WCHF20 – Le choix de Barne

WCHF20 – Le choix de Barne

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Précédemment : La compagnie a trouvé l’Épée ! Emprisonnée sous un verre magique, elle ne peut être récupérée que par son propriétaire légitime. Barne apprend alors qu’il est ce propriétaire puisqu’il est le descendant du forgeron dont avait parlé Carmalière. Suite à un autre maléfice, il se retrouve piégé dans le bureau de Zad Fulmiark, l’orque PDG qu’ils avaient déjà affronté à la Fabrique Adabra. Barne détruit sa prison de verre à l’aide de l’Épée…


Le bruit que fit l’énorme vitre, brisée d’un coup d’épée, fut strident et peu naturel. Barne savait que la vitre était enchantée et qu’il aurait été impossible de la casser avec une épée classique… ou avec un fusil ou même un missile. L’Épée des Serfs avait ce pouvoir : le pouvoir de défendre l’opprimé. L’enfermement était une oppression pour le moins concrète…

Barne, triomphant, tenait l’Épée droite dans sa main. Il avait adopté une position de défi, la pointe de son arme orientée vers le visage de Zad Fulmiark qui semblait partagé entre la surprise et la colère. Il était dangereux pour Barne de provoquer ainsi l’ire du PDG : c’était un adversaire redoutable… redoutablement intelligent et, à en juger par son physique, redoutablement fort.

Comme Barne aurait pu s’y attendre, l’orque ne put contenir sa rage de voir un pauvre petit humain de pacotille le narguer ainsi, surtout devant des caméras qui retransmettaient le tout en direct. Il posa la main sur la lourde hache d’arme accrochée au mur et l’empoigna d’un coup sec, arrachant un morceau du support au passage. Il la pointa lui aussi vers le visage de son adversaire. Les journalistes, médusés, observaient la scène bouches bées : ils étaient sur le point d’assister à un combat à l’arme blanche entre un orque et un humain. Le fait aurait été banal au Moyen-Âge ; il était inconcevable à l’époque moderne.

Fulmiark fit tournoyer la hache d’un air menaçant. À l’évidence, il était rompu au maniement des armes… contrairement à Barne, qui faisait son possible pour ne pas montrer sa peur. En y réfléchissant, il se dit qu’après tout, il avait bien vaincu Morr Saraz qui, lui aussi, savait se battre bien mieux que Barne. Par ailleurs, il n’était pas en possession d’une d’épée magique à ce moment là. Il serrait l’Épée des Serfs aussi fort que si sa vie entière dépendait de l’objet… ce qui n’était pas tout à fait faux.

L’orque se mit en position d’attaque. C’était le moment de vérité… Prenant appui sur ses larges mollets, il se propulsa en avant, projetant sa hache avec un mouvement de bras puissant et précis.

Barne, en temps normal, n’aurait jamais pu contrer une attaque si bien portée : il aurait été tué sur le coup, le crane fendu en deux. Pourtant, sans qu’il ne sache comment, sa main bougea toute seule et vint placer l’Épée sur la trajectoire de la hache, bien au milieu ; il y eut un « GLANG ! » sonore ; la hache rebondit mais l’Épée ne trembla pas. Barne n’avait même pas senti la violence du coup.

Le pouvoir de l’Épée était réel.

Il était même plus grand encore que ce que Barne avait imaginé. Il se sentit soudain plus confiant et déterminé qu’il ne l’avait jamais été. La sensation de maîtriser son destin, celle dont il avait eu un avant-goût lors de sa confrontation avec Glormax, l’envahissait.

Fulmiark recula, horrifié : il savait que Barne n’aurait jamais pu parer un tel coup par la seule force de son bras. Il comprenait, il savait ce qui était en train de se passer : la vérité, la terrible vérité s’insinuait dans son esprit comme un lent poison. L’Épée des Serfs… la légende… tout était vrai. Comprenait-il qu’il était en train de montrer au monde entier son indiscutable nature d’oppresseur professionnel, tant par son déchaînement de violence que par l’inefficacité de ses attaques ?

Barne, lui, le comprenait mais, au fond de lui, une autre idée lui vint. Un déclic, une illumination : il savait comment gagner. L’Épée lui donnait un pouvoir, certes, mais ce était qu’un outil, qu’une parade. Un tour de passe-passe. La victoire ne dépendrait pas d’une arme idiote, aussi magique soit-elle. La victoire ne dépendrait pas même de lui seul.

La victoire dépendrait des erreurs de Fulmiark.

Celui-ci n’était pas orque à abandonner si vite… il repartit bien vite à l’attaque. Barne devait bien admettre que le personnage était terrifiant et que, si lui n’avait pas été en possession d’un avantage tel que l’Épée, il aurait probablement fini par mouiller son pantalon…

Fulmiark tenta d’asséner des coups à Barne, attaquant de tout côté, tantôt à gauche, tantôt à droite, mais rien n’y faisait : Barne parait chaque coup… ou plutôt, l’Épée se mettait à chaque fois en travers de la hache. Barne sentait sur lui les yeux et les objectifs braqués des journalistes, mais il n’osait pas tenter le destin en cessant complètement de regarder son assaillant pour jeter un œil dans leur direction. Après tout, il ignorait jusqu’à quel point l’Épée pouvait le protéger…

— Vous vous fatiguez pour rien, Fulmiark, dit-il d’une voix assurée. Vous ne pouvez rien contre l’Épée.

— SILENCE !

C’était la seconde fois de la journée qu’un assaillant lui intimait de se taire de cette façon et il ne put s’empêcher de sourire, ce qui ne fit qu’ajouter à la rage de Fulmiark.

De nouveaux coups de hache plurent. Barne pouvait presque sentir l’Épée tirer sur son bras pour se positionner précisément aux bons endroits. Même si c’était la magie de l’objet qui faisait tout le travail, il trouvait malgré tout jubilatoire de voir Zad Fulmiark, le puissant, le dominant, le tyran, s’escrimer en vain.

— C’est drôle, fit Barne en envoyant rebondir un nouveau coup de hache d’un air faussement ennuyé. Vous n’avez pas l’air serein. On dirait presque qu’être réduit à l’impuissance vous agace… un manque d’habitude, sans doute ?

Cette fois, Fulmiark ne prit pas la peine de répondre et se jeta sur Barne de tout son poids : devant un mouvement aussi peu subtil, Barne n’eut même pas besoin de l’aide de l’Épée et se décala simplement de son axe. La hache du PDG vint s’abattre sur son beau bureau en chêne et le fendit en deux, projetant des copeaux de bois sur les journalistes. Ceux-ci eurent un mouvement de recul mais ne cessèrent pas d’enregistrer la scène pour autant.

Il y eut alors un bruit de pas précipités en provenance du couloir. Tous – Fulmiark et Barne compris – tournèrent la tête avec surprise, momentanément distraits du combat qui prenait place dans le bureau.

La haute double-porte s’ouvrit d’un coup et sa serrure sauta dans le même mouvement. Deux gobelins firent un vol plané à travers la pièce et vinrent s’écraser aux pieds de Fulmiark.


Les gobelins étaient sonnés et souffraient apparemment de nombreuses fractures.

— Qu’est-ce que… commença Fulmiark.

C’est alors que quatre personnes pénétrèrent dans la salle : Amélise, Jasione, Pod et Carmalière. Cela leur avait pris du temps mais ils avaient fini par localiser la pièce où Barne avait atterri. Plusieurs nouvelles blessures marquaient leurs corps : Jasione avait le visage noirci et une partie de ses cheveux avaient brûlé ; une entaille saignait sur la jambe droite de Carmalière ; les autres avait également leurs lots d’égratignures supplémentaires. Barne ignorait par quels épreuves ils avaient dû encore passer pour arriver au bureau de Zad Fulmiark, mais le périple n’avait visiblement pas été de tout repos.

Le temps resta suspendu un instant : les journalistes avaient tourné leurs caméras vers les compagnons ; eux observaient la scène, incrédules, et tentaient de comprendre la situation ; Fulmiark dévisageait les deux gobelins qui se traînaient à ses pieds.

— Barne ! s’écria soudain Amélise en s’avançant.

— N’approchez pas ! prévint Barne. Je maîtrise la situation !

Amélise s’arrêta net, surprise. Barne plongea son regard dans le sien puis fit un signe de tête en direction de l’Épée qu’il tenait toujours fermement. Devant son sourire, elle comprit.

— C’est M. Fulmiark contre moi, continua Barne en fixant l’orque. Personne d’autre.

Les deux gobelins à terre geignaient et Fulmiark leur cracha au visage :

— Vous avez entendu ? FOUTEZ LE CAMP D’ICI, VERMISSEAUX !

Barne vit les deux gobelins – probablement les gardiens du bureau de Fulmiark – se relever avec difficulté et déguerpir en passant d’un air craintif devant la compagnie.

Carmalière souriait en voyant Barne agiter l’Épée au nez et à la barbe de Fulmiark. Les autres avaient l’air plus inquiets mais restaient à distance, comme Barne le leur avait demandé.

— Monsieur, lança un journaliste en s’approchant de la compagnie, vous êtes bien le dénommé Carmalière ?

Alors que la magicienne allait répondre, Fulmiark se tourna vers le journaliste et, avec hargne, lança :

— Non mais dites-donc ! Vous comptez interviewer des terroristes dans mon bureau ?

Le journaliste sursauta et, choqué, fit quelques pas en arrière, piteusement. Il alla se réfugier derrière sa collègue qui tenait la caméra.

— Dès lors que j’en aurai terminé avec M. Mustii, continua Fulmiark avec le ton d’autorité qui lui était propre, je m’occuperai de ce M. Carmalière et de ses sbires qui nous ont fait le plaisir de se joindre à nous.

— Lorsque vous en aurez terminé avec moi ? railla Barne. C’est-à-dire, « pas demain la veille », pas vrai ?

L’orque se retourna vers Barne et, comme s’il avait oublié qu’il n’avait aucun moyen de vaincre ce petit humain, il repartit à l’assaut. La hache tournoya et frappa violemment l’Épée des Serfs à plusieurs reprises. Les compagnons de Barne poussèrent des cris terrifiés lors des premiers chocs entre les lames, mais, très vite, ils comprirent que Barne n’était pas en danger.

Carmalière exultait : toute sa théorie sur cet objet légendaire se vérifiait. Pod, Jasione et Amélise assistaient à présent à la scène avec une certaine fascination : ce n’était pas tout les jours que l’on voyait un orque de deux mètres de haut se contorsionner, impuissant, pour tenter d’atteindre ce qui aurait dû être une proie facile.

— Allons, Fulmiark, dit Barne, soyez raisonnable. Vous allez littéralement vous épuiser à la tâche.

— Tu as bien trop confiance en toi-même ! gronda l’orque. Tu finiras par faiblir !

— Vous n’avez pas encore compris ? s’exclama Barne. C’est l’Épée qui me protège. Tant qu’elle sera entre mes mains, elle le fera : peu importent ma force ou ma détermination. Les vôtres, par contre, vont décroître, immanquablement.

L’orque avait de moins en moins d’assurance et portait des coups de moins en moins précis, comme dictés par une colère aveugle : il ne cherchait plus à atteindre Barne, il voulait simplement montrer toute l’étendue de son potentiel de destruction. Malheureusement pour lui, c’était surtout son mobilier et les parois de son bureau qui en souffraient.

— Vous ne pouvez pas gagner, Fulmiark, dit Barne.

— Alors tue-moi ! s’emporta le PDG. Tue-moi, finis-en et va faire ta petite révolution ! Et lorsque tu auras terminé et que tu seras devenu le pire tyran de tous les temps, un autre te fera la même chose ! TU N’ES RIEN SANS CETTE ÉPÉE ! Alors tue-moi et prouve à tout le monde qu’il y aura toujours un dominant !

— Non.

Barne avait prononcé ce mot à voix basse, mais il avait résonné dans toute la pièce comme s’il avait hurlé.

— Le système de domination s’arrête là, continua Barne calmement. Je n’ai pas l’intention de prendre votre place, Fulmiark.

— Tu la prendras, gronda l’orque d’un ton mauvais. Parce que le pouvoir de cette Épée te le permettra…

— Cette Épée ? Je me fiche de cette Épée ! Vous ne comprenez toujours pas, n’est-ce pas ? Cette Épée a été créée pour la défense, et c’est uniquement à cet effet que je m’en suis servi : pas une fois je ne vous ai attaqué avec, l’avez-vous remarqué ? Et je ne le ferai pas.

— Alors tu ne gagneras jamais, dit l’orque avec un sourire carnassier. Si tu te refuses à vaincre tes ennemis, tu es condamné à passer ta vie comme un rat que l’on chasse. Un vermisseau qui se débat en permanence sous les attaques de plus forts que lui !

Barne sentait grandir en lui une flamme, un besoin de dire ce qu’il avait à dire, de mettre des mots sur la réalité. Lui qui n’avait jamais été friand des grands discours se sentait à présent en pleine capacité et en légitimité d’affirmer sa position. Était-ce le pouvoir de l’Épée qui lui donnait cette assurance ? Ou simplement le fait d’avoir eu comme compagnon de voyage le loquace Carmalière ?

— Vous savez, vous avez parfaitement raison : l’Épée n’est qu’une protection temporaire, un recours nécessaire dans l’urgence mais inefficace sur le long terme. Quand on se brûle, on met de la pommade ; mais la solution à long terme, c’est de rester loin du feu, voire de l’éteindre. Cela fait des décennies que le peuple avance à couvert sous les attaques des puissants comme vous, Fulmiark. Il résiste tant bien que mal à votre tyrannie ; il fait grève lorsque vous attaquez un peu plus sa protection sociale ; il vote pour le moins pire de vos laquais en se berçant de la douce illusion qu’il vit en démocratie ; il se bat autant que sa condition le laisse se battre… mais il perd, en définitive, petit à petit, lentement mais sûrement. L’Épée des Serfs, même utilisée sans mauvaise intention, n’aura jamais que le pouvoir de donner une protection supplémentaire, pas celui de supprimer la source du problème.

— J’imagine que « la source du problème », c’est moi ? railla Fulmiark.

— Pas tout à fait. C’est bien ce qui est le plus pernicieux : vous tuer ou même simplement vous destituer ne nous avancera à rien parce qu’un autre prendra votre place. Non, la source du problème, c’est le système qui permet votre domination : c’est parce que les gens que vous exploitez…

— Que j’exploite ? Je suis PDG d’un des plus grands groupes du monde ! pesta Fulmiark. Ces « exploités » dont tu parles, ce sont des milliers de gens que je fais vivre !

— Non, trancha Barne en secouant la tête, ce sont ces milliers de gens qui vous font vivre, vous. S’en rendraient-ils compte, si vous désertiez votre beau bureau sans prévenir ? Assurément non. Maintenant, imaginez un peu qu’aucun de ces milliers de gens ne vienne travailler, demain…

Fulmiark ouvrit de grands yeux. Barne se rendit compte que, malgré l’apparente naïveté de ce qu’il venait de dire, il avait mis le doigt sur l’une des plus grandes craintes de l’orque. Il se mit à parler un peu plus fort, pour que chacun des mots captés par des micros des journalistes soit bien intelligible.

— Quel formidable lundi ce serait, n’est-ce pas, si tous vos bureaux et vos usines restaient vides ? insista-t-il d’un ton moqueur. Nous ne sommes des serfs que parce que nous le voulons bien. Votre hégémonie n’est possible que par notre servitude volontaire. Je n’ai pas besoin de vous « battre », Fulmiark. Ce sont les milliers de gens qui le feront. En cessant d’accepter ce système, ce système qui est la source du problème. Nous ne pouvons pas vous battre par des armes, même magiques.

Il agita l’Épée comme si c’était un vulgaire plumeau.

— Ça, c’est votre jeu, vos règles. Cela fait des lustres que le peuple vous supplie de changer ces règles en venant vous affronter sur votre terrain, mais vous comme moi savons que ça ne changera jamais rien. Alors, voilà ce que nous allons faire : nous allons faire sans vous. Construire autre chose, organiser une société à notre image. Nous n’aurons nul besoin de vous vaincre, puisque votre pouvoir ne repose que sur notre participation à votre jeu. Nous allons faire le nôtre, à côté. Tout le monde aura voix au chapitre…

Fulmiark laissa échapper un rire ironique qui laissait entendre qu’il doutait, lui, qu’on lui laisse voix au chapitre.

— Oui oui, continua Barne sans se laisser démonter, même vous. Même les orques, même les gobelins. Le problème, ce n’est pas d’avoir un M. Fulmiark à la tête de l’empire. Ce n’est même pas le problème des orques contre les elfes, des gobelins contre les humains : dans notre quête, nous avons été aidés par un orque et attaqués par des humains. Ce n’est pas ce que vous êtes qui importe, mais ce que vous faites : vous, en exploitant votre prochain ; nous, en acceptant cela. Eh bien, nous, nous allons faire autre chose. Quant à vous… il va vous falloir trouver une voie qui n’implique pas d’avoir l’ascendant sur des milliers de personnes. En êtes-vous capable ? Je vous souhaite bon courage, sincèrement. Pour le reste, c’est terminé, Fulmiark. Nous ne sommes plus des serfs. Je ne suis plus un serf.

— Ah oui ? vociféra Fulmiark. Il semble que votre fameuse épée prouve le contraire ! C’est bien vous qui l’appelez l’Épée des Serfs ! Dont acte !

Barne eut un petit rire soudain qui fit sursauter l’orque.

— Haha, mais ce n’est qu’un nom ! Le nom sous lequel nous la connaissons, certes. Mais que valent les noms lorsque le système représentatif sclérosé qui nous gouverne s’appelle « démocratie » ? Que valent les noms lorsqu’un adversaire syndicaliste est appelé « partenaire social » ? Lorsqu’on parle de « coût du travail » pour désigner ce qui est, en définitive, notre niveau de vie ? Lorsqu’on appelle un travailleur « salarié », pour le mettre avant tout dans la position passive du demandeur de l’argent et non dans celle, active, de celui qui crée la richesse ? Les mots disent ce qu’on veut bien leur faire dire, et cette Épée continuerait à s’appeler l’Épée des Serfs même entre vos sales pattes, Fulmiark. Le serait-elle pour autant ?

— Très bien, trancha l’orque. Si les combats rhétoriques vous ennuient, coupons court, et tenons-nous en aux faits ! Serf !

Après avoir craché cette dernière invective, Fulmiark leva sa hache droit au-dessus de son crâne où de longs cheveux gris étaient collés par la sueur. Barne était prêt, car tout allait se jouer à ce moment. Il pressentait ce qui allait se passer mais il avait peur : si sa théorie sur l’Épée était juste, il gagnerait mais aurait de grandes chances de mourir dans le processus. S’il s’était découvert une réserve de courage dont il ne soupçonnait pas l’existence, il n’était pas pour autant un héros qui accueillait la mort avec gloire et honneur.

L’arme de l’orque brillait, surplombant un Barne qui semblait plus que jamais minuscule devant Fulmiark. Il tendit le bras et positionna son Épée à l’horizontale, barrant l’accès à son visage. Comme au ralenti, la hache effectua un quart de rotation et plongea sur l’Épée, Fulmiark concentrant tout son poids et toute sa haine dans ce coup.

Cette fois-ci, Barne ressentit toute la violence du choc et fut projeté en arrière, tombant au sol. Simultanément, un autre phénomène se produisit : lorsque la hache de Fulmiark toucha la lame de l’Épée, il y eut une sorte d’éclair de lumière. Un souffle semblable à celui d’un explosion balaya la pièce et, d’un coup, la lame de l’Épée se désintégra, s’éparpillant en de fines lamelles de métal. Seul le manche, que Barne gardait toujours serré dans ses mains, était resté intact. L’Épée des Serfs était détruite.

Un silence de mort saisit le bureau. Fulmiark avait un air triomphant sur le visage mais il comprit bien vite que cette victoire ne faisait que confirmer la réalité décrite par Barne : qu’il avait réellement cessé d’être sous sa coupe… et que la relation de domination qu’il entretenait avec ses semblables reposait en grande partie sur leur docilité. La servitude volontaire dont la majorité n’avait pas conscience. Une réalité qui avait été diffusée en direct sur les téléviseurs du monde entier.

De rage, Fulmiark leva sa hache d’un geste brusque en poussant un grognement sonore. Il était prêt à asséner le coup de grâce à Barne, assis au sol devant lui, impuissant. Il y eut un tonnerre de protestations scandalisées dans l’assistance.

De surprise, l’orque suspendit son geste et jeta un regard incrédule à la foule qui le regardait, horrifiée par ce qu’il s’apprêtait à faire.

— Attention, Fulmiark, murmura Barne. Pas de geste inconsidéré. Vous n’iriez tout de même pas assassiner un employé de bureau désarmé devant témoins ? C’est vous qui parliez de flagrant délit, tout à l’heure…

Le PDG resta un instant immobile, sa hache toujours brandie en l’air. Barne avait le sentiment que, sous le coup de la colère, il n’hésiterait pas à effectivement l’assassiner en direct à la télévision, malgré les conséquences : sa fierté d’orque pouvait le pousser à préférer la prison au déshonneur d’être vaincu – moralement – par un faible être humain.

Pourtant, il finit par laisser retomber ses bras le long de son corps et sa hache dans une position non menaçante. Barne ne laissa pas paraître le fait qu’il était soulagé. Il se releva doucement, sans quitter l’orque des yeux. Celui-ci gardait son regard dur et soutenait celui de Barne, mais il ne faisait que sauver les apparences.

— Vous avez perdu, Fulmiark, murmura Barne. Je n’ai pas besoin de vous transpercer avec une lame pour vous tuer. Vous n’avez pas perdu parce que je suis plus fort que vous ou parce que je suis plus malin. Vous avez perdu… vous allez perdre parce qu’il suffit d’une prise de conscience collective pour que vous perdiez. L’Épée des Serfs n’existe plus et c’est tant mieux : elle n’était qu’un prétexte, qu’une occasion. La quête, la vraie, celle qui compte, ce sont les millions d’êtres ordinaires qui la mèneront ; ce sont déjà les milliers de manifestants rassemblés sur le parvis et dans la Forteresse. Oui, tout cela a déjà commencé… Alors peu importent nos petites querelles, Fulmiark. Ce qui importe, c’est que demain, ceux qui font peuvent décider de cesser de faire pour vous… et décider de faire sans vous. Tout votre pouvoir, toute votre force, tout votre argent, tout cela s’évapore devant cette simple réalité.

L’orque ne disait plus rien. La lame de sa hache touchait le sol. Barne aurait juré le voir trembler un instant. Néanmoins, le PDG gardait sa stature : il avait du cran, Barne devait bien lui reconnaître cela.

— Nous allons partir, maintenant, conclut Barne en lançant un regard à la compagnie. Le reste ne dépend plus de moi, ne dépend plus de nous. Le reste dépendra de tout le monde, du peuple, des gens…

Encore une fois, il parlait fort et en direction des journalistes. L’orque leva les yeux vers lui. Derrière la colère, derrière la lueur revancharde qui promettait que jamais il n’oublierait cette humiliation, derrière tout cela… il y avait de la peur. Une véritable peur, profonde, viscérale. Cette peur de tout perdre que les puissants essayaient de dissimuler mais qui était leur véritable moteur de vie, celui-là même qui les poussait à se comporter en loup avec leurs semblables.

Barne aurait presque eu pitié de Fulmiark. Mais il y avait eu la main de Pod ; il y avait eu les valkyries ; il y avait eu les tirs à balle réelle, les morts sur le parvis ; il y avait eu le dragon et Morr Saraz, aussi ; au-delà de ça, il y avait eu des siècles de domination et d’exploitation des masses. Fulmiark n’était peut-être pas responsable de l’ensemble, mais il y avait pris part. Allégrement.

— Au revoir, Fulmiark, murmura finalement Barne.

Dans une dernière provocation, il lui tourna le dos. Il était bien conscient de prendre un risque : la fureur du PDG était loin d’être dissipée. Il avait été humilié et écrasé en direct à la télévision. Un coup de sang final n’était pas à exclure.

Cependant, aucune hache ne vint traverser le dos de Barne. Il jeta un regard à ses compagnons : tous rayonnaient, même Carmalière, qui aurait pourtant sans doute préféré être iel-même à la place de Barne, au centre de l’attention. En se tournant vers les caméras qui étaient braquées sur lui, Barne prit soudain conscience de ce qu’il venait de faire, de ce que le monde entier venait de voir. Il eut à nouveau ce vertige dont il avait fait l’expérience lors de l’appel à la révolution de Carmalière qu’il avait filmé. Cette fois encore, les conséquences potentielles le dépassaient d’une manière assez phénoménale.

Tout à coup, il se mit à entendre les clameurs de la foule, à l’extérieur, par la fenêtre du bureau. C’était comme si quelqu’un venait de rebrancher le son, brutalement. Il n’arrivait pas à comprendre ce que disaient les manifestants, mais il était sûr d’une chose : leurs cris étaient des cris de joie.

Il rejoignit la compagnie sans dire un mot et, tous ensemble, ils quittèrent le bureau. Les journalistes suivirent et il y eut une cohue où chacun tenta d’être le premier à tendre le micro à Barne, d’être celui qui lui poserait la première question. Pourtant, Barne s’en fichait.

S’il ne s’était pas trompé, quelque chose de nouveau était né en ce dimanche après-midi. Il ne pouvait encore totalement imaginer ce que ce « quelque chose » était, mais une chose était sure : la Terre de Grilecques allait connaître de sérieux chamboulements. L’empire de Fulmiark allait en toute logique s’effondrer ; d’autres suivraient. S’il n’y avait aucun moyen de savoir où ce chemin allait mener, il y avait, pour la première fois depuis longtemps, de l’espoir. Pour l’heure, il semblait indiqué de célébrer cette première victoire. Le parvis de la Forteresse risquait d’être sacrément animé, ce soir…

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