WCHF13 – Radio Guérilla

WCHF13 – Radio Guérilla

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Livre audio (raconté par Patrice Monvel) :

Précédemment : La compagnie est cachée au cœur d’une banlieue naine, chez Jasione. Carmalière a compris que l’Épée des Serfs se trouvait à la Forteresse de la Bourse de Grilecques, à Dordelane, à l’autre bout du pays. Pour s’y rendre, le magicien suggère de prendre l’avion. Mais les forces de l’ordre surveillent la banlieue de près…


Toute la compagnie, à l’exception de Jasione, était rassemblée dans la cour intérieure de l’immeuble. Protégée par un préau, elle restait invisible pour l’hélicoptère qui apparaissait ponctuellement dans le carré de ciel bleu au-dessus des toits. La journée était déjà bien avancée : c’était le milieu de l’après-midi.

Barne tenait dans sa main un téléphone portable que lui avait remis Jasione. Il n’avait pas cherché à savoir, mais il était persuadé qu’il s’agissait d’un téléphone volé. Certes, il se sentait coupable de céder au cliché du nain voleur, mais il ne voyait pas d’autre explication au fait que Jasione ait pu leur en procurer un si rapidement – un autre que le sien, en l’occurrence.

Il braquait le téléphone face à lui, le capteur vidéo dirigé vers Carmalière qui était debout et fixait l’objectif.

— Chers amis, dit-il, bonjour. Je me nomme Carmalière, mais je crois qu’il est inutile de me présenter : depuis une semaine, on ne parle que de moi et de mes camarades sur toutes les chaînes. On nous a accusés de tous les maux, présentés comme des terroristes… on a organisé une véritable chasse à l’homme contre nous. Il est temps pour moi de vous donner notre version des faits.

Le magicien prit une profonde inspiration.

— Tout d’abord, sachez que chacun des actes violents que nous avons été contraints de commettre l’ont été dans des situations de légitime défense : la vidéo des caméras de surveillance de la BNPO qui a fuité a déjà dû vous en convaincre. Pourquoi, alors, ne pas nous rendre à la police ? Eh bien, parce que nous avons une mission à accomplir : il s’agit d’une quête de la plus haute importance qui nécessitera sans doute de violer encore une fois la loi. En effet, lorsque les pouvoirs en place deviennent tyranniques, la désobéissance civile doit devenir la règle.

Barne savait, en filmant cette intervention, que ce serait sur ce point que Carmalière aurait le plus de mal à convaincre une partie de son public. Lui-même, s’il n’avait pas été partie prenante de l’aventure, n’aurait pas accepté cette légèreté face à la justice. Cela ne lui facilitait pas les choses…

— L’incarcération injuste de notre amie Milia Piuli ne fait que renforcer notre conviction de devoir persister. Milia a été capturée alors que nous recherchions l’Épée des Serfs, un objet légendaire dont vous pourrez sans aucun doute trouver l’histoire sur Internet. Nous savons désormais que cette épée est réelle, qu’elle est parfois désignée par nos ennemis comme « l’Épée d’Émeute » et qu’elle est détenue par les instances orquogobelinesques de la Bourse de Grilecques. Cet objet est une relique majeure du patrimoine culturel populaire et revient de droit à la communauté des travailleurs de la Terre de Grilecques. Nous avons l’intention de nous introduire par la force dans la Forteresse de la Bourse de Grilecques et de récupérer l’Épée. Seulement, nous ne pourrons le faire sans votre aide. Déjà, dans toutes les provinces, des voix s’élèvent, des mouvements se forment, des manifestations ont lieu. Nous vous encourageons à continuer et à répandre ce mouvement jusqu’à la grève générale : pour la libération de notre amie Milia et pour notre libération à tous, nous les opprimés. Ce sera le seul moyen de faire entendre nos voix : nous avons là une occasion unique de renverser une bonne fois pour toute la domination des oligarques ultralibéraux qui nous asservissent, nous exploitent et nous plongent dans la précarité généralisée.

Iel reprit sa respiration.

— Nous invitons également chaque personne de la région de Dordelane motivée, révoltée et capable de se battre, à se tenir prête pour nous aider à prendre la Forteresse. Le combat qui s’annonce sera périlleux et ce ne sera que grâce à l’union de tous que nous aurons une chance de venir à bout des embûches que nous tendront les gardiens de l’oligarchie financière. Notre compagnie se compose d’une naine, d’une fée, d’un être humain, d’un gnome et de moi-même, magicienne. De même, partout en Grilecques, il est temps de mettre de côté nos différends et nos divergences culturelles ; il est temps de s’allier contre la toute petite minorité qu’est la classe dominante et qui fait tant de mal ; il est temps d’arrêter de subir, d’arrêter de se résigner, et de résister ! Exploités de tous bords, prolétaires, marginaux, misérables, serfs, esclaves, levez-vous et reprenez ce qui est à vous !

Malgré son habituel imperméabilité aux grands discours, Barne ne put réprimer une sorte de frisson en entendant les paroles de Carmalière. Il avait dans ses doigts un petit bout de technologie par lequel ces mots seraient bientôt entendus par des milliers, peut-être des millions d’êtres vivants sur la Terre de Grilecques. Il avait la sensation d’être l’une des ailes d’un papillon qui allait bientôt déclencher un cyclone d’une puissance inimaginable. La simple idée lui donnait le vertige.

Le magicien sourit et conclut son discours :

— C’était Carmalière, pour Radio Guérilla.

Il fit signe à Barne de couper et celui-ci, après une petite pression sur l’écran tactile, abaissa le téléphone.

— Radio Guérilla ? demanda Barne en haussant un sourcil.

— C’était mon idée, signala Amélise. Je me suis dit que, quitte à lancer une révolution, autant le faire avec panache.

— Le reste du discours me semblait assez « panaché », remarqua Barne. Radio Guérilla, on dirait presque le titre d’un roman…

Amélise eut un petit rire.

— Si ça t’interpelle, alors c’est que c’est un bon titre. Crois-en mon expérience.

— Ton expérience ? répondit un Barne sceptique. Il faut savoir faire de bons titres pour être infirmière ?

— Je suis bénévole dans une maison d’édition associative, répondit la fée comme si elle énonçait l’évidence.

Ce fut Barne qui sembla amusé, cette fois.

— Quoi ? fit Amélise, sur la défensive.

— Ça vient donc de là, cette passion pour la typographie… Une maison d’édition associative… Des bouquins de syndicalistes, j’imagine ? « Le manuel du parfait petit militant » ou des trucs du genre ?

— Tu te rends compte que j’ai autre chose dans ma vie que le militantisme, j’espère ?

— Non, sérieusement ?

Amélise comprit que Barne la taquinait volontairement et fit mine de lui mettre une petite baffe.

— Tu es un idiot ! On publie de la science-fiction, des récits qui parlent d’autres mondes, d’autres temps…

— Tu devrais publier l’histoire d’un groupe de pieds nickelés qui arrivent à lancer une révolution avec une simple vidéo enregistrée dans la cour d’un immeuble pourri, murmura Barne. On en aurait bien besoin.

Amélise le regarda dans les yeux. Même en ayant vu les manifestations spontanée à la télévision, Barne conservait un certain fatalisme ancré en lui par des années de morosité et d’« à quoi bon ».

— Ça marchera, lui affirma Amélise, confiante. Dès lors que nous aurons téléversé la vidéo, elle sera rapidement partagée, je te le garantis. Les chaînes d’information ne résisteront pas à la tentation de la diffuser, même s’ils la présenteront peut-être comme une vidéo de revendications terroristes : peu importe, le « mal » sera fait, et la viralité deviendra incontrôlable.

— Vous pensez que beaucoup de gens répondront à notre appel ? dit Pod.

— Les gens n’ont pas attendu que quelqu’un les y appelle pour descendre dans la rue, remarqua Carmalière. J’aimerais pouvoir nous attribuer le mérite d’avoir déclenché ce feu, mais en réalité, nous ne faisons que souffler sur des braises déjà bien chaudes.

Pod, qui était le plus technophile d’entre eux tous, se chargea de mettre la vidéo en ligne et en envoya le lien à plusieurs de ses amis. Les autres firent de même, Carmalière prenant soin d’inclure Soriame Palor, le président de la FNT, dans la liste de destinataires.

— Tout de même, murmura Barne, vous êtes certain que c’était une bonne idée de révéler nos plans pour la Forteresse ? Je veux dire… nous avons littéralement prévenu nos ennemis de notre arrivée. Pour l’effet de surprise, c’est raté.

— Les autorités de la Forteresse doivent de toute manière attendre notre arrivée, dit Amélise. Il ne faut pas être un fin limier pour comprendre que notre prochaine cible ne peut être que celle-ci. Nous ne leur avons rien appris dont ils ne se doutaient déjà. De toute manière, s’ils ont placé l’Épée là-bas, l’aspect « secret » est secondaire : c’est surtout le haut niveau de sécurité qui a dû motiver leur décision. Je doute qu’ils la déplacent même en sachant que nous arrivons : il n’existe tout simplement pas de meilleur endroit.

— Nous jouons cartes sur table, appuya Carmalière. Je reconnais que c’est gonflé et qu’avancer à découvert présente des risques, mais je suis persuadé qu’ils seront largement compensés par les avantages… à commencer par le soutien populaire, l’appui de la foule.

Pod avait les yeux rivés sur le téléphone et, au bout de quelques minutes, leva la tête avec un sourire.

— Déjà dix vues, dit-il. Il n’y a plus qu’à attendre…


Lorsque le soir tomba, la vidéo était déjà devenue virale. Il ne faisait aucun doute qu’elle serait diffusée aux journaux du soir, mais même sans cela, le nombre de visionnages dépassait largement l’audience de n’importe quelle émission de télévision.

Comme cela était l’usage, les internautes se jetaient à la gorge les uns des autres dans la section « commentaires » de la vidéo. Les rares modérés étaient noyés entre les longues tirades véhémentes des pro-FNT et des anti-FNT…

Un des commentaires négatifs les mieux notés était attribué à un certain « FIF-Master-DrGN ». Barne reconnut immédiatement la photo associé au profil de l’internaute :

— C’est le type du bar !

— Morr Saraz, confirma Carmalière, le leader du Front des Inertes Fiers, le FIF. Je l’avais reconnu au moment il avait retiré sa capuche. Un sale type…

— J’avais remarqué… son commentaire fait trois paragraphes, principalement des insultes et des théories complotistes racistes… charmant.

Pod haussa les épaules :

— C’est du commentateur standard sur Internet, si vous voulez mon avis. Au bout d’un moment, on ne fait plus attention… c’est juste de la haine bête et méchante.

— Ça me semble réducteur, tempéra Carmalière. Que Saraz soit haineux, ça ne fait aucun doute, mais comme souvent, ça peut s’expliquer assez aisément. Vois-tu, Saraz vient de Loralie, région sinistrée s’il en est… comme souvent, la haine puise sa source dans la misère.

— Saraz n’a pas l’air franchement miséreux, fit remarquer Barne.

— Lui non, mais il a sans aucun doute grandi dans l’ambiance morose des anciennes villes minières. La Loralie était autrefois une région florissante grâce aux réserves d’orichalques qu’abritaient son sous-sol : avant que l’amitié entre elfes et humains ne soit entérinée, on utilisait beaucoup l’orichalque comme source d’énergie magique pour l’industrie. Seulement, à mesure que la collaboration entre êtres magiques et inertes se renforçait, il devint de moins en moins rentable d’exploiter des mines d’orichalques : elles devenaient de plus en plus profondes et dangereuses à cause de l’épuisement des ressources… Alors même si l’on peut difficilement tenir les elfes – en tant que communauté – comme responsables de la déchéance de la Loralie, il reste malgré tout un fort sentiment anti-elfe chez beaucoup de loraliens. Un fabuleux terreau pour la croissance de mouvements identitaires inertes. Ajoutons à cela une atmosphère ambiante favorable à l’amitié et la paix entre inertes et êtres magiques… ce qui est une excellente chose, mais que les cyniques nomment « bien-pensance ». Eh bien, tu as tous les ingrédients pour créer un extrémiste.

Un certain malaise s’abattit sur le groupe.

— On dirait presque que vous trouvez cela normal que Saraz promeuve une idéologie haineuse et violente… que vous le justifiez, même.

— J’ai dit que c’était une explication, répondit doucement Carmalière, pas une excuse. L’exploitation minière de l’orichalque était une horreur : des centaines de mineurs y ont laissé leur santé, voire leur peau… mais ils avaient un emploi, une situation. Certes, la fermeture des mines était un choix de société, politique, voulu : mais il est plus simple de mettre cela sur le dos des elfes que de considérer que c’était aux pouvoirs en place de prendre en charge les mineurs au lieu de les abandonner au déclassement et à la misère. La haine de Saraz a des racines profondes, mais comme nous tous, il est responsable de ses actes et de ses paroles : s’il attaque, il doit s’attendre à une réponse ferme et implacable de notre part.

L’avalanche de commentaires de membres du FIF et de contre-commentaires de leurs détracteurs fit qu’il fut difficile d’estimer qui, des opposants ou des supporters à la FNT, étaient les plus nombreux. Une seule chose était certaine : le message était passé.

La compagnie, quant à elle, avait mis à profit le reste de l’après-midi pour préparer le périple. Le contenu du camion avait été disséqué et analysé par Carmalière et Amélise qui étaient les seuls à avoir les compétences nécessaires. Certains objets avaient des capacités magiques forts intéressantes, mais malheureusement, il était inutile d’essayer d’emporter ceux qui étaient offensifs : seuls les objets de soin ou de défense avaient une chance de passer la sécurité à l’aéroport.

— Adieu les rayons de glace, fit tristement Amélise en reposant une baguette dans une des caisses qu’ils avaient transportées dans l’appartement de Jasione.

— Je croyais que les avions de ligne avaient tous un champ d’annulation magique, dit Pod.

— C’est le cas, répondit Carmalière. Dans le cas contraire, il serait impossible de protéger les passagers contre des magiciennes comme moi qui, tu l’auras remarqué, ont naturellement des armes potentiellement mortelles en eux. Il fut d’ailleurs un temps où seuls les inertes étaient autorisés dans les avions.

— Même s’il y a un champ d’annulation magique mis en place et qu’il est impossible de jeter des sorts à l’intérieur de l’appareil, dit Amélise, il est hors de question pour eux de prendre des risques supplémentaires. On n’est jamais à l’abri que quelqu’un trouve une faille dans le champ.

Jasione fit son retour dans l’appartement avec des nouvelles de la situation à Bundir :

— Ça commence à pas mal chauffer dans les rues. Y’a des fourgons blindés aux portes d’la banlieue. Pour l’instant, z’osent pas rentrer mais ça va venir.

— Ils vont quadriller le quartier, dit Carmalière. Il va falloir qu’on parte dans les plus brefs délais.

— Pour les passeports, dit Jasione, j’ai un gars qui s’en occupe. Ça devrait être prêt ce soir, j’ai déjà vos faux noms, ajouta-t-elle en agitant un petit morceau de papier.

Grâce à ces faux noms, Pod put acheter des billets d’avion en ligne. Le vol qui leur permettrait d’atteindre Dordelane le plus tôt possible partait de bonne heure le lendemain matin. Ils y réservèrent cinq sièges à l’aide d’une carte bancaire qui n’était pas au nom de Jasione.

— Me regarde pas comme ça, le grand, fit-elle en voyant l’air soupçonneux de Barne. C’est la carte d’un pote. J’suis pas assez conne pour faire des achats avec une carte volée : si l’type qui se l’était faite chouraver s’en rendait compte avant le vol, on s’rait bien marrons.

L’aéroport de Sorrbourg-Voltaron était situé au nord-est de la capitale. C’était une sorte de point névralgique de richesse planté au beau milieu des banlieues pauvres, relié à la capitale par un train qui était le rare lieu de mélange entre banlieusards et voyageurs bourgeois ou de classe moyenne.

La compagnie décida qu’il serait certainement préférable de s’y rendre à pied : dans le contexte actuel, les routes à proximité de Bundir seraient étroitement surveillées. Pour ce qui était des transports en commun, malgré la proximité entre Bundir et Voltaron, ils étaient pratiquement inexistants… à moins de passer par une correspondance au centre de la capitale, ce qui était exclu.

La situation dans les rues de Bundir se faisait de plus en plus critique à mesure que les heures passaient. Depuis l’appartement de Jasione, on pouvait entendre des clameurs monter et apercevoir des feux allumés ça et là. Une odeur de brûlé se répandait lentement dans la banlieue et la nuit ne faisait que commencer.

— Les passeports sont prêts, annonça Jasione vers vingt-trois heures, en indiquant le message qu’elle venait de recevoir sur son téléphone.

— Eh bien, fit Amélise, c’était sacrément rapide.

— On est efficaces, nous les nains, répliqua Jasione avec une petite moue de fierté. J’vais les chercher.

— Nous venons avec vous, dit Carmalière. C’est plus prudent.

La naine éclata de rire.

— Vous croyez qu’j’ai besoin d’vous autres pour me protéger ? Z’êtes plus en danger qu’moi ici…

— Justement, répondit le magicien, j’aimerais autant que désormais, nous nous séparions le moins possible. Si les émeutes se rapprochent de votre immeuble, nous serons sans doute forcés de fuir et comme vous l’avez dit, il serait alors préférable que vous nous accompagniez. Pour notre propre sécurité.

Barne devait bien reconnaître que Carmalière savait la jouer finement lorsqu’il s’agissait de dialoguer avec une personne réticente à suivre ses projets.

Ils quittèrent l’appartement ensemble et plongèrent dans l’ambiance électrique et quelque peu angoissante d’un soir d’émeute à Bundir. La rue sur laquelle donnait l’immeuble de Jasione était une impasse qui restait quasiment vide, mais l’une des grandes artères de la banlieue passait à quelques mètres de là : le tumulte qui en émanait était impressionnant.

Les compagnons se mirent en route en rasant les murs : ils tentaient de rester à l’abri de la lumière des lampadaires susceptibles de trahir leur présence. Bientôt, ce fut la lumière rougeoyante de plusieurs voitures en flammes qui projeta leurs atypiques ombres sur le sol. Barne était stupéfait par la chaleur que dégageaient ces véhicules en se consumant : il la ressentait même en se tenant à plusieurs mètres et elle lui rappelait, d’une façon assez inattendue, la boule de feu de Carmalière dans la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques.

Des nains passèrent en courant à côté d’eux. Certains avaient le visage dissimulé derrière un foulard. Ils leurs jetèrent des regards étonnés mais la présence de Jasione en tête de cortège sembla suffire à dissiper leurs soupçons.

Lorsque la compagnie atteignit le boulevard suivant, l’atmosphère changea radicalement : plusieurs dizaines de nains s’activaient dans tous les sens – uniquement des nains de genre masculin, pour ce que Barne arrivait à distinguer. Ils lançaient des projectiles en direction de plusieurs fourgons blindés, arrêtés à l’autre extrémité du boulevard. Parfois, une grenade lacrymogène atterrissait sur le sol avant d’être immédiatement attrapée et retournée à l’envoyeur par un banlieusard masqué. Des poubelles et des bennes à ordures renversées brûlaient un peu partout, et faisaient vibrer sur les façades des immeubles des formes oranges et noires, ombres mouvantes de la foule qui livrait bataille. Il y avait presque de la beauté dans cette danse de flammes et de corps qui s’agitaient dans une chorégraphie déchaînée.

La compagnie s’était arrêtée, toujours cachée contre un bâtiment de la ruelle adjacente par laquelle elle était arrivée. Barne était hypnotisé par cette scène de guérilla urbaine, lui qui n’en avait eu que de vagues avant-goûts par la télévision et qui, d’ordinaire, se rangeait plutôt du côté de la police que des banlieusards.

— Faut qu’on traverse, dit Jasione. Mon pote nous attend dans une rue de l’autre côté.

— Prudence ! dit Carmalière. Si les forces de l’ordre nous aperçoivent, nous sommes fichus : même de loin et dans le noir, nos apparences détonent largement avec celles des indigènes. La dissimulation est notre meilleure force pour le moment.

— Qu’est-ce que vous suggérez ? demanda Pod.

— Une diversion.

La magicienne passa la tête dans le boulevard où l’émeute faisait rage et jeta un œil en direction des fourgons blindés.

— Attention, Carmalière, s’alarma Barne, n’allez pas vous épuiser avec un sort trop puissant. Nous avons à peine commencé notre périple.

— Je te remercie de ta sollicitude, Barne, mais je ne suis pas en sucre. Pas plus aujourd’hui qu’hier… la différence, c’est qu’hier, j’ai dû réagir dans l’urgence pour te sauver la vie. De toute façon, utiliser une magie trop voyante serait aussi imprudent que traverser à découvert : un sortilège lancé dans une banlieue naine nous trahirait immédiatement.

— Qu’est-ce qu’on va faire, alors ?

— Improviser. Tenez-vous prêts à courir vers la ruelle en face.

Carmalière observait les mouvements des différents assaillants qui se faisaient face dans la rue. Les policiers lançaient toujours leurs grenades lacrymogènes et tiraient parfois au flashball ; les banlieusards répliquaient en envoyant des morceaux de mobilier urbain – faute de pavés – et parfois même des bouteilles enflammées remplies d’essence. La plupart atterrissaient au beau milieu du no man’s land qui s’était formé à mi-chemin entre les deux camps.

Au moment où l’une de ces bouteilles d’essence s’envola des mains d’un des combattants nains, Carmalière fit un pas en avant et leva la main d’un coup sec vers la bouteille. Celle-ci, au lieu d’atterrir sur le sol, fit un bond en avant et alla se fracasser contre l’un des fourgons blindés, générant une forte déflagration.

— Maintenant ! ordonna Carmalière alors que les policiers en formation autour des fourgons se mettaient à l’abri et protégeaient leurs visages des projections de l’arme incendiaire.

Les cinq compagnons traversèrent la rue en hâte, frôlant le nain lanceur de bouteille qui avait l’air abasourdi d’avoir réussi un tel tir. Jasione et Pod furent les derniers à atteindre l’autre côté du boulevard, mais c’était sans importance : si les policiers avaient relevé la tête à ce moment-là, ils n’auraient vu que deux petits êtres au milieu des nains qui les affrontaient. Rien d’inhabituel, en somme.

— Par ici ! dit Jasione en les entraînant dans une autre ruelle.

Partout dans les rues, ils croisaient des nains qui rassemblaient des projectiles ou des armes de fortune et se préparaient à en découdre. Aux fenêtres, ils apercevaient souvent des curieux qui observaient les échauffourées depuis leur salon, lumières éteintes pour ne pas attirer l’attention.

Le bruit de l’hélicoptère qui n’avait jamais cessé de survoler la banlieue allait et venait. De temps à autre, la froide lumière projetée par la lampe braquée de l’engin balayait la rue : la compagnie se pressait alors contre le mur en attendant que l’obscurité revienne les protéger.

— On y est, fit Jasione lorsqu’ils s’engouffrèrent dans une minuscule impasse dans laquelle on aurait à peine pu garer trois voitures.

— Jasione, dit une voix dans l’ombre.

— Sors de ta cachette, Tiren.

Un nain beaucoup plus jeune que Jasione s’avança dans la lueur du seul lampadaire de l’impasse. Il était habillé d’un survêtement assez peu élégant et avait l’air louche typique des nains. Du moins, ce fut la première pensée de Barne avant qu’il ne se rende compte qu’il se vautrait là dans une forme de racisme ordinaire, ce dont il n’était pas fier du tout.

— J’pensais que tu serais seule, murmura le nain.

— Vu le bazar, on a préféré v’nir ensemble. T’as les papiers ?

Tiren dévisageait chacun des membres de la compagnie. Barne comprit bien vite que le réflexe d’hostilité qu’il avait eu envers le nain était largement partagé par celui-ci.

— Tiren ? insista Jasione devant son absence de réponse.

— Ouais ouais, je les ai… tiens.

Il lui tendit un petit sac en plastique et elle en tira cinq passeports qu’elle examina et distribua aux intéressés.

— « Jaurio de la Billalie » ? demanda Barne en découvrant sa fausse identité. Vous aviez pas moins débile, comme nom ?

— Ça ira bien avec ta tronche de premier d’la classe, railla le nain. D’ailleurs, ‘devriez pas traîner par ici. Ça chauffe. On pourrait vous prendre pour des poulets. Ou pire, des balances.

Carmalière fit un signe de remerciement à l’amie de Jasione et ils s’apprêtèrent à prendre congé. Ce fut le moment que choisit un groupe de nains pour faire irruption dans l’impasse. Ils étaient une dizaine, armés d’objets contondants difficiles à identifier dans la pénombre. Barne eut l’impression de reconnaître une batte de baseball…

— Alors comme ça, y’a des balances, par ici ? lança l’un des nains.

— En tout cas y’a des grandes tiges, renchérit un second. Et les grandes tiges à Bundir, on aime pas trop ça.

— Attendez une seconde, dit Carmalière en levant les bras. Nous ne sommes pas vos ennemis.

— Toutes les grandes tiges sont nos ennemis ! vociféra le premier nain.

— Ils sont avec nous, fit Jasione en s’avançant et en tirant Tiren par le bras.

Les nains dévisagèrent sournoisement Jasione et Tiren. Barne sentait que la situation risquait de dégénérer à tout instant. Il repensait à leur altercation avec le Front des Inertes Fiers dans ce bar de Sorrbourg… Cette fois, aucun orque barman solidaire n’allait accourir pour les sortir du pétrin.

— Mais c’est ce vieux Tiren, fit celui qui semblait être le meneur de la bande. Tu commerces avec de l’elfaillon, maintenant ?

— Euuuh, je…

— Foutez le camp, tous les deux ! coupa-t-il d’une voix dure.

Tiren ne demanda pas son reste et détala à toutes jambes. Jasione, elle, ne bougea pas.

— Dis-donc, dit-elle au meneur, j’te connais toi. T’es pas le chiard de Marica ?

C’était comme si Jasione l’avait giflé. Le nain ouvrit de grands yeux surpris et ses camarades prirent des expressions scandalisées. Barne se rendit alors compte qu’ils étaient effectivement bien jeunes.

— Mais si ! poursuivit Jasione. Le môme Wigon, c’est ça ? Quand j’pense que j’t’ai torché le cul… pour que tu finisses comme ça…

— La ferme ! tonna le meneur qui s’appelait apparemment Wigon. Une forte tête, hein… Qu’est-ce tu fous dehors à cette heure ? L’est où, ton mari ?

— J’prends l’air. Et toi, gamin, qu’est-ce tu fous là ? Ta maman t’a pas encore couché ?

Le meneur leva son arme, un petit couteau, en direction du visage de Jasione. Il était à deux mètres de distance mais restait malgré tout menaçant.

— Fais attention à ta langue ! T’as de la chance d’être une femme, ou on t’aurait déjà tailladée pour avoir osé traîner avec des grandes tiges !

— Eh bah viens, dis ! J’t’attends ! T’es tout seul derrière ton canif ? Tu sais c’est qui, les grandes tiges ? C’est les gus qu’ont dézingué deux blineux à la bibliothèque l’autre jour !

Le nain jeta un œil suspect à la compagnie.

— C’est vrai, ces conneries ?

— Bien sûr qu’c’est vrai. Si t’avais pas fait souiller son froc au vieux Tiren, il aurait pu t’le dire, vu qu’y vient d’leur faire des papelards tous neufs.

— Alors c’est à cause de vous, tout ce bordel ? s’écria un des autres nains. Les hélicos ? Les condés ?

— Et tu vas faire quoi ? répliqua Jasione. Nous balancer pour avoir la paix ? Vas-y, va rencarder la flicaille, on t’regarde.

Les regards se tournèrent vers le nain qui fit son possible pour ne pas laisser transparaître la honte que lui avait procurée les paroles de Jasione.

— On pactise pas avec les condés, balaya le meneur, mais il a pas tort : qu’est-ce que vous êtes venus foutre à Bundir ?

Cette fois, il s’adressait directement à la compagnie et Carmalière répondit :

— Jasione nous a porté secours alors que nous étions pourchassés. Nous avons trouvé refuge chez elle mais nous n’avons jamais eu l’intention d’attirer des ennuis ici. Nous allons quitter le quartier dès à présent et ensuite, vous n’entendrez plus jamais parler de nous.

Le meneur avait l’air de réfléchir. À le voir, il était aisé de deviner le fond de sa pensée : il n’avait aucune sympathie pour les être magiques et les « grandes tiges », comme il les appelait, mais il vouait en même temps une aversion viscérale aux gobelins et aux orques. Et, de manière générale, à n’importe quelle figure d’autorité… Quelque part, toute personne qui se rebellait contre l’autorité ne pouvait pas être foncièrement mauvaise à ses yeux.

— Z’allez où, comme ça ?

— Nous essayons de nous rendre au… commença Carmalière avant d’être coupé par Jasione.

— Au nord-est. On va aussi casser du blineux, mais ailleurs.

— Le quartier est bouclé, dit le meneur, z’allez pas aller loin !

— Z’allez pas aller loin parce qu’on vous laissera pas partir, dit un autre nain, pas vrai, Wigon ?

— On s’calme, répondit le meneur. Si z’ont butté des blineux, on va pas leur taper dessus.

— On s’en fout ! C’est pas nos histoires, ça !

— Et pourquoi tu crois qu’les flics sont là, abruti ? Sont au service des orques, comme d’hab’ ! Dès qu’y a un pet de travers avec du gratin, y rappliquent ! Pi merde, n’importe qui qui s’frite avec des blineux ou des orques est de notre côté !

Barne trouvait le raisonnement de Wigon simpliste voire carrément binaire, mais puisqu’il lui était favorable, il ne fit aucune remarque. Le second nain se tut. De toute évidence, Wigon était le type de meneur qui ne souffrait pas longtemps la contradiction.

— On peut vous aider à quitter Bundir, dit-il. Toi, par contre, tu rentres chez toi, ajouta-t-il à l’attention de Jasione.

— Et pourquoi, j’te prie ?

— Parce qu’une femme naine a rien à foutre dehors à c’t’heure ! s’énerva-t-il à nouveau. Et surtout, rien à foutre avec des grandes tiges, même si elles sont réglo !

— Mon poussin, tu vas arrêter tout de suite de me donner des ordres : j’suis pas ton pote, j’ai deux fois ton âge et j’suis pas d’humeur. J’ai plus d’mari depuis longtemps et mes mômes sont partis, alors tes idées sur les devoirs de mère de famille, tu t’les carres où j’pense ! J’vais tabasser du blineux avec les autres, et c’est pas un merdeux comme toi avec sa bande de déglingués qui va m’en empêcher !

Cette fois, Wigon ne se laissa pas impressionner mais ne se fit pas plus menaçant. La bande le regardait et épiait chacun de ses gestes. Il fixa Jasione quelques secondes, silencieux, puis s’approcha d’elle lentement, jusqu’à avoir son visage à quelques centimètres du sien.

— Très bien, la vieille, murmura-t-il juste assez fort pour que tout le monde l’entende. Tu veux t’barrer et aller faire mumuse avec tes grandes tiges ? Vas-y. On rira bien quand tous les habitants de Bundir t’auront vue te déshonorer devant toute la Terre de Grilecques. Tu comptes pas revenir après ça, j’espère ?

— Ça, c’est mon problème.

— Ouais… T’as raison, prépare-toi même à de sacrés problèmes. Oh, une dernière chose : cause moi encore une fois comme ça et j’te plante, vu ?

Il agita son petit couteau devant les yeux de Jasione qui resta de marbre. Elle ne répondit pas, Wigon baissa son arme et les autres nains parurent se détendre : il n’y aurait pas de bagarre dans l’immédiat.

— Passez devant, indiqua Wigon. Allons casser du flic.

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