WCHF14 – À travers les terres désolées

WCHF14 – À travers les terres désolées

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Précédemment : Afin de rallier le plus de personnes à la cause de la FNT, Carmalière publie sur Internet une vidéo d’appel au soulèvement populaire qui devient virale. Des émeutes éclatent dans la banlieue et, sur leur chemin pour récupérer de faux passeports, la compagnie tombe sur une bande d’émeutiers nains peu commodes. Ceux-ci acceptent finalement de les aider à quitter la banlieue…


S’il y avait un avantage pour la compagnie à être escortée par la bande de Wigon, c’était celui d’être certain de ne pas risquer d’agression par d’autres nains un peu bagarreurs. La plupart des autochtones leur jetaient des regards perplexes mais baissaient vite les yeux en apercevant Wigon et ses bras armés – au sens propre comme figuré.

Cela n’empêchait pas Barne de se sentir assez mal à l’aise, notamment parce qu’ils n’évoluaient plus à couvert : ils marchaient au milieu des rues, comme si la banlieue leur appartenait. Si cela pouvait sembler vrai au niveau du sol, Barne redoutait une nouvelle apparition de l’hélicoptère qui ne manquerait pas de les repérer. Celui-ci devait sans doute se concentrer sur le centre de la banlieue et le cœur des affrontements, car il ne vint pas les importuner.

— On arrive à la limite de Bundir, murmura Jasione.

— Qu’est-ce qu’il y a, derrière ? demanda Barne. Une autre banlieue ?

— Une grosse route, répondit la naine. L’autoroute qui mène à Nalnère, j’crois. Après ça, j’en sais rien.

Nalnère était une des grandes villes du nord de la Terre de Grilecques, à quelques heures de route de Sorrbourg.

— Stop ! intima soudain Wigon.

La dernière rue avant l’autoroute s’étendait devant eux. Un large dispositif policier y était déployé : on aurait voulu mettre la banlieue en quarantaine qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Des voitures de police et des fourgons blindés barraient toutes les voies d’accès pour véhicules motorisés. À droite et à gauche, des agents patrouillaient, les armes à la main.

— C’est étrange qu’ils n’aient pas amené de cerbères, remarqua Amélise.

— Ils n’ont pas l’intention de nous tomber dessus en déambulant au hasard dans les rues, répondit Carmalière. Ce serait comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Non, ils veulent assiéger la banlieue et nous forcer à sortir… ou forcer les habitants à nous livrer à eux.

Il lança un regard à Wigon qui lui répondit pas un rictus mauvais.

— T’inquiète pas, grand machin. D’façon, ces connards seraient foutus de nous flinguer avant qu’on les rencarde…

Barne regardait le paysage offert à leurs yeux et qui était profondément déprimant. Derrière la rue et les véhicules de police, quelques bas immeubles d’habitation se dressaient, marquant la frontière de la banlieue de Bundir. En arrière-plan se dessinait une hideuse autoroute surélevée, ses immense piliers de béton plongeant au sol comme autant de rivets plantés sur les quartiers pauvres. Même à cette distance, le bruit et les lumières des véhicules qui roulaient à vive allure parvenaient au sol dans un ronronnement et un halo qui devaient être épuisants pour qui les subissait au quotidien.

Il était difficile de distinguer quoi que ce soit derrière cette super-structure oppressante : la nuit et le nuage de pollution brouillaient l’horizon. Quelque part, au loin, l’aéroport de Voltaron les attendait, ses avions de lignes répandant eux aussi leurs quotas de pollution et de nuisance sur les habitants de la périphérie.

— Bon, fit l’un des nains. On les castagne ?

— Attendez une seconde, dit Carmalière. Il nous faut un plan.

— Y’en a qu’un, de plan, répondit Wigon. On les défonce.

Avant que le magicien n’ait pu répliquer, l’un des nains alluma un briquet et mit le feu à la bouteille d’alcool qu’il transportait. Il courut vers les policiers qui le repérèrent lorsqu’il sortit de l’ombre.

— Il est fou ! s’exclama Pod.

Le cocktail enflammé fit une trajectoire en forme de cloche et alla s’écraser au pied de plusieurs policiers qui s’écartèrent en poussant des cris affolés. Plusieurs tirs de flashball retentirent et le nain se réfugia derrière une benne à ordure.

— ALLEZ ! cria Wigon.

En quelques instants, la rue, calme quelques secondes plus tôt, fut transformée en un véritable champ de bataille. Il était stupéfiant de voir une bande d’une dizaine de jeunes nains se ruer ainsi sur des policiers armés et en armure, et leur jeter tout ce qui leur passait sous la main. Il y avait, derrière l’inconscience de leur action, une sorte de fougue mêlée de courage qui avait quelque chose d’épique, de grandiose. Barne était fasciné même s’il n’approuvait pas :

— Bon sang, mais ces flics font juste leur boulot et ils vont les massacrer !

— Ne t’inquiète pas, répondit Carmalière. Vu l’équipement des policiers, il y a peu de risques que l’un d’entre eux finisse amoché… en tout cas, pas sévèrement.

— En général, renchérit Amélise, dans ce genre d’événement, les pertes et les blessures sont largement assumées du côté des émeutiers…

— C’est pas une raison…

Il fut toutefois obligé de reconnaître que les actions des nains avaient beau être spectaculaires, les dégâts en résultant restaient manifestement mineurs. En cela, leur plan était parfait : tout ce dont la compagnie avait besoin, c’était d’une diversion pour pouvoir traverser la rue.

Les nains allaient et venaient, avançant parfois pour envoyer un projectile, reculant pour se mettre à l’abri. Les tirs de flashball se multipliaient et les lacrymos pleuvaient. Barne et ses compagnons se couvrirent le visage avec leurs t-shirts et leurs vestons.

Les policiers qui bouchaient l’accès à la rue en face s’étaient retranchés derrière leurs véhicules et répliquaient en se tenant à couvert.

— Tant qu’ils continuent à se battre juste ici, dit Carmalière, nous n’avons aucune chance de passer. Il faut qu’ils attirent les flics sur les côtés !

— C’est plus facile à dire qu’à faire…

— S’ils arrivent à créer un couloir libre d’un mètre de large, dit Amélise, je pourrai traverser la rue en rase-motte et y lancer un sort de brume. Avec l’obscurité ambiante, ça devrait suffisamment brouiller la vision des flics pour vous permettre à tous de me rejoindre.

— Tu ne peux pas libérer ce couloir toi-même en fonçant dans le tas ? dit Barne. J’ai pu constater ta vitesse et ton efficacité à la Fabrique… si tu assommais un agent au passage, les autres n’auraient même pas le temps de te voir passer.

— C’est vrai, mais ils finiraient par remarquer la disparition de leur collègue… et lorsque celui-ci reviendrait à lui, il aurait tout le loisir de leur signaler que nous étions bien à Bundir et que nous en sommes partis. Il vaut mieux continuer à entretenir le doute, au moins tant que nous n’aurons pas atteint Dordelane.

La bataille qui faisait rage sous leurs yeux était de plus en plus confuse. Des résidus d’essence continuaient à flamber au sol et plusieurs poubelles avaient pris feu. Le gaz lacrymogène commençait à envahir la rue à tel point que Barne se demandait si un sort de dissimulation supplémentaire serait bien nécessaire…

Les choses ne se présentaient pas bien pour les émeutiers : l’un des nains était aux prises avec quatre policiers qui l’encerclaient. Lorsqu’il chuta, ils se mirent à lui asséner des coups de matraques frénétiques, ce qui attira d’autres nains en renfort.

— Ça sent pas bon, murmura Pod.

— Oui, mais c’est le moment pour nous !

Amélise déploya ses ailes et Barne admira le spectacle qu’il avait déjà vu mais qui n’en restait pas moins éblouissant : elle quitta le sol et en quelques centièmes de seconde, elle avait déjà atteint une vitesse telle qu’un observateur ne pouvait voir passer qu’un éclair flou.

Cette fois-ci, un autre phénomène accompagna ce vol : sur le sillage de la fée, un cône de brume grise se forma, opaque mais difficilement distinguable du brouillard de lacrymo ambiant.

— Allons-y ! dit Carmalière. Droit devant, continuez à avancer même si vous ne voyez plus rien !

Le reste de la compagnie s’élança sur les traces d’Amélise. La magicienne avait été bien inspirée de les prévenir : à l’intérieur du cône de brume, il était impossible d’y voir à plus d’un mètre. Barne ne distinguait même pas ses pieds et redoutait le moment où ils atteindraient le trottoir d’en face. Toutefois, il fallait admettre que le sort était efficace : ils traversaient la rue sans qu’aucun policier ne les aperçoive. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’aucun d’entre eux n’ait l’idée d’avancer dans le nuage et ne percute alors l’un des membres de la compagnie en pleine course…

Malheureusement pour Barne, les gaz lacrymogènes commencèrent bien vite à faire leurs effets : lui qui était déjà aveuglé par la brume sentit ses yeux se remplir de larmes et toussa avec difficulté. Comme il l’avait redouté, son pied heurta le bord du trottoir et il fit une chute qu’il rattrapa tant bien que mal en écorchant ses genoux sur le sol. Au moins était-il passé entre les deux fourgons qui bouchaient ce côté de la rue.

Il poursuivit sa course quelques mètres de plus et, lorsque le brouillard se dissipa, ses yeux embués purent distinguer la silhouette d’Amélise. Elle l’attrapa par l’épaule et l’attira sur le côté : ils étaient à l’abri, cachés derrière les derniers bâtiments avant les limites de la ville.

Barne mit plusieurs instants à se ressaisir : il ne voyait plus rien et son système respiratoire le brûlait. En entrouvrant ses paupières douloureuses, il arriva à reconnaître de manière floue ses autres camarades qui avaient également réussi à traverser sans encombre.

— Je crois que c’est bon, dit Amélise, ils ne nous ont pas vus. Tenez.

Barne sentit qu’on lui mettait un objet dans la main : c’était une petite ampoule de sérum physiologique. Arriver à ouvrir les yeux pour le verser à l’intérieur fut une épreuve, mais le soulagement qui résulta en valait la peine.

— Tu n’as pas un sort de soin sous la main ? dit Pod d’une voix douloureuse.

— Si, répondit Amélise, mais j’aime autant que vous vous débarrassiez de la cause du mal avant d’en soulager les symptômes.

Lorsqu’ils se furent tous rincé les yeux abondamment, Barne put enfin y voir clairement autour de lui. Toute la compagnie était rassemblée et ils étaient hors de vue et de portée des policiers. Dans la rue qu’ils venaient de traverser, la bataille se poursuivait : ils ne pouvaient la voir, mais ils l’entendaient toujours.

— J’espère que tout ira bien pour le morveux, murmura Jasione.

Barne comprit qu’elle parlait de Wigon, que lui aurait été bien en peine de considérer comme un « morveux ».

— Jasione ? dit-il. Juste par curiosité… ce Wigon, comment est-ce que vous le connaissiez ? Vous avez parlé de lui avoir, euh…

— Torché l’cul, ouais. J’ai bossé dans un cent’ social, y’a longtemps. Animatrice, qu’y disaient. À l’époque, l’maire nous filait du blé pour qu’on fasse faire des trucs aux mômes de la cité, du sports, du dessin, n’import’quoi en fait. Pour qu’y s’occupent et qu’y virent pas loubards. J’avais fait une équipe de baseball, les mômes ça leur donnait d’la motiv’, d’la fierté aussi, j’crois. Pi après, z’ont arrêté de filer le blé et on a fermé l’centre. Moi, j’suis partie pointer à l’usine.

Barne n’aurait pu deviner cette facette de Jasione : elle avait eu une ardeur, un but dans la vie, quelque chose de beau qu’on lui avait retiré. Toute sa brutalité, toute sa rancœur, tout cela venait de là. D’une énième ligne de compta dans le système, qu’on avait rayéee. Il se sentit soudain plus proche d’elle qu’il n’aurait pu l’imaginer auparavant. Plus que les convictions politiques, plus que l’engagement militant, c’étaient ces passions et ces ardeurs qui donnaient une dignité et une raison d’être au commun des mortels ; c’était en leur déniant cela que les puissants plantaient eux-mêmes les germes de la révolte.

— C’est con, continua la naine, c’était pas mal comme truc, l’centre. On f’sait rien de fou mais ça leur ouvrait les yeux sur aut’chose aux mômes. Aut’chose que leurs halls d’immeuble de merde. Paraît que ça servait à rien, qu’c’était pas productif, ou un truc du genre… Conneries. Quand j’vois c’qu’ils deviennent, les mômes, maintenant…

Elle renifla et détourna le regard. Ce n’était plus les gaz lacrymogènes qui la faisaient pleurer à présent.

Pendant ce temps, Amélise avait passé la main sur le visage de chacun des compagnons et tous poussèrent des soupirs de soulagement : le sort antalgique qu’elle avait jeté surpassait toutes les morphines du monde, les effets secondaires en moins.

— Tu dois vraiment être une infirmière remarquable, dit Barne.

— Je n’ai aucun mérite, dit-elle en essayant de cacher qu’elle était sincèrement flattée, ce sont mes pouvoirs de fée.

— C’est quand même un sacré avantage…

— Qui attire pas mal de jalousie. Heureusement, nous les fées sommes suffisamment peu nombreuses pour ne pas faire trop de concurrence déloyale aux inertes dans ce domaine…

— Si vous voulez bien r’mettre vos belles causeries à plus tard, dit Jasione qui avait remis sa carapace, on d’vrait filer. Si les condés ont l’idée d’se replier, on est sur leur chemin.

— Je suis d’accord, acquiesça Carmalière, avançons.

La grande autoroute surélevée les toisait toujours. Les immeubles se faisaient plus rares : le paysage se composait principalement d’un enchevêtrement de routes, de bretelles et de voix d’accès. Les rares bâtiments qui dépassaient du sol étaient des hangars et des entrepôts qui avaient poussé là pour combler le vide entre deux artères.

La compagnie marchait en bordure de la route mais fut forcée de la quitter puisque le trottoir finit par disparaître. Les piétons étaient sans doute censés se dissoudre dans le flux des véhicules qui roulaient à toute allure…

Ils furent réduits à marcher dans les étranges étendues d’herbe qui bordaient ces routes… ces dunes fantômes qui n’étaient visitées que par des animaux errants et, parfois, par des clochards à la recherche d’un abri pour passer la nuit. Barne commença à se poser le genre de questions que l’on ne se pose que dans un contexte aussi saugrenu. Par exemple : mais qui donc passait la tondeuse sur ces plates bandes ? Et surtout, pourquoi faire ?

La traversée de ces étendues avait quelque chose d’irréel. Des kilomètres et des kilomètres de bitume, des ponts et des tunnels nus, neutres, sans aucun style, aucune caractéristique architecturale notable ; parfois, des postes d’appel ou des armoires électriques au milieu de nulle part ; et tout cela éclairé ponctuellement par la lumière aveuglante des phares des véhicules qui passaient. Sans que leurs conducteurs ne remarquent les cinq silhouettes atypiques qui se faufilaient entre les artères d’asphalte : les cinq compagnons engagés dans un voyage d’une banlieue à une autre, au milieu de ces étendues qui semblaient n’exister que lorsque l’on les traversait. Ces étendues où le vivant avait cédé la place au béton et au gasoil, et dont le seul espoir d’aménagement était l’éventuelle construction d’un centre commercial champignon géant qui viendrait ajouter quelques bretelles supplémentaires aux routes existantes.

La compagnie se retrouva d’ailleurs à longer un tel endroit : un complexe de vitrines chatoyantes cernées de parkings plus grands que des villages – vides, à cette heure tardive. Un paradis de la consommation, un culte élevé à la célébration du rien implanté au milieu de nulle part. Un lieu à l’architecture violemment futuriste, aseptisé et très exactement semblable à mille autres aux quatre coins de Grilecques. Une autre métastase du cancer qui rongeait chaque campagne, chaque proche périphérie des villes… Cette uniformisation totalitaire du territoire : des centre-villes gentrifiés, des petits commerces désertés, des banlieues-dortoirs mises sur la touche et des zones commerciales artificielles qui poussaient comme des verrues, défigurant de leur architecture de mort ce qui restait de réserves naturelles dans le monde. La mort des cultures, la mort des patrimoines locaux, magnifiées dans un bel écrin de marketing puant et conquérant.

C’était dans ces localités que les partis traditionnels et ultra-conservateurs faisaient les meilleurs scores aux élections, et Barne, en observant ce complexe commercial, eut soudain la sensation étrange d’en comprendre un peu plus les raisons. De comprendre comment une idéologie réactionnaire pouvait sembler préférable à celle qui avait permis l’émergence et la popularité de ces saletés.

Ils ont vraiment réussi à te politiser, mon pauvre, se dit-il à lui-même. Tu en es même à faire de l’analyse sociale des politiques d’aménagement du territoire, tout ça en regardant simplement un centre commercial…

Il réfléchit et se dit que, socialement, l’analyse même de la population de la zone à cette heure de la nuit devait être révélatrice : quelle âme qui vive était présente à part cette compagnie atypique qui tentait discrètement de rejoindre l’aéroport ? Quelques vigiles dans les supermarchés vides pour s’assurer qu’ils le restent ? Des routiers fatigués arrêtés ça et là ? Quelques badauds en voiture, égarés par un système de géo-localisation facétieux ?

Ils marchèrent ainsi pendant plus de deux heures, sans un mot. Barne aurait pu jurer qu’il n’était pas le seul à méditer ainsi en silence, mais personne ne lança de sujet de conversation. Était-ce la fatigue, ou simplement l’ambiance terriblement déprimante de l’environnement proche qui les poussait ainsi au silence ? Barne n’aurait pu le dire.

Petit à petit, les entrepôts commencèrent à se densifier et les routes à s’élargir : ils approchaient de leur destination. Il était près de trois heures du matin.

— Vous avez la moindre idée de comment accéder à l’aéroport ? demanda soudain Pod en brisant le silence. Je ne pense pas que beaucoup de monde s’y rende à pied, en temps normal.

— Il nous suffira de rejoindre l’un des parkings, dit Amélise. Ensuite, nous aurons simplement l’air de passagers venant de se garer.

— Putain !

C’était Jasione qui s’était exclamée ainsi. Elle regardait un avion qui était en train de descendre vers l’aéroport : c’était un très gros appareil, probablement un long courrier, ce qui expliquait son atterrissage si tardif.

— Ça va, Jasione ?

— Oui oui, fit-elle d’un air renfrogné.

Les autres la regardèrent, dubitatifs, mais elle fit mine de ne pas s’en apercevoir. Puis, devant les regards insistants pointés sur elle, elle finit par éclater :

— Bah oui, voilà ! Vous voulez tout savoir : je flippe ! Je flippe de monter dans un de ces trucs !

— Un avion ? dit Barne. Vous n’avez jamais pris l’avion ?

— Nan, l’grand, j’ai jamais pris l’avion ! La naine de cinquante piges a jamais pris l’avion, voilà ! Pourquoi ? C’est obligé ?

— Mais non ! Pas du tout ! Je…

— Moi non plus, j’l’ai jamais pris, fit Pod avec un large sourire. En revanche, j’suis plutôt content de pouvoir le faire !

— Ne vous inquiétez pas, Jasione, dit Carmalière d’un ton rassurant, tout va bien se passer. Les crashs aériens sont des événements rarissimes, vous avez plus de risques de mourir sur la route. Bref, vous n’avez aucune raison d’avoir peur.

— Ah ! s’exclama-t-elle. Mais j’sais bien ! Qu’il est nigaud lui ! C’est pas dans la tête, le problème ! C’est dans les tripes !

— Là, elle vous a eu, Carmalière, dit Barne avec un petit rire.

— C’est sûr que si l’irrationalité est assumée, se désola le magicien, je ne peux rien faire.

Ils s’esclaffèrent tous devant l’air contrit de Carmalière et se remirent en route. Lorsque les tours de contrôle de l’aéroport apparurent à l’horizon, ils s’arrêtèrent pour de bon. Ils étaient à nouveau sur une étendue d’herbe coupée court, à la bordure d’une petite forêt qui était cernée de routes à quatre voies.

— Je suggère que nous passions la nuit ici, proposa Carmalière. Nous pouvons nous installer derrière ces arbres : cela évitera, au petit jour, que des curieux ne se demandent ce que font des campeurs au bord de la route de l’aéroport…

— À quelle heure est notre vol, demain ?

— Huit heures, répondit la magicienne. En comptant le passage des contrôles, il faudra que nous y soyons à sept heures au minimum. Réveil à six heure et demi : ça ira pour tout le monde ?

Il y eut un grognement général d’acquiescement à contre-cœur.

— La nuit va être courte, grommela Barne.

— Un jour on fera la grasse mat’, Barne, fit Pod en riant. Mais pas demain : demain, y’a révolution.


La nuit fut douce en cette fin de sépore, septième mois de l’année qui précédait okore, le plus chaud d’entre tous. La compagnie dormit à la belle étoile, allongée sur l’herbe fraîche. Les premiers rayons du soleil traversèrent les branchages vers six heures du matin. Barne grogna lorsqu’Amélise le tira de force de son sommeil.

— Il faut y aller, Barne, lui dit-elle.

— C’est pas possible de faire la révolution avec trois heures de sommeil, grogna celui-ci.

— Il va bien falloir. Allez !

Ils parcoururent sans encombre le chemin qui les séparait de l’aéroport. À un moment donné, il leur fallut traverser une route qui n’était absolument pas destinée à être traversée et ne disposait d’aucun passage piéton… Néanmoins, à une heure si matinale, les véhicules qui y passaient étaient rares et cela ne leur posa donc aucun problème.

Leur avion n’était pas le premier de la journée et le hall de l’aéroport était déjà rempli de voyageurs.

— Séparons-nous, dit Carmalière. Ce qui a le plus de chances de nous trahir, c’est que nous ressemblons diablement à la compagnie recherchée. Séparément, nous serons moins facilement identifiables.

— Bonne idée, confirma Amélise. On se retrouve dans l’avion…

Ils partirent donc chacun de leur côté. Il n’y avait que deux guichets ouverts et Barne regarda du coin de l’œil Carmalière se rendre à l’un d’entre eux. Tout eut l’air de bien se passer pour lui.

— … et nous retrouvons maintenant Morr Saraz…

Barne tourna la tête si rapidement qu’il faillit se déboîter une vertèbre. Un poste de télévision était allumé sur la terrasse d’un des cafés où certains passagers prenaient leur petit déjeuner en attendant leur vol. Le journal du matin était diffusé.

— … Morr Saraz, leader du Front des Inertes Fiers, qui est en duplex avec nous. Morr Saraz, bonjour.

— Bonjour.

Le visage d’un homme venait d’apparaître sur l’écran : un visage impitoyable, anguleux ; les cheveux courts, en brosse ; un regard dur. Morr Saraz. Le fameux meneur du groupe qui les avait pris à partie dans ce petit bar de Sorrbourg, avant que le barman orque ne s’interpose. Le théoricien qui avait vigoureusement commenté la vidéo d’appel au soulèvement de Carmalière.

— Morr Saraz, quelle est votre réaction aujourd’hui par rapport aux nombreux événements qui se déroulent en Terre de Grilecques ?

— Je suis, comme beaucoup de mes concitoyens, scandalisé. Partout, les gouvernements successifs ont laissé proliférer des zones de non-droit, et voilà le résultat aujourd’hui : des émeutes, un pays à feu et à sang et une police dépassée. Les honnêtes gens ont peur, je vous le garantis. L’irresponsable appel à la violence transmis par ce M. Carmalière hier montre le vrai visage des organisations elfo-gauchistes.

— On a vu que le mouvement s’était largement radicalisé dans la soirée d’hier et s’était même généralisé aux villes de taille moyenne. Il semble qu’aujourd’hui sera une nouvelle journée de mobilisation pour les organisations syndicales. En tant que représentant du FIF, quels sont vos attentes en matière de maintien de l’ordre ?

Comme d’habitude, Barne était outré que l’on demande son avis sur le maintien de l’ordre au représentant d’un groupuscule raciste bien connu pour sa violence et sa vision toute particulière de « l’ordre »…

— On n’attend plus rien, répondit Saraz. Aujourd’hui, il est évident que la police n’est plus en mesure d’assurer la sécurité des citoyens. Si les citoyens ne peuvent plus compter sur la police, alors ils doivent assurer eux-même leur propre sécurité. Le FIF est prêt, les racailles qui brûlent et cassent tout ne nous font pas peur.

— Merci, Morr Saraz, conclut le présentateur et le visage du leader des FIF disparut de l’écran. Jorem Boltanien, une réaction aux déclarations que l’on vient d’entendre ?

Jorem Boltanien était un habitué des plateaux de télévision. Barne avait la sensation qu’il avait toujours plus ou moins été là. C’était un de ces experts auxquels les journalistes télé se référaient systématiquement, même si l’on se demandait, avec le recul, quel était leur sujet d’expertise.

— Eh bien, je trouve cela inquiétant. Ce que M. Saraz décrit, ce n’est ni plus ni moins que la création de milices privées, et nous savons à quelles dangereuses extrémités cela peut mener.

Barne poussa un soupir. C’était la méthode habituelle des journaux télé qui jouaient avec le feu pour faire de l’audimat : donner du temps d’antenne à des personnes sans moralité, libérer la parole haineuse et se donner ensuite le beau rôle en contestant mollement cette parole. Combien de téléspectateurs ne retiendraient que l’intervention de Saraz, et pas le soporifique plaidoyer de Boltanien sur l’état de droit ?

Les clients du café n’avaient pas l’air de prêter attention à la télévision. La plupart dégustaient leurs croissants en gardant les yeux rivés sur leurs smartphones. Barne jeta un regard aux alentours : Pod flânait du côté d’une librairie ; les autres avaient probablement déjà passé les contrôles.

Barne s’approcha d’un des guichets et présenta son faux passeport à la guichetière, une humaine entre deux âges.

— Bonjour, dit-il d’un ton naturel.

— Bonjour, répondit-elle en se saisissant du passeport qu’il lui tendait. Monsieur… Jaurio de la Billalie.

Elle leva un sourcil mais Barne resta de marbre et lui adressa un sourire ironique qui semblait vouloir dire : « je sais, je sais… aaaah, merci les parents ! »

La guichetière pianota sur son clavier et le numéro du vol apparut sur son écran. Destination : Dordelane Nossy. Heure de départ : 8h05. Fin de l’embarquement : 07h35.

Elle scruta longuement le passeport et dévisagea Barne avec intensité, comme si elle comparait la photographie avec son visage et tentait d’y déceler une anomalie. Barne sentait son cœur battre un peu plus fort : elle l’avait reconnu, il en était certain. Son visage était diffusé en boucle à la télévision depuis une semaine. Quels idiots avaient-ils été de croire qu’ils pourraient passer sans être repérés… quel plan stupide…

Pourtant, à sa surprise, elle ne fit aucune remarque. Elle referma le passeport et exécuta quelques manipulations avec la souris de son ordinateur. Trois secondes plus tard, une machine sur son bureau crachota une fine bande de papier qu’elle tendit à Barne, accompagnée de son passeport.

— Voici votre carte d’embarquement, M. de la Billalie, lui dit-elle. Porte A21, sur votre gauche. Bon voyage.

Il bredouilla un merci et récupéra ses documents avec soulagement. Alors qu’il allait prendre congé, la guichetière se pencha en avant et, avec un air de conspiratrice accompagné d’un petit sourire, elle ajouta à voix basse :

— Et bonne chance…

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