WCHF12 – Le réveil

WCHF12 – Le réveil

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Livre audio (raconté par Patrice Monvel) :

Précédemment : Suite au combat dans la Fabrique Adabra, la compagnie a à nouveau fui, cette fois-ci dans une camionnette conduite par Jasione, l’ouvrière naine qui les a rejoints. Elle les conduit dans sa banlieue mais témoigne d’une rancœur profonde envers le syndicalisme…


La soirée s’acheva dans une relative sérénité. L’abcès avait en quelque sorte été crevé. Même s’il était évident que tout le ressentiment de Jasione n’allait pas s’évaporer en une minute, elle semblait l’avoir mis de côté et eut une conversation courtoise avec la compagnie.

Amélise lui expliqua la situation, depuis la venue de Barne chez la FNT jusqu’à leurs petits exploits qui les avaient menés à elle. Ils la mirent également au courant de la légende de l’Épée des Serfs et de leur plan pour la récupérer. À la surprise de Barne, elle ne montra pas le moindre signe d’intérêt pour l’objet en question. Il se rappela bien vite que les nains prenaient grand soin de snober tout ce qui avait trait à la magie et en particulier à celle des elfes. Le fait que Jasione fût une employée de la Fabrique Adabra n’y changeait d’ailleurs rien : comme beaucoup de travailleurs, ses convictions profondes s’effaçaient devant le simple besoin de manger et d’avoir un toit au-dessus de la tête.

La naine, qui avait d’abord beaucoup parlé, ne dit plus rien lorsque le récit s’acheva. Il était tard, et il lui fallait visiblement du temps pour digérer toutes ces informations – sans parler du fait qu’elle hébergeait désormais quatre repris de justice chez elle.

Elle leur signifia malgré tout qu’ils pouvaient rester là, au moins pour la nuit. Son appartement, bien que salutaire, s’avéra rapidement notablement moins confortable que la maison de Zarfolk. Il ne comportait qu’une pièce d’à peine vingt mètres carrés. Évidemment, Jasione avait un tout petit lit. Carmalière, quant à iel, avait l’honneur d’utiliser le canapé. Les autres durent dormir à même le sol à peine rembourré par quelques couvertures.

La magicienne dormait déjà lorsque Jasione éteignit la lumière. Amélise, épuisée elle aussi, sombra rapidement dans un profond sommeil. Barne, de son côté, fixait le plafond sur lequel se dessinaient des raies formées par la lumière d’un réverbère extérieur, filtré par les stores à la fenêtre.

— Barne, murmura Pod qui était allongé à côté de lui, tu dors ?

— Non.

— Moi non plus…

— Tu penses à Milia ?

— Ouais… j’espère qu’elle va bien.

Avec toutes les péripéties de la journée, ils avaient à peine eu le temps de penser à la perte de leur camarade elfe…

— Elle doit simplement être en garde à vue, dit Barne en se voulant rassurant. Ça n’est pas bien marrant mais elle ne doit pas être en danger. Je m’inquiéterais plus pour Zarfolk…

Pod ne répondit pas. Barne ne s’était pas attendu à ce qu’il partage ce sentiment… Eux qui étaient six le matin même avaient perdu un tiers de leur groupe. C’était un coup dur.

— Il faut qu’on fasse quelque chose pour Milia, murmura Pod.

Ce fut Barne qui resta silencieux cette fois. Il aurait voulu compatir, mais en vérité il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était envisageable de faire pour venir en aide à Milia…

— J’dis pas ça pour faire le chevalier blanc, hein, ajouta Pod comme pour se justifier. J’suis pas amoureux ni rien, mais… on peut pas la laisser tomber.

— Je sais, Pod, je sais.

Après quelques instants où tous deux restèrent plongés dans leurs pensées, Barne entendit la respiration de Pod se faire plus régulière. Il dormait. Barne, lui, n’arrivait pas à trouver le sommeil, et pas seulement à cause de son épaule encore douloureuse.

Il était passé très près de la mort à plusieurs reprises et c’était une expérience nouvelle pour lui… une expérience dont il se serait bien passé. Il en avait bavé… il avait reçu une balle… lui, le petit employé de bureau ; lui, dont la plus grande aventure jusqu’ici avait été son mariage avec une femme d’une autre espèce que la sienne. Être confronté ainsi à sa propre mortalité, à la fragilité de son existence, cela lui avait suffisamment retourné les tripes pour lui coller une insomnie qui était partie pour durer.

Cela en valait-il la peine ? À chaque pas, à chaque étape de son aventure, il avait continué en se disant qu’il était déjà allé trop loin pour s’arrêter. Oui, mais s’il avait été tué à la Fabrique ? Ou s’il devait l’être le lendemain ? Son esprit était engourdi par de telles questions. Étrangement, plus il se posait ces questions, plus les risques étaient grands, et plus il lui semblait que la réponse était évidente : il fallait qu’il continue. C’était comme si devenir soudainement conscient de la réalité et de la gravité des enjeux – la victoire ou la mort – lui avait donné une sorte de courage, d’instinct viscéral : abandonner maintenant serait comme abandonner tout espoir d’une vie meilleure.

Il repensa à Carmalière, aussi. Carmalière qui avait manqué de se faire cribler de balles pour le protéger, lui. Aurait-il imaginé le magicien capable d’un tel geste ? Sûrement pas. Il s’en voulait à présent d’avoir été si méprisant son égard… Il ne s’était pas attendu à se sentir si mal en voyant son camarade affaibli et impuissante. Malgré ses désaccords, il avait toujours vu Carmalière comme un roc auquel s’accrocher en cas de coup dur.

Pour finir, ce fut l’image de Glormax qui lui vint à l’esprit. Le souvenir semblait vague, flou. Était-ce réellement arrivé ? Oui, essayait-il de se convaincre. Il avait envoyé son patron, son petit despote personnel, au tapis. D’un coup de poing comme jamais il n’en avait asséné. Sur le moment, il avait surtout ressenti la douleur physique dans son bras blessé, hurlante, insupportable. À présent, avec le recul, il ressentait une sorte de plaisir sadique ; une joie un peu honteuse au souvenir de ce geste qu’il avait si longtemps fantasmé, pendant les longues heures passées au bureau… lorsqu’il tentait d’ignorer le harcèlement de Glormax.

Et bim, pensa-t-il. En pleine face.

Si la lumière avait été allumée, les autres auraient vu le large sourire qui traversait son visage.


Lorsqu’il fut éveillé au petit matin par le bruit de la télévision, Barne eut la surprise de constater qu’il avait malgré tout réussi à dormir une bonne partie de la nuit.

— Après cette nuit mouvementée, disait la voix du présentateur de télévision, le Ministre de l’Intérieur a déclaré que toutes les mesures allaient être prises pour garantir le maintien de l’ordre et le retour au calme dans les plus brefs délais

Barne se redressa d’un coup sec et sentit une douleur lancinante lui traverser le bras et le dos, conséquences à la fois de sa blessure de la veille et de la dureté du sol sur lequel il avait dormi.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il en se passant la main sur la colonne vertébrale d’un geste qui lui donna l’impression d’avoir quatre-vingts ans.

Pod et Carmalière étaient assis sur le canapé et faisaient face au petit poste de télévision au look légèrement désuet. Amélise et Jasione étaient absentes. Un bruit d’écoulement d’eau étouffé indiquait que l’une d’entre elle était sans doute occupée à prendre une douche.

— Nos petits exploits commencent à faire du bruit, répondit Carmalière qui affichait un sourire sur un visage reposé et serein.

— Il y a eu des manifs hier soir ! s’exclama Pod qui avait l’air tout excité. Un peu partout, spontanément !

— Des manifs ? Mais pourquoi ?

— Pour nous ! Et pour elle !

Barne jeta un œil au poste de télévision. On y voyait une foule éclairée à la lueur des réverbères défiler dans les rues de Sorrbourg. Des slogans étaient scandés mais le son était masqué par les commentaires du présentateur. Cependant, Barne pouvait lire les inscriptions sur les pancartes : « Justice pour Milia ! », « Tous unis avec la FNT ! », « Résistance ! » ou encore « Police nationale, milice gobelinale ». Il n’en croyait pas ses yeux. Eux qui étaient voués aux gémonies deux jours plus tôt, traités de terroristes et désignés comme ennemis publics, étaient à présent ovationnés par une foule qui ne les connaissait même pas.

— Mais comment… pourquoi…

— La fuite des images de sécurité de la Bibliothèque a fait du bruit, expliqua Carmalière. On a monté l’ensemble de la population contre nous en s’appuyant sur les mensonges des responsables orques : il faut croire que les gens n’ont pas trop apprécié de s’apercevoir qu’on les avait manipulés…

— Pour couronner le tout, ils ont fait l’erreur de médiatiser l’arrestation de Milia entre temps ! continua Pod avec un large sourire. C’était stupide de leur part parce que ça a fait d’elle un symbole d’une volonté d’écrasement illégitime !

— Ils ont parlé de Milia ? Est-ce qu’on sait si elle va bien ?

— Sa vie n’est pas en danger, dit Carmalière en confirmant l’hypothèse que Barne avait fait à Pod la veille. Malgré tout le mal que je pense de notre système politique, il faut lui reconnaître cela : le régime n’assassine pas encore les opposants politiques… en tout cas, pas une fois qu’ils sont interpellés.

— Vu comment les manifestants ont l’air remontés, dit Pod, ils seraient capables d’aller forcer le commissariat pour la libérer…

— Tout ce tapage, juste pour nous ? s’étonna Barne, incrédule.

— C’était l’étincelle, fit Pod, réjoui. Celle qui a mis le feu aux poudres.

— C’est très bon pour nous, remarqua Carmalière, mais ça finira par retomber, comme d’habitude. C’est pour cela qu’il faut agir vite, maintenant, tant que nous avons ce soutien populaire.

— Et Zarfolk ?

— Ils n’en ont pas parlé, répondit Carmalière. J’imagine que c’est bon signe…

Un nouveau visage apparut sur l’écran. Barne le reconnut immédiatement comme étant celui du Ministre de l’Intérieur : Morgat de Lapadius. C’était, comme une très large majorité des politiciens de la Terre de Grilecques, un mort-vivant aux yeux vides, la peau décharnée, de rares cheveux sur le crâne et vêtu d’un costume cintré et austère.

— Le refus de M. Soriame Palor d’appeler au calme et son appel à manifester – même sauvagement – est un acte irresponsable, dit le Ministre d’une voix monocorde. Il est impensable, aujourd’hui, que des casseurs utilisent une affaire anecdotique comme prétexte pour laisser libre cours à leur violence.

— M. le Ministre, rebondit le journaliste, qu’est-ce que vous répondez à ceux qui vous demandent de comprendre la colère de ces manifestants ? On a entendu beaucoup de choses, par exemple que les événements d’hier soir cristallisaient une certaine crispation de longue date au sein de la société de Grilecques.

— Rien ne justifie les violences actuelles, répondit le Ministre en balayant l’argument d’un geste de la main. Il est évident que nous devrons prendre en compte certaines revendications, mais en réunissant les partenaires sociaux et en instaurant un dialogue constructif, pas en brisant des abribus !

— Il y a des casseurs ? demanda Barne.

— Il y en a toujours, répondit Carmalière. Note qu’ils brisent en général bien moins de choses que les puissants que nous combattons.

Barne se dit en son for intérieur que cela n’était pas une justification, mais il aurait eut du mal à prendre le parti du Ministre de l’Intérieur à ce moment-là.

Peu de gens, de manière générale, faisaient confiance à leurs politiciens en Terre de Grilecques. Car même si officiellement, ces politiciens étaient censés représenter leurs citoyens, dans les faits, ils appartenaient tous au même milieu social et étaient dans leur grande majorité des êtres humains de genre masculin. La politique avait cessé d’être l’affaire de tous pour devenir l’objet de carrières, carrières si longues que la plupart des politiciens finissaient par se transformer en morts-vivants : ils abandonnaient la dignité d’une mort humaine pour pouvoir continuer, année après année, à arpenter les assemblées, maintenus dans leur demi-vie maudite par le pouvoir et l’argent : de plus en plus déconnectés de la réalité, déjà morts et pourtant toujours là. Ceux qui vivaient réellement, les autres, ne pouvaient que subir les législations scélérates d’une classe politique qui n’était plus concernée depuis longtemps par des besoins aussi élémentaires que manger ou se protéger du froid.

— M. le Ministre, l’arrestation hier de la militante syndicaliste Milia Piuli a fait grand bruit et a sans doute beaucoup joué dans le déclenchement de ces manifestations. A-t-on plus d’informations sur l’enquête en cours ? Est-ce que l’audition des membres du personnel de la Fabrique Adabra de Malgron ont apporté de nouveaux éléments ?

— Bien entendu, l’enquête étant toujours en cours, je ne peux rien dire de précis, mais effectivement, nous sommes sur les traces des quatre présumés terroristes. J’ai bon espoir que nous puissions les interpeller sous peu… avant qu’ils ne fassent d’autres victimes.

— Merci, M. le Ministre. On rappelle que l’attaque de la Fabrique Adabra, qui a eu lieu à peine une semaine après celle de la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques, a fait cinq blessés : M. Zad Fulmiark, PDG du conglomérat Orka Universa, M. Kur Glormax, directeur d’une antenne locale de l’entreprise Boo’Teen Corp, et M. Yorz Tohn, directeur de la sécurité de la Bourse de Grilecques, ont tous les trois été blessés légèrement ; deux agents de sécurité ont pour leur part été blessés grièvement et sont encore en observation à l’hôpital. Leur pronostic vital est engagé.

— Sauf que bien entendu, marmonna Carmalière, eux ne seront pas nommés. On n’va quand même pas s’intéresser aux sous-fifres…

— Vous n’allez pas les plaindre, tout de même ? dit Barne en haussant un sourcil.

— Moi non, fit Carmalière d’un ton soudain intéressé, mais cela m’étonne que toi, Barne, tu sembles si détendu en apprenant que deux personnes sont entre la vie et la mort à cause de nous.

— J’ai vraiment cru que j’allais y rester, hier, dit Barne en baissant la tête. Ces types… ils étaient prêts à m’exécuter sommairement, au sol, comme ça. Une balle dans la tête, et c’est tout. Plus rien.

Il releva la tête vers Carmalière et il fut soulagé de constater que celui-ci ne souriait pas mais avait une expression de compassion.

— En parlant de ça, continua Barne. Merci. Pour hier. Merci de m’avoir sauvé la vie. Mince, ça a l’air tellement con, quand je dis ça. Mais merci. J’ai vu ce qu’il vous en avait coûté : vous auriez pu vous faire tuer si vous n’aviez pas réussi à maintenir le sort si longtemps. Alors merci. Plus jamais je ne douterai de vous.

— Si tu veux me remercier, Barne, je t’en prie, continue à douter de moi. J’en ai besoin. Nous allons au-delà de périls bien plus grands dans notre quête, et tu ne peux pas laisser l’émotion troubler ton jugement. Nous sommes une compagnie : lorsque que quelqu’un est en difficulté et que nous sommes en capacité de l’aider, alors nous le faisons. Ça ne se discute pas. Tu aurais fait la même chose, même si tu penses sans doute le contraire… et que tu sens coupable de cela. Par contre, ne fais pas de moi ton sauveur, par pitié. Continue à t’indigner quand mes opinions te semblent inacceptables. Dis-moi lorsque tu penses qu’un plan est suicidaire. Sauve-moi quand tu peux, et je ferai de même.

Barne acquiesça d’un mouvement de tête. Il n’était pas très à l’aise avec les grandes déclarations. Il savait aussi que Carmalière était une spécialiste des grandes déclarations, alors il préféra lui laisser le dernier mot.

— Maintenant que ceci est dit, dit soudain Carmalière en souriant, passons aux choses sérieuses. J’ai une excellente nouvelle : je sais où se trouve l’Épée des Serfs.

Ce fut le moment qu’Amélise choisit pour sortir de la salle de bain, une serviette de toilette nouée sur la tête. Elle trouva un Barne et un Pod bouche bée devant Carmalière qui semblait ravie de son petit effet.

— J’ai loupé quelque chose ? demanda-t-elle avec incrédulité.

— Je m’apprêtais à expliquer à nos camarades comment j’avais découvert la localisation de l’Épée des Serfs.

— Tu as découvert ça, toi ? Ici, comme ça, depuis ton canapé ?

— Je crois que je peux me vanter de pouvoir répondre « oui ». Pire : je l’ai découvert en regardant la télé !

— À l’instant ? s’écria Pod.

— Parfaitement.

— Bon, bon ! dit Barne. Assez d’effets d’annonce ! On n’va pas y passer la nuit ! Dites-nous, Carmalière !

Cellui-ci se pencha en avant et posa les coudes sur ses genoux, dans la position du conspirateur qui s’apprête à exposer un plan secret.

— Lorsque nous nous sommes retrouvés piégés à la Fabrique, dit-iel, nous faisions face à trois assaillants. Le premier, Barne et moi l’avons immédiatement reconnu puisqu’il est le directeur local de notre boîte : Glormax. Un être raffiné, comme vous avez pu le voir, et qui a fini par se mordre les doigts d’être une crapule, grâce à notre amie Jasione.

Barne se garda de demander où était la naine, pressé d’entendre la suite.

— Le second, le plus imposants des trois, était un orque. Nous avons appris son identité grâce au sus-nommé Glormax : Zad Fulmiark, grand PDG d’Orka Universa, la holding qui englobe entre autres la Fabrique Adabra. Deuxième fortune mondiale, le bonhomme. J’avoue que je connaissais son nom mais pas son visage. Un sacré honneur pour nous, pas vrai ? Fallait-il vraiment que nous l’ayons agacé pour qu’il se déplace en personne…

— Ça ne colle pas, remarqua Barne. Qu’est-ce qu’un PDG irait faire dans une usine de seconde zone ? Je suis persuadé qu’il ne quitte jamais ses luxueux bureaux, d’habitude.

— Tout juste, mais il était là pour une affaire, et pas n’importe laquelle : l’Épée des Serfs ! Rappelez-vous, Glormax était désolé que Fulmiark refuse de confier l’Épée à Boo’Teen Corp… Il y a fort à parier que l’Épée venait tout juste d’être déplacée sous la supervision du grand manitou en personne. On dirait bien que je ne suis pas le seul à y attacher une telle importance, à cet objet…

— Tout cela me semble plausible, dit Amélise, mais il y a tout de même un problème : Glormax a effectivement dit que l’Épée n’irait pas chez Boo’Teen Corp.

Carmalière sourit. Malgré l’amitié qu’il lui accordait désormais, Barne ne pouvait s’empêcher d’être exaspéré lorsque la magicienne exultait en jouant à ses petites énigmes, au lieu d’en venir simplement au fait.

— Ce qui nous amène au troisième personnage, fit Carmalière. Il n’a pas dit un mot et son identité m’était inconnue… jusqu’à ce qu’elle nous soit révélée grâce à l’abnégation de notre présentateur télé.

Il fit un signe de tête en direction du poste de télévision qui était toujours allumé, même si Pod avait réglé le son en sourdine.

— « M. Yorz Tohn, directeur de la sécurité de la Bourse de Grilecques ». C’est ainsi que le journaliste l’a présenté.

— La Bourse de Grilecques ?

— La Forteresse, murmura Amélise.

— Oui, confirma Carmalière, et c’est en fait l’endroit le plus logique. La Forteresse de la Bourse de Grilecques est sans aucun doute un des lieux les plus sécurisés au monde : Fulmiark y a probablement un bureau, et c’est là-bas que se trouvent les centres de données des principales banques ainsi que la plupart des réserves en or brut de la Terre de Grilecques.

— Je croyais que l’étalon or avait été abandonné ?

— En grande partie, oui, mais il en reste encore, de l’or. Vois-tu, même les financiers qui nous chantent les louanges de l’argent-dette savent que le système peut mécaniquement s’écrouler à tout instant, aussi préfèrent-ils assurer leurs arrières…

— En tout cas, fit Barne, si l’Épée est cachée là-bas, on peut lui dire adieu, non ?

— La tâche sera ardue, reconnut Carmalière, mais difficile ne veut pas dire impossible. Non, Barne, ne me regarde pas comme ça, je suis sérieux.

— S’attaquer à la Forteresse ? dit Amélise. Même moi, je trouve que c’est une idée folle. Le bâtiment est immense, gardé par toute sorte de créatures maléfiques. Lorsqu’il s’agit de déchaîner leurs instincts autoritaires et sadiques, les orques n’ont bizarrement plus aucune réticence à faire alliance avec des forces magiques. Pas les plus nobles, en général… Je ne parle même pas des sorts de protection mis en place, ou de l’arsenal technologique de surveillance et de l’armée de gardes – armée au sens propre, c’est-à-dire militarisée.

— C’est à peu près à tout cela que je faisais référence quand je disais « difficile ».

— Il est dingue, dit Barne en regardant Amélise. Complètement dingue.

— Pas forcément, dit Pod.

— Et Milia ? rappela Barne. On la laisse sur le carreau ? Mince, Pod, hier soir tu t’inquiétais pour elle, et maintenant tu voudrais tout plaquer pour aller jouer aux révolutionnaires ?

— Hier soir, répondit Pod, tu m’as dit justement que je ne devais pas m’inquiéter. Je tiens à Milia, mais je ne pense pas que nous puissions l’aider directement à l’heure actuelle… Admettons que nous la fassions évader, à quoi cela nous avancerait ? Ça aggraverait son cas et et le nôtre.

— Oui, intervint Carmalière, et la fuite des vidéos de la Bibliothèque joue pour nous. Regardez déjà le soutien populaire qui s’élève… si nous récupérons l’Épée en prime…

— Moi, je dis qu’on peut le faire ! s’écria Pod. Ce n’est pas parce qu’on est petits qu’on ne peut pas faire vaciller les grands. Je sais de quoi je parle…

— Je suis d’accord sur ce point, Pod, mais l’ardeur ne fait pas tout, temporisa Amélise. Piquer des documents dans une bibliothèque, s’introduire dans une petite usine de quartier, c’est une chose. Encore que nous avons déjà failli y rester plusieurs fois. Là, on parle d’une forteresse, au sens propre puisque c’est littéralement comme cela que le bâtiment s’appelle !

— Au-delà de ça, fit remarquer Barne, il faudrait déjà réussir à s’y rendre. Si je ne m’abuse, la Bourse de Grilecques se trouve à Dordelane, soit à plus de deux milles kilomètres de Sorrbourg. Si nous devenons les personnes les plus recherchées de la Terre de Grilecques – et c’est bien parti pour –, ça risque de compliquer le voyage…

— Il y a une compagnie low-cost qui propose une ligne directe entre Sorrbourg et Dordelane.

Amélise, Pod et Barne eurent tous la même réaction : ils firent de grands yeux et se décrochèrent les mâchoires sans arriver à émettre le moindre son. Ils avaient l’air de trois poissons rouges face à une Carmalière toujours aussi souriant.

— Non, là, vous nous faites marcher, finit par articuler Barne. Carmalière, franchement. Rassurez-moi, vous déconnez ?

— Je ne déconne pas du tout, mon cher Barne. Nous ne pouvons emprunter la route : les grands axes risquent d’être très étroitement observés, et ne parlons pas de la vidéosurveillance à chaque péage d’autoroute qui est déjà active et exploitable. Passer par des axes secondaires nous prendrait des jours et nous n’avons pas de temps à perdre.

— Parce qu’un aéroport, ça ne risque pas d’être surveillé, peut-être ? Au premier contrôle d’identité, nous serons repérés.

— La différence majeure, c’est qu’il s’agit d’un unique contrôle dont nous sommes déjà informés : une seule faille dont nous pouvons préparer l’exploitation à l’avance, là où les contrôles routiers seront imprévisibles et potentiellement multiples. On peut aussi compter sur l’effet de surprise : nous serons là où ils nous attendront le moins.

— Je persiste à dire que vous êtes dingue.

— Les plans les plus dingues sont parfois les…

Carmalière cessa de parler et tous tournèrent la tête vers la fenêtre. Un bruit de fond lointain s’était peu à peu accentué, une sorte de ronronnement grave et régulier. Après s’être lancé des regards alertés, ils se précipitèrent à la fenêtre. À l’horizon, la silhouette d’un hélicoptère se détachait clairement sur le ciel bleu à peine parsemé de petits moutons blancs. L’engin s’approchait du quartier de Bundir.

— Ils savent que nous sommes ici… murmura Barne. Ils ont identifié Jasione comme la personne qui nous a aidés et maintenant, ils viennent nous chercher.

— Non, c’est de l’intimidation, objecta Carmalière. S’ils avaient identifié Jasione, ils seraient venu nous chercher en fourgon, directement et surtout discrètement. Ils ont dû nous suivre à la trace avec les caméras de surveillance autour des routes que nous avons empruntées. Ils doivent savoir que nous sommes à Bundir et ils vont surveiller le quartier jusqu’à ce que nous en sortions.

La porte de l’appartement claqua et Jasione fit son apparition.

— Y z’arrivent ! s’écria-t-elle.

— Ne vous inquiétez pas, dit Carmalière, pour l’instant je ne crois pas qu’ils sachent que nous nous cachons chez vous.

— Qu’y sachent ou qu’y sachent pas, dit-elle d’un ton narquois, pourront jamais approcher d’ici. Les flics sont pas les bienvenus à Bundir, et l’hélico, ici, c’est une déclaration de guerre. Y’a déjà plein de types dans la rue, bien chauffés par le bazar d’hier soir. Ça va péter ce soir… et quand ça pète ici, ça fait pas semblant. On ferait mieux de rester planqués. J’ai acheté des provisions.

Elle leva deux sacs en plastique tenus à bouts de bras avec le logo d’une chaîne de supermarchés imprimé dessus. Barne ne put s’empêcher de sourire : la naine semblait à peine impressionnée par la situation, elle prenait ça comme une petite contrariété sans importance. C’était cette habitude et cette décontraction face à la détresse qui faisait sa plus grande force.

— Vous êtes prévenante, Jasione, dit Carmalière, mais je pense que nous n’allons pas vous mettre en danger plus longtemps. Nous devons quitter Sorrbourg au plus vite, et profiter de l’éventuel désordre de ce soir me semble la meilleure option. Plus nous attendrons, plus la police resserrera son étau autour de votre appartement.

— Parce que vous croyez qu’vous allez partir sans moi ? s’écria la naine. J’sais pas où vous allez, mais j’y vais aussi !

— Jasione, fit Amélise, nous partons pour une quête très dangereuse et nous ne pouvons pas vous demander de…

— Nan ! C’est moi qui demande. Vous allez récupérer l’Épée de machin-chose, hein ? Eh bah j’veux en être.

— C’est étrange, dit Barne, lorsque nous en avons parlé hier, vous sembliez peu intéressée par la magie.

— Rien à foutre de la magie ! dit la naine devant une Amélise scandalisée. Si vous luttez pour le peuple, y vous faut du peuple avec vous ! Pas question qu’les grands et les magicos récoltent tous les honneurs ! J’suis ouvrière, j’suis naine, j’suis la mieux placée pour lutter contre les fumiers capitalis’.

Barne et Amélise étaient ébahis, Pod semblait en phase avec Jasione et Carmalière avait un air définitivement amusé.

— Eh bien, dit-iel, j’avoue que je ne m’attendais pas à ça. Que peut-on répondre à un tel argumentaire ? Je serais bien mal avisé de refuser que quelqu’un de motivé se joigne à la compagnie. Soyez la bienvenue parmi nous, Jasione. Nous voici à nouveau cinq.

La naine était rayonnante et Barne songea que c’était la première fois qu’il la voyait sourire. Pod aussi semblait aux anges, heureux de ne plus être l’unique petit être de la compagnie. Jasione ne remplacerait jamais Milia aux yeux d’Amélise, mais Carmalière avait raison : ils avaient une nouvelle camarade de route, et cela n’était pas négligeable si l’on considérait l’ampleur de la tâche qui les attendait.

Dehors, l’hélicoptère était maintenant largement audible et tournait patiemment au-dessus du quartier. Ils s’éloignèrent de la fenêtre et s’assirent à nouveau autour de la table à manger. Jasione ayant manqué le début de la conversation, ils lui expliquèrent ce que Carmalière avait déduit sur l’emplacement de l’Épée et sur le plan qu’ils s’étaient mis en tête de suivre.

Elle haussa un sourcil lorsqu’on lui exposa l’idée de prendre un avion pour se rendre à Dordelane mais ne protesta pas.

— La question immédiate, dit Carmalière, c’est comment nous procurer de faux passeports et nous rendre à l’aéroport sans encombre.

— Pour les passeports, j’dois pouvoir trouver quelqu’un, dit Jasione. L’aéroport est pas bien loin, même à pied. Forcément, y les construisent toujours à côté des banlieues craignos. Faudrait pas troubler la tranquillité des bourges !

— Cinq minutes dans la compagnie et vous voilà déjà indispensable, dit Carmalière d’un air radieux.

— Même avec l’aide de Jasione, remarqua Barne, je ne vois pas par quel miracle nous pourrions réussir à prendre l’avion sans nous faire prendre, à nous introduire dans la Forteresse, à localiser l’Épée, à nous en emparer et à ressortir sans encombre. Bon sang, Carmalière, il s’agit de la forteresse la plus sécurisée du monde et nous ne sommes que cinq !

— Non, fit Carmalière en indiquant du doigt l’écran de télévision où les images des manifestations de la veille tournaient en boucle. Nous sommes des millions.

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