WCHF17 – Barricades

WCHF17 – Barricades

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Précédemment : Après un atterrissage en catastrophe, la compagnie a fui sous les attaques du dragon. Barne s’est battu en duel contre Morr Saraz et en est sorti victorieux. La compagnie, menée par un syndicaliste elfe du nom d’Eluor, arrive à la Forteresse…


Eluor n’avait pas menti : le parvis de la Forteresse était aussi animé que la fosse d’un festival de musique. Elle était noire de monde et couverte de tentes et de baraques construites à la va-vite, faites de planches et de bric-à-brac. Des banderoles décorées de slogans révolutionnaires surplombaient les allées entre les campements.

L’atmosphère joyeusement populaire du parvis tranchait radicalement avec l’austérité élitiste de la grande Forteresse qui trônait au centre de ce bazar. Tout autour du bâtiment, des cordons de policiers et de membres du Groupe Anti-Terroriste étaient installés en rangs serrés. Pour l’heure, tout était calme, mais si l’affrontement éclatait, il serait brutal, à n’en pas douter.

La compagnie fut menée par Eluor à travers le camp improvisé. Barne était surpris qu’une « insurrection » se déroule dans une ambiance aussi festive et bon enfant… Il n’avait pas encore tout à fait relâché la pression de son combat contre un dragon et contre un psychopathe déterminé à le tuer : il avait la sensation de flotter, d’être dans un rêve… un rêve un peu étrange, avec cette foule monstre, cette vie, ces éclats de rire, ces odeurs de barbecue et de bière tiède… Était-ce bien réel ?

À un endroit, on pouvait voir des foules rassemblées autour d’une troupe de musiciens qui chantaient à tue-tête des paroles évoquant révolte, barricades et liberté. Barne se rendit compte que se manifestait là une culture populaire et libertaire dont il avait à peine soupçonné l’existence : une de ces cultures qui n’a pas voix au chapitre à la télévision mais qui ressurgit dès lors que le peuple se rassemble.

— Par ici, dit Eluor en les entraînant.

Barne se demanda comment il pouvait se repérer à travers toutes ces tentes et ce bazar généralisé. Il s’avéra rapidement qu’Eluor se dirigeait en fait vers une estrade installée à quelques mètres de la Forteresse : les gens qui y déambulaient étaient visibles depuis pratiquement tout le reste du campement. L’estrade servait de lieu de prise de parole : il y avait un micro relié à un petit amplificateur, sans doute alimenté par un groupe électrogène quelque part dans le campement.

Le groupe fut accueilli par une fée, ce qui surprit Barne : les fées étaient-elles donc prédisposées au syndicalisme ? En effet, ces créatures étaient des êtres rares en Terre de Grilecques en comparaison des fortes populations d’humains, de gobelins, d’elfes, de petits êtres… Il était déjà surprenant pour Barne d’en rencontrer deux en si peu de temps, mais il était encore plus saugrenu qu’elles appartinssent à la même organisation.

Cette fée était notoirement plus âgée qu’Amélise, elle portait de longs cheveux d’un blanc nacré presque irréel et avait la peau ridée. Vu la longévité des fées, proche de celle des elfes, Barne lui donnait entre deux et trois siècles. L’âge n’avait par contre aucun effet sur sa majesté de fée : ses ailes étaient aussi gracieuses, fines et brillantes que celles d’Amélise et elle dégageait une même aura de puissance paisible.

— Luminy ? fit Eluor. Je te présente Carmalière et sa compagnie.

La fée ouvrit de grands yeux et se jeta au cou de Carmalière qui accueillit l’accolade avec une expression de surprise.

— Carmalière ! s’écria la fée. Enfin !

— Euh… enchantée, fit cellui-ci, gêné.

Barne ne put s’empêcher de ricaner sous barbe. Amélise aussi avait ce côté très démonstratif : à croire que c’était une caractéristique partagée des fées…

— Luminy est présidente de l’antenne locale de la FNT à Dordelane, expliqua Eluor. C’est elle qui a en grande partie organisé l’occupation de cette place…

— Vous ne pouvez pas imaginer combien je suis contente que vous ayez réussi à venir ! poursuivit Luminy. On n’attendait plus que vous ! Les gens sont chaud-bouillants, on va tout faire péter !

Tout comme pour Amélise, pensa Barne en souriant, l’aspect « majestueux » de la fée est contrebalancé par cette bonhomie franchouillarde et ce franc-parler très cru.

— Vous êtes des petites célébrités, vous savez ? dit Luminy. Je vous connais déjà par cœur ! Barne ! Pod ! Et bien sûr, Amélise ! Ça fait plaisir de voir une consœur !

Amélise lui serra la main avec un grand sourire.

— Vous avez oublié Jasione, lui dit-elle. J’imagine que les médias n’ont pas encore eu le temps de faire son portrait… c’est notre dernière recrue. Elle est ouvrière à la Fabrique Adabra et elle nous a porté secours après notre tentative ratée de récupérer l’Épée…

— Jasione ! s’écria l’autre sur le même ton débordant d’enthousiasme qui commençait déjà à exaspérer Barne. Bienvenue ! Une naine ! Ah, ça, elle est cosmopolite, votre compagnie ! Ça fait plaisir à voir !

La naine grommela un « enchantée » peu convainquant. Barne se doutait qu’elle ne manifestait aucune mauvaise intention : simplement, tout comme lui qui n’avait à l’origine pas d’accointance avec des organisations gauchistes comme la FNT, Jasione n’avait certainement pas l’habitude de traîner avec des elfes, des fées et autres êtres magiques. La convergence des luttes, pensa Barne avec philosophie, ça doit aussi vouloir dire sortir de sa zone de confort…

— Alors, demanda Luminy à Carmalière, quel est le plan ?

— Eh bien, tu as sans doute compris que nous venions pour récupérer l’Épée des Serfs qui est cachée dans la Forteresse. Donc le plan, dans l’immédiat, c’est d’entrer dans la Forteresse.

Le sourire lumineux de Luminy diminua.

— Ah, dit-elle simplement.

— Oui. Je me doute bien que ça ne va pas être de la tarte, mais je ne vois pas d’autre solution. À moins d’avoir une taupe à l’intérieur qui pourrait la récupérer… quelqu’un de suffisamment important dans l’organisation financière de la Bourse Mondiale pour y avoir accès.

— Mon vieux, si on avait des taupes dans ce genre-là, on aurait foutu le capitalisme par terre depuis longtemps.

— Alors nous devons entrer, maintint Carmalière, catégorique. Pas le choix.

La fée avait un air embarrassé mais se ressaisit rapidement. Elle réafficha son sourire radieux de circonstance et dit :

— Eh bah si y’a pas l’choix… y’a pas l’choix ! J’imagine que tu veux faire une annonce ?

Elle indiqua le micro de la main. L’estrade était libre.

— Oh, eh bien…

— Je pense que vous devriez y aller, Luminy, coupa Amélise. Après tout, c’est vous la responsable de ce campement, non ?

Barne vit Carmalière faire la moue et se demanda si c’était la solidarité féminine qui avait poussé Amélise à suggérer que ce soit Luminy qui parle… ou simplement la solidarité féérique.

— Je suis partante, dit Luminy, mais vous montez avec moi sur l’estrade, alors !

En quelques minutes, ils furent rassemblés en cercle autour du micro dont Luminy se saisit. Être ainsi exposé était quelque peu inconfortable pour Barne : il avait cette désagréable idée qu’un tireur d’élite posté sur le toit de la Forteresse n’aurait aucun problème à les éliminer s’il le souhaitait. Il chassa l’idée de son esprit : quel intérêt auraient les forces de l’ordre à assassiner des syndicalistes au beau milieu de centaines de militants, quand bien même ces syndicalistes étaient des fugitifs ? La foule, dans ce contexte, était une remarquable assurance-vie…

— Camarades ! s’exclama Luminy dans le micro.

Elle avait parlé fort et un brusque larsen avait suivi, provoquant de légères protestations dans l’assistance.

— Pardon… s’excusa-t-elle un peu moins fort. Camarades. C’est bon, tout le monde m’entend ?

Il y eut un murmure d’approbation.

— Camarades, nous sommes réunis ici parce que nous avons répondu à l’appel d’un groupe de militants que la presse nous présente comme des terroristes ! Un groupe dont le seul crime a été de tenir tête à l’oppression du capital orquogobelinesque ! Un groupe qui nous demande de nous élever contre cette oppression ! De regarder les puissants dans les yeux et de leur dire « assez » ! Eh bien ce groupe est ici ! Pour lutter avec nous !

Cette fois, ce fut un tonnerre d’applaudissements qui accueillit ces paroles. Luminy énuméra leurs noms et à chaque fois, le public y réagissait par une nouvelle salve d’acclamations. Carmalière et Amélise souriaient et ne semblaient pas surpris le moins du monde ; Pod rayonnait ; encore une fois, Barne avait la sensation de partager la même réaction que Jasione : il était autant flatté que gêné.

Plusieurs journalistes s’étaient approchés de l’estrade et filmaient l’intervention. Barne se demandait si elle était retransmise en direct à la télévision…

— Une question ! demanda une jeune journaliste elfe. Avez-vous l’intention de vous rendre à la police ?

Luminy tendit le micro à Carmalière qui s’approcha.

— Nous ne nous soumettrons pas à une parodie de justice avant tout destinée à préserver la suprématie des orques. Les bandes de vidéosurveillance qui ont été révélées en disent long sur la validité des accusations qui nous touchent…

— Justement, répondit la journaliste. Puisqu’il semble établi que vous avez agi en légitime défense, qu’avez-vous à perdre à vous présenter à la justice ? Il sera d’autant plus simple de vous blanchir si vous cessez de fuir.

— L’avis de recherche publié à notre égard a pour unique objet de nous empêcher de mener à bien notre quête : pour l’heure, notre objectif est de récupérer l’Épée des Serfs.

Plusieurs personnes dans la foule crièrent des encouragements.

— Une autre question !

C’était cette fois un journaliste humain qui avait parlé.

— Quelles sont vos revendications ? L’occupation du parvis de la Forteresse a-t-elle été déclarée en préfecture ?

— Ah, mais mon p’tit ami, ce sont deux questions ! s’écria Luminy en provoquant les rires de l’assemblée. Bon, bon… nos revendications sont simples : nous voulons l’Épée des Serfs. Car cet objet, caché dans la Forteresse, nous appartient de droit ! Il appartient à tous les exploités, à tous les marginaux, à tous les déclassés !

Un nouveau tonnerre d’applaudissements résonna. Barne devait reconnaître cela à Luminy : elle était aussi douée que Carmalière pour les grands discours fédérateurs.

— Aujourd’hui est un grand jour ! continua-t-elle à l’adresse de la foule. Aujourd’hui, nous reprenons ce qui est à nous ! Ouvrez les portes de la Forteresse et laissez-nous reprendre l’Épée des Serfs ! Ouvrez les portes !

Une clameur monta petit à petit à travers tout le camp. « OUVREZ LES PORTES ! OUVREZ LES PORTES ! » criaient les centaines de manifestants rassemblés là. Les policiers disposés autour de la Forteresse restaient de marbre. Lorsqu’un petit groupe de manifestant s’approcha de l’entrée, plusieurs agents firent bloc et sortirent les matraques. Il y eut un concert de huées lorsque le groupe de manifestants battit en retraite sous les coups des policiers.

Une nouvelle clameur s’éleva. Elle disait, cette fois : « TOUT LE MONDE DÉTESTE LA POLICE ! »

— Une autre question ! s’écria la première journaliste elfe.

Elle avait du mal à se faire entendre à travers le vacarme mais Luminy tendit l’oreille.

— Est-ce que ce n’est pas déplacé d’insulter ainsi la police ? Surtout quelques heures à peine après que plusieurs policiers ont été gravement blessés dans l’attentat de l’aéroport de Nossy ? Blessés alors qu’ils tentaient de protéger la population ? Est-ce qu’il n’y a pas une incohérence à insulter ceux que vous félicitiez il y a encore quelques heures ?

Barne trouva la question pertinente : il était lui aussi embarrassé par les insultes qui fusaient envers les policiers qui, après tout, ne faisaient que leur travail. Luminy prit une profonde inspiration.

— Nous remercions nos forces de l’ordre lorsqu’elles nous protègent et nous protestons lorsqu’elles participent à notre oppression : quelle incohérence y voyez-vous ? Le fait – aussi injuste et triste soit-il – qu’un policier soit blessé, voire tué en service, empêche-t-il donc toute critique du rôle politique de la police, dans sa globalité ? De son utilisation comme arme de contrôle social ? Leur abnégation dans la lutte contre le crime et les risques qu’ils prennent par ailleurs les absolvent-ils donc des violences qu’ils font subir aux simples citoyens qui manifestent ?

Si la foule avait écouté, il y aurait eu à n’en pas douter une nouvelle salve d’applaudissements. Seulement, la situation se tendait et le bruit des cris et des huées couvrait même la sono de l’estrade. La journaliste elfe tenta de réagir à la réponse en vain : il était devenu impossible pour Luminy d’entendre quoi que ce soit à ce qu’elle criait.

— Il est inutile de continuer, glissa Carmalière à l’oreille de Luminy. Plus personne ne nous écoute. Descendons.

À quelques mètres de la large entrée de la Forteresse, une sorte de bras de fer se jouait entre le cordon de policiers fermement campés sur leurs positions et une foule de manifestants qui poussaient et se compressaient contre les boucliers des policiers. Les barrières disposées autour du bâtiment tanguaient.

La compagnie quitta l’estrade et fut emportée dans le mouvement de la foule qui convergeait vers la Forteresse. L’image, impressionnante, rappelait à Barne les images de batailles dans les livres d’Histoire. Cela faisait bien longtemps qu’un Mustii n’avait pas participé à un tel événement…

Soudain, une série de détonations fendit le vacarme ambiant, suivie de nombreux cris affolés et de gémissements. Barne se tourna vers le reste de la compagnie avec inquiétude. Une partie de la foule se mit à courir en arrière.

— Ils tirent ! s’écria l’un des manifestants qui battait en retraite. Les salauds ! Ils tirent à balles réelles !


La panique avait saisi l’ensemble du campement. Dans la plus grande confusion, les manifestants couraient se mettre à l’abri, se bousculaient et se piétinaient les uns les autres. Les constructions précaires installées pour occuper la place furent bien vite transformées en barricades : les manifestants se couchaient derrière pour ne plus être exposés aux tirs de la police.

Barne était ahuri : assis, le dos posé contre un amas informe de planches en bois, de poubelles renversées et de pavés, il voyait des formes floues se mouvoir autour de lui. Sonné, il se rendait compte que la dernière digue avait sauté : on cherchait à tuer, la police cherchait à tuer et, à travers elle, l’État cherchait à tuer. C’était une chose de faire face aux pulsions meurtrières d’un psychopathe comme Morr Saraz, c’en était une toute autre que de découvrir à quel niveau de cruauté et d’immoralité l’État était prêt à avoir recours lorsqu’il se sentait menacé.

Dans la confusion, Barne voyait déjà les gros titres du lendemain : « une manifestation dégénère à cause des provocations d’un groupe de casseurs ». Pourtant, les insultes envoyées aux policiers semblaient bien anecdotiques face à la réalité crue : sous un régime se réclamant de la démocratie et des droits fondamentaux des êtres vivants, la police assassinait sciemment et froidement des opposants politiques.

Pod, assis aux côtés de Barne, n’en menait pas large non plus. Tout le cynisme de Barne accumulé pendant des années n’avait pu le préparer à cette ignominie : il était évident que Pod, par la relative naïveté de sa jeunesse, la recevait avec encore plus d’effarement.

Carmalière, quant à iel, en avait vu d’autres en huit cents ans de lutte, dont un certain nombre de siècles passés en des temps plus obscurs où les violences de ce type étaient monnaie courante.

— Où sont Jasione et Amélise ? lui cria Barne qui faisait son possible pour garder la tête froide.

— J’ai vu Amélise filer en direction des coups de feu !

— QUOI ?! Bon sang…

Barne était systématiquement estomaqué par le courage de sa camarade fée, mais ce courage relevait de plus en plus de l’inconscience pure et dure. Il se dit avec une boule dans le ventre que ce serait un miracle si Amélise terminait cette aventure vivante…

Quelques secondes plus tard, elle refit pourtant son apparition accompagnée de Luminy : les deux fées portaient à bout de bras un jeune gnome au t-shirt taché de sang et le déposèrent délicatement par terre.

— Il y a d’autres blessés ! s’écria Amélise. La plupart peuvent marcher mais celui-ci…

Le pauvre gnome avait la bouche grande ouverte et une expression d’horreur sur le visage mais ne semblait pas réussir à crier. Luminy arracha son t-shirt d’un coup sec : un trou noir au milieu du torse du gnome rejetait des flots de sang.

Luminy posa ses mains sur la plaie et ferma les yeux. Barne repensa au moment où Amélise avait soigné sa blessure à l’épaule. Bien sûr, sa blessure à lui n’avait touché aucun organe et aucune artère…

Amélise, quant à elle, avait posé la main sur le front du jeune gnome et semblait essayer de calmer sa douleur. Malgré le tumulte alentour, un relatif silence s’était fait autour de la scène. D’autres manifestants arrivèrent bientôt en transportant des blessés par balle plus ou moins graves, laissant des traînées de sang sur leurs chemins. Barne aperçut de nombreux bras blessés. Ces salopards ont visé bien haut, se dit-il. Il détourna le regard en apercevant une humaine dont la main semblait avoir été déchiquetée par une rafale et qui souffrait le martyre.

Le gnome au sol eut un sursaut et du sang se mit à jaillir par ses narines et sa bouche.

— Non, non, non… murmura Luminy.

Le gnome était en train d’étouffer et agitait ses membres dans une panique désespérée. Il éructa quelques gargouillis, des sons terribles qui glaçaient le sang, des bruits qui résonneraient dans les cauchemars des témoins pendant de longs mois. Puis, enfin, après de longues secondes d’agonie, il cessa de bouger. Luminy et Amélise retirèrent leurs mains tachées de sang. Elles respiraient fort et transpiraient à grosses gouttes, consternées de dégoût et d’impuissance. Plus personne n’osait bouger ou faire le moindre bruit. Quelques sanglots commencèrent à se faire entendre autour du corps du gnome.

— BORDEL DE MERDE ! s’écria soudain Amélise.

Barne regarda Pod : son camarade était choqué, terrifié par l’image de cette mort hideuse qui venait de prendre un individu de son espèce. Un jeune gnome qui devait être à peine plus vieux que lui… qui aurait pu être lui. Barne posa une main sur son épaule : Pod lui lança un regard où se mêlaient la tristesse et une colère sourde qui grandissait.

Luminy, quant à elle, s’accorda un instant de deuil puis se releva et donna une tape à Amélise : d’autres blessés avaient besoin d’elles. Carmalière se releva, à demi accroupie, et passa la tête par dessus la barricade avec prudence.

— Jasione ! s’écria-t-iel.

Le mot fut comme un électrochoc pour Barne et Pod qui se redressèrent dans un même mouvement. Eux se trouvaient derrière une des plus grandes barricades, celle qui servait de refuge aux blessés : entre celle-ci et la Forteresse, de nombreux manifestants se cachaient derrière les installations du campement et tentaient d’approcher. Parmi tous ces humains, ces elfes et ces gnomes, quelques nains étaient présents, dont Jasione.

— Notre amie naine est plus téméraire que je ne l’aurais cru, dit Carmalière.

— Ils sont tous dingues ! s’écria Barne. Ils y retournent !

— Évidemment qu’ils y retournent ! Tu ne penses tout de même pas qu’une révolte va se dissiper au premier revers ?

— Au premier revers ? s’indigna Barne. Un gamin est mort ! D’autres ne vont sans doute pas tarder à le rejoindre !

— Je sais, Barne, je sais, dit Carmalière d’un ton pressant. Écoute-moi ! Il faut tenir, d’accord ? On doit tenir. Il y aura des drames, il y aura des morts. Mais si nous abandonnons, alors les orques auront gagné pour de bon. Si les décideurs vont jusqu’à tirer sur des manifestants désarmés, s’ils en arrivent à de telles extrémités, c’est qu’ils se savent en position de faiblesse ! C’est passé en direct à la télévision : ils vont perdre le soutien relatif dont ils disposaient au sein de la population ! Il faut qu’on avance, c’est notre chance !

— Comment pouvez-vous êtes aussi froid ? s’indigna Barne. Quand des gens qui meurent autour de nous et que…

— Il a raison, Barne, dit soudain Pod.

Il avait parlé d’un ton calme. Barne fronça les sourcils en le regardant, mais le jeune gnome semblait sorti de son état de choc.

— On savait que ça pourrait tourner mal, continua-t-il. Milia le savait aussi lorsqu’elle a été capturée. On savait qu’ils ne laisseraient pas tomber la Forteresse sans se battre, même d’une manière aussi dégueulasse. Il n’empêche que si on ne continue pas, alors Milia sera en prison pour rien. Si on ne continue pas, nos camarades seront morts pour rien.

Barne ne sut que répondre. En vérité, il savait que Pod et Carmalière avaient raison. Lui-même ne s’était-il pas attendu à ce qu’il y ait des morts ? Et pourtant… avant de le vivre, pouvait-il vraiment s’imaginer ce que cela signifiait vraiment ? De voir un gosse, un gnome deux fois plus jeune que lui agoniser sur le bitume, froidement abattu, rayé de la réalité parce qu’il avait eu le malheur de vouloir protester, un beau dimanche d’été ?

Des coups de feu claquèrent à nouveau, accompagnés de nouveaux cris. De nouveaux blessés, de nouveaux morts peut-être. Pour la énième fois en quelques jours, Barne s’avoua qu’il avait peur : oui, en réalité, il avait une trouille monstre. Peur de mourir ; peur de voir ses amis mourir. Cette peur paralysait son cerveau, l’empêchait de réfléchir avec raison. Il n’était pas un héros, pas un combattant né, et il le savait. Ceci étant dit, Pod n’était ni un héros ni un combattant non plus, et voir son jeune camarade affronter un tel péril avec tant d’aplomb lui redonna un peu de courage. Barne prit une profonde inspiration : la bataille n’était pas terminée et, surtout, elle n’était pas perdue.

— Carmy ! Tu es là !

Eluor s’était précipité derrière la barricade : il soufflait comme un bœuf mais semblait d’attaque.

— On a besoin de toi ! continua-t-il. On a regroupé toutes les magiciennes qu’on a pu trouver à la barricade sur l’avant-gauche : iels veulent tenter un truc. Un genre de bouclier géant ou je n’sais quoi – j’ai pas tout compris. Ramène-toi !

Sans hésiter, Carmalière suivit Eluor qui disparut derrière la barricade en lançant à Barne et Pod :

— On se retrouve à l’intérieur de la Forteresse !

— DE QUOI ?!

Barne n’eut pas de réponse, Carmalière était partie. Il se tourna vers Pod :

— Qu’est-ce qu’on fait, nous ?

— Allons prêter main forte à Jasione !

Barne déglutit avec difficulté. Aller aider Jasione signifiait traverser une large zone du campement à découvert. Il jeta un œil à Amélise qui, un peu plus loin, appliquait des sorts de soins à d’autres manifestants blessés. Elle croisa son regard un instant et hocha la tête, comme pour dire : « allez-y, je gère ».

Une chose était donc claire : ils n’auraient aucune aide magique dans l’immédiat. Pod se mit à courir et Barne le suivit, le dos courbé pour offrir une cible moins grande à d’éventuels tireurs. Ils croisèrent une équipe de journalistes allongés au sol et qui continuaient à filmer la véritable scène de guerre qui se déroulait sur le parvis. Du sang et des morts pour une audience record… Carmalière a raison, se dit Barne, toute la population de Grilecques va voir à quoi sont prêts les puissants pour défendre leur suprématie.

En quelques secondes de course qui parurent une éternité à Barne, ils avaient rejoint le groupe que Jasione avait intégré derrière une autre barricade, beaucoup plus petite.

— Jasione ! fit Pod en se jetant sur la naine. Tu vas bien ?

— Ça va, l’golo, ça va ! Où vous étiez fourrés ?

— Et toi alors ? Ça va pas de partir au front, comme ça, toute seule ?

Jasione eut un petit rire narquois.

— T’as peur pour moi, gamin ? On a dit qu’on allait botter des culs : j’vais botter des culs !

Il y eut de nouveaux tirs en provenance du pourtour de la Forteresse.

— Couchez-vous ! dit l’une des elfes qui tenait la barricade.

La plupart n’avaient pas attendu son appel pour se cacher. Ils n’entendirent pas les impacts et n’étaient sans doute pas visés, mais ils ne pouvaient prendre le risque de rester à découvert.

— Qu’est-ce qu’ils foutent avec leur bélier ? jeta l’elfe à la cantonade.

— Un bélier ? s’écria Barne.

— Bah oui ! Faut bien qu’on la défonce, cette porte, non ?

Un petit groupe de trois humains arrivèrent en traînant derrière eux ce qui ressemblait à une grande poutre en bois.

— Les magiciens devraient monter un bouclier autour des flics d’ici peu ! expliqua la jeune elfe. On sera protégés des balles et il faudra alors faire vite pour atteindre la porte !

Barne regarda autour de lui et ne vit aucune magicienne. Carmalière était parti les rejoindre, mais Barne ignorait où iels se trouvaient exactement. Il était stupéfait qu’un plan aussi sophistiqué et qui impliquait autant de personnes ait pu être monté aussi vite, mais il comprit rapidement que les manifestants avaient commencé à y réfléchir dès leur arrivée sur la place…

Il y eut soudain un bruit profond et sourd, comme si une chape de plomb venait de s’abattre sur le parvis de la Forteresse. Une sorte de halo s’élevait autour du bâtiment, ce qui le rendait flou et quelque peu scintillant.

— Le bouclier est actif ! tonna l’elfe. C’est le moment ! En avant !

Avant que Barne n’ait pu réagir, une quinzaine de manifestants – incluant Jasione et Pod – avaient saisi le bélier et couraient vers l’entrée de la Forteresse. Après un instant d’hésitation, il se jeta à leurs trousses. Des balles claquaient mais ne fusaient plus à travers le campement : de la même manière que Carmalière avait stoppé les balles des gardiens à la Fabrique Adabra, les magiciens, ensemble, avaient réussi à monter un bouclier qui protégeait le parvis des tirs policiers.

Tous les manifestants avaient compris ce qui se passait et une nuée se précipitait à présent vers le bâtiment. Barne savait qu’il fallait faire vite : il se souvenait que Carmalière n’avait pu maintenir son bouclier que quelques secondes, la dernière fois, au prix d’un effort immense qui l’avait presque plongé dans le coma.

Sur le chemin vers la Forteresse, ils croisèrent à plusieurs reprises des corps allongés et ensanglantés, parfois entourés de plusieurs personnes qui tentaient de leur venir en aide. Les entrailles de Barne se nouèrent : quels que soient les efforts d’Amélise et de Luminy, il y aurait des pertes importantes…

Le groupe au bélier atteignit la porte : Barne s’était attendu à ce que soit une lourde porte en bois et en acier, mais ils tombèrent sur un ensemble de vitres coulissantes très modernes, avec ouverture automatique, tranchant assez étonnement avec l’aspect austère et médiéval de la Forteresse elle-même. Bien entendu, devant ces vitres, un rideau de fer avait été descendu sur toute la largeur.

Le bélier vint se fracasser contre la barrière en fer qui trembla légèrement. Les assaillants reculèrent, prirent leur élan, et chargèrent à nouveau. La barrière se tordit et les vitres derrière se brisèrent.

Barne, isolé à l’arrière du groupe, se sentait inutile. Autour du bouclier, acculés contre les murs de la Forteresse, les policiers du Groupe Anti-Terroristes lançaient des rafales en direction des manifestants avec rage. C’était pourtant un gaspillage de munitions : aucune balle ne pouvait traverser le bouclier… et aucun policier non plus, visiblement.

— Barne !

C’était la voix d’Amélise. Barne se retourna et vit la fée atterrir auprès de lui. Elle avait du sang partout sur elle, mais ce n’était a priori pas le sien.

— Le bouclier est à sens unique ! C’est le moment d’attaquer !

— Et les blessés ? lui demanda-t-il.

— Si on met les flics en déroute, ça limitera les blessés futurs ! ALLEZ !

Elle avait saisi un morceau de parpaing au sol et s’était envolée. Barne la vit tournoyer dans les airs et lancer ce parpaing sur l’un des policiers qui ne put l’esquiver qu’à moitié : il la reçut sur son épaule qui se brisa immédiatement, et poussa un hurlement.

Barne attrapa un pavé sur le sol et eut à nouveau ce sentiment étrange d’être quelqu’un d’autre : lui, Barne Mustii, était au cœur d’une insurrection violente, prêt à lancer des pavés sur les policiers. Il eut un instant d’hésitation puis croisa le regard d’un des policiers derrière le bouclier : celui-ci eu un rictus mauvais, mit son arme automatique en joue et tira une rafale. Les balles vinrent se désintégrer contre le bouclier, à un mètre du visage de Barne.

Lui n’hésita plus et lança le pavé de toutes ses forces : l’objet traversa le bouclier sans problème et vint percuter le masque en plexiglas qui recouvrait le visage du policier. Lorsque celui-ci tomba à la renverse, le visage en sang, un millier d’autres pavés étaient en train de s’abattre sur les rangs de policiers coincés entre la façade de la Forteresse et le bouclier magique : les centaines de manifestants étaient passés à l’attaque. Des amis à eux avaient reçu des balles, des amis à eux étaient morts : il n’y aurait pas de pitié.

Alors que les policiers battaient en retraite en rasant les murs du bâtiment pour le contourner, un « GLANG » plus sonore que les autres retentit : le rideau de fer de la porte venait de céder.

La Forteresse était ouverte.

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