WCHF07 – D’une importance capitale

WCHF07 – D’une importance capitale

◀◀ Premier chapitre ◀ Chapitre précédent Chapitre suivant ▶

Téléchargements :

Précédemment : La compagnie s’organise chez Zarfolk. L’affaire de la Bibliothèque est médiatisée et les membres de la FNT accusés de terrorisme : récupérer l’Épée devient donc crucial pour la compagnie. Carmalière souhaite ainsi prouver leur innocence et renverser le capitalisme. Loin de partager son optimisme, Barne se rapproche de l’ogre Zarfolk…


Le lendemain matin, un lundi, ce fut pour Barne une sensation étrange que de ne pas aller travailler. Bien sûr, il lui arrivait de prendre des congés, mais cette fois, c’était différent : il séchait, oui, comme un lycéen attardé. En même temps, s’il avait décidé de se rendre au bureau comme il en avait l’habitude, c’eut été une paire de menottes qui l’y auraient attendu… ainsi que le sourire triomphant de Glormax. La possibilité de se rendre à la police lui semblait de plus en plus abstraite à mesure qu’il énumérait les conséquences d’une telle décision.

Malgré cela, il prenait un soin tout particulier à ne pas participer aux petites réunions du groupe. Les autres – Pod, surtout – prenaient un plaisir non dissimulé à jouer aux conspirateurs, à dialoguer à voix basse alors même qu’il n’y avait personne pour les espionner aux alentours. Cette ambiance réjouissait de toute évidence Carmalière, aussi Barne était-il fermement décidé à ne pas lui faire le plaisir de s’y joindre.

Si Zarfolk avait spécifiquement dit à Barne qu’il serait le bienvenu s’il souhaitait rester, il apparut rapidement à ce dernier qu’il n’était de toute façon pas dans les manières de l’ogre de mettre ses invités dehors. Pendant les jours qui suivirent, la compagnie resta à l’abri de la maison et profita du confort et du garde-manger de Zarfolk sans que cela n’ait l’air de le déranger. Certes, il se querellait régulièrement avec Carmalière, mais c’était toujours au sujet de désaccords politiques.

En dehors de cela, la cohabitation se déroulait sans heurt. En tout cas, tant que Barne prenait bien garde à ne plus surprendre ses camarades en pleins ébats… Le canapé était bien assez confortable pour lui, mais malheureusement, les murs étaient fins et il lui arrivait encore d’entendre les « grognements de bête sauvage »… Pour se changer les idées, il se plongeait alors dans l’étude du document sur l’affaire Ovart qu’il avait volé à la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques.

Il n’entendait pas grand chose au jargon juridique utilisé, mais pour ce qu’il en comprenait, le cœur de l’affaire était lié à l’un des nombreux droits du travail qui avaient depuis été largement rabotés par les gouvernements libéraux successifs. Avec une certaine amertume, il devait bien reconnaître que cela apportait de l’eau au moulin de la FNT.

— M’étonne pas, grommela Zarfolk lorsque Barne lui fit part de ses conclusions fort décevantes. Tous des salauds…

Tous deux continuaient à s’occuper ensemble du jardin et de l’organisation de la collocation. Cela donnait l’impression à Barne d’être utile sans pour autant devoir participer aux combines de Carmalière.

Parfois, l’un ou l’autre des membres de la compagnie s’absentait de la maison. Barne se demandaient où leurs recherches pouvaient bien les mener, surtout en considérant le fait qu’ils étaient des fugitifs avec leurs photos régulièrement affichées dans les journaux télévisés.

— Où est-ce qu’ils peuvent bien aller ? demandait-il parfois à Zarfolk.

— J’en ai rien à carrer, marmonnait celui-ci en général.

— Ouais… Ouais, moi pareil.

En vérité, Barne était rongé par la curiosité. Lorsqu’il apercevait l’un ou l’une de ses camarades rentrer d’une de ces escapades, il ne pouvait s’empêcher de jeter des coups d’œil discrets dans sa direction : il espérait déceler ainsi un indice, quelque chose qui lui indiquerait l’avancement de leurs recherches.

— Salut Barne, fit un soir Amélise en passant le seuil de la porte et en croisant son regard furtif. Tu as besoin de quelque chose ?

— Non non…

— Tu sais, si tu veux savoir ce qui se trame ici, tu n’as qu’à demander.

— Vos petites affaires ne me concernent pas.

— Comme tu voudras.

Elle s’éloigna à l’étage, dans la chambre qu’elle partageait avec Milia… Ou plutôt, qu’elle avait partagé, au départ, car Milia dormait désormais avec Pod. Barne avait d’abord eu l’impression qu’il s’agissait d’un « coup d’un soir », d’une aventure sans lendemain. Cependant, il semblait que ses deux camarades eussent décidé de continuer à s’ébattre joyeusement. Grand bien leur fasse, pensait Barne.

Il lui arrivait encore de fumer en compagnie du gnome. Comme il se refusait à donner l’impression d’être intéressé par l’Épée des Serfs, Barne orientait en général leurs discussions sur la relation de Pod avec Milia. Un soir, après une autre après-midi de jardinage, il lui fit remarquer au détour d’une pause cigarette :

— Tout de même, elle a presque quatre fois ton âge.

— Pour une elfe, répondit le gnome avec philosophie, ça ne fait pas tant que ça.

— Même en prenant en compte les longévités respectives, ça fait quand même une sacrée différence.

— Qu’est-ce que tu veux, fit le gnome avec un sourire en coin, ça doit être le fantasme de l’institutrice…

— Pitié, dit Barne en levant les yeux au ciel, dis-moi que tu ne l’appelles pas « maîtresse »…

Pod éclata de rire. Barne eut un sourire amusé et le laissa à son hilarité. Le jardinage de la journée lui avait donné soif et il se dirigea vers la cuisine pour aller se chercher un verre d’eau.

Arrivé dans le hall de la maison, il entendit les voix d’Amélise et de Milia en provenance de la cuisine. Elles avaient leurs habituelles intonations de conspiratrices et Barne s’approcha de la porte sans faire de bruit pour écouter.

— Tu sais que nous avons besoin de lui, murmurait Milia. Il ne le sait pas encore, mais il est d’une importance capitale.

— Pourquoi Carmalière ne le met-iel tout simplement pas au courant ? renchérit Amélise. Et pourquoi ne nous dit-iel pas, à nous, en quoi il est important ?

— Iel doit avoir ses raisons. Tu connais Carmalière… S’iel ne nous dit rien, c’est que nous n’avons rien à savoir.

— Tu lui fais vraiment confiance à ce point ? Tu vois, je prends toujours la défense de Carmalière, comme toi, mais…

— Oui, coupa Milia. De toute manière, j’insiste : tu devrais vraiment t’activer pour convaincre Barne de se joindre à nous, sinon on ne pourra jamais avancer.

Son nom avait été lâché et Barne avait la confirmation de ce qu’il pressentait : c’était de lui qu’elles parlaient. Voilà qui devenait très intéressant…

— Je fais ce que je peux, protesta Amélise. Je te rappelle qu’il y a quelques jours, il était prêt à se rendre à la police : cette éventualité semble écartée, c’est déjà pas mal. Pour le reste… je vois bien qu’il est curieux, mais il est aussi incroyablement borné ! Il préférerait jouer les snobs jusqu’à la mort plutôt qu’admettre que notre projet a quelque chose d’excitant !

Barne sentit ses joues rosir alors même qu’il était plongé dans la pénombre du hall, sans âme qui vive pour le voir. Amélise avait ce talent énervant pour voir derrière les apparences, pour deviner ce qui se tramait dans l’esprit des gens qu’elle croisait. Ou peut-être était-ce juste Barne qui était un piètre acteur.

— Et puis, dis voir, ajouta Amélise, pourquoi ce serait nécessairement à moi de le convaincre ?

— Parce que tu es celle qui a les meilleures relations avec lui !

— Ah ! C’est beaucoup dire… Si on arrive à se parler dix minutes sans se jeter à la gorge l’un de l’autre, c’est déjà beau.

— C’est facilement neuf minutes de plus que ce que Carmalière et moi arrivons à faire. Mince, Amé, il en est réduit à se ruiner les mains en jardinant avec Zarfolk tous les jours ! Il n’y a qu’à le pousser un peu et il nous tombe tout cuit dans les bras !

— Tu commences à me gonfler léger, Milia. Si c’est si facile, fais-le. Après tout, pour ce qui est de tomber tout cuit dans les bras, tu t’es bien débrouillée avec Pod.

Il y eut un silence pesant. Barne pouvait sentir la tension à travers la porte.

— Désolée, ajouta piteusement Amélise après quelques instants, c’était déplacé.

— Je trouve, oui, répondit sèchement Milia.

— En attendant, moi, je commence à en avoir ras la couenne de jouer aux manipulatrices. À quoi est-ce que ça ressemble, à la fin ? Des fois, je me dis que c’est Zarfolk qui a raison au sujet de Carmalière.

— Oh ça va, on sait que tu l’adores, ton Zarfolk ! N’empêche que si on veut la récupérer, cette foutue épée, il nous faut Barne. Alors débrouille-toi !

Les pas de Milia qui quittaient la pièce par la porte qui menait au salon firent légèrement craquer le plancher. Barne, inquiet qu’Amélise ne passe quant à elle par le hall et ne tombe nez-à-nez avec lui, repartit discrètement vers le jardin.

Il ne savait plus quoi penser. Cette conversation était ouvertement déroutante et il essayait de mettre de l’ordre dans ce qu’il avait appris : on lui prêtait une importance dont lui-même ignorait la nature ; Amélise était moins sous la coupe de Carmalière que ce qu’il avait imaginé ; Milia était une vraie peste – ça, il l’avait déjà plus ou moins compris auparavant ; visiblement, Amélise était chargée de le convaincre en douceur de se joindre à la recherche de l’Épée des Serfs.

Son intérêt pour la quête en question était bien entendu décuplé à présent : il allait falloir qu’il en apprenne plus. Néanmoins, il n’avait pas la moindre intention de leur « tomber tout cuit dans les bras » : il appréciait très peu la manipulation et comptait bien apprendre en quoi sa présence était capitale avant de se lancer dans une quelconque aventure. Il avait entendu trop d’histoires où le héros était « d’une importance capitale » parce qu’il devait mourir à la fin à cause d’une prophétie idiote, ou se sacrifier pour la cause par grandeur d’âme. Hors de question pour lui de se faire avoir si facilement.

S’il participait, ce ne serait pas comme dindon de la farce : ce serait en connaissance de cause.


Le jour suivant, ce fut avec ce petit sentiment de supériorité procuré par la certitude d’avoir un coup d’avance que Barne se leva. Il prit, comme chaque matin, son petit déjeuner sur la table de jardin qui jouxtait la porte d’entrée de la maison, à l’ombre des arbres. La matinée d’été était douce et tiède.

Amélise et Milia se levèrent peu après lui et s’assirent à sa table. La plupart du temps, Barne s’arrangeait pour rester seul et pour éviter de parler aux autres habitants de la maison – à l’exception notable de Zarfolk qui avait l’avantage de se ficher complètement des plans de Carmalière. Cette fois, pourtant, il se dit que c’était une belle occasion d’observer, goguenard, les tentatives plus ou moins fines d’Amélise et Milia de le rallier à leur cause.

— Belle journée, n’est-ce pas ? lança-t-il à la cantonade.

Les deux amies se regardèrent avec incrédulité : Barne était rarement aussi démonstratif, surtout le matin.

— Très belle, effectivement, fit Milia.

— D’ailleurs, on sort, aujourd’hui, ajouta Amélise. On va faire un petit tour en ville. Ça t’intéresse ?

— Oh. Non, merci. Je dois m’occuper du potager avec Zarf.

— Zarf ? dit Milia avec un air amusé. S’il t’entend l’appeler comme ça, c’est toi qui va finir dans le potager…

— Tu n’en as pas marre de rester à la maison ? tenta Amélise. Tu n’es pas sorti depuis qu’on s’est réfugiés ici.

— C’est plus prudent, non ? argua-t-il. On est recherchés, je vous le rappelle. Si vous voulez aller crapahuter dans les rues de la capitale alors que tous les gens un tant soit peu connectés ont votre portrait en tête, libre à vous. Je préfère jouer la sécurité.

— On est capables de modifier nos apparences, tu sais, dit Amélise. La tienne aussi, si tu le souhaites.

— Ma tête me convient très bien comme elle est, dit Barne en souriant avant de boire nonchalamment une gorgée de café.

Il était content de son effet : l’elfe et la fée semblaient désemparées et entamèrent leur petit déjeuner en silence. Même Milia en oublia de lancer une plaisanterie sur la tête de Barne – par exemple en lui indiquant qu’elle n’aurait jamais dû convenir à qui que ce soit.

Après quelques minutes, Amélise engagea la conversation avec sa camarade.

— Bon. Quel est le programme ?

— Eh bien, après nos repérages à la Fabrique Adabra, je suggère qu’on…

— La Fabrique Adabra ? coupa soudain Barne sans le vouloir.

Mince. Il s’était pourtant promis de ne montrer aucun signe d’intérêt. La Fabrique Adabra était une chaîne de supermarchés très connue, une sorte de magasin de bricolage mais dédié aux objets magiques. Boo’Teen Corp, l’entreprise où Barne et Carmalière travaillaient – ou plutôt, avaient travaillé jusqu’au week-end précédent – était un des fournisseurs de la Fabrique Adabra.

— Oui, dit Milia en sautant sur l’occasion. Carmalière pense que l’Épée des Serfs se trouve dans un des laboratoires de la Fabrique. Pourquoi, tu sais quelque chose à ce sujet ?

— Sur la Fabrique Adabra ? dit Barne en levant un sourcil. Il y a des magasins dans toutes les grandes villes de Grilecques. Qui ne connaît pas ? Qu’est-ce que tu veux donc que je sache que tu ne saches pas déjà ?

Oh non, pensa-t-il. Était-ce juste cela, l’importance capitale qu’on lui prêtait ? Parce qu’il était employé chez Boo’Teen Corp, il devait avoir des informations confidentielles sur la Fabrique Adabra ? Si c’était cela, ils allaient tous être déçus…

Pourtant, non, se dit-il. Ça ne pouvait pas être cela, puisque Carmalière aussi était un employé de Boo’Teen Corp. Et, maintenant qu’il y réfléchissait, sans doute à un poste plus élevé que le sien.

— En tout cas, dit-il d’un air faussement blasé, si on peut trouver l’Épée des Serfs au supermarché du coin, ça désacralise vachement la légende…

— Ne joue pas l’idiot, dit Milia. On parle d’un laboratoire de recherche et développement, pas d’un rayon de magasin.

— D’après le rapport qu’on a récupéré à la BNPO, poursuivit Amélise, la dernière transaction connue autour de l’Épée des Serfs remonte aux années cinquante. Un vieil orque rentier l’aurait trouvée dans le grenier d’un des domaines familiaux et l’aurait revendue à Sabrelo.

— Sabrelo qui, si tu te souviens bien, reprit Milia, est une vieille marque d’épées magiques. Marque qui a été rachetée il y a une bonne vingtaine d’années par…

— La Fabrique Adabra, conclut Barne à contre-cœur.

— Tout juste, dit Amélise qui souriait devant un Barne inhabituellement loquace. On suppose que l’Épée est conservée dans un des départements R&D de la boîte. Probablement ici-même, à Sorrbourg. On a quelques lieux en vue, dont un en particulier qu’on doit vérifier.

— Ce serait logique, renchérit Milia. Ce genre d’entreprise compte beaucoup sur son patrimoine pour développer de nouveaux objets magiques. La magie de l’Épée des Serfs est d’un type particulièrement rare et sophistiqué – celle des elfes, sans vouloir m’envoyer des fleurs. Je doute que quiconque soit capable d’en percer les mystères, mais je ne serais pas surprise si des magénieurs ne continuaient pas à l’étudier aujourd’hui encore.

— Donc si je résume, fit Barne, vous espérez identifier dans quel laboratoire exactement elle se trouve et, j’imagine, y entrer par effraction pour la voler ?

— On pourrait aussi faire une pétition pour leur demander de la rendre, ironisa Milia, mais oui, c’est l’idée.

Barne ne répondit pas et les deux femmes se turent également. Les doux bruits du vent dans les arbres et des gazouillements d’oiseaux troublait à peine le silence. Barne réfléchissait : s’il en avait appris plus sur les projets de ses camarades, il n’était en tout cas pas plus avancé sur ce qui le rendait si important à leurs yeux.

— Eh bien, dit-il en se levant, amusez-vous bien.

Et, satisfait par les expressions de déception qui s’affichaient sur le visage des deux femmes, il rentra à l’intérieur de la maison sans leur laisser le temps de répondre.


Amélise et Milia avaient quitté la propriété sans adresser un mot de plus à Barne qui avait pourtant pris soin de rester assis dans le salon dans l’espoir d’hameçonner de nouvelles révélations.

Zarfolk ne leur ayant jamais rendu leurs téléphones portables, Barne ne pouvait lire les actualités en ligne : il n’avait d’autre choix que de regarder l’insipide journal télévisé. Ou alors, comme c’était le cas cette après-midi-là, il pouvait se rabattre sur le journal que Zarfolk recevait chaque jour. Il s’agissait de « L’Alliance magique », une gazette à l’orientation politique que Barne aurait qualifiée d’extrême-gauche : ce n’était pas franchement sa tasse de thé, mais c’était mieux que rien.

— On lit « L’Alliance », hein ? remarqua l’ogre en entrant dans le salon.

— Faute de m… commença Barne mais il se ravisa en se disant qu’il n’était pas très respectueux – ni prudent, d’ailleurs – de parler ainsi des lectures de son hôte. Euh, oui, c’est… intéressant.

L’ogre éclata de son rire sonore que Barne avait appris, au fil des jours, à accueillir sans sursauter.

— Ça va, arrête ton char, pélo ! On peut pas tous aimer les mêmes feuilles de chou, pas vrai ? Une partie de cartes, pour te changer les idées ?

— Avec plaisir, dit Barne avec soulagement.

Même s’il devait reconnaître que Zarfolk s’était avéré être un hôte de qualité, ses préjugés sur les ogres refaisaient surface régulièrement.

— Puis-je me joindre à vous ? fit une voix derrière Barne.

Carmalière s’était avancé dans la pièce. Iel n’avait pas pris son repas de midi avec eux et, pour ainsi dire, Barne ne l’avait pas vue de la journée. Pas plus que Pod, se dit-il.

— Oh, fit Zarfolk en plissant les yeux, si nous avons le roi de la manipulation à notre table, nous ferions tout aussi bien de jouer au poker.

— Je ne sais pas si je dois me sentir flattée ou insulté.

— Sans aucun doute les deux, grinça Zarfolk.

— Eh bien soit, fit Carmalière. Allons-y pour un poker.

— Je n’ai pas d’argent sur moi, dit piteusement Barne.

— Y’a pas de lézard, fit Zarfolk. Je n’plaisantais qu’à moitié sur le « roi d’la manipulation ». Pas trop jouasse à l’idée de me faire détrousser : on va utiliser des jetons.

— Et si l’on… corsait un peu le principe, qu’en dites-vous ?

Carmalière avait le regard pétillant et Zarfolk répondit avec une certaine inquiétude dans la voix :

— Je ne sais pas à quoi tu penses, mais je sens que ça ne va pas me plaire.

— Oh, c’est bon enfant : je propose que le vainqueur de chaque manche puisse poser une question au joueur de son choix… et que le joueur soit alors obligé de répondre… sans mentir.

— Ah oui, ricana Zarfolk, j’aimais bien ce jeu-là, avant. Ensuite, je suis rentré à l’école primaire et j’ai commencé à trouver ça naze.

— Certes, mais tu n’avais pas à ta table un magicien capable de jeter des sorts de vérité aux joueurs.

— T’es pas sérieuse ?

— Pourquoi pas ? Je peux générer un dôme sous lequel chaque personne devient incapable de mentir.

— Tu crois vraiment qu’on va…

— Oui, coupa Barne. J’veux bien. Jouons à ça, ça peut être marrant.

Zarfolk le regarda avec de gros yeux. Quel genre de doux dingue pouvait donc vouloir se jeter gaiement dans un jeu si ouvertement vicieux ? Barne, lui, voyait là une occasion en or de tirer les vers du nez de la magicienne… tout en étant certain de l’honnêteté de ses réponses.

Devant un Barne qui restait de marbre et un Carmalière au sourire facétieux, Zarfolk finit par baisser les bras :

— Oh et puis hein… c’est pas comme si j’étais le plus menteur des trois. Enfin, toi, petit, j’te connais pas assez. Par contre, j’en connais un qui ferait mieux d’avoir des bonnes mains ou de savoir bluffer.

— Je compte sur les deux, fit Carmalière en s’asseyant dans un des larges fauteuils à côté de la table basse.

— Mais j’y pense, remarqua Barne. Comment peut-on être sûr que vous n’allez pas, euh… tricher ? Je veux dire, avec votre magie.

— C’est seulement maintenant que tu poses la question ? se moqua Zarfolk. T’es moins futé que ce que j’avais cru…

Il agita un jeu de carte avant de le poser sur la table.

— Jeu de carte intrucable, annonça-t-il. Même par la magie du plus doué des magiciens. Notre vieux Carmalin est d’ailleurs loin d’être le plus doué, j’peux te l’garantir. De mémoire, le jeu est même sensible aux tours de passe-passe non magiques… autant dire que celui qui trichera avec ça n’est pas encore né.

— Ah oui, dit Carmalière sans relever l’insulte, je me souviens de ce jeu de cartes. Formidable, formidable… C’est Amélise qui l’a ensorcelé, pas vrai ?

— T’occupe, trancha Zarfolk. Tiens, Barne, distribue donc la première donne.

Carmalière n’avait pas l’air spécialement déstabilisée par la présence de ce jeu de carte incorruptible à ses propres pouvoirs, remarqua Barne. Si Amélise l’avait ensorcelé, était-il possible qu’elle y ait laissé une faille que pourrait exploiter la magicienne ? L’éventualité ne semblait pas troubler Zarfolk.

Alors que Barne regardait le jeu qu’il s’était lui-même distribué et y découvrait avec dépit un deux de cœur et un sept de carreau, Carmalière leva les bras en l’air. Il y eut un souffle tiède et un halo circulaire les enveloppa tous les trois. Barne eut une sensation de chaud au niveau des poumons et des cordes vocales, et il sut qu’il était désormais incapable du moindre mensonge.

— Vous êtes manipulateur et peu fiable, fit Barne en s’adressant au magicien. Hahaaa ! Ce que je viens de dire est la vérité ! Ça fait mal, hein ?

— Du calme, mon cher Barne. Même la plus puissante des magies ne pourrait offrir l’omniscience : tout ce que cela prouve, c’est que ce que tu viens dire est exactement ce que tu penses… et ça me peine, d’ailleurs. Tu peux me croire, puisque moi aussi, je suis forcée à l’honnêteté.

— Vous voulez encore tester ta petite performance pendant une heure ou deux, ou on s’y met ? demanda Zarfolk avec impatience.

— Allons-y, acquiesça Carmalière.

Iel lança un jeton sur la table suivi par Zarfolk qui en lança deux.

— Je suis, dit Barne qui comptait bien voir le flop avant de se coucher.

Carmalière compléta sa blinde. Zarfolk quant à lui ne surenchérit pas et retourna les trois premières cartes communes : un roi, un dix et un cinq. Rien qui n’arrangeait le jeu déjà pas fameux de Barne.

— Je relance de dix, annonça Carmalière en ajoutant deux jetons sur la pile.

— Sans moi, fit Zarfolk en posant ses cartes sur la table.

— Ni moi, dit Barne en faisant de même.

— Oh, fit Carmalière d’un air déçu. On joue les prudents dès la première manche ? Je ne savais que vous étiez des gagne-petit…

— Garde tes réflexions et pose donc ta question vérité, grommela Zarfolk.

Carmalière ramassa les huit jetons sur la table et regarda alternativement Barne et Zarfolk. Il semblait réfléchir à qui poser sa question.

— Mon cher Zarfolk, dit-il finalement. Voici ma question : pourquoi refuses-tu toujours de te joindre à notre compagnie ?

L’ogre éclata de rire.

— Hahaha ! Tu gaspilles tes questions, le magos. Tu crois vraiment que tu as besoin d’un sort pour que je te dise la vérité à ce sujet ? Je pensais que tu me connaissais suffisamment pour savoir la réponse. Enfin, puisque c’est demandé gentiment… et sous contrôle d’un huissier.

Zarfolk agita les bras vers le halo qui faisait effectivement office d’huissier dans le contexte de leur jeu.

— Je suis, comme tu dois l’savoir si t’écoutes un tant soit peu c’que j’raconte, anarcho-pacifiste… je considère toute forme d’autorité comme inacceptable parce qu’elle implique mécaniquement une forme de violence. Ta quête, aussi noble soit-elle, tu la bases entièrement sur une violence que tu juges légitime. Grand bien t’en fasse. Mais sans façon pour ma part. Je ne lutterai pas contre une autorité illégitime avec ses propres armes quand je les trouve tout autant illégitimes. Ça répond à ta question ?

— Oui… mais si…

— Hé ! T’as grillé ta question. Manche suivante.

Carmalière ravala sa remarque et distribua les cartes. Barne obtint cette fois un six de cœur et un sept de trèfle. Zarfolk et lui posèrent leurs blindes, Carmalière égalisa la mise et Zarfolk compléta la sienne. Le flop consista en un neuf, un as et un huit. Barne avait presque une suite.

— Dix de plus, annonça Zarfolk.

— Vingt pour moi, dit Barne en posant quatre jetons au milieu.

— Hahaaaa, on se déride ! lança Carmalière en souriant. Allez, je suis.

Zarfolk fit de même. La quatrième carte commune révélée fut un deuxième as. Aïe, pensa Barne.

— Je relance de cinquante, dit Zarfolk.

— Je me couche, dit un Barne dépité.

— On a touché son brelan d’as, hein ? ironisa Carmalière. Je me couche aussi.

— Bien bien bien, dit Zarfolk en souriant et en faisant craquer ses doigts.

Il ramassa les jetons et planta sur Carmalière ses grands yeux sombres surmontés de ce front proéminent et broussailleux de sourcils noirs.

— Ma question est simple : Carmalière, es-tu prêt à sacrifier la vie de tes compagnons sans hésiter pour faire avancer la cause ?

La magicienne garda le silence un instant et déglutit avec difficulté. Iel ouvrit la bouche mais les mots qui en sortirent n’étaient pas ceux qu’iel aurait voulu.

— Oui, murmura-t-iel.

Et, après quelques secondes pendant lesquels Zarfolk afficha un sourire satisfait, iel ajouta :

— Mais pas sans hésiter.

— Ça leur fera une belle jambe, dans leurs tombes, railla Zarfolk. Continuons.

Il distribua à son tour les cartes. Barne commençait à comprendre que ce petit jeu avait avant tout pour but de permettre à Carmalière et Zarfolk de régler leurs comptes : lui avait la sensation d’être un simple spectateur. Sensation qui ne se trouvait d’ailleurs pas améliorée par le fait qu’au bout de plusieurs minutes de jeu, il n’avait toujours pas gagné la moindre manche.

Le magicien et l’ogre continuaient à interroger leurs visions respectives du militantisme :

— Existe-t-il quelque chose qui pourrait te faire changer d’avis et faire que tu nous rejoignes ?

— Rien, trancha Zarfolk d’un air dur.

— Existe-t-il quelqu’un qui…

— Question suivante ! aboya l’ogre.

Barne, en difficulté, n’avait pratiquement plus de jetons. Lorsqu’il piocha une paire de deux, il se dit que c’était sa dernière chance. Le flop révéla une as, une dame… et un deux.

— Tapis, dit Barne, ce qui n’avait rien d’impressionnant puisque son tapis consistait en cinq petits jetons.

— On tente le tout pour le tout, hein ? dit Zarfolk. Ça fait vingt-cinq, c’est ça ? Je te suis.

— Moi aussi, dit Carmalière. Voyons si notre Barne est en train d’abréger ses souffrances ou de tenter de se refaire…

Les deux autres cartes furent un valet et un six. L’heure des révélations était venue.

— Paire de dame, annonça Carmalière d’un air satisfait en dévoilant une dame et un quatre.

— Que dalle, dit Zarfolk en envoyant un trois et un quatre valser sur la table.

— Brelan de deux, fit Barne en souriant.

Zarfolk eut une exclamation amusée devant l’air surpris de Carmalière. Barne était ravi. Pas pour les quelques jetons qu’il allait pouvoir récupérer par ce coup gagnant, mais pour la question qu’il allait pouvoir poser : la question qui lui brûlait les lèvres et dont il allait avoir une réponse qui ne pouvait qu’être honnête.

Il fit face à Carmalière. Cellui-ci affichait un visage serein. Était-ce une façade ? Pouvait-iel s’attendre à ce que Barne pose cette question ?

— Carmalière… j’ai entendu Amélise et Milia parler de moi l’autre soir. Apparemment, vous êtes convaincue que je suis… comment ont-elles dit, déjà ? Ah oui, « d’une importance capitale ». Alors, maintenant que nous sommes face à face et que vous ne pouvez plus mentir, je voudrais savoir : pourquoi ? En quoi suis-je d’une importance capitale pour votre quête de l’Épée des Serfs ?

Il avait prit soin de peser chaque mot pour être certain que Carmalière ne pourrait y répondre de manière détournée, en faisant exprès de comprendre une expression de travers.

Il y eut un silence de mort dans la pièce. Zarfolk ne souriait plus et fixait Carmalière avec les yeux plissés, comme s’il s’attendait à une énième entourloupe. Carmalière, quant à iel, avait gardé un visage impassible. Iel était décidément fait pour le poker…

Iel prit une respiration et ouvrit la bouche…

— La raison pour laquelle…

Iel ne put finir pas sa phrase. Un coup retentit contre la porte d’entrée, comme si quelqu’un s’était jeté contre. Puis, des bruits de clefs, le tremblement paniqué d’un trousseau que l’on cherche à démêler.

Lorsque la serrure se déverrouilla pour de bon, la porte s’ouvrit à la volée en cognant contre le mur. Carmalière, Barne et Zarfolk échangèrent des regards soudain alertes. Ils se levèrent et se dirigèrent vers le hall d’entrée, rompant le charme de vérité et dissipant le halo qui les enveloppait.

Amélise était dans le hall, seule, essoufflée et livide. Quelque chose de grave était arrivé, cela se lisait sur son visage.

— Ils l’ont eue ! s’exclama-t-elle soudain d’un ton paniqué.

Le sang de Barne se glaça dans ses veines.

— Milia ! continua Amélise, de plus en plus affolée. Les flics ! Ils l’ont capturée ! Ils seront là d’une minute à l’autre ! Il faut partir, vite !

◀◀ Premier chapitre ◀ Chapitre précédent Chapitre suivant ▶


Avez-vous lu ces autres articles ?


Cet article est gratuit et librement partageable et modifiable. Si vous souhaitez soutenir cette démarche, vous pouvez me faire un don ou tout simplement le partager autour de vous. Dans tous les cas, merci d'avoir pris le temps de le consulter en entier, ce qui est déjà une forme de rémunération pour moi !
Les commentaires sont fermés, mais vous pouvez néanmoins me laisser un message (privé) si vous le souhaitez :

Nom (obligatoire)

Email

Message (obligatoire)

Antispam