WCHF11 – Une nouvelle recrue

WCHF11 – Une nouvelle recrue

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Livre audio (raconté par Patrice Monvel) :

Précédemment : Piégée dans la Fabrique Adabra, la compagnie apprend que l’Épée a été déplacée. Ils parviennent à fuir mais Barne est blessé par balle à l’épaule et Carmalière finit inconscient. Une ouvrière naine les affronte et menace d’appeler la police, mais ils apprennent alors que les caméras de surveillance de la Bibliothèque ont fuité, prouvant leur légitime défense. L’ouvrière leur vient alors en aide…


Glormax gisait sur le sol, face contre terre, les membres tordus dans des positions grotesques. Barne n’avait qu’une envie : déguerpir le plus vite possible avant qu’il ne se réveille. L’ouvrière naine lâcha sa barre à mine qui rebondit sur le sol en faisant un « gling » sonore.

— Montez ! lui lança Amélise.

— Pas question ! s’écria celle-ci.

Bon sang, pensa Barne, elle va réussir à nous faire attraper ! Elle poursuivit :

— J’prends le volant. Le golo vient avec moi. Les grands, à l’arrière, ça vous changera un peu, tiens.

Amélise eut un instant d’étonnement mais ne discuta pas. Elle quitta son siège, et grimpa à l’arrière avec Barne. Pod, peu rassuré, s’installa à l’avant.

Le moteur rugit et le camionnette quitta le parking en trombe. Barne entendit des cris et des coups de feu : ils étaient repérés, probablement par les hommes qui montaient la garde à l’extérieur. La naine ne semblait pas s’en émouvoir et conduisait à toute allure.

Amélise posa sa main sur le front de Carmalière et ferma les yeux.

— Il est en état de choc, expliqua-t-elle, il a mobilisé trop d’énergie magique en une seule fois. Mais il s’en remettra…

Elle s’approcha ensuite de Barne.

— Laisse-moi examiner ta blessure.

Il relâcha la pression sur son épaule. Sa chemise étaient pratiquement entièrement rouge à présent. Il avait perdu beaucoup de sang et il songeait que, sans l’adrénaline qu’il avait reçue au cours de la dernière heure, il se serait déjà évanoui.

— Il va falloir extraire la balle, dit Amélise.

— Tu sais, c’est marrant : dans toutes les histoires, dans tous les films… dès que quelqu’un voit une blessure par balle, la première chose qu’il veut faire, c’est l’enlever. Alors qu’en fait, c’est parfois plus prudent de la laisser.

— Tu as parfaitement raison, répondit-elle, mais au risque de me répéter, je suis une…

— Une fée, oui, je sais.

— Donc tu as bien conscience que j’ai autre chose que du désinfectant et des pansements pour te soigner ?

Elle posa délicatement la main sur la blessure de Barne.

— Prêt ?

— Vas-y.

Elle baissa la tête et ferma les yeux. Barne sentit une grande chaleur envelopper tout son bras et son thorax. Un douleur aiguë vint transpercer son épaule qui était déjà soumise à rude épreuve. Il poussa un cri mais serra ensuite les dents. Instinctivement, il savait que l’extraction par des moyens non-magiques aurait été autrement plus douloureuse.

Lorsqu’Amélise retira sa main, elle y tenait la balle qu’elle mit de côté. Elle plaqua cette fois ses deux mains sur l’épaule de Barne qui sentit une chaleur encore plus forte s’y répandre. La douleur diminua nettement et une sensation d’apaisement grandit en lui, le rendant presque insensible aux cahots de la camionnette sur la route.

Une fois le sort de soin d’Amélise terminé, l’épaule de Barne était guérie : la plaie était complètement refermée, il ne restait qu’un hématome, certes impressionnant, mais inoffensif.

— Merci, murmura-t-il avec la mâchoire engourdie, c’est vraiment mieux.

— Je me suis permise de te faire un sort antalgique, expliqua-t-elle. Tu risques de déguster, malgré tout, quand les effets se seront dissipés. Pour l’heure, tu es tiré d’affaire. Tu vas juste devoir te reposer un minimum si veux régénérer tout le sang que tu as perdu.

— Tu n’as pas un petit sort en réserve, pour ça ?

— Si, mais sans vouloir te vexer, j’aimerais réserver mon énergie pour parer à d’autres éventualités : nous sommes loin d’être sortis de l’auberge.

Elle s’approcha de la cabine et se pencha vers la petite ouverture qui permettait de communiquer avec ses occupants.

— Vous vous en sortez ?

— Ça va, fit la naine qui avait les yeux rivés sur la route, mais y nous suivent !

— C’est quoi, votre nom ?

— Jasione ! T’peux m’tutoyer, l’abeille.

— Moi, c’est Amélise.

— Pod, dit le gnome.

— Le mec que vous avez un peu violenté, c’est Barne, et la magicienne qui est dans les vapes, Carmalière. Merci de nous aider !

— J’ai plus trop l’choix !

Le véhicule fit une embardée et Amélise tomba à la renverse.

— Désolée, l’abeille ! fit Jasione. J’essaie de les semer !

— Pod ! s’écria Amélise. Tu as toujours ton arme ?

— Non, je l’ai lâchée quand on s’est envolés tout à l’heure… Tu m’as un peu pris par surprise… Désolé.

— Mince. Il faut qu’on se défende, et je ne peux pas assurer seule…

— Amélise ? intervint Barne.

— Quoi ?

Il pointa du doigt le fond de la camionnette. Plusieurs caisses s’y empilaient. Elles ressemblaient à celles avec lesquelles ils avaient voyagé dans le camion qui les avait menés à la Fabrique Adabra. Amélise se jeta sur elles et en ouvrit une avec hâte. Elle en tira plusieurs objets que Barne eut du mal à distinguer dans l’obscurité.

— Des gants ! dit Amélise en lui en lançant un.

— Est-ce que tu as une idée de ce qu’ils font ?

— Pas la moindre, non. On va très vite le découvrir…

Elle tourna le levier sur la porte arrière et ouvrit le battant gauche. La lumière du jour aveugla Barne quelques instants. Les bâtiments filaient à tout allure sur les côtés, et une berline noire les suivait. À l’intérieur, le conducteur et le passager étaient deux gobelins, costumés comme des agents de services secrets. Le passager avait passé la tête et le bras droit à l’extérieur du véhicule et tendait une arme de poing en direction de la camionnette.

— Attention ! cria Barne.

Amélise se coucha sur le côté droit de la camionnette, protégée par le second battant de la porte. Le gobelin fit feu et plusieurs balles vinrent se loger dans la carrosserie qui, étonnamment, ne se perça pas.

— Les enfoirés !

Barne tira le corps inerte de Carmalière vers lui en allant se mettre à couvert contre la portière fermée. Lorsque les coups de feu cessèrent, Amélise, couchée au sol, se pencha vers la porte ouverte et tendit sa main gantée vers leurs poursuivants : la berline accéléra et se rapprocha dangereusement de la camionnette.

— Chiotte ! cria Amélise. Ce sont des gants d’attraction !

— BANDE D’IDIOTS, NE LES AIDEZ PAS ! hurla Jasione depuis la cabine.

— Essaie ça ! dit Barne en saisissant au hasard une poignée de petits objets dans une autre caisse.

Il s’aperçut qu’il s’agissait de petits anneaux en fer forgé, certains incrustés de pierres. Encore une fois, il n’avait aucun moyen de savoir quels étaient leurs pouvoirs.

Amélise en choisit néanmoins un au hasard et l’enfila à son index. Elle sortit à nouveau de sa cachette en le pointant vers l’extérieur. Un large cône de lumière vive en jaillit et enveloppa la voiture qui les suivait de près.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un anneau d’aveuglement ! répondit Amélise.

Barne comprit qu’à l’intérieur du cône, il devait être impossible de distinguer quoi que ce soit.

— Il faut que j’arrive à maintenir le faisceau jusqu’au prochain virage sec ! On va les envoyer dans le décor ! BON SANG…

Amélise eut juste le temps de se mettre à l’abri avant qu’une nouvelle pluie de balles ne s’abatte sur la camionnette. Certaines se fracassèrent contre la paroi qui séparait le coffre de la cabine.

— ÇA COMMENCE À PASSER TRÈS PRÈS ! leur hurla Jasione.

— Barne, fit Amélise, couvre-moi avec l’anneau. J’y vais.

— Tu y vas ?! s’écria Barne.

— Oui ! Je vais récupérer ce flingue avant que quelqu’un ne se fasse tuer avec !

— Même avec l’aveuglement, ils risquent de te toucher !

— Pas si je sors par le côté !

Amélise avait déployé ses ailes et attendait patiemment. Barne récupéra l’anneau et s’en équipa. Il passa la main dans l’ouverture et « actionna » l’anneau sans trop savoir comment – il avait la sensation de l’avoir fait avec son esprit. De nouvelles balles fusèrent. Amélise, de son côté, avait ouvert la porte latérale du véhicule et en sauta en s’envolant.

Les coups de feu cessèrent et Barne passa la tête par l’ouverture. Ils avaient quitté les rues de la ville et roulaient maintenant sur ce qui ressemblait à une rocade autoroutière. Amélise, maintenue dans les airs par son battement d’ailes frénétique qui les rendait presque invisibles, était aux prises avec le tireur : elle le tenait par les poignets et l’empêchait ainsi d’orienter l’arme dans sa direction. Il tira malgré tout et des balles s’envolèrent vers le ciel.

Tout à coup, le conducteur tourna violemment le volant vers la droite. Le tireur perdit son arme qui disparut sous les roues de la voiture. Quant à Amélise, elle lâcha prise et fut projetée contre le pare-brise. Le passager se pencha un peu plus hors du véhicule et enserra du bras le cou d’Amélise, l’empêchant de redécoller. Elle se débattit mais le gobelin était fermement appuyé et l’étranglait de toutes ses forces.

Barne le vit attraper quelque chose dans la voiture de son autre main. Un objet brillant, pointu…

— AMÉLISE ! cria Barne. ATTENTION !

La pauvre ne voyait pas le couteau qui lui était destiné et était de toute manière réduite à l’impuissance. Barne réfléchit aussi vite que possible, le cerveau en ébullition. Il n’avait aucun pouvoir magique et, s’il avait tenté de sauter en marche sur la berline de leurs poursuivants, il se serait très probablement tué.

Il attrapa l’un des gants qu’Amélise avait déballés quelques minutes auparavant et l’enfila. Alors que le gobelin allait planter le couteau dans le ventre d’Amélise, il tendit la main vers elle. Le sortilège fut instantané : il sentit comme une force immense envahir son bras et Amélise fut catapultée vers l’avant, entraînant avec elle le gobelin qui la tenait toujours fermement. Celui-ci ne put maintenir sa prise et, au moment où Amélise décolla du pare-brise, il tomba en poussant un hurlement. La voiture l’écrasa dans un craquement ignoble au moment où Amélise entrait en collision avec Barne, les faisant tous deux tomber à la renverse et rouler vers l’intérieur de la camionnette.

La fée se mit à genoux et se massa la gorge. Elle avait le souffle coupé mais parvint à murmurer un « merci » à Barne.

— TOUT VA BIEN, DERRIÈRE ? lança Jasione.

— Le tireur est hors d’état de nuire ! cria Barne. Par contre, il reste encore le conducteur !

— Sans possibilité de nous abattre à distance, il est cuit, dit Amélise d’une voix rauque. J’m’en occupe.

— Attends, tu viens juste de…

— M’EN OCCUPE, J’TE DIS !

Elle attrapa à son tour l’un des gants et décolla à nouveau par la portière arrière de la camionnette. Barne la vit virevolter vers la bande d’arrêt d’urgence et actionner ensuite le gant en direction de la berline… Celle-ci, attirée latéralement par la force d’attraction du gant magique, bascula et fit plusieurs tonneaux vers la droite. Amélise piqua vers le haut au moment où la voiture allait la heurter. Celle-ci vint terminer sa course contre la glissière de sécurité et s’y encastra violemment.

Amélise rejoignit l’intérieur de la camionnette et verrouilla la portière, puis elle se laissa tomber lourdement sur le sol. Elle avait l’air complètement vidée de son énergie. En la voyant ainsi à côté de Carmalière qui n’avait toujours pas repris ses esprits, Barne eut une montée d’angoisse : leurs deux seuls compagnons dotés de pouvoirs magiques étaient hors-jeu. Certes, il leur restait la cargaison de la camionnette qui recelait sans doute d’autres objets magiques utiles, mais c’était une piètre consolation.

— Il faut qu’on se planque ! dit Barne en s’approchant de la cabine. Carmalière et Amélise ont besoin de repos s’ils veulent régénérer leurs pouvoirs !

— Où tu crois qu’je vais, l’grand ? fit Jasione. À la fête foraine ? J’vous emmène en lieu sûr. Dans mon quartier.

Une sensation de gêne gagna doucement Barne. Un quartier nain était sans aucun doute le lieu rêvé pour une planque : rares étaient les policiers qui osaient s’y aventurer. L’ennui, c’est qu’en temps normal, Barne n’aurait pas non plus osé y mettre les pieds !


Les relations entre nains et humains étaient complexes de longue date, pour des raisons tant culturelles qu’historiques. La civilisation naine avait cela de commun avec la civilisation humaine qu’elle avait très tôt été attirée par la science, par la technologie… bref, par tout ce qui pouvait donner les moyens de rivaliser avec des civilisations magiques. La comparaison s’arrêtait là : si la civilisation humaine régnait sur les plaines, les rivières et les bords de mer, la civilisation naine se concentrait dans les montagnes, de sorte que les deux communiquaient peu et vivaient dans une sorte d’ignorance mutuelle.

À la fin du Moyen-Âge, les humains firent la paix avec les elfes et, grâce au partage des connaissances scientifiques et magiques, le progrès technique s’accéléra de manière spectaculaire. Les nains, quant à eux, refusèrent toute alliance avec la magie qu’ils considéraient comme une trahison à leurs natures propres d’inertes.

Les choses auraient pu en rester là si les humains, galvanisés par l’essor économique et culturel que l’alliance avec les elfes leur avait apporté, n’avaient pas décidé d’aller « civiliser » les « barbares » nains. Sous couvert d’aide humanitaire et de partage culturel, les humains purent ainsi en toute tranquillité piller les richesses et les ressources naturelles abritées dans les montagnes que les nains avaient creusé de mines – et elles étaient nombreuses !

Il fallut attendre plusieurs siècles pour que les rébellions successives des nains et l’impopularité croissante de l’idéologie coloniale des humains ne finissent par fissurer les fondations de cette organisation sordide. Les humains durent finalement se retirer des colonies et les nains reconquirent leurs libertés non sans garder une rancœur profonde. Même si la paix régnait depuis ce moment, une certaine crispation continuait à agiter les rapports entre les nains d’un côté et les humains et les elfes de l’autre.

Sans surprise, les nains ne furent pas accueillis à bras ouverts lorsque certains émigrèrent dans les régions de leurs ex-colonisateurs. On s’arrangea pour les parquer à la périphérie des villes ou se développèrent de véritables ghettos de nains. Officiellement bien sûr, tous les citoyens de la Terre de Grilecques étaient égaux, sans distinction d’espèce. Dans les faits, les nains restaient les exclus de la société, condamnés à être rejetés par le monde du travail et accusés d’être les responsables de leur propre précarité.

La violence montait dans ces banlieues naines, violence qu’il était bien plus commode d’imputer à la culture naine qu’à la pauvreté généralisée dans laquelle elles étaient plongées. Les groupuscules identitaires inertes pouvaient alors à loisir déverser leur haine de cette culture naine sous couvert de « patriotisme » ; on montait ainsi des humains en situation précaire contre des nains en situation encore plus précaire ; en définitive, on oubliait les gobelins et les orques qui restaient libres d’organiser cette précarité généralisée.

Ce fut donc avec une certaine angoisse que Barne accueillit l’idée de s’aventurer dans une de ces banlieues où il savait qu’il serait bien mal vu. Sans parler d’Amélise et de Carmalière qui, en tant qu’être magiques, étaient de toute manière indésirables pour les nains. Quand à Pod, son statut de « petit être » pouvait lui être utile, même si dans les faits, les gnomes avaient toujours été bien plus proches des humains que des nains.

La nuit tombait lorsque la camionnette quitta la rocade au niveau de Bundir, la banlieue nord de Sorrbourg. Bundir était une de ces banlieues qui n’apparaissaient aux journaux télévisés que lorsque s’y déroulaient des émeutes ou des affaires sordides. Un panneau indiquait, le long de la bretelle d’autoroute, « Conducteurs : prudence, gardez vos vitres fermées, verrouillez vos portières ». Voilà qui vous plongeait directement dans l’ambiance…

— Détends-toi, fit Amélise en voyant l’air inquiet de Barne.

Elle était assise en tailleur à même le sol de la camionnette, tout comme Barne qui lui faisait face. Carmalière avait émergé pendant quelques instants mais s’était endormi à nouveau.

— Me détendre ? C’est toi qui devrais être tendue. Je ne crois pas que les nains aient beaucoup de sympathie pour les fées. En plus, avec tes ailes, pardon, mais on te voit de loin.

— On va là-bas pour se planquer : je doute que beaucoup de monde nous voie. De toute façon, les crispations identitaires, tu sais aussi bien que moi qu’elles n’ont qu’une valeur statistique et ne veulent rien dire au niveau individuel. Peut-être que nous rencontrerons des nains hostiles aux humains, ou peut-être pas. Nous sommes même tombés sur un barman orque qui nous a aidé, je te le rappelle.

— Mais elle, pourquoi nous aide-t-elle ? murmura-t-il en indiquant la cabine du doigt. Elle était prête à nous balancer aux flics. Merde, elle a failli m’arracher le bras !

Amélise soupira.

— J’imagine qu’il y a plusieurs raisons… La radio qui explique en direct que notre affaire a été manipulée et que nous ne sommes pas des terroristes, ça a déjà dû ébranler ses convictions. Ensuite, le gobelin qui lui parle comme on parlerait à un animal et qui nous traite de « racailles »… Tu vois, je pense que quand tu subis ce genre de chose au quotidien, il arrive un moment où ça déclenche des pulsions en toi.

— D’accord, mais comment être certain qu’elle est fiable ? Qu’elle ne nous balancera pas aux flics à la première occasion ?

— On ne peut pas. Il va falloir se fier à nos instincts. Je me méfiais de toi au départ, et pourtant, j’ai eu raison de te faire confiance, non ? En plus, honnêtement, si les nains avaient de bonnes relations avec la police, ça se saurait.

La camionnette s’arrêta, ils étaient arrivés. La portière droite s’ouvrit sur le visage de Jasione.

— On y est, dit-elle. Descendez d’là et faites pas trop de bruit. C’est Bundir, ici. J’veux pas qu’on m’voie avec vous.

Amélise et Barne attrapèrent Carmalière et passèrent chacun un bras du magicien sur leurs épaules respectives. Iel émit un grognement à peine audible, ouvrit légèrement les paupières et les referma aussitôt. Ils descendirent tous les trois du véhicule.

Dans la pénombre du soir, Barne pouvait distinguer les blocs d’immeubles jaillissant de terre tout autour d’eux : de grandes barres allongées imitant grossièrement la forme des cavernes dans lesquels vivaient les nains des montagnes. Les lampes allumées dans les appartements quadrillaient les façades d’une lueur froide. La rue semblait déserte, même si quelques silhouettes bougeaient ça et là, au détour des ruelles adjacentes. Dans le murmure pesant de l’autoroute qui passait tout près, quelques cris lointains retentissaient parfois.

Les quatre compagnons suivirent Jasione vers une entrée de l’immeuble le plus proche. L’atmosphère du hall était saturée d’une odeur de cigarette tenace qui rappela à Barne sa propre dépendance. Ils prirent l’ascenseur qui, fort heureusement, n’était pas uniquement taillé pour les nains. Bien entendu, même si dans les faits, ces immeubles étaient à quatre-vingt pourcent occupés par des nains, il n’y avait aucune politique officielle à ce sujet : on faisait des logements standards, pour tous. Après tout, même les appartements construits dans des étages sans ascenseur étaient aux normes pour accueillir des fauteuils d’handicapés…

Jasione, l’ouvrière naine, habitait au quatrième étage, dans un petit T1 austère mais tenu avec soin. Les chaises étaient aux dimensions naines et seuls Pod et Jasione purent s’y asseoir, laissant le soin à Amélise et Barne d’utiliser de simples coussins pour s’installer par terre. Carmalière fut allongé sur le canapé.

Ils se regardèrent tous en silence pendant un instant. Que fallait-il dire en de telles circonstances ? En croisant le regard d’Amélise, Barne devina qu’elle pensait à la même chose que lui : c’était Carmalière qui était le mieux placé pour expliquer les choses. Oui, seulement Carmalière était encore bien trop faible pour expliquer quoi que ce soit.

— Je crois qu’on vous doit une fière chandelle, murmura Amélise à Jasione. Merci, du fond du cœur, merci pour votre aide.

— J’ai pas vraiment eu l’choix, répéta la naine.

— Bien sûr que si : vous auriez pu appeler la police. Vous aviez mille occasions de nous laisser tomber. Vous n’en avez rien fait.

— Qu’est-ce qui m’a pris, de latter l’autre blineux…

Barne devina cette fois que « blineux » signifiait « gobelin » dans le parler nain.

— Vous avez eu raison, lui dit-il, s’il ne nous avait pas remis à la police, il nous aurait sans doute tués.

— Facile à dire ! grogna la naine. C’est moi qui suis dans la mouise, maintenant. Les juges sont pépères avec vous autres, mais moi, j’suis naine ! Les nains innocents sont d’jà regardés de traviolle, alors une qu’a tapé un blineux, c’est même pas la peine !

— Vous n’êtes pas seule, intervint Pod. Vous nous avez aidés et nous ne vous laisserons pas tomber non plus. Pas vrai ? ajouta-t-il à l’intention des autres.

— Évidemment, dit Barne.

— Nous sommes de la FNT, dit Amélise, et nous pouvons vous venir en aide…

— La FNT ? s’écria la naine. Qu’est-ce que j’en ai à battre, d’la FNT ? Des gauchos aux jolis discours qui n’s’occupent que d’leurs prop’z’affaires ?

— Je suis désolée si vous avez une mauvaise image de…

Soudain, quelque chose d’impressionnant arriva : Jasione explosa de rage, et c’était comme si des dizaines d’année de frustration et de colère enfouies faisaient surface, d’un coup. Les mots se bousculaient dans la bouche de la naine, ciselés comme des poignards.

— J’ai pas une mauvaise image ! C’est la vérité ! Vous nous avez abandonnés, tous ! Les gauchos, pareil qu’les bourges ! Et vous v’nez ici nous dire d’nous engager ? Allez vous faire foutre ! Z’étiez où quand l’usine d’mon père a fermé ? Z’êtes où quand on s’fait butter par les condés dans l’silence ? Quand on m’nace de te sucrer les trois sous d’aide qu’on veut bien t’lâcher ? Parce que les connards qu’ont du boulot à donner préfèrent les têtes qui dépassent un peu plus du sol ? Vous vous bougez quand on touche à vos p’tits conforts de bourges dans vos centre-villes bien propres ! Alors là, oui ! Là vous voulez qu’on s’rassemble, tous les exploités ! Sauf que nous, ça fait trente ans qu’on nous baise et ça fait pas une ligne dans vos tracts de merde ! Trente ans qu’on crève en silence ! Et si, quand on finit par péter un câble, on a l’malheur de balancer trois pavés, vous êtes tous là à nous appeler au calme ! Traîtres, complices du système ! Comme si on était qu’des sales gosses capricieux pas capab’ d’apprécier la misère ! Comme si on allait la régler, la misère, en faisant une gentille manif’ !

— C’est faux, on a toujours soutenu…

Amélise aurait aussi bien pu s’adresser à un mur. La rancœur de Jasione avait commencé à sortir : la naine ne s’arrêterait pas avant d’avoir dit tout ce qu’elle brûlait de dire. Barne, lui, écoutait avec attention.

— Vous soutenez tant qu’on reste dans nos clous ! « Les banlieues, les banlieues », ça vous en parlez ! Comme ceux qui nous aiment pas, z’en parlez aussi, ouais. Pour faire quoi ? Pour monter en épingle le premier jeunot de Bundir qu’arrive à s’démerder ! Pour dire, « v’voyez, y peuvent s’intégrer finalement, quand y veulent » ! Même s’y’en a qu’un qui s’intègre pour deux cents laissés pour compte, c’pas grave, vive la république ! L’système fonctionne ! « Tant qu’les nains restent dociles, qu’y z’y mettent d’la bonne volonté, v’voyez bien qu’y s’intègrent ! V’voyez bien qu’c’est pas un problème de pauvreté mais d’civilisation ! » Alors qu’c’est pas nous qu’y faut intégrer : c’est l’système qu’y faut désintégrer !

Le silence qui suivit cette diatribe fut lourd. Chacun regardait ses pieds et semblait retenir son souffle, inquiet qu’un bruit de respiration ne trahisse sa présence dans la pièce. Barne était tout à fait surpris de découvrir qu’il partageait en grande partie le ressentiment de Jasione envers les différentes instances du mouvement social, même s’il ne l’aurait pas formulé avec les mêmes mots.

Lui qui n’avait rien d’un banlieusard, lui qui avait des banlieues l’image déplorable que lui en renvoyaient les médias… il éprouvait une sympathie inattendue pour cette ouvrière naine et, peut-être, d’une certaine manière, une sorte de compréhension, même partielle. Il aurait été le premier à cracher sur l’assistanat des couches populaires et pourtant… se retrouver ainsi sur place, dans cette banlieue… avoir vu ces ouvriers travailler à la chaîne sous une chaleur de plomb… avoir vu Glormax dégouliner, sur Jasione, d’un mépris dix fois supérieur à celui qu’il réservait à Barne… il y avait là un dissonance cognitive avec l’idéologie dominante qui avait de quoi ébranler ses certitudes.

— Vous avez parfaitement raison, dit la voix faible de Carmalière.

Tous tournèrent la tête vers la magicienne qui s’était éveillé en silence et s’était redressée sur le canapé, agrippée à l’accoudoir comme s’iel pouvait en tomber à tout moment. Iel avait sous les yeux d’impressionnants cernes et chaque ride de son visage était creusée par la fatigue. Et, néanmoins, iel était sorti de son demi-coma.

— La principale victoire du capital, continua-t-iel lentement, d’une voix sifflante, est d’avoir réussi à pousser les classes moyennes à faire alliance avec les classes dominantes. Oui, nous vous avons abandonnés… nous nous sommes fait avoir par la société de consommation… par les vautours qui nous promettaient des lendemains qui chantent si nous mettions de côté nos idéaux… si nous embrassions les grands projets des dominants et laissions les classes populaires se débrouiller.

La colère de Jasione se lisait toujours dans les éclairs que lançaient ses yeux, mais elle laissa parler le magicien.

— Aujourd’hui, nous essayons de corriger nos erreurs. De reprendre la lutte mise entre parenthèse par l’illusion du bonheur néolibéral. De remettre sur pied l’alliance entre classes moyennes et classes populaires qui ne sont ennemies que dans le cadre d’un système absurde. Aucune excuse ne saura effacer des décennies de renoncement, et pourtant je vous les présente, voilà : nous sommes coupables d’avoir effacé les classes populaires de notre regard pendant si longtemps ; nous sommes coupables d’avoir alimenté un entre-soi de petites bourgeoisies méfiantes envers les plus pauvres ; nous sommes coupables d’avoir participé à la mise au banc de la société des plus démunis, aveuglés par nos différences de culture et par un mépris de classe dont nous refusons trop souvent de voir l’existence. Pour tout cela, je vous présente mes excuses.

Il y eut un nouveau moment de flottement. Carmalière avait puisé dans ses dernières réserve d’énergie pour réussir à déclamer son discours clairement et sans interruption. Iel semblait maintenant plus bas que terre et prête à sombrer à nouveau dans un coma d’une durée indéterminée.

Jasione fit un signe d’impatience de la main et dit simplement :

— Ouais… eh bah le refaites plus.

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