WCHF10 – Piégés !

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Précédemment : Amélise a mené la compagnie à la Fabrique Adabra, où est a priori cachée l’Épée. Carmalière parvient à convaincre Barne de rester avec la compagnie pour offrir un contrepoids à son impulsivité. Ils s’introduisent dans le bâtiment et trouvent la salle de l’Épée. Malheureusement, ils se retrouvent à la merci d’un orque et de deux gobelins armés.


— Glormax ! s’écria Barne en reconnaissant l’un des deux gobelins.

— C’est Monsieur Glormax pour vous, Mustii. Vous avez entendu ? Les mains en l’air !

Ils obtempérèrent. Barne se demandait s’il était en train d’avoir une hallucination : mais qu’est-ce que son patron pouvait bien faire ici ?

— La vie est bien faite, dit Glormax. Vous vous introduisez chez Adabra le jour de ma visite ! Rendez-vous compte : ainsi, je n’ai même pas besoin de vous convoquer dans mon bureau pour vous licencier !

— Faites gaffe quand même, répliqua Carmalière, il est accompagné de deux représentants du syndicat majoritaire à Boo’Teen Corp. Je serais vous, j’éviterais les déclarations à l’emporte-pièce qui pourraient jouer contre vous aux Prud’Orques. Simple conseil.

Iel souriait et Barne se demandait bien pourquoi.

— Vous pensez sérieusement être en position de négocier ? pesta Glormax.

— Non, dit Carmalière en secouant la tête. Comment négocier avec un patron suffisamment psychopathe pour en arriver à traverser le pays dans le seul but de harceler un employé ?

— PARDON ? s’écria le gobelin.

Barne n’en menait pas large. Il ignorait à quel jeu jouait Carmalière et surtout, il ne voyait pas l’intérêt de provoquer la colère des trois créatures féroces qui les menaçaient avec des armes à feu.

— Vous pensez sérieusement que Monsieur Mustii est suffisamment important pour que je me déplace pour lui ? Je suis ici à cause de vos bêtises ! Parce que vous avez obligé Monsieur Fulmiark à déplacer son Épée ! Bien sûr, je lui ai signifié qu’elle serait en sécurité dans nos locaux à Boo’Teen Corp, mais il n’a…

— Glormax ! tonna l’orque.

Il était immense, massif, un trait physique appuyé par sa voix gutturale et grinçante. Sous son élégant costume sur mesure, on devinait une bête de graisse et de muscles. Un colosse qui toisait chacune des autres personnes présentes dans la pièce. Pour un orque d’un âge avancé, c’était un individu particulièrement imposant, avec des cheveux longs et grisonnants qui couraient sur ses si larges épaules. Glormax se tut instantanément. Barne s’aperçut qu’il lançait, en coin, des regards assassins au second gobelin.

— La police est en chemin, continua l’orque. Inutile de renseigner ces criminels sur nos affaires en cours. Suis-je bien clair ?

— Bien sûr, Monsieur Fulmiark, bien sûr.

Glormax s’écrasait comme un vermisseau, ce qui avait presque le pouvoir de réjouir Barne qui n’en menait pourtant pas large. Leur dernier espoir était Pod, toujours caché dans la caisse qui séparait Amélise, Carmalière et Barne de leurs antagonistes. Qu’est-ce qu’un gnome enfermé dans une caisse en bois pouvait bien faire contre un orque géant et deux gobelins, tous les trois armés ?

La réponse vint quelques secondes après que Barne se fut posé la question : le couvercle de la caisse sauta brutalement, libérant Pod qui braquait le bâton qu’il avait volé dans le camion sur Fulmiark, Glormax et le second gobelin.

La scène se passa comme aux ralenti aux yeux de Barne : Fulmiark et les deux gobelins eurent un sursaut et un moment d’incompréhension. Si ce moment avait été un peu plus court, ils auraient eu le temps d’appuyer sur leurs gâchettes et d’abattre Pod sur le champ. Malheureusement pour eux, lorsque le couvercle de la caisse retomba au sol, il était déjà trop tard : il y eut un flash aveuglant et une sorte de demi-sphère de lumière jaillit subitement de l’extrémité du bâton que tenait Pod. Les trois assaillants furent projetés vers l’arrière, emportant sur leur passage un gros morceau du mur qui menait au couloir. Ils finirent leur course contre le mur opposé du couloir, qui craqua et se déforma mais ne céda pas, puis ils s’écroulèrent au sol. Ils ne bougeaient plus.

Pod était debout, le bras encore tendu, impressionné par les dégâts qu’il avait lui-même causés.

— Pod ! s’écria Amélise. Tu savais ce que cette baguette faisait ?

— Pas du tout, dit-il, mais je me suis dit que ça valait le coup de tenter.

— Et si ç’avait été une baguette de soin ? Ou de génération de confettis ?

— J’imagine que j’aurais eu une mort parfaitement ridicule. J’avoue que je n’y avais pas pensé.

Amélise avait l’air à la fois affligée par la légèreté avec laquelle le gnome était passé à l’attaque, et heureuse d’être tirée d’affaire, au moins temporairement.

— À première vue, dit Carmalière, il s’agissait d’un bâton de champ de force. Tu nous as tiré d’un bien mauvais pas, Pod. Je suggère, maintenant, que nous filions avant que ces détestables personnes ne reviennent à elles.

— Et l’Épée ? demanda Amélise.

— Elle n’est de toute évidence pas là. La sécurité du site était sans doute due à la venue de ces trois pontes. Ou alors, c’était un simple piège, et nous avons foncé dedans tête baissée.

— En tout cas, s’énerva Barne, nous voilà encore dans de beaux draps ! Vous savez qu’on n’aura pas éternellement de la chance ! On va finir par se faire tuer, avec vos plans foireux ! En plus, je… Qu’est-ce que vous faites, Carmalière ?

Le magicien s’était penché sur les corps des gobelins et avait ramassé leurs armes. Iel en tendait une à Barne.

— Vous déconnez ? Je ne touche pas à ça !

— Tu dois pouvoir te défendre. Amélise et moi avons quelques sorts en réserve, mais Pod et toi êtes désarmés. Prends ça !

— Il n’en est pas question !

— De toute façon, dit Pod en se saisissant d’un des pistolets, on doit les désarmer… Imagine qu’ils se réveillent et nous tirent dans le dos.

— Très bien, fit Barne en attrapant à son tour l’une des armes, mais je ne m’en servirai pas.

— Super, dit Amélise, maintenant que vous avez tous réglé vos petits problèmes de conscience, est-ce qu’on pourrait se tirer, et vite ?

Ils ne se firent pas prier et prirent la direction de la cage d’escaliers. Le couloir était jonché de plâtre et de débris, l’air troublé par de la poussière en suspension.

Soudain, deux hommes surgirent au bout du couloir en face d’eux.

— Mains en l’air ! lança l’un d’entre eux en braquant l’arme vers eux.

— À TERRE ! cria Carmalière en retour.

Iel et le reste de la compagnie se jetèrent vers l’arrière, juste à côté des corps étendus des deux gobelins et de Fulmiark. Des coups de feu claquèrent mais le second homme cria aussitôt :

— ARRÊTE ! Le patron est au sol, on risque de le toucher !

Les compagnons se relevèrent à moitié et coururent dans la direction opposée, têtes baissées, protégés par le corps massif de Fulmiark qui bloquait le passage. Les hommes s’engagèrent dans le couloir en courant à leur tour et Pod tira quelques coups de feu dans leur direction.

— Pod ! s’écria Barne, scandalisé.

— Légitime défense ! répondit celui-ci.

Aucune des balles n’atteignit les deux gardiens : Pod avait tiré en l’air, vers le plafond. Volontairement ou non, Barne l’ignorait.

Le bout du couloir, qu’ils atteignirent rapidement, ne débouchait sur aucune autre cage d’escalier : c’était un cul-de-sac. Il y avait juste une fenêtre d’où ils ne pouvaient s’enfuir, la hauteur étant trop importante.

— Je peux emporter Pod, dit Amélise, mais vous deux être trop lourds et on n’a pas le temps pour un sort.

— Allez-y ! dit Carmalière. On va se débrouiller !

La fée eut un instant d’hésitation mais les gardes n’allaient pas tarder à dépasser les corps des gobelins et à pouvoir leur tirer dessus sans limite. Elle attrapa Pod et s’envola par la fenêtre. Barne et Carmalière étaient seuls.

— On va se débrouiller ? s’écria Barne. Mais comment ?

— Le monte-charge ! répondit la magicienne.

Iel indiqua une petite trappe dans le mur avec un panneau de contrôle sur le côté. La porte était ouverte et donnait sur un habitacle pas plus haut que le tiers d’un ascenseur ordinaire. Barne se glissa dedans au moment où de nouveaux coups de feu claquaient, suivi par Carmalière. Ils avaient à peine assez de place pour tenir tous les deux et étaient compressés de toute part. Carmalière parvint à passer une main à l’extérieur et à appuyer sur le gros bouton rouge sur le panneau de commande.

La porte se ferma d’un coup sec et l’habitacle, plongé dans le noir le plus total, fonça vers le bas. Barne eut un haut-le-cœur : le mécanisme n’était pas fait pour transporter des êtres vivants et était bien plus raide que celui d’un ascenseur.

Lorsque de la lumière s’infiltra à nouveau dans le monte-charge, Barne remarqua qu’ils étaient de retour au rez-de-chaussée, dans le grand hall de la chaîne de production. Ils tombèrent nez à nez avec un employé nain fort surpris de découvrir des humains dans le monte-charge dont il avait la garde. Le pauvre tomba à la renverse lorsque Carmalière et Barne surgirent hors de l’habitacle et partirent au pas de course en le bousculant au passage.

Les employés continuaient leurs travaux sans prêter attention aux deux fugitifs qui traversaient l’usine.

— Où est-ce qu’on va ? demanda Barne en talonnant Carmalière.

— Au parking ! Il faut qu’on file d’ici, et vite : ce sera plus simple à bord d’un véhicule !

Arrivés à mi-chemin entre le monte-charge et la porte qui menait à l’escalier du parking, ils entendirent un cri :

— HALTE !

Barne tourna la tête, imité par tous les ouvriers soudain tirés de leur concentration : leurs deux assaillants humains étaient descendus par les escaliers, à l’autre extrémité de la salle. Voyant que ni Carmalière ni Barne n’obéissaient à leur injonction, ils ouvrirent le feu.

À cette distance, même un excellent tireur aurait eu de la chance de faire mouche, et les hommes étaient de piètres tireurs. Les balles se logèrent dans le mur du fond, à plusieurs mètres de Barne et Carmalière.

Il y eut un tonnerre de cris paniqués parmi les ouvriers, choqués par cette soudaine fusillade. Certains s’accroupirent ou se couchèrent au sol, d’autres coururent se mettre à l’abri.

— Les fumiers ! s’écria Barne. Ils ne voulaient pas prendre le risque que leur patron prenne une balle perdue, mais par contre, tirer dans une salle grouillante d’ouvriers, aucun problème !

— Ça t’étonne réellement ? Par ici !

Carmalière longea l’un des tapis roulants sur lesquels voyageaient des rangées d’objets magiques. Barne le suivit, accroupi pour rester à l’abri des balles. Les ouvriers qui couraient dans tous les sens les remarquaient à peine.

— Plus que quelques mètres ! dit Carmalière. Couvre-moi !

— Quoi ?!

— TIRE DANS LEUR DIRECTION PENDANT QUE JE TRAVERSE À DÉCOUVERT !

Avant que Barne n’ait assimilé ce qu’iel venait de dire, Carmalière était en train de courir vers un autre tapis roulant. Barne poussa un juron et, levant la tête, aperçut les deux gardes qui tendaient leurs armes vers Carmalière. Il braqua la sienne – en l’orientant bien au-dessus de leurs têtes – et fit feu de nombreuses fois. Il les manqua de très loin, mais c’était bien son but, même s’il ne s’attendait pas à ce que le recul de l’arme ne le fasse dévier autant vers le haut.

La manœuvre était réussie, les deux hommes s’étaient mis à couvert et Carmalière avait atteint sans encombre un endroit où iel était à couvert. Barne envoya glisser l’arme sur le sol vers le magicien qui l’attrapa.

— Prêt ? demanda Carmalière.

Barne opina du chef et s’élança à son tour. Il vit Carmalière se relever, pointer son arme vers les gardes et… rien. La magicienne avait appuyé sur la gâchette mais rien ne s’était passé. Lorsque Barne comprit qu’il avait vidé le chargeur sans le vouloir, des coups de feu retentirent. Il poussa un cri de douleur et s’effondra sur le sol de tout son long. Tremblant, il comprima son épaule de la main : il saignait abondamment.

Le visage contre le sol, il ne voyait plus ce qui se passait autour de lui et n’avait plus vraiment conscience du monde qui l’entourait. La douleur paralysait son cerveau et une seule pensée parvenait à s’y former : il allait mourir, et cette mort était imminente. Les bruits de pas précipités des gardes vers lui résonnaient dans le sol de béton froid sur lequel sa joue était pressée.

En ouvrant les yeux, il les aperçut, flous : deux agents de l’apocalypse se ruant sur un pitoyable employé de bureau désarmé qui n’aurait jamais dû quitter la tranquillité de son ennuyeux boulot.

— Il est armé ! Achève-le ! entendit-il l’un des deux gardes crier.

Il regarda le second garde lever le bras vers son visage et appuyer sur la détente. Le coup partit… et Barne ne sentit rien. D’ailleurs, il ne voyait plus le canon. Devant lui, une silhouette le séparait des deux gardes…

Carmalière ! Le magicien s’était jeté en avant et s’était interposée entre Barne et les balles qui le destinaient à une mort certaine. Le sacrifice de la magicienne fit l’effet d’un choc électrique à Barne qui se redressa en sursaut, comme temporairement insensibilisé à la douleur déchirante de son épaule.

Pourtant, Carmalière était toujours debout. Iel se tenait d’ailleurs bien droite, les bras écartés, tendus sur les côtés. Les coups de feu qui s’enchaînaient ne lui faisaient aucun effet. En se relevant, Barne comprit : juste devant Carmalière, une sorte de mur de lumière s’était élevé. Les balles des gardes, au lieu d’atteindre le magicien, se brisaient sur le mur de lumière et retombaient en poussière au sol. Carmalière avait, au dernier moment, jeté ce sort de défense et avait sauvé la vie de Barne.

Celui-ci s’approcha et contempla le visage de la magicienne, plus froncé qu’il ne l’avait jamais vu, la mâchoire si serrée qu’elle semblait prête à exploser. Il était évident que ce mur de lumière nécessitait une dépense d’énergie et une concentration hors du commun : Barne sentait bien que Carmalière ne tiendrait pas longtemps.

Lorsque les deux gardes eurent vidé leurs chargeurs, Carmalière laissa tomber ses bras le long de son corps. Le mur de lumière se dissipa et le magicien tomba évanoui.

— Non !

Barne attrapa la magicienne dans sa chute et réussit à l’amortir quelque peu, la balle logée dans son épaule lui rappelant soudain sa présence avec intensité. Les deux hommes eurent un sourire satisfait et fouillèrent dans leurs poches intérieures à la recherche de chargeurs de rechange : le geste de Carmalière avait été héroïque, mais il n’avait fait que retarder l’inévitable.

Pour la deuxième fois en quelques secondes, alors que Barne s’imaginait déjà mort, une aide inespérée arriva : l’une des grandes vitres teintées qui offrait de la lumière aux ouvriers explosa en un million de morceaux de verres, comme si un boulet de canon venait de la traverser.

Ce boulet de canon avait de grandes ailes de libellules et les cheveux bleu : Amélise fonça sur les deux hommes et passa entre eux, les poings en avant. Ils les reçurent en plein menton, tournoyèrent en arrière d’une manière assez ridicule et atterrirent au sol comme deux pantins désarticulés. Barne ignorait s’ils étaient morts ou simplement sonnés mais, cette fois, il s’en fichait.

Amélise fit un looping et revint se poser auprès de Carmalière et de Barne. Celui-ci se rendit compte que Pod était de retour également : il était passé par le trou qui remplaçait désormais la baie vitrée réduite en poussière par l’entrée fracassante d’Amélise.

— Vous n’auriez pas dû revenir, murmura Barne.

— Bah tiens ! dit Amélise. Aide-moi plutôt à soulever Carmalière au lieu de raconter n’importe quoi !

L’usine était pratiquement déserte : la plupart des ouvriers avaient fui le bâtiment au moment de la fusillade. Il en restait probablement quelques-uns, cachés dans les coins, mais ils étaient suffisamment terrés pour ne pas être vus.

Les quatre compagnons se levèrent et avancèrent tant bien que mal, Barne maintenant Carmalière avec l’aide d’Amélise grâce à son épaule valide, Pod soutenant quant à lui le côté blessé de Barne. Ils atteignirent la cage d’escalier qui menait au parking en quelques secondes et descendirent avec difficulté, en essayant de ne pas trébucher les uns sur les autres.

Le parking était heureusement tout aussi désert. Amélise indiqua une camionnette d’un signe de tête.

— Allongeons Carmalière à l’arrière !

Ils ouvrirent la porte coulissante sur le côté et chargèrent le magicien, toujours inconscient.

— Pod, fit Amélise, reste avec lui et préviens-moi s’il se réveille ! Barne, à l’avant avec moi. Je conduis.

Ils montèrent dans la cabine. Barne gardait la main fermement agrippé à son épaule.

— C’est une camionette pour nain, remarqua Amélise.

— Tu sauras la conduire ? demanda Barne.

— Il n’y a pas de pédale, tout se gère avec les mains… ça n’va pas être simple mais je vais faire de mon mieux.

— Tu sais faire le coup des fils pour démarrer ?

— Non, mais je suis une fée.

— J’imagine que tu as un sort de démarrage de camionnette diesel avec direction assistée sous la main…

— Heureuse de voir que la balle n’a pas touché ton sens de l’humour. Je peux agir sur l’électricité, oui.

Elle posa la main sur le tableau de bord. Le moteur crachota et se mit en marche dans un rugissement.

— Bravo ! s’exclama Barne. Alors là, je… AAAAAAAARGGHHHHH !

La portière du côté passager s’était ouverte à la volée et Barne avait ressenti une immense douleur dans sa blessure à l’épaule. À côté de lui, l’ouvrière naine qui les avait interpellés un peu plus tôt, armée d’une barre à mine, menaçait de le frapper à nouveau.


— SORTEZ TOUT DE SUITE DE CE VAN ! s’écria la naine, levant la barre à mine au-dessus de sa tête.

— Aarrgghh, d’accord, d’accord ! fit Barne qui redoutait un nouveau coup.

Il descendit tant bien que mal et tomba à genoux au sol, tétanisé par la douleur. Le moteur de la camionnette ronronnait toujours et l’autoradio, branchée sur une chaîne d’informations, diffusait les dernières nouvelles de la Terre de Grilecques.

— … toujours à la recherche des trois autres présumés terroristes après l’interpellation cette après-midi de Milia Piuli, une institutrice elfe radicalisée ayant participé à…

— C’est vous ! dit l’ouvrière. Les terroristes !

— Je vous en prie, dit Amélise qui était toujours assise sur le siège conducteur, calmez-vous. Nous ne sommes pas des terroristes, simplement des militants pris au cœur d’une gigantesque erreur judiciaire !

— Erreur judiciaire ! Et l’barouf à la bibliothèque alors ? ET LES COUPS DE PÉTARD DANS MON USINE ?

— Je sais, les apparences sont contre nous, mais par pitié, laissez-moi vous expliquer…

— Y’a rien à es’pliquer ! J’appelle les flics !

Elle avait extrait un téléphone portable de sa poche. Barne leva la main vers elle mais elle fit un pas en arrière en levant à nouveau sa barre à mine. Barne recula à son tour en se protégeant le visage entre les bras.

— … alors que toute la Terre de Grilecques était soudée derrière la traque des présumés terroristes, l’union sacrée se voit fragilisée par ces dernières révélations…

Barne releva la tête timidement. Il s’aperçut que le discours à leur égard dans les médias avait légèrement changé : ils étaient maintenant des terroristes présumés seulement. L’ouvrière avait toujours le téléphone en main mais n’avait pas bougé, comme si elle aussi attendait la suite.

— … les bandes des caméras de surveillance qui ont fuité sur Internet montrent, je le rappelle, les deux gardiens gobelins – décédés depuis – tirer sans sommation sur les quatre suspects alors dans une position non-offensive, ce qui met à mal les accusations de la BNPO sur le caractère terroriste des événements.

Une lueur d’espoir passa sur le visage de Barne : on avait diffusé les bandes ! Tout le monde avait pu voir ce qui s’était réellement passé ! Tout le monde avait vu que la compagnie avait d’abord été la cible d’une attaque violente et disproportionnée !

— Je tiens à apporter une note discordante à ce joli récit de pauvres visiteurs innocents, dit une voix dans la radio que Barne reconnut comme étant celle de Ruf Torkan, le directeur de la BNPO. Il est bien commode de ne regarder que la partie des vidéos qui vous intéresse, mais le début de l’enregistrement montre que ces personnes – membres d’un syndicat radical d’extrême-gauche, je le rappelle – avaient volé des documents et étaient en fuite !

— Tout de même, Ruf Torkan, ne trouvez-vous pas la réponse disproportionnée ? Répondre à un vol de papiers par des tirs sans sommation, au-delà de la légalité plus que douteuse de la chose, cela semble…

— Écoutez, il y a une ligne, et elle est claire : respectez la loi et vous ne risquez rien. Passez cette ligne et vous en subirez les conséquences. Le vol d’archives classifiées est un crime grave, et nous avons le devoir, vis-à-vis des citoyens, de protéger ces documents qui…

— Vous voyez, fit Amélise, nous sommes innocents !

— La ferme ! trancha l’ouvrière naine. Vous êtes des voleurs ! Pi j’ai failli m’prendre une balle, tout à l’heure !

— Mais c’est nous qui nous sommes fait tirer dessus ! dit Amélise. Nous sommes les victimes, ici !

— Lui, j’l’ai vu tirer ! dit l’ouvrière en agitant sa barre de fer vers Barne. Pi après tout, c’pas mes affaires, ça. Si vous êtes si innocents, ‘pourrez le dire à la police.

La partie était bien mal engagée : l’ouvrière semblait particulièrement remontée et Barne n’était pas en état d’assurer sa défense.

La porte coulissante de la camionnette s’ouvrit pour découvrir un Pod surpris par la scène qu’il découvrait. La naine, qui ne s’attendait pas à ce que quelqu’un soit caché là, leva sa barre à mine dans une attitude de défense face au gnome.

— Eh là ! Pas bouger, l’golo !

« Golo » était un mot d’argot nain pour désigner les gnomes. Pod décrocha en hâte le bâton magique qu’il portait toujours à la ceinture et le pointa vers la naine. Celle-ci eut un mouvement de recul mais se ravisa.

— T’peux pointer ça où tu veux, fit-elle, mais l’est usagé, ton truc.

— Usagé ? dit Pod sans comprendre.

— C’est j’table ! Ça sert qu’une fois ! Çui-là a d’jà servi, ça se voit.

Pod, qui avait sans aucun doute essayé d’activer l’objet, fut bien obligé de reconnaître qu’elle avait raison et laissa piteusement tomber le bâton.

— Très bien, dit une voix de gobelin sur le côté, maintenant que cette joyeuse compagnie est désarmée, vous allez tous gentiment vous rendre.

Glormax venait de faire irruption dans le parking. Ses vêtements étaient en lambeaux et il avait le visage couvert de plâtre. Il boitait un peu mais il était debout, apparemment toujours aussi déterminé, et pointait un pistolet vers Barne.

— Quand Fulmiark aura émergé et aura appris que c’est moi, Glormax, qui vous ai mis la main dessus, nul doute qu’il nous donnera le contrat pour l’Épée d’Émeute ! jubilait-il. Mains en l’air, Mustii !

Barne n’avait pas la force de lever les bras et jeta un regard de défi à Glormax. Certes, il était déjà à terre, plus bas que terre même, mais il se le jura instantanément : il ne lui ferait pas le plaisir de s’écraser un peu plus devant lui. Cette époque était révolue, et Barne était allé trop loin pour s’en retourner sagement à son rôle de paillasson.

— J’allais appeler la police, signala l’ouvrière à Glormax en agitant son téléphone.

— La ferme, naine !

Glormax avait craché le mot naine comme une insulte, et Barne comme l’ouvrière comprirent immédiatement avec quel dégoût le gobelin considérait cette espèce. Les nains étaient, de manière générale, le peuple victime du racisme le plus violent et décomplexé au sein de la Terre de Grilecques. Ils étaient souvent considérés comme une peuplade inférieure, aux coutumes démodées voire barbares. Bien sûr, il n’était jamais de bon ton d’affirmer des convictions racistes frontalement. Néanmoins, le racisme ordinaire transpirait dans les discours et des actes de bon nombre de citoyens de la Terre de Grilecques. Glormax, lui, n’était pas du genre à avoir des complexes à ce sujet.

Il s’avança sans prêter attention à l’ouvrière qui avait baissé les bras et le dévisageait maintenant avec une expression d’écœurement sur le visage.

— Mustii, vous êtes bien à votre place, misérable créature rampante. Ç’en est terminé de votre pitoyable croisade contre vos supérieurs. Vous avez bien compris ?

Barne soutint son regard depuis sa position basse, essayant de ne pas montrer sa souffrance.

— Pas bien, non, grogna-t-il. Vous pouvez me réexpliquer ? Vous articulez mal, je n’ai pas tout saisi. On vous l’a déjà dit, que vous articuliez mal ?

Glormax eut un rictus qui lui tordit le visage d’une hideuse manière. Il n’y avait aucun intérêt à le brocarder ainsi, mais Barne comprenait soudain pourquoi Carmalière s’était aussi moqué de Glormax un peu plus tôt : il y prit un réel plaisir.

D’un certaine manière, il se sentit revigoré d’avoir tenu tête à ce salopard, même juste une petite seconde, même dans des circonstances aussi désespérées. Il réussit, non sans effort, à se remettre sur ses pieds. Debout, il était légèrement plus grand que Glormax et c’était maintenant lui qui le regardait de haut. Cependant, le gobelin avait toujours l’ascendant… principalement parce que le canon de son arme était pointé sur le visage de Barne.

— Vous savez, grinça le gobelin. Je vous ai toujours méprisé.

Barne se surprit lui-même en laissant échapper un petit rire parfaitement spontané. Le gobelin poussa un ricanement :

— Oui, dit-il, bien sûr que vous le savez. Parce que vous savez que vous êtes méprisable. Pourtant… jamais je n’aurais imaginé que vous iriez jusqu’à vous acoquiner avec toute cette… racaille.

Il avait agité son arme vers Pod, debout à l’intérieur du camion avec Carmalière toujours inconscient à ses pieds, et Amélise qui observait la scène impuissante depuis le siège conducteur.

La suite se passa en un éclair : l’ouvrière se jeta en avant et asséna un violent coup de barre à mine à Glormax. Elle ne put atteindre la tête mais le gobelin reçu l’arme en plein milieu du dos. Il poussa une exclamation de surprise et de douleur et tomba à genoux. Alors qu’il se retournait, son arme pointée, avec la ferme intention d’abattre immédiatement celle qui avait osé poser la main sur lui, Barne, sans réfléchir, lui envoya un coup de poing rageur en plein visage.

Glormax s’affala sur le sol, inconscient pour la seconde fois en quelques heures et Barne, qui avait utilisé son bras blessé, poussa un hurlement qui résonna dans tout le parking.

Il y eut ensuite un moment de flottement. La naine avait les yeux écarquillés, comme si elle se rendait soudain compte de ce qu’elle venait de faire. Barne compressait la blessure de son épaule qui saignait de plus belle.

Amélise, une fois le choc passé, eut un sourire et dit à la naine :

— Eh bien… merci du coup de main.

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