Parlons d’art contemporain

Publié le 29 octobre 2021 par Gee dans La fourche

Bon, aujourd’hui je vais crever un abcès de taille : bonjour, je m’appelle Gee et je suis un art-contemporanophobe anonyme.

Parlons d'art contemporain

Il y a peu de temps, une oeuvre d'art contemporain a fait des remous : l'emballage de l'Arc de Triomphe dans du polypropylène, un projet de (feu) Christo. Les remous ont, comme souvent, opposé deux camps :

L'Arc de Triomphe emballé, avec deux personnage à côté. L'un, un homme, est outré, et s'énerve : « Quelle horreur !  C'est n'importe quoi, on défigure un monument de la culturrre et de l'histoirrre frrrançaise, c'est Napoléon qu'on assassine, grand Dieu quelle décadence, Hidalgo démission ! » Une femme lève les bras au ciel : « Ralalah les réacs qui ne savent pas apprécier l'art contemporain ! C'est un projet fou, qui interpelle, qui fait réagir, qui choque ! C'est bien le but de l'art, il faut un peu ouvrir son esprit, que diable ! »

Alors bon, que la droite réac s'indigne, ça va pas nous faire tomber de notre chaise… c'est les mêmes qui chialent quand on met un F à « nénufar » ou qui saignent du nez quand on suggère que les LGBT devraient avoir les mêmes droits que les autres.

Gee en train de pisser contre un mur : « Perso, qu'on fasses les guignols avec l'Arc de Triomphe, je m'en carre : le sacré et les révérences, c'est pas spécialement mon truc.  Mon hommage à la culturrrre et à l'histoirrrre frrrrançaise consiste d'ailleurs à pisser joyeusement sur le Sacré Cœur, mais c'est un autre sujet… »

En revanche, j'aimerais voir un peu moins d'adhésion aveugle de principe et un peu plus d'esprit critique à gauche. Il me semble en effet qu'il y a aurait pas mal de choses à analyser socialement sans se vautrer dans l'indignation réactionnaire et les cris d'orfraie de bas étage.

Gee regarde son ordinateur. Le son d'une vidéo dit : « L'art contemporain est un art de marché utilisé par la bourgeoisie pour défiscaliser sur des œuvres qu'on peut produire à la chaîne car elles ne nécessitent aucun savoir- faire et aucun travail. » Gee précise : « Franck Lepage, par exemple, en fait une analyse très pertinente dans ses confs sur le Ministère de la Culture. »

Au-delà de l'aspect spéculatif sur lequel je ne vais pas m'étendre, on pourrait critiquer un des principaux usages qui est fait de l'art contemporain : distinguer socialement celles et ceux qui ont le niveau intellectuel nécessaire pour apprécier la subtilité de l'art contemporain… des ploucs.

Un homme tagué « intellectuel » fait de grands gestes d'un air passionné : « Et donc tu vois, les 4 minutes 33 de silence de John Cage, c'est une expérience où tu entends les bruits aléatoires du public, c'est une sorte de remise en cause de la notion même de musique*. » Une femme taguée « plouc » remarque, blasée : « Ouais ouais ouais… mais est-ce que quand même, au fond, ce serait pas complètement con ? »

J'invente rien, je cite Wikipédia.

Personnellement, j'ai longtemps feint la position intellectuelle, pas parce que j'appréciais réellement l'art contemporain, mais parce que j'avais bien compris que c'était ce qu'il fallait dire pour briller en société.

Et je pense que je suis loin d'être le seul.

(Je suis même assez persuadé que c'est le cas de la majorité des gens qui défendent l'art contemporain, mais bon, ça je ne peux pas le prouver…)

Gee : « Alors j'évacue tout de suite la remarque : oui, y'a des trucs labellisés “art contemporain” qui valent qu'on s'y attarde. Des musiques de Steve Reich ou des peintures de Takashi Murakami, par exemple. Mais ici, je vous parle de l'art contemporain “hardcore”, celui qui fout une étiquette sur un urinoir ou sur une toile vierge et devant lequel on nous prie de nous incliner en silence. » Le smiley est représenté en petite fleur façon Murakami.

On va me dire : mais qui es-tu pour décider de ce qui est l'art qui vaut qu'on s'y attarde ?

Ben… personne, mais justement, il semble qu'on devrait toutes et tous pouvoir le faire.

Vous voyez, quand j'étais un ado fan de Linkin Park, j'avais régulièrement ce genre de débat avec des camarades :

Un ado, camarade de Gee, plein d'acné : « Non mais c'est de la merde, Linkin Park !  C'est pas des artistes, c'est juste de la musique commerciale ! » Gee, plein d'acné et les cheveux en piques : « Mais n'importe quoi, c'est pas parce qu'ils passent à la radio que c'est des vendus, c'est de la VRAIE musique aussi ! »

(Oui, j'avais les cheveux en piques à l'époque, QUOI KESKYA ?)

Je ne dis pas que ces débats étaient d'un grand intérêt, mais ils avaient le mérite d'exister : oui, l'art est discutable.

Sauf que l'art contemporain provoque chez ses adeptes la gymnastique intellectuelle la plus acrobatique : continuer de prétendre que l'art est subjectif tout en rendant indiscutable la forme d'art la plus discutable.

Gee regarde la fameuse « Fontaine » de Duchamp : « Alors pardon, mais cet urinoir, là… non mais si ça c'est de l'art, moi je démoule de l'art tous les jours dans mes chiottes, hein… » Une dame aigrie : « Tsss, non mais c'est dingue d'entendre ça en 2021 ! L'art c'est de l'art, point ! Si ça fait réagir, c'est bien que c'est de l'art ! »

Gee précise sa pensée : « Ah bah ça me fait réagir : je trouve que c'est de la merde qui mérite pas le qualificatif d'art. » La dame explose de colère, les naseaux qui fument : « NON MAIS PAS RÉAGIR COMME ÇA ! »

C'est-à-dire que si vous trouvez l'urinoir bouleversant, grand bien vous fasse, mais prière de me laisser trouver ça navrant sans supposer d'emblée que je n'ai juste pas compris.

J'ai tendance, pour ma part, à considérer que l'art doit être quelque chose qui provoque une émotion qu'on ne pourrait pas avoir par un autre moyen, ce qui en général requiert la mise en œuvre d'un certain talent ou savoir-faire.

Gee, en pointant du doigt la « Fontaine » de Duchamp : « C'est quoi exactement, le talent mis en œuvre ici ? » La dame : « Mais le talent de savoir provoquer !  De choquer ! » Gee : « Ok, donc si je montre mon zgeg dans la rue, ça va choquer, donc c'est de l'art ? » La dame : « Faut voir, vous êtes artiste-plasticien performer ? » Gee : « Euh non. » La dame : « Alors non, dans ce cas c'est de l'exhibition. » Gee : « Habile. »

On en arrive au nœud du problème. Ce qui fait que des œuvres d'art contemporain comme l'urinoir de Duchamp sont considérées comme art, ce n'est pas qu'elles soient intéressantes, belles, moches, choquantes ou inédites : c'est principalement la position sociale de l'artiste, validée par les autorités culturelles.

La même image deux fois : elle monstre une femme, les cheveux ébourrifés, qui présente un dessin très enfantin d'une petite maison. Dans un cas, un homme encravaté dit : « Quel artiste incroyable, cette œuvre se vendra des millions. » La femme sourit, taguée « artiste contemporaine ». Dans l'autre cas, l'homme dit : « Sympa, on l'accrochera sur le frigo. » La femme est déçue, taguée « artiste ratée ».

En cela, l'art contemporain, dans sa conception comme dans sa réception, repose essentiellement sur des déterminismes sociaux purement arbitraires (et participe même à les essentialiser).

À ce titre, je trouve ça assez dingue que certaines personnes se réclamant de la gauche continuent à le défendre aveuglément.

Un schéma détaille le processus. Un⋅e artiste contemporain⋅e produit n'importe quoi, ce n'importe quoi étant validé par le/la bourgeois⋅e. Le/la plouc n'aime pas ou ne comprend pas ce n'importe quoi, et est donc méprisé⋅e par le/la bourgeois⋅e. L'intellectuel⋅le aime ou comprend (ou fait semblant) ce n'importe quoi pour singer le/la bourgeois⋅e, qui en retour tolère l'intellectuel⋅le. Gee commente : « L'art contemporain : outil d'aliénation ou d'émancipation ?  Vous avez 4 heures. »

Vous allez me dire : admettons, mais est-ce que ça n'est pas la même chose pour le reste de l'art ? Oui, après tout combien « d'artistes » de renom produisent des daubes qui passent en boucle à la radio ? À l'inverse, combien de talentueuses musiciennes et de talentueux peintres vivent grâce un job alimentaire et ne connaîtront jamais le succès ?

On entend une chanson qui sort d'une télé : « J'envie teeeellement taaa jeunesse ! / Je l'échaaange contreeeuh ta caisse ! » Gee, stupéfait : « C'est vraiment le grand Jean-Jacques Goldman qui a écrit cette bouse infâme ?! » La Geekette, les yeux au ciel : « Hélas… » (C'est la chanson des Enfoirés 2015 : si vous avez la chance d'y avoir échappé, épargnez-vous un saignement d'oreilles et n'allez pas l'écouter.)

Alors oui, les aléas du succès et le fonctionnement du star system jouent sans doute plus que le talent dans la reconnaissance de telle ou tel artiste.

Pourtant, l'art, celui « qui mérite qu'on s'y attarde », comme je le désignais, j'y suis sensible même en l'absence de position d'autorité de l'artiste.

Un guitariste joue avec sa petite enceinte portable. Devant lui, il a récolté quelques piécettes. Gee, admiratif : « Waouw. » La Geekette, admirative également : « Ouais, y'a vraiment des musiciens incroyables dans le métro… »

Je ne dis pas que je vais devenir fan et acheter tous les disques de ce type – j'admets en effet la part d'aléatoire du star system et des déterminismes qui font que je réserve ce traitement à des Radiohead et cie –, mais je peux reconnaître une interprétation ou une composition brillante indépendamment de la position sociale de l'artiste.

Gee et la Geekette regarde une dame qui peint dans la rue. Gee, estomaqué : « Eh beh. » La Geekette lui lance un regard en coin avec un sourire narquois : « Tu crois qu'un jour tu sauras dessiner comme ça ? » Gee : « Oh ça va… »

Alors que, pardon, mais si on voyait un type envelopper des trucs dans du cellophane dans la rue en clamant à qui veut l'entendre que c'est une œuvre d'art, on aurait probablement ce genre de réaction :

Le type qui se prétend artiste est vexé, les bras croisés, devant une théière enveloppée et vendue 1500 €. Gee et la Geekette passent sans s'arrêter en rigolant. Gee : « Hahaha, non mais quel foutage de gueule ! » La Geekette : « Faut vraiment pas avoir d'inspiration pour pondre des conneries pareil… »

Oui, on en rigolerait un bon coup et on passerait son chemin.

On devrait peut-être s'autoriser à faire la même chose même lorsque « l'œuvre » émane d'une position d'autorité.

Note : BD sous licence CC BY SA (grisebouille.net), dessinée le 28 octobre 2021 par Gee.

Publié le 29 octobre 2021 par Gee dans La fourche

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