cette rhétorique. Utiliser le vocabulaire du terrorisme leur permet de justifier une riposte parfaitement disproportionnée à notre encontre. Des syndicalistes qui répliquent à des tirs de balle par un sort offensif, ça se défend ; alors que des terroristes qui vont sciemment incendier une Bibliothèque, ça se flingue sans sommation et ça ne fait même pas de vague.

— Mais c’est dégueulasse !

— Bienvenue dans la guerre des classes.

— Je persiste, poursuivait Soriame Palor dans le poste de télévision, si la culpabilité de mes camarades de la FNT est si indiscutable, qu’on nous montre les images des caméras de sécurité. En attendant, pour ma part, ils sont innocents.

— Merci, Soriame Palor, dit le journaliste pour conclure l’interview. Pas de condamnation formelle de votre part, donc, on l’a compris. Retrouvons maintenant notre envoyée spéciale, Galaa Min, qui s’est rendue au bureau du directeur de la BNPO, Ruf Torkan.

Sur l’écran apparurent deux nouveaux visages : celui d’une jeune journaliste humaine et celui, large et anguleux, d’un orque habillé d’un costume qui valait probablement deux mois du salaire de Barne. L’orque avait le crâne dégarni et des cheveux grisonnants sur les côtés. Il avait cette expression à la fois féroce et imposante qui était typique des orques hauts placés.

— Écoutez, dit-il d’un ton glacial, je voudrais d’abord revenir sur cette accusation scandaleuse de Monsieur Palor à notre égard. Je trouve bien malvenu de clamer que la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques pratique une discrimination envers les êtres magiques alors même que ce sont précisément des êtres magiques qui y ont perpétré un attentat hier ! La preuve, s’il en était besoin, qu’ils avaient pu entrer sans difficulté. Étant donnés les événements qui ont suivi, on peut d’ailleurs légitimement se poser la question de savoir si ce laxisme vis-à-vis des êtres magiques ne devrait pas justement être corrigé.

— On entend votre émotion, Monsieur Torkan, commenta la jeune Galaa. Quel est aujourd’hui le ressenti des employés de la Bibliothèque ? On imagine qu’il faudra pas mal de temps pour effacer le traumatisme.

— Le traumatisme ! s’écria Barne. Ils nous ont tiré dessus !

— Chut, fit Milia qui voulait écouter la suite.

— Bien sûr. La perte de deux estimés agents de sécurité va laisser des traces. On a bien entendu accordé plusieurs jours de repos à certains de nos employés les plus proches des victimes…

— Grand prince… murmura Carmalière.

— … et nous avons ouvert une cellule psychologique pour les autres. Au-delà de la portée dramatique de l’événement, c’est le fondement même de notre démocratie qui est attaqué lorsqu’on s’en prend à un édifice public ! Qui plus est à une bibliothèque !

— Justement, reprit Galaa, parlons un peu de cette attaque. Que cherchaient ces terroristes à travers cet attentat ? Aviez-vous reçu des menaces auparavant ?

— L’institution des Prud’Orques, en tant que garante de la justice du travail, est constamment l’objet de menace de la part de groupuscules syndicalistes crypto-terroristes. Nous avons visiblement affaire à une organisation elfo-gauchiste dont le but assumé est de mettre le monde du travail à feu et à sang : cette attaque odieuse en est la preuve et elle ne sera pas oubliée. Je trouve par ailleurs très révélateur que Monsieur Palor refuse de la condamner, ce qui en dit long sur l’éthique des membres de la FNT en général. J’espère qu’il serait capable d’assumer ses propos devant les familles des deux agents de sécurité qui ont péri dans ce…

— Très bien, fit Carmalière, ça suffit.

— J’éteins ? demanda Pod.

— S’il te plaît, oui.

— On a mauvaise conscience ? railla Barne. Pas envie de voir l’interview des familles éplorées des deux gobelins que vous avez tués ?

— Mon cher Barne, tu serais sympathique d’arrêter tes provocations idiotes. Tu sais aussi bien que moi que nous étions en légitime défense. Est-ce que ça me rend pour autant heureuse d’avoir tué deux êtres vivants probablement bien plus intègres que leurs salopards de chefs ? Bien sûr que non. Ces deux morts me hanteront chaque jour de ma vie. Je n’ai pas besoin de voir leurs femmes et leurs enfants pleurer pour cela. En huit siècles de lutte, je peux t’assurer que j’ai déjà eu du sang sur les mains, et parfois un sang bien moins facile à assumer que celui de ces deux gobelins.

— Si vous cherchez à attirer ma compassion en m’avouant que vous êtes un meurtrier de masse, vous m’avez mal cerné, Carmalière.

— Je ne cherche rien du tout. J’aimerais juste que tu cesses de décharger ta mauvaise conscience – oui, la tienne ! – sur moi. Parce que si je n’avais pas tué ces deux gobelins, nous aurions des tombes à nos noms aujourd’hui. Considérés comme des terroristes abattus pendant une tentative d’attentat et sans aucune chance de laver notre honneur, puisque nous serions morts.

Barne soutint le regard sévère de la magicienne. En vérité, il ne savait pas exactement pourquoi il continuait à attaquer Carmalière alors qu’il était à peu près d’accord avec iel sur la situation… Peut-être était-ce sa façon de sembler si désinvolte face à la mort, surtout face à celles des autres, qui mettait Barne mal à l’aise.

— Ça se défend, finit-il par dire. Vous pensez sincèrement que nous avons une chance de « laver notre honneur » ?

— En tout cas, nous avons tout intérêt à essayer. Si ce n’est pour l’honneur, au moins pour l’aspect légal de la chose : je n’ai pas plus envie que toi de passer le reste de mes jours en prison.

— Ça m’a l’air quand même mal parti, fit sombrement Amélise. L’intégralité des grands médias se range du côté des orques, sans grande surprise. L’opinion suivra. Qui écoutera une bande de syndicalistes un peu… borderline sur les lois ? Sans aller jusqu’au meurtre, nous avons tous un passif, ici. Ajoutons à cela l’image passablement dégradée des syndicats auprès de la population…

— On n’écoutera sans doute pas une bande de syndicalistes excités, argumenta Carmalière, comme tu le dis. Par contre, une compagnie de héros victorieux brandissant l’Épée des Serfs…

— Oh ce n’est pas vrai, s’exclama Barne, vous n’allez pas recommencer avec ce foutu bout de métal ?

— Eh bien si, mon très cher Barne, je compte bien recommencer autant de fois qu’il le faudra. Au-delà de l’intérêt général évident qu’il y a à se procurer cet objet, nous pourrions en profiter pour tirer notre épingle du jeu, si j’ose dire. Avec un peu de finesse et un certain art de la narration, l’incident de la Bibliothèque pourra être expliqué comme la première embûche d’une longue série de péripéties qui nous aura mené à dérober un objet légendaire des griffes des orques. Imagine seulement la chute brutale de l’image des orques – déjà pas fameuse – si les gens apprennent qu’ils cachaient jalousement ce symbole de la lutte contre l’oppression, et ce depuis des siècles !

— Là c’est sûr, fit Milia, songeuse, ça pourrait pas mal changer la donne dans l’opinion publique… redorer l’image des syndicats et saper une bonne fois pour toute l’autorité des orques. Oh, et nous éviter la taule dans la foulée. Que demander de plus ?

— Arrêter de se faire des illusions ? dit Barne. Vous avez tous la folie des grandeurs, ma parole ! Dans l’hypothèse où nous ne nous ferions pas tuer dans le processus, rien ne nous prouve que récupérer l’Épée nous assurerait une quelconque amnistie, comme par…

— Magie ? l’interrompit Carmalière. Mais c’est exactement ce que c’est : un objet magique. Ne sous-estime pas la puissance des légendes et des aventures dans l’imaginaire collectif : dans notre situation, nous devons nous accrocher à chaque espoir, à chaque opportunité. L’Épée des Serfs représente un espoir bien plus fort que ceux qui contrebalancent habituellement les situations difficiles. C’est même la plus formidable opportunité dont nous aurions pu rêver.

— Et vous savez comment la récupérer ? demanda soudain Pod qui n’avait jusqu’ici pas participé à la conversation.

Barne regarda le jeune gnome. Il était frappé par la flamme qui semblait s’être allumée dans le regard de Pod depuis que Carmalière avait mentionné l’Épée des Serfs, la veille. Comme si, derrière le visage impassible du petit stagiaire bien rangé, aux ordres, il y avait toujours eu un révolutionnaire qui sommeillait : une âme dormante et résignée qui n’attendait qu’une brèche, qu’une occasion pour basculer, pour se lancer à cor et à cri dans un mouvement de révolte.

Avec une certaine mélancolie, Barne songea que, si tout cela lui était arrivé quinze ou vingt ans plus tôt, lorsqu’il avait l’âge de Pod, il aurait sans doute réagi de la même manière. Lui aussi avait eu des rêves, des idéaux. Sans doute pas ceux de Carmalière, mais une volonté de changer les choses, d’améliorer la société… N’était-ce pas la motivation profonde de chaque jeune personne qui débute sa vie d’adulte ? Avant que le temps ne fasse son effet, que le poids des structures ne l’enchaîne, progressivement ; avant que les désillusions ne sapent sa volonté, petit à petit.

Il remarqua à peine lorsque Carmalière invita ses camarades à prendre place autour de la grande table de la salle à manger pour leur expliquer ce qu’il avait découvert en étudiant l’audit de sécurité de l’Épée des Serfs. Barne se sentait à une bifurcation dans le cours de sa vie. Il pouvait choisir de rester fidèle à lui-même : assumer ses actes dignement, se rendre à la justice et faire face aux conséquences. Ou faire le grand saut : suivre la compagnie dans cette aventure, peut-être la dernière. Trouver en lui un peu de l’ardeur du jeune Pod ; un peu de la folie d’Amélise, de l’entrain de Milia.

Sans savoir pourquoi, il se mit soudain à penser à Mélindel, son ex-femme. Qu’aurait-elle dit, si elle avait été à ses côtés ? Elle lui aurait conseillé de suivre Carmalière, bien sûr. Peut-être aurait-elle elle-même rejoint la compagnie, débordant de cet enthousiasme qui avait égayé les journées de Barne pendant de si longues années.

Il chassa cette pensée et se dirigea vers le jardin. Les autres, plongés dans une conversation animée, ne le remarquèrent pas. Il se dit qu’il était d’une humeur d’ogre et que, dans ce contexte, Zarfolk serait sans doute de meilleure compagnie pour lui.


Barne n’était pas à proprement parler un « manuel ». C’était même tout le contraire : il se voyait comme un employé de bureau typique, et c’était là la plus honnête des considérations qu’il pouvait avoir sur lui-même. Bien plus habitué à manipuler un clavier qu’un marteau ou qu’un sécateur, Barne n’était objectivement pas un bricoleur du dimanche. Ni même un bricoleur d’un quelconque autre jour de la semaine, d’ailleurs. En ajoutant à cela sa main qui était tout sauf verte, il était évident que Barne avait à peu près autant de prédisposition pour le jardinage que pour le syndicalisme.

Pourtant, ce fut avec un certain plaisir qu’il passa plusieurs heures aux côtés de l’ogre Zarfolk, à retourner la terre, tailler des branches et récolter des légumes et des fruits mûrs. Il savait que c’était un cliché, mais il vérifia l’adage prétendant que les travaux manuels permettent de se vider la tête.

Les groseilliers foisonnaient de fruits d’un rouge éclatant et Barne comprit assez vite que tout ce que Zarfolk leur avait servi jusqu’à présent était issu de son jardin, y compris le fameux vin de groseille de la veille. L’ogre semblait s’être organisé une sorte d’ermitage improvisé en pleine ville, avec un niveau d’autosuffisance impressionnant.

Ils parlèrent peu mais Barne sentit qu’il ne dérangeait pas Zarfolk le moins du monde. L’ogre lui faisait l’effet de ces personnes qui haïssent les foules mais sont les meilleurs camarades en comité réduit. En l’absence de l’exubérant Carmalière, Zarfolk donnait l’impression d’être paisible, beaucoup moins sur la défensive. Certes, il restait un ogre et donc une créature relativement inquiétante du point de vue de Barne, mais manifestait une humeur tout à fait amicale.

Vers le milieu de l’après-midi, ils firent une pause bien méritée. Barne avait l’impression d’avoir déplacé une montagne et était proprement lessivé, ce qui fit rire l’ogre de bon cœur.

— T’avais de l’ardeur à la tâche, pélo, mais bêcher la terre, c’est pas dans tes habitudes. J’me trompe ?

— Nan, souffla Barne en s’affalant dans une des chaises de jardins que Zarfolk avait disposées à l’ombre d’un arbre. J’ai assez d’ampoules pour illuminer tout le jardin.

— Haha ! Allez, bois un coup d’pomme, tu l’as bien mérité.

Il déboucha une bouteille en verre sans étiquette.

— C’est sans alcool j’espère ? Sinon, là, je crois que ça va m’achever.

— Mais non, c’est juste du jus de pomme ! Au pire, s’il a tourné au cidre, tu survivras.

Ils trinquèrent et Barne but d’une traite son verre. Le jus de pomme, comme tout ce qu’il avait goûté jusqu’à présent, était délicieux. Des voix émanaient faiblement de l’intérieur de la maison, par les fenêtres ouvertes. Carmalière et les autres étaient sans aucun doute toujours plongés dans leurs plans pour l’Épée des Serfs.

— Foutu Carmalière, grommela l’ogre qui avait retrouvé son air renfrogné. Un bon esprit mais bon sang, en huit cents ans, on aurait pu espérer qu’iel finisse par acquérir une certaine sagesse…

— Vous n’avez pas peur que quelqu’un entende, depuis la rue ?

— Pas trop de risque. Cette impasse est pratiquement toujours déserte. De toute façon, derrière le muret, un passant entendrait que dalle à part des voix lointaines. Aucune chance qu’on y distingue quoi que ce soit d’intelligible, je peux te le garantir.

Barne se dit qu’il avait sans doute raison. Même eux, qui étaient dans l’enceinte de la propriété et non loin de la fenêtre ouverte de la salle à manger, ne pouvaient distinguer le moindre mot.

Ils restèrent silencieux un instant. Zarfolk semblait continuer à maudire Carmalière dans sa tête malgré tout et Barne se demandait si la conversation était toujours ouverte.

— Monsieur Zarfolk ? tenta-t-il timidement après quelques minutes.

— Juste Zarfolk, pélo.

— Zarfolk… qu’est-ce que vous pensez du plan de Carmalière ? Je veux dire, en oubliant, eh bien… qu’il s’agit de Carmalière.

— Tu veux dire, si je mets de côté mes a priori sur le gus ? Eh bien… C’est une noble quête, j’en doute pas. J’ai des doutes sur la capacité de Carmalière à être à la hauteur de cette noblesse, c’est tout.

— Mais est-ce vous pensez que…

Barne s’interrompit. Il ne savait pas trop s’il devait poser la question mais Zarfolk sembla deviner la suite.

— Que tu devrais le suivre ? Mon gars, n’importe qui avec les pieds suffisamment sur terre pour y garder ceux de ce doux dingue de magos ne sera pas de trop. Les demoiselles sont de bonnes âmes ; je connais pas l’nabot, mais il m’a l’air droit dans ses pompes ; quant à toi, tu me sembles être un bon gars. Ouaip, nul doute que t’aurais ta place parmi eux.

Barne eut un sourire. Il lui semblait si rare qu’on lui parle ainsi, sans sous-entendu, en le considérant comme un égal. Pour la deuxième fois de la journée ! Cette fois, c’était un ogre qui lui parlait, un grand ogre fort, indépendant et avec un caractère bien trempé : une personne qui aurait eu toutes les raisons d’être condescendant avec Barne qui était l’exact opposé. Zarfolk semblait être de ceux qui ont tellement souffert du regard des autres qu’ils ont appris à toujours adopter une attitude bienveillante envers leurs prochains. Surtout envers les plus faibles.

— Quant à savoir si tu devrais les suivre, poursuivit l’ogre, si ce serait dans ton intérêt… Honnêtement, même si j’avais la réponse, je ne sais pas si je te la donnerais. Il arrive un moment où tu dois faire tes choix et où personne d’autre ne peut – ou ne doit – les faire pour toi.

Il se leva en emportant la bouteille qu’ils avaient vidée au fil de la conversation.

— En tout cas, rappelle-toi que c’est ta décision et uniquement la tienne. Te laisse pas avoir par les beaux discours de Carmalière. Agis en connaissance de cause, t’es le seul maître de ton destin. Tu sais, si jamais tu décides de ne pas les suivre et que tu te retrouves juste abandonné à la recherche d’une planque… eh bah, tu seras le bienvenu ici.

L’ogre inclina doucement la tête vers Barne puis tourna le dos et se dirigea vers la petite cabane en bois accolée à la maison et dans laquelle Barne l’avait vu ranger ses outils – et ses bouteilles.

Vivre en ermite avec un ogre anarchiste et autarcique… Barne se dit que l’idée était cocasse, voire ridicule. Pourtant, la vie était paisible ici. Loin du bruit, du métro, de la foule, de son boulot, de ses horaires… En paix, enfin, à l’écart du système. Malgré le système, à côté du système.

Oui, mais après ? Vivre ici ? Et ensuite ? Mourir ? Ou alors, partir à l’aventure ? Peut-être mourir aussi ? Plus jeune, mais en participant à un dessein qui le dépasserait ? Barne repensait aux images de ses ancêtres qu’il avait cherchées sur Internet quelques jours plus tôt. En posant sa tête sur le dossier de la chaise du jardin, assommé par les efforts de la journée, il céda de manière fulgurante à la sieste dominicale. Il se prit à rêver que, peut-être, la grande gloire de la lignée des Mustii ne s’était pas encore tout à fait éteinte…


Barne continua à aider Zarfolk à jardiner jusqu’à la fin de la journée. Les ampoules sur ses doigts ne s’arrangeaient pas mais il tenait tout de même à participer à l’entretien du potager : c’était la moindre des choses puisqu’ils profitaient tous de la nourriture patiemment cultivée.

À la fin de la journée, il proposa de ranger les outils et se dirigea vers le petit cabanon de bois. L’heure était tardive et le chemin de terre qui y menait n’était pas éclairé. Si Barne n’avait pas passé de longues heures dans le jardin cet après-midi-là, il aurait sans doute trébuché sur une ronce ou un gros caillou mal placé.

Arrivé à quelques mètres du cabanon, il s’arrêta net : quelque chose bougeait à l’intérieur. Quelque chose de résolument peu sympathique. Des bruits inquiétants filtraient à travers les fins murs de bois, des grattements et surtout… des grognements, comme le bruit d’une bête sauvage qui se serait retrouvée coincée ici et qui essaierait désespérément d’en sortir.

Barne eut un mouvement de recul. Il n’avait aucune idée du genre de bestiole qui pouvaient peupler le jardin… Il jeta un regard à Zarfolk derrière lui mais celui-ci venait de passer le seuil de la porte. Barne était seul.

Il hésita un instant à suivre Zarfolk à l’intérieur de la maison pour demander de l’aide. Il se ravisa en pensant qu’il risquait fort de passer pour pleutre s’il s’avérait que la bête là-dedans n’était ni féroce ni même sauvage…

Sans faire de bruit, il posa les quelques outils, binettes et râteaux qu’il tenait et conserva une grande pelle qu’il empoigna fermement. Il respira pour se donner du courage et posa la main sur la poignée de la porte du cabanon. Il y eut un faible grincement et la créature qui était à l’intérieur cessa de faire le moindre bruit. Le sang de Barne se glaça : il était repéré.

Il fallait qu’il prenne une décision rapidement : fuir et appeler à l’aide ou jouer le tout pour le tout en ouvrant la porte pour en avoir le cœur net. Ne tenant toujours pas à passer pour un lâche, ce fut la seconde option qu’ils choisit.

Il tira la poignée d’un coup sec et brandit sa pelle en hurlant.

— YAAAAAAAAAAH !

Deux voix répondirent :

— AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !

— AAAARRGHHHHHHHHHHHHHHHHH !

Il n’y avait pas de bête sauvage : à la lueur de la Lune, Barne reconnut Pod et Milia. Ils le regardaient avec effroi, lui qui s’apprêtait à les frapper avec une énorme pelle. Mais surtout… ils étaient nus comme des vers.

— MAIS T’ES COMPLÈTEMENT TARÉ ? s’écria Pod en dissimulant sa nudité à l’aide de son pantalon qu’il ramassa par terre.

Milia aussi se couvrit d’un air gêné en récupérant ses vêtements dispersés un peu partout dans le cabanon. Barne lâcha sa pelle et se retourna d’un mouvement vif.

— Mince ! Pardon ! Désolé ! Mince… Je croyais avoir entendu un animal sauvage…

Milia laissa échapper un hurlement de rire qui embarrassa encore plus Barne. Pod fulminait :

— ENFIN TU POUVAIS QUAND MÊME FRAPPER AVANT D’ENTRER, MERDE !

Barne se retourna avec précaution. Ses deux camarades s’étaient rhabillés à présent. Milia était en proie à un véritable fou rire et Pod regardait ailleurs, gêné. Elle sortit du cabanon en récupérant son soutien-gorge au sol.

— Haha ! Je… Haha ! Je vous laisse entre… Ha ! Entre garçons. Haha !

Avant de partir, elle se retourna et fit un signe à Pod.

— À plus tard… l’animal sauvage !

Puis elle éclata à nouveau de rire et partit vers l’entrée de la maison en courant. Le silence qui s’imposa après que la porte d’entrée eut claqué fut lourd. Pod remettait sa ceinture et Barne ne savait pas s’il devait parler ou…

— Euh, je… tenta-t-il prudemment.

— Ouais ?

— Je suis désolé.

— Ouais.

— J’savais pas que…

— Ouais.

— Ouais.

— Voilà.

Nouveau silence. Barne et Pod se dévisageaient. En silence. Immobiles. Droits comme des piquets. Comme deux cons, pensa Barne.

— Allez, ça va, finit par dire Pod en attrapant une cigarette magique dans sa poche. C’est pas grave.

Barne se détendit et s’alluma une cigarette également.

— J’suis vraiment désolé, hein, répéta-t-il au gnome.

— C’est pas grave, j’te dis ! De toute façon, tu sais, j’avais pas prémédité le truc… c’est arrivé comme ça…

— C’est arrivé sacrément vite, si j’puis me permettre, remarqua Barne. Le syndrome de l’otage sous le charme de sa geôlière ? Le coup de foudre ?

— Nan, fit le gnome. Je sais pas. C’est venu comme ça. C’est le contexte, je pense : l’excitation de l’aventure, le danger, tout ça. Et puis, bon…

Il se rapprocha de Barne et murmura.

— C’est une elfe. Avoue, ça te ferait pas rêver, toi ?

— Au risque de te surprendre à nouveau, figure-toi que j’ai été marié avec une elfe.

— Sans déconner ? s’écria le gnome en ouvrant des yeux ronds.

— Oui. Mais toi… tu vois, ça m’étonne que… enfin, j’veux dire… j’savais pas que…

— Qu’un gnome pouvait le faire avec une elfe ? conclut Pod qui avait deviné où Barne voulait en venir. Bah si, carrément. Y’a pas de raison…

— Ça ne pose pas un problème de… euh, de taille ?

La taille d’un petit être était un sujet qu’il était assez inconvenant d’aborder aussi frontalement. Barne n’aurait pas pu imaginer être plus mal à l’aise, mais sa curiosité avait été piquée… et puis, de toute manière, il était déjà allé bien loin sur le chemin de l’indiscrétion : autant mettre les pieds dans le plat.

Pod ne sembla pas vexé le moins du monde. Il eut même un petit rire en tirant sur son guioska.

— Tu appelles ça un problème, fit-il malicieusement, moi j’appelle ça un avantage. J’vais pas te faire un dessin, mais imagine un peu la scène : j’ai une vue imprenable…

Barne n’avait pas la moindre envie d’imaginer ses camarades en pleine action, mais il avait compris où le gnome voulait en venir.

— Enfin, quand même… faire ça dans un cabanon ?

— Pour commencer, je te rappelle que je partage ta chambre, alors pour l’intimité, on repassera. Encore une fois, c’est arrivé comme ça, sans prévenir… On fouillait le cabanon pour voir si Zarfolk n’y planquait pas des armes…

— DES ARMES ? Mais pourquoi ?!

— Parce qu’on va se mettre à la recherche de l’Épée des Serfs, bien sûr.

— Vous comptez assassiner beaucoup de monde ? demanda sombrement Barne.

— Pour le moment, on a quelques repérages à faire, expliqua Pod. Des endroits où on soupçonne que l’Épée soit cachée. N’empêche qu’on doit prendre des précautions…

Barne termina sa cigarette. Toute leur discussion salace semblait futile maintenant qu’on lui avait remis cette histoire d’Épée dans la tête. Il n’aimait pas du tout la tournure que prenaient les choses…

— Tu ne veux pas venir avec nous ? demanda Pod avec les yeux pleins d’espoir.

— Pour l’instant, je vais aller dormir, fit Barne, évasif.

Il prit congé puis, pris de remords, revint vers son ami gnome.

— Je vais dormir sur le canapé, lui dit-il. Je te laisse la chambre. Considère ça comme ma façon de m’excuser…

— Sympa ! Merci, dit le gnome en lui souriant.

Barne rentra pour de bon cette fois et alla déménager ses affaires depuis la chambre vers le salon. Il était ouvert d’esprit, mais si des galipettes gnomo-elfiques devaient avoir lieu sur son lit, il n’avait pas l’intention d’aller y reposer ses fesses de si tôt…

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