WCHF19 – L’Épée, le forgeron et le tyran

WCHF19 – L’Épée, le forgeron et le tyran

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Précédemment : Le combat pour la Forteresse fait rage : les manifestants ont souffert de l’attaque des valkyries, attaque qui a coûté sa main droite à Pod. La compagnie est descendue dans les sous-sols pour trouver l’Épée. Après avoir résolu l’énigme de l’escalier infini, ils touchent à leur but…


Barne n’en croyait pas ses yeux : l’Épée des Serfs, le but de leur quête depuis le tout début, l’objet pour lequel ils avaient traversé tant d’embûches était là, quasiment à portée de main.

La pièce qui se présentait à eux avait un aspect particulièrement solennel : c’était une sorte de grotte aussi large que haute avec, en son centre, l’Épée, protégée par un dôme de verre de deux mètres de rayon. Ce dôme reposait sur une plate-forme circulaire un peu plus large qui était accessible par un pont de pierre. Autour de cette plate-forme et de ce pont, il n’y avait que du vide : les murs plongeaient vers le bas, et il était impossible d’y voir quoi que ce soit après quelques mètres. Le gouffre aurait tout aussi bien pu plonger jusqu’au centre de la Terre, encore qu’aucune lueur de lave ne s’en échappât.

— Il y a un… commença Amélise.

— Oui, confirma Carmalière, je l’ai senti aussi. Un champ d’annulation magique. Nous sommes sans défense ici… et sans capacité d’attaque.

Le magicien jeta un regard à Barne qui restait de marbre : pour un inerte, la présence ou l’absence d’un champ d’annulation magique n’avait aucune importance.

Le gouffre sans fond plongé dans le silence inquiétait chaque membre de la compagnie ; aucun ne semblait vouloir poser le pied en premier sur l’étroit pont de pierre. En retenant son souffle, Barne finit par sauter le pas – littéralement.

Le pont ne se déroba pas sous son pied et ce fut donc avec plus de confiance qu’il y posa le second. Ses compagnons le suivirent et ils traversèrent avec prudence.

— À votre avis, fit Barne en s’arrêtant à quelques centimètres de la plate-forme, est-ce que ce dôme est enchanté ? Protégé par un enchantement, je veux dire ?

— Le contraire m’étonnerait, murmura Carmalière. Ils n’auraient pas simplement mis l’épée sous vitrine… ce dôme doit nécessairement servir de protection.

— Si le verre est blindé, remarqua Amélise, c’est déjà une protection. Pod, Barne, vous avez toujours vos flingues ?

Barne donna le sien à Amélise en lui signifiant qu’il se sentait moyennement à l’aise à l’idée de tirer à bout portant sur une vitre blindée : et si la balle rebondissait ? Le jeune gnome, quant à lui, avait les sourcils froncés et observait la vitre avec suspicion.

— Pod ? répéta Amélise.

— Cette vitre… elle est bien magique, murmura le gnome. Je sais ce que c’est.

— Vraiment ? dit Carmalière en levant un sourcil.

Le fait que Carmalière soit mis en défaut sur un sujet qui touchait aux objets magiques avait en effet quelque chose de singulièrement surprenant.

— Oui, dit le gnome. J’ai vu des tas de dispositifs de ce genre quand je bossais à la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques. C’est un Dôme de Propriété Réservée.

— Traduction ? demanda Jasione.

— Eh bien, c’est simple : la vitre est infranchissable pour quiconque n’est pas le propriétaire légitime de l’objet entreposé à l’intérieur. C’est un sort très complexe et coûteux, mais diablement efficace…

— J’imagine que c’est inviolable ? fit Barne.

— Pour ce que j’en sais, oui. D’autant plus parce qu’il est combiné au champ d’annulation qui rend tout autre sort difficilement réalisable. À moins d’avoir toute une équipe…

— Toute une équipe de magénieurs, acheva Barne. Je commence à avoir l’habitude.

— Non mais ces salauds se croient réellement les propriétaires légitimes de l’objet ? s’écria Amélise. Quelle arrogance !

— Justement, murmura Pod, si l’on part du principe que cette épée appartient légitimement aux dominés… alors nous devrions pouvoir franchir le dôme.

Il tendit sa main gauche vers la vitre. Celle-ci se posa dessus, tout naturellement. Le visage du gnome se teinta de déception. Bien sûr, se dit Barne, cela aurait été beaucoup trop simple…

— Mais j’suis un stagiaire précaire avec une seule main et dont la copine est en taule ! s’écria Pod. Merde, dans le genre dominé, j’me défends, non ?

Un certain fatalisme s’abattit sur le groupe. Ils commençaient à envisager l’idée qu’ils ne pourraient pas contourner un dispositif de ce genre, tout comme ils n’auraient jamais pu désactiver le champ d’annulation dans l’avion, un peu plus tôt.

— On pourrait creuser et passer sous la bulle ? suggéra Jasione.

— S’ils ne sont pas trop idiots, fit Amélise, le dôme sera une sphère complète, à moitié enterrée.

— Bon, dit Barne qui s’impatientait, eh bien j’imagine que nous sommes fichus, n’est-ce pas ? Tout ce chemin, toutes ces batailles, pour se retrouver bloqués par un foutu morceau de verre !

Il lança un coup de pied rageur dans le dôme… et le traversa. Sous l’effet de l’élan, il perdit l’équilibre et tomba sur les fesses. Les autres poussèrent des exclamations de surprise.

Jasione et Amélise se regardèrent et, d’un même mouvement, posèrent leurs mains sur le dôme. Tout comme Pod, elles furent incapables de le traverser. Jasione décocha à son tour un coup de pied à l’édifice qui, cette fois, l’accueillit avec un bruit sourd et ne trembla même pas.

— Sans déconner ! protesta Jasione. T’vas pas me faire croire que t’es plus un exploité que moi ! Ou que l’golo !

— Allons Jasione, dit Amélise, ce n’est pas une compétition de misérabilisme, à celui qui sera le plus précaire… il doit y avoir une explication logique.

Barne sentit tout de même une pointe de déception dans la voix de la fée. Le seul qui était resté silencieux et qui n’avait pas bougé était…

— Carmalière, murmura Barne. Vous savez ce qui se passe ?

— Pas le moins du monde, mon cher Barne. Je ne peux que supposer que, puisque tu as été le déclencheur de cette aventure par ton litige avec Glormax – involontaire, j’en conviens –, tu peux être considéré comme le propriétaire légitime de l’Épée.

— C’est tordu, fit Barne, peu convaincu.

— Eh bah vas-y, s’exclama Pod. Entre dans le dôme !

Barne se releva. Ses compagnons retenaient leurs souffles. Il s’avança et, prudemment, leva le pied : il traversa le dôme sans difficulté et le posa de l’autre côté. Il fit un pas de plus et sentit le dôme traverser son corps : c’était assez étrange, il pouvait sentir l’intersection entre le verre et sa chair – intersection qui ne pouvait qu’être magique, les lois de la physique inerte l’interdisant. Il avait l’impression d’être traversé par un mince filet d’eau fraîche.

Lorsqu’il se retrouva de l’autre côté, il se retourna vers ses camarades : eux l’observaient, désormais séparés de lui par une couche de verre.

— Vous m’entendez ? dit-il.

— Le volume est un peu atténué mais à part cela, très bien, dit Carmalière qui avait effectivement une voix légèrement étouffée.

Barne se tourna vers l’épée. Elle était entreposée sur un coussin brodé rouge et or au sommet d’un socle de pierre. Elle était belle : une lame large et brillante et un pommeau simple, doré mais sans pierre précieuse ni ornement. Barne s’approcha doucement, le cœur battant. L’Épée était à portée de main, elle…

Tout à coup, un détail lui sauta aux yeux : tout en bas de la lame, juste au-dessus du pommeau, il y avait un dessin gravé… un hexagone allongé avec, à l’intérieur, un ours accompagné d’une épée. L’emblème des Mustii. De sa famille à lui. Sur l’Épée des Serfs.

Sous le choc, Barne recula. Comment cela était-il donc possible ? Par quelle coïncidence cette épée pouvait-elle avoir appartenu à…

Attends une seconde, se dit Barne. Une coïncidence ? Sûrement pas !

— CARMALIÈRE ! gronda-t-il soudain.

Les autres compagnons sursautèrent. La magicienne fit la moue. Iel eut l’air de penser : « ah… nous y voilà. »

— Pourquoi est-ce qu’il y a le blason de ma famille sur l’Épée des Serfs ?

Les autres ouvrirent de grands yeux pleins d’incompréhension. Le magicien ne répondit pas.

Puis, soudain, tout devint clair. Quel idiot Barne avait-il été, de faire confiance à Carmalière… Tout s’expliquait à présent : c’était pour cela que la magicienne tenait tant à ce que Barne se joigne à la compagnie. Pas pour ce stupide prétexte de la garder dans le droit chemin… Non, bien sûr ! Comment Barne avait-il pu avaler cela ?

— Vous vous êtes encore bien foutu de moi, lança-t-il avec un regard noir. Voilà l’unique raison de ma présence ici. La seule chose qui vous ait poussée à me convaincre de vous suivre. Pas ma soi-disante probité, pas ma capacité à vous raisonner… Non, rien du tout ça. Vous vous êtes bien foutu de moi ! Vous aviez simplement besoin de moi parce que je suis le propriétaire légal de l’Épée, n’est-ce pas ?

Jasione, Amélise et Pod tournèrent leurs regards vers le magicien. Carmalière continuait à fixer Barne avec sérénité.

— Le fait que tu sois effectivement le propriétaire légal de l’objet ne rend pas fausse l’explication que je t’ai donnée pour expliquer mon entêtement à te recruter, commença-t-il.

— Arrêtez vos conneries ! Reconnaissez au moins que vous m’avez menti.

— Si j’ai menti, dit Carmalière, c’est par omission.

Barne poussa un juron scandalisé.

— Vois-tu, poursuivit la magicienne sans y prêter attention, lorsque je t’ai raconté… lorsque je vous ai raconté, à tous, l’histoire de l’Épée des Serfs, j’ai omis de vous donner le nom du forgeron. Il s’appelait Mustii. Jorgon Mustii.

Barne ferma les yeux en essayant de contenir sa colère. Pour une omission, ç’en était une belle…

— Attends une seconde, interrompit Amélise. Tu sous-entends que le forgeron est un ancêtre de Barne, mais c’était un elfe : c’est même par sa nature d’elfe qu’il a pu créer l’Épée. Alors que Barne, sauf erreur, est un humain.

— Un elfe qui enfante avec une humaine donne naissance à un demi-elfe, expliqua Carmalière. Une demi-elfe et un humain engendrent un… je ne sais pas, un « quart d’elfe » ? Quelques générations de mélanges à dominante humaine, et les gênes elfiques deviennent négligeables. De toute façon, rares sont les êtres civilisés de Grilecques qui aient une lignée « pure » : nous sommes tous plus ou moins hybrides. C’est ce qui rend le discours du FIF d’autant plus inepte, notez.

— Le discours du… MAIS ON S’EN FOUT, DU FIF ! s’écria soudain Barne. VOUS M’AVEZ MANIPULÉ ! Et vous osez me regarder dans les yeux et parler de mensonge par omission ? Sérieusement ?

Carmalière poussa un soupir de lassitude.

— Tu veux toute la vérité, Barne ? Je vais te la dire. Oui, lorsque notre amie commune, Kildra, m’a parlé de ton litige avec Glormax, ton nom de famille m’a intrigué. J’étais certain de l’avoir entendu quelque part, mais où ? En fouillant dans ma mémoire, j’ai fini par repenser à cette vieille légende d’Épée des Serfs… son forgeron n’était-il pas un Mustii, lui aussi ? En faisant quelques recherches sur Internet, je suis tombé sur une rumeur qui prétendait que des informations sur cette épée étaient jalousement gardées à la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques. Certes, ces rumeurs provenaient de sites un peu… complotistes, disons, mais ça valait tout de même le coup de vérifier. Tu étais mon arme secrète, mon atout dans la manche : une possibilité de récupérer l’Épée légalement. Alors j’ai un peu forcé le destin : je suis venu te voir pour te pousser à te joindre à moi. En revanche, il n’y avait aucune malhonnêteté de ma part : je n’ai fait que… que faire coïncider ton problème personnel avec ma quête de l’Épée des Serfs, puisqu’une visite à la BNPO était de toute façon nécessaire.

— Bien sûr ! Sauf que le document que nous avons récupéré s’est avéré inutile, obsolète ! En quoi mon problème personnel a-t-il été résolu ?

— Tu as mis un pain à Glormax, fit timidement Pod, c’est déjà une forme de résolution.

— Pas franchement celle que j’attendais ! Qu’est-ce qui vous empêchait de me dire toute la vérité, Carmalière ? Pourquoi ce mystère ?

— Pourquoi ? Pourquoi ne pas te révéler que ce forgeron, devenu un tyran haï par ses sujets et massacré par eux, était ton ancêtre ? Que cette Épée avait été le début d’une longue série de drames dont ta famille est la triste héritière ? J’espérais bien que tu n’aies jamais à l’apprendre et à devoir supporter un tel fardeau. Je redoutais d’être obligé d’utiliser ce lien du sang, cet atout dans la manche. Mais nous y voilà.

— Parce que vous croyez que j’me sens responsable de toutes les conneries faites par des ancêtres vieux de plusieurs siècles ? Si on devait répondre des crimes de toutes les générations précédentes, on prendrait tous perpét’ !

— Soit. En revanche, apprendre que ton ancêtre est mort à cause de l’Épée, cela ne te dissuaderait-il pas de la prendre ?

Barne dévisageait Carmalière avec sévérité. Les autres membres de la compagnie n’osaient pas dire un mot et regardaient alternativement Barne et le magicien. Amélise semblait scandalisée : il était évident qu’elle n’avait jamais été au courant des manigances de Carmalière et qu’elle désapprouvait.

— Si vous vous souvenez bien, répondit enfin Barne, le simple fait de connaître la légende m’avait rendu réticent à rechercher l’Épée. Je devrais être encore plus inquiet par les conséquences parce que c’est un de mes ancêtres qui en a fait les frais le premier ? Vous me baratiniez peut-être quand vous prétendiez que je devais être là pour vous empêcher de vous laisser emporter par le pouvoir de l’Épée, mais pour ma part, j’ai toujours dit clairement ce que j’en pensais.

Carmalière avait l’air de faire son possible pour prendre une expression repentante, mais iel sembla être soulagée. Ce qui ne fit rien pour calmer la colère de Barne…

— Très bien, dit la magicienne. Je conçois que tu me tiennes rigueur de ma… stratégie pour t’amener à acquérir l’Épée.

Barne réagit à cet euphémisme par une exclamation faussement amusée.

— Ceci étant dit, puisque, malgré mes craintes qui étaient donc injustifiées, cela ne change rien à tes intentions, poursuivit Carmalière, prends donc cette Épée et finissons-en.

Cette fois, ç’en fut trop : trop d’opportunisme, trop de mensonges, trop de manipulation. Barne fulminait.

— Alors c’est tout ? Je prends l’Épée parce qu’elle est à moi, de droit ? À cause d’une connerie de lien du sang, de ligne de succession ? Sans mérite, juste parce que je suis né dans la bonne famille ? Pas pour mes qualités, pas pour ma bravoure, ni même pour ma droiture ? Après tous vos beaux discours sur l’égalité ; sur le besoin de renverser un ordre établi injuste ; sur l’importance des déterminismes sociaux dans les rapports de force… après tout cela, vous voulez faire la révolution en misant tout sur un héritage ? Sur le simple fait d’être allié avec un putain d’élu ? Ajoutez donc une prophétie à la con pour justifier ma présence, et on aura le combo gagnant !

— Cette épée t’appartient, mais c’est tout de même ton mérite qui t’as mené jusqu’ici, objecta le magicien. Tu as vaincu Morr Saraz, tu as…

— Oh oui, bien sûr ! Sauf que tout ce joli mérite n’aurait eu aucune importance si je n’avais pas été bien né, n’est-ce pas ? Jasione, Pod, Amélise… même vous, bon sang, Carmalière ! Vous avez tous autant de mérite que moi, sinon plus ! Nous en avons tous bavé, méchamment ! Pourtant, sur la dernière ligne, le mérite s’efface devant les droits du sang. Où est la justice là-dedans ? Quelle différence entre cette quête et l’organisation de la société que vous prétendez combattre, Carmalière ?

Et puis, dans un dernier accès de rage, il lança :

— Zarfolk avait raison à votre sujet… après huit cents ans d’existence, vous n’avez aucune sagesse. Toute votre rhétorique bien ficelée, répétée année après année… vous ne la comprenez même pas vous-même. Sous vos grands airs de libérateur du peuple, à la première occasion, vous ne renverseriez la domination des orques que pour asseoir la vôtre, à n’importe quel prix. Qu’importe la manière pourvu qu’à la fin, ce soit vous le vainqueur !

La magicienne restait silencieux. Ce n’était pas un de ses silences habituels qu’il distillait pour se donner l’apparence de la réflexion et de la sagesse : Carmalière était véritablement en panne de répartie, séchée sur place. Ce ne serait pas Amélise, Pod ou Jasione qui viendraient à son secours, car tous semblaient acquis aux arguments de Barne.

Celui-ci lança un regard de défi à Carmalière.

— Vous voulez l’Épée des Serfs ? demanda-t-il d’une voix forte. Eh bien venez la chercher !

D’un coup, Barne se saisit de l’Épée dans l’intention de l’agiter au nez et à la barbe du magicien, lui qui ne pouvait l’atteindre. Seulement, au moment où sa main toucha l’objet magique, il y eut un grondement sourd qui fit sursauter toute la compagnie. La pièce se mit à trembler et le sol sous le dôme où se trouvait Barne se détacha du reste de la plate-forme : il s’éleva dans les airs, laissant le reste de la compagnie sur l’anneau périphérique.


La sphère de verre scintillait étrangement et volait vers le plafond.

— Barne ! s’écria Amélise.

Avant que Barne n’ait le réflexe de sortir du dôme, la plate-forme mobile où il se trouvait avait déjà atteint une altitude trop élevée pour qu’il en saute… d’autant plus parce qu’avec l’élan, il risquait fort de basculer dans le vide qui entourait l’anneau.

Il regarda au-dessus de lui. Dans le haut plafond de la pièce, un trou circulaire du même diamètre que celui du dôme s’était ouvert… De la lumière s’y infiltrait, une lumière qui semblait naturelle. Des voix s’en échappaient, des voix qui devenaient intelligibles à mesure que la distance diminuait…

— … une fois que nous aurons pris les voleurs qui se sont introduits ici en flagrant délit, disait une voix gutturale et grinçante, nous pourrons mettre un terme à cet irresponsable rassemblement d’émeutiers et…

Le dôme traversa le trou et vint s’immobiliser à l’étage supérieur. La scène qu’y découvrit Barne le laissa pantois. Il avait quitté une grotte sombre et mystérieuses pour atterrir… dans un luxueux bureau, moderne et flambant neuf, éclairé par une grande fenêtre avec une vue imprenable sur les immeubles de Dordelane.

Une dizaine de personnes étaient présentes, rassemblées autour de l’imposant meuble de bureau en chêne massif : des journalistes accompagnés de preneurs de son et de cameramen. Et, dernière ce grand bureau de bois, l’être que Barne avait entendu parler, un orque, dominait la pièce. Une large hache d’arme était accrochée au mur derrière lui et rehaussait l’impression d’autorité qu’il dégageait : l’orque avait une carrure impressionnante, un torse et des bras de taille colossale ; ses traits durs et ridés entourés d’une longue chevelure grise traduisaient une force et une détermination sans pareil, son costume impeccable un rang social élevé.

Zad Fulmiark. PDG du conglomérat Orka Universa. L’un des êtres les plus puissants de l’oligarchie orquogobelinesque de la Terre de Grilecques. Comme par réflexe, Barne serra l’Épée des Serfs dans sa main.

L’attroupement de journalistes, coupés en pleine interview du PDG, regardaient d’un air halluciné Barne et le dôme qui venaient d’apparaître dans la pièce. Le silence s’était fait dans le bureau et l’on pouvait très légèrement entendre, à travers le double-vitrage, les bruits de la foule qui occupait le parvis.

Fulmiark toisa Barne un instant. Lui n’avait pas l’air surpris le moins du monde et afficha bien vite un sourire narquois. Si ce mécanisme menait à son bureau, il devait bien sûr le connaître… voire même l’avoir mis en place.

— Pris sur le fait, dit-il d’un air satisfait. Quand on parle du loup. Mesdames et messieurs les journalistes, j’espère que vous filmez… un flagrant délit en direct sur les chaînes d’information continue, nous n’aurions pu espérer mieux.

Barne transpirait abondamment. La situation n’avait rien de réjouissant pour lui, mais il était en plus filmé et diffusé sur tous les téléviseurs de la Terre de Grilecques…

Fulmiark se leva de son imposant fauteuil en cuir et fit quelques pas mesurés vers le dôme. Il était encore plus impressionnant debout.

— Bienvenue parmi nous, continua-t-il avec une délectation non dissimulée. Merci de nous honorer de votre présence, monsieur le voleur… ou devrais-je dire, monsieur Mustii ?

Il avait jeté un œil à l’avis de recherche posé sur son bureau. Barne déglutit avec difficulté.

— Nous nous sommes déjà croisés, bien sûr, ajouta l’orque.

Barne en avait un souvenir limpide. Le souvenir de Fulmiark accompagné de Glormax et de l’autre gobelin dont il avait oublié le nom, tous les trois pointant leurs pistolets vers Carmalière, Amélise et lui… avant que Pod ne les mette hors d’état de nuire. Toute la rancune de Fulmiark pour cette cuisante défaite était concentrée dans le regard assassin qu’il lançait à Barne.

— Je ne suis pas un voleur, arriva à dire Barne dans un souffle.

— Pardon ? dit Fulmiark en plaçant une main derrière son oreille dans un geste exagérément grotesque. Vous avez dit quelque chose, M. Mustii ?

— Je ne suis pas un voleur ! dit Barne d’une voix forte cette fois. Je suis l’héritier légitime de cette Épée.

Il en voulait toujours à Carmalière d’avoir misé leur quête entière sur ce fait. Seulement, il s’était fourré dans une situation où cela pouvait être sa seule échappatoire… même s’il n’en était pas fier.

— Allons bon, dit Fulmiark avec un petit rire adressé aux journalistes. Encore un petit révolutionnaire de salon qui a un peu trop le goût du romanesque.

Les journalistes se joignirent au rire de Fulmiark. Des rires forcés d’une manière à peine consciente : l’autorité dégagée par Fulmiark suffisait à rallier n’importe quel observateur passif à son opinion.

Pourtant, se dit Barne, tu le sais ! Tu le sais bien, que cette Épée est à moi ! Sinon, je n’aurais jamais pu pénétrer dans ce dôme de protection que tu as mis en place !

— Je dis la vérité. Ceci est un… un…

Comment Pod avait-il désigné le dispositif, déjà ?

— Un Dôme de Propriété Réservée. Je n’aurais pas pu m’y introduire si je n’étais pas le propriétaire légitime de l’Épée.

Fulmiark éclata cette fois d’un rire rauque et sonore qui fit sursauter les journalistes.

— Un joli conte, répondit l’orque. Malheureusement pour vous, non. Ce dôme est un dispositif de protection destiné à capturer les voleurs… et vous êtes coincé, mon cher M. Mustii. Pris au piège par votre propre imprudence.

— Quoi ? Je…

Ce n’était pas possible. Les autres n’avaient pas pu entrer dans le dôme ! Barne s’approcha de la paroi et tendit sa main gauche. Cette fois, il sentit le contact froid du verre : impossible de le traverser, il était bel et bien coincé.

Fulmiark se retourna vers les journalistes d’un air goguenard, les prenant à témoin. Barne entendait le bruit des appareils photos. Il était en train de passer pour un imbécile, sans doute devant des milliers voire des millions de personnes. Bien sûr, l’explication pour lui était évidente : le blocage du dôme faisait partie du piège.

— Pourtant, dit Barne d’une voix forte pour être bien sûr que tous les journalistes l’entendent, il y a le symbole de ma famille là-dessus. Vérifiez donc !

Il brandit l’Épée droit devant lui, de manière à ce qu’elle soit bien visible par tous les spectateurs. Si Fulmiark voulait se lancer dans ce petit jeu médiatique, il était hors de question de l’y laisser jouer seul. Le PDG lança un regard venimeux à Barne et perdit un peu de son assurance. Voilà au moins une chose que tu ignorais, se dit Barne. Si l’orque avait eu la crainte – justifiée – que l’héritier de l’Épée arrive jusqu’à elle, il n’avait en revanche pas deviné son identité.

Barne vit certains des spectateurs tapoter sur les écrans de leurs téléphones. Nul doutes qu’ils envoyaient la requête « armoiries Mustii » à un moteur de recherche d’images…

— Quand bien même, se reprit Fulmiark. À supposer que cette épée ait bien appartenu à votre famille – il y a des siècles ! –, elle n’en a pas moins été acquise en bonne et due forme par la Fabrique Adabra et confiée pour protection à la Bourse de Grilecques. Vous n’avez aucun droit dessus !

Barne remarqua que les journalistes semblaient nettement moins enclins à se ranger du côté du PDG désormais : son dernier argument avait été tiré du chapeau, à la va-vite, alors même qu’il avait juré, quelques secondes plus tôt, que la revendication de l’héritage de Barne sur l’Épée était irrecevable. Cela sonnait comme l’aveu d’une tentative de tromperie. Fulmiark faisait machine arrière et essayait de se rattraper aux branches.

— Vous avez raison sur un point, dit Barne qui repensait à sa conversation avec Carmalière. Je n’ai aucun droit dessus. Pas en tant que Mustii. Par contre, vous vous trompez : ni vous ni aucune corporation ne peut la revendiquer non plus. Vous l’appelez « l’Épée d’Émeute », mais nous lui donnons un autre nom : « l’Épée des Serfs ».

Barne parlait autant pour Fulmiark que pour les journalistes qui étaient pendus à ses lèvres… et surtout, pour le public des chaînes d’information continue qui devait l’écouter attentivement.

— Cette épée défend le dominé du dominateur, l’opprimé de l’oppresseur, le sujet du tyran…

— JE NE SUIS PAS UN TYRAN ! gronda soudain Fulmiark d’un ton qui avait pourtant tout de tyrannique. ET JE NE VOUS OPPRESSE PAS !

— Ah non ? fit Barne. Je suis donc libre de partir ? Ce dôme dans lequel vous me retenez prisonnier n’est donc pas un outil de domination à mon égard ?

Le PDG ne dit rien. Les journalistes étaient passionnés et Barne n’aurait pas été surpris d’en voir certains sortir des pop-corns.

— Il y a un moyen simple de le savoir, dit-il.

Fulmiark plissa les yeux. Il avait compris où Barne voulait en venir. C’était un coup de poker, et ils le savaient tous les deux. Barne éleva l’Épée au-dessus de sa tête, parcourut l’assemblée du regard pour être certain qu’aucun n’en perdrait une miette. Puis il plongea son regard dans celui, démoniaque, de Fulmiark, et abattit son arme en avant, d’un geste ferme et énergique.

L’Épée des Serfs traversa la paroi du dôme qui vola en éclat, faisant pleuvoir de minuscules morceaux de verre tout autour.

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