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Je ne veux pas être efficace

Publié le 07 octobre 2022 par Gee dans La fourche

Tiens, avec le retour des débats sur la fameuse « valeur travail », j'ai failli ressortir un des textes que j'ai dans un coin de mon Nextcloud, à moitié terminé. Ça s'appelle « En finir avec la valeur travail », pour vous situer le parti pris…

Je l'avais entamé pendant la campagne présidentielle, quand le candidat Macron avait lancé une énième connerie, du genre que quand t'es jeune, tu peux bosser 40 ou 45 heures par semaine parce que quand même, ça va, t'es jeune (je synthétise). Bon, et puis, en le relisant, je me suis dit que ce que j'y racontais n'apportait rien de vraiment inédit au débat, surtout à l'heure où on ose parler de droit à la paresse (et c'est tant mieux, merci à Sandrine Rousseau d'élargir la fenêtre d'Overton à gauche, ça change).

Du coup je ressors un autre article du placard, qui ne parle pas exactement de la valeur travail mais plutôt de la notion d'efficacité… et de comment je me suis rendu compte que, contre toute attente, des fois, je ne veux pas être efficace.

Passion optimisation

Pour contextualiser un peu : je suis ingénieur (et docteur) en informatique de formation, et optimiser des trucs, ça a été mon occupation principale avant que je ne bifurque comme auteur à plein temps. Même maintenant, je vais vous confier quelque chose : j'adore optimiser des trucs. Que ce soit écrire un script pour automatiser une tâche sur mon ordi ou bien prévoir l'ordre de mes courses pour minimiser le temps que je passe dans un supermarché.

Vous ne pouvez pas imaginer la joie immense que j'ai pu ressentir en réussissant à réduire les temps de chargement du jeu vidéo que je développe de quelques secondes à quelques dizaines de millisecondes. C'est un kink, comme on dit, ça s'explique pas. Et puis comme dirait mon ami Pouhiou, « si y'en a que ça dégoûte, c'est qu'y'en a que ça excite » (et vice versa).

Alors naturellement, cette tendance à optimiser tout et n'importe quoi, parfois ça déborde. Une fois, il y a quelques années, je me suis retrouvé à mesurer ma vitesse de lecture et à visiter des sites qui donnaient des techniques pour s'améliorer, avec des exercices pour lire progressivement des textes plus vite.

C'est là que j'ai tilté. Attends une seconde… mais pourquoi je fais ça, moi ?

J'ai une vitesse de lecture dans la moyenne, je pense. La principale raison qui pourrait me pousser à l'augmenter, ce serait : « mince, j'ai beaucoup trop de choses à lire, je n'ai pas le temps de tout lire ».

Sauf qu'en réalité, ce n'est pas vraiment le cas. Oh, bien sûr, j'ai une liste de lecture longue comme un jour sans pain. Est-ce que pour autant, c'est un problème de vitesse ? Mes habitudes de lectures sont très fluctuantes : je passe parfois plusieurs mois sans lire un bouquin, puis j'en lis quatre ou cinq en l'espace de quelques semaines. C'est par phase, je sais pas. Si je ne lis pas tout ce que j'ai à lire, c'est donc avant tout parce que des fois, eh bien… je n'ai pas envie. Que je sois capable de lire deux, trois ou dix pages par minute ne va donc pas changer la donne.

C'est là que je me suis rendu compte qu'en fait, je m'en foutais d'être efficace sur la lecture. Stupeur pour un passionné de l'optimisation comme moi : il y a des choses que je n'ai pas envie d'optimiser.

L'efficacité au service du capitalisme

Si je prends un peu de recul et que je suis honnête avec moi-même, la passion optimisation ne vient pas juste de mon côté informaticien-geek : elle est aussi savamment inculquée par un système économique qui pousse justement à augmenter continuellement la productivité, un système qu'on appelle le capitalisme1.

C'est tout un mécanisme de pensée que le pouvoir bourgeois prend soin de nous faire adopter en masse : les « routines matinales » pour mieux se réveiller et être frais et dispos ne sont pas là pour améliorer votre bien être mais avant tout pour vous rendre opérationnel plus vite à votre poste de travail. En faisant un peu de provoc en langage fleuri, ou pourrait dire qu'avoir la tête dans le cul au boulot le matin, c'est anticapitaliste.

Comme la fameuse « valeur travail », la glorification de l'efficacité en toutes circonstances est une valeur qui sert en premier lieu les intérêts du capital, en nous poussant à considérer notre propre existence comme une machine productive qu'il faut donc sans cesse optimiser, pour réduire à leurs minimums les temps d'inactivité, d'inefficacité, d'improductivité.

Laisser le facteur tailler le bout de gras avec la mamie du coin de la rue représente un déficit d'efficacité criant : en lui interdisant cela, on peut espérer lui faire distribuer plus de courrier. Quant à la mamie du coin qui se sent un peu seule maintenant, qu'elle ne s'inquiète pas, on a monétisé ce qui était une interaction humaine spontanée en un service payant2. Voilà qui est efficace. Et si indésirable en même temps.

Le capital se réjouira que nos vitesses de lecture augmentent, si cela nous fait acheter plus de livre ou si cela nous libère du temps pour consommer autre chose. Tout comme il exulte de voir se démocratiser l'usage du bouton permettant de regarder des vidéos en accéléré, idéal pour démultiplier les potentiels temps de consommation3.

Je ne veux pas (toujours) être efficace

Maintenant, quand me prend l'envie d'optimiser quelque chose, je me pose toujours la question du « pourquoi ? ». Est-ce que c'est vraiment une envie profonde, quelque chose qui va me réjouir si j'arrive effectivement à être plus efficace ? Ou est-ce juste un réflexe pavlovien consistant à considérer l'efficacité comme une valeur en soi, déconnectée de tout affect positif autre qu'elle-même ?

Lorsque je dois faire un voyage Nice-Lorraine en voiture, c'est chiant, c'est long : tu parles que je vais optimiser. A8-A7-A6 avec quelques arrêts sur des aires d'autoroute, en calculant le bon moment pour éviter les bouchons d'Aix-en-Provence et de Lyon. Parce que dans ce cas, ce n'est pas la beauté du voyage qui m'intéresse mais le but : retrouver ma famille en Lorraine.

Par contre, si je suis en vacances et que je visite une ville à quelques heures de route, possible que je tente un chemin moins rapide mais plus joli, que je me perde sur des départementales, que je m'arrête dans des villages inconnus… ce n'est pas efficace, mais c'est plus agréable.

Même en matière d'informatique, parfois, la méthode inefficace a plus de charme pour moi. Si vous me suivez, vous savez sans doute que je suis en train de développer un petit jeu vidéo — j'en ai déjà causé en début d'article. C'est un point and click à la manière des jeux LucasArts des années 90. On me demande régulièrement : « pourquoi partir de zéro au lieu d'utiliser un moteur de jeu existant, comme celui de Godot ? » Une question pertinente s'il en est.

Au départ, je cherchais beaucoup à me justifier, à expliquer que je me sentais plus à l'aise avec du C++ brut qu'avec un logiciel que je ne connaissais pas, que c'était aussi un exercice pour comprendre étape de la création d'un jeu vidéo, sans me faire mâcher le travail… Tout cela est vrai, au passage. Pourtant, plus ça va, et plus, à la question « pourquoi ne pas utiliser Godot ? », j'ai envie de répondre, à la Bonisseur de La Bath :

En réalité, coder un logiciel de A à Z, ça me plaît, ça me motive, allez, je le dis : ça me rend heureux. Apprendre à utiliser un logiciel comme Godot, d'accord, je suis persuadé que c'est très intéressant et sans aucun doute plus efficace, mais… ben ça me gonfle. J'ai pas envie, c'est tout.

Alors oui, on me fera remarquer que c'est risqué de faire le pari de l'inefficacité tout en espérant tirer un revenu de ce jeu, étant devenu auteur à plein temps avec, pour l'instant, un revenu bien trop faible. Certes. En même temps, je me dis que je n'ai pas quitté le monde de l'entreprise pour reproduire les mêmes mécanismes chez moi. L'auto-exploitation, c'est bien quand c'est maîtrisé.

En plus, poussons la logique jusqu'à l'absurde : si je voulais vraiment être efficace sur le développement de ce jeu, en temps, en argent… est-ce que ça ne vaudrait pas le coup de garder un job d'ingénieur informatique bien payé comme j'avais, et sous-traiter le développement du jeu à une personne développant dans un pays à bas salaires ? Plus de problèmes financiers et un jeu développé rapidement. En termes d’efficacité, ce serait radical. Y'avait même un type qui avait monté un truc du genre pour pouvoir ne rien foutre au boulot (bon, ça s'est mal fini pour lui4).

Évidemment, vous comprenez bien vite qu'en termes d'épanouissement, ce serait pas exactement le nec plus ultra. Sans même parler du côté éthique…

Autre exemple, tiens, pour changer de l'informatique : moi, j'adore les chocopains5. L'autre jour, je me suis mis en tête d'en faire moi-même. J'ai pris mon courage et mon rouleau à pâtisserie à deux mains, et j'ai fait mes chocopains maison. Honnêtement, si je juge uniquement sur le résultat : j'y ai passé des heures, je me suis bien cassé le tronc à faire une pâte feuilletée sans faire traverser le beurre, à laisser reposer, replier, laisser reposer, replier, casser du chocolat pour faire des barres à peu près correctes. C'était long, c'était compliqué… à la fin le chocopain était certes très bon, mais pas franchement meilleur que l'excellent chocopain que vend la boulangerie à deux pas de chez moi pour 1 € pièce.

J'veux dire : faire un chocopain moi-même n'a aucun sens d'un point de vue efficacité. Je le fais moins bien que des gens dont c'est le métier, ça me prend un temps fou et ça n'est même pas intéressant financièrement parlant. Alors pourquoi je le fais ? Pour des raisons bêtement autres. Parce que même s'il est moins bon que celui de la boulangerie, je l'apprécie aussi parce que c'est moi qui l'ai fait ; parce que je trouve ça chouette de savoir faire ça, d'avoir une connaissance et une compréhension d'un truc aussi beau et complexe qu'une pâte feuilletée ; parce que, de manière générale, j'aime bien cuisiner ; parce que, tout simplement, ça me procure une certaine satisfaction, un certain plaisir, une certaine joie.

Je sais, je me répète, mais il me semble que c'est le point central : faire les choses comme on veut les faire, pas pour être efficace, pas pour être productif, mais parce que ça nous procure de la joie.

D'ailleurs, j'avais commencé par là : c'est avant tout parce que j'aime ça que j'optimise souvent des trucs sur mon ordi. Faut dire que, contrairement à moi, l'ordi est une machine, il est un peu fait pour ça.

Alors tant pis si ma vitesse de lecture n'est pas si élevée. Je ne lis pas avec l'objectif de lire un livre le plus vite possible. Parfois, en lisant, j'ai l'esprit qui divague et je me rends compte que je dois relire la page. C'est inefficace, mais c'est pas grave. C'est bien d'avoir l'esprit qui divague, parfois. Il n'en a pas l'occasion si souvent.

Faire de belles choses, inefficacement

Quand je me demande dans quelle société je voudrais vivre6, je me dis qu'une société où on organise les tâches selon la joie qu'elles peuvent apporter pourrait me plaire. Attention hein, pas toutes les tâches. Qu'on veuille être efficace pour les tâches ingrates histoire de minimiser le temps qu'on y passe (A8-A7-A6, encore une fois), ça me semble tomber sous le sens. Optimiser tout jusqu'au burn-out généralisé, par contre, on pourrait peut-être s'en passer.

Les tenants de la « valeur travail » ou de l'efficacité comme principe de vie aiment faire comme si nous vivions encore dans des sociétés primitives : comme si le fonctionnement de la société nécessitait un effort constant et soutenu où chaque parcelle d'inefficacité ou d'oisiveté serait un mal à combattre.

Que l'on souhaite maximiser l'efficacité un système où l'on ne produit pas assez de nourriture ou de biens pour que la population vive décemment, personne n'y verra à redire : mais dans notre société où l'on produit plus que ce que notre environnement peut soutenir sans devenir invivable, où l'on gaspille tant, est-ce qu'on ne devrait pas au contraire foutre au placard la « valeur travail » et le besoin d'efficacité ? Produire moins, beaucoup moins, mais produire mieux, pour tout le monde, et produire sereinement ?

Les énormes gains de productivité devraient être utilisés pour améliorer les conditions de productivité et non pour faire grossir toujours plus le capital. Réduire la voilure, pour le bien être des êtres humains et la survie écologique à moyen terme de l'humanité, au passage.

Forcément, je ne peux pas terminer sans citer Pour un communisme luxueux de Frédéric Lordon, qui explique comment, débarrassés de l'impératif productiviste capitaliste, et donc à de l'injonction à l'efficacité permanente, les êtres humains pourraient simplement trouver de la joie à faire… de belles choses.


  1. Oui, je sais, ça va devenir un jeu d'attendre la première occurrence du mot « capitalisme » dans un article de « La fourche ». J'ai quand même tenu plus de 10 paragraphes cette fois. 

  2. En plus, c'est pas donné : Visite du facteur à domicile, pour un échange convivial et bienveillant (La Poste) 

  3. Tiens, avec Pouhiou, on en causait déjà dans notre conf sur le capitalisme de surveillance

  4. Le type en question fillait 1/5e de son salaire à un cabinet de consultants chinois. Il ne branlait rien à son travail et avait d'excellentes évaluations. Voir Un développeur salarié sous-traitait son travail en Chine sur Le Monde Informatique 

  5. Terme neutre pour désigner un « pain au chocolat » ou une « chocolatine » que j'ai introduit dans ma BD Arrêtons avec les croissants. J'avais aussi pensé à « pain au chocolat⋅ine », façon écriture inclusive. 

  6. Voir aussi mon article Quel est votre rêve ? 

Catégorie « La fourche »

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