WCHF18 – Dans la gueule du loup

WCHF18 – Dans la gueule du loup

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Précédemment : Le parvis de la Forteresse de la Bourse de Grilecques est occupé par des manifestants. Ils essaient de pénétrer dans le bâtiment mais se font tirer dessus à balles réelles par la police. Grâce à un sortilège des magiciens, ils arrivent à repousser les assauts des forces de l’ordre. La porte de la Forteresse est ouverte…


Le hall de la Forteresse était à l’image de son aspect extérieur : immense, grandiloquent, et provoquant un sentiment d’écrasement aux âmes qui s’y aventuraient. Le sol et les murs donnaient l’impression d’être en marbre massif ; d’immenses statues, alignée contre les parois latérales de la pièce, représentaient des guerrières en armures chevauchant des pégases ; un large lustre était suspendu au milieu du plafond par une chaîne aux maillons démesurés.

Les manifestants qui s’étaient engouffrés dans l’édifice furent un instant plongés dans une sorte d’admiration mêlée de dégoût devant le luxe insolent du bâtiment : il y avait là un véritable symbole de l’oligarchie financière qui captait et centralisait l’essentiel des richesses de la Terre de Grilecques. Barne repensait à Bundir, la banlieue naine où Jasione habitait, ce quartier défiguré par la pauvreté et le déclassement : comment ces deux endroits pouvaient-ils coexister au sein de la même civilisation ? Comment ne pas voir que la richesse et l’exubérance de l’un ne pouvaient se réaliser que par la paupérisation et l’asservissement de l’autre ?

La foule investit le hall en écartant les restes du rideau de fer éclaté. En temps normal, pour accéder au reste du bâtiment, il était obligatoire de passer par une série de guichets et de traverser des portiques de sécurité. Ce jour-là n’avait rien de normal : les employés de l’accueil avaient déserté le hall. Si les portiques protestèrent lorsque des manifestants y pénétrèrent en transportant des objets métalliques, il n’y eut personne pour les arrêter.

— C’est étrange que ce hall soit complètement désert, murmura Amélise. Pourquoi nous laisseraient-ils le champ libre ? La Forteresse doit disposer d’une armée de gardes…

— Je ne doute pas que nous finirons par les croiser, dit Barne qui marchait à ses côtés. En tout cas, nous sommes entrés, c’est déjà ça. Et maintenant ?

— Eh bien, nous devons trouver à quel endroit est cachée l’Épée. Nous y sommes parvenus à la Fabrique Adabra, alors pourquoi pas ici ? Pod ?

Amélise jeta des regards à droite et à gauche pour localiser leur compagnon. Celui-ci les devançait de plusieurs mètres : il avait participé au défonçage de la porte et se trouvait dans la première ligne des manifestants.

— Pod ! l’appela Amélise.

Il se retourna et fit un signe de la main à ses camarades. Mais avant qu’il n’ait pu faire un pas dans leur direction, quelque chose se passa… quelque chose qui n’augurait rien de bon : le sol se mit à trembler et on entendit un bruit continu et sourd, comme le son d’une locomotive qui approche. Le système de défense de la Forteresse se mettait en place…

Les statues de guerrières commencèrent à se craqueler, dégageant de petits nuages de poussière. Puis, après quelques instants pendant lesquels les manifestants assistèrent impuissants à la scène, les statues explosèrent et libérèrent leurs prisonnières : des guerrières de plus de deux mètres de haut, armées de piques et montant des chevaux ailés.

— DES VALKYRIES ! s’exclama Amélise.

En quelques secondes, une nouvelle bataille éclata. Les pégases s’envolèrent : survolant la foule, les valkyries se mirent à asséner des coups de piques vers le bas. Les manifestants, quant à eux, lançaient tous les projectiles qui leurs passaient sous la main vers leurs hargneuses assaillantes.

— Pod et toi, essayez de localiser l’Épée ! lança Amélise avant de s’envoler. Plus vite nous l’aurons, meilleures seront nos chances de vaincre les saletés qui défendent la Forteresse !

En un instant, elle était partie, à nouveau dans les airs, à nouveau prête à risquer sa vie pour combattre des créatures aux pouvoirs mortels. Barne s’élança à travers la foule en se baissant pour tenter d’échapper aux assauts des valkyries. Pod était en mauvaise posture et se protégeait le visage des mains.

— Pod ! s’écria Barne en le rejoignant. Viens avec moi ! Il faut trouver l’Épée !

— Je suis un peu occupé ! dit le gnome en évitant de justesse un coup de lance.

Barne jeta un regard autour de lui. Amélise était aux prises avec l’une des valkyries et tentait de lui lancer des sorts tout en évitant de se faire transpercer. Jasione, quant à elle, était hors de vue.

— Viens !

Il attrapa Pod par le bras et se mit à courir, zigzaguant entre les combattants. Ils s’engouffrèrent dans un des deux couloirs latéraux par lesquels d’autres de leurs camarades se faufilaient pour échapper aux créatures volantes. Le couloir distribuait les différentes pièces du rez-de-chaussée et menait à plusieurs cages d’escaliers.

— Tu te souviens de ce que tu as fait à la Fabrique Adabra, avec cet ordinateur ? Tu pourrais le refaire ?

— Deviner le mot de passe ? dit Pod d’un air incrédule. J’ose espérer que les employés d’ici sont un peu moins branques… c’est quand même le siège de la Bourse Mondiale !

— Mais il faut qu’on trouve l’Épée, vite !

Pod resta pensif quelques instant puis dit :

— Essayons déjà de trouver un ordinateur. Je… ATTENTION !

Pod se jeta contre Barne et le poussa sur le côté. Celui-ci tomba à la renverse et vit la lance d’une des valkyries traverser l’endroit occupé par son abdomen une demi-seconde plus tôt… et où se trouvait à présent le bras de Pod.

Il y eut un bruit de chair tranchée suivi d’un bruit sourd. Barne vit avec horreur une main tomber sur le sol : la lame avait perforé le bras droit de Pod de part en part et en avait arraché l’extrémité.

Le gnome ouvrit la bouche pour crier mais il avait le souffle coupé. Il s’écroula sur le sol en enserrant son moignon.

Barne se remit debout et s’interposa entre Pod et la valkyrie. Elle s’était posée et leur faisait face. Son apparence, monstrueuse, semblait spécialement conçue pour semer l’effroi : elle ressemblait à une géante avec des yeux sans pupille, vides et froids ; ses cheveux blancs dansaient anormalement sur ses larges épaules recouvertes d’une armure de métal ; sa monture, un pégase colossal, avait le même air féroce qu’elle.

Alors que Barne se préparait à esquiver un nouveau coup de lance tout en protégeant Pod, une aide inattendue se manifesta : Jasione, qui avait assisté à la scène de loin, avait fendu la foule pour porter secours à ses camarades. Elle était armée d’une batte de baseball – Barne n’avait aucune idée d’où et quand elle avait pu la récupérer. Sans hésiter, elle frappa de toutes ses forces les tibias du cheval ailé qui trébucha dans un hennissement de douleur.

La valkyrie roula à terre. Jasione ne lui laissa pas le temps de se relever : elle sauta sur son ventre et se mit à lui asséner des coups de batte de baseball sur le visage.

— SA… LO… P’RIE ! ENLÈVE… TES… SALES… PATTES… DE… MES… POTES !

Elle avait ponctué chaque syllabe d’un nouveau coup de batte. Bientôt, la tête de la valkyrie ne fut plus qu’un amas informe de chair et d’os, aplati et éparpillé sur le sol. Jasione poussa un dernier juron et se releva.

Barne et elle se précipitèrent sur Pod, allongé contre le mur, qui tentait de contenir l’hémorragie provoquée par sa main tranchée.

— Jasione, murmura-t-il en arrivant à esquisser un sourire malgré la douleur insupportable qui tiraillait son bras amputé, à vif. La vache… Une naine qui bousille une valkyrie à la batte de baseball… si j’avais su que j’verrais ça un jour…

— Ouais, si j’avais eu un flingue sous la main, ça aurait été moins salissant, dit Jasione impatiemment. Bah j’ai fait avec c’que j’avais. Comme quoi ça m’aura quand même servi à quek’chose, d’avoir appris aux mômes de la cité à jouer au baseball, tiens.

— N’empêche… j’peux mourir en paix en ayant vu ça…

— Tu vas pas crever, Pod ! s’écria Barne. Tu vas pas crever !

Il devait pourtant reconnaître que Pod était dans un sale état et perdait beaucoup de sang. Il se releva et se précipita dans le hall où la bataille faisait toujours rage. Plusieurs valkyries avaient été désarçonnées et se battaient maintenant contre des manifestants armés de barre-à-mines et d’armes contondantes de fortune.

Barne leva les yeux et scruta les airs. Où était-elle donc ?

— AMÉLISE ! hurla-t-il.

Sa voix peinait à couvrir le tumulte qui régnait. La fée l’entendit malgré tout et refit son apparition.

— Amélise ! Vite ! Pod est blessé ! Salement !

Sans poser de question, Amélise, toujours en vol, fonça vers l’embrasure où Jasione veillait encore sur Pod. Barne courut derrière elle mais avant qu’il n’ait pu les rejoindre, une autre valkyrie se posa devant lui, brandissant sa lance.

— Espèce de, commença-t-il, mais il ne termina pas sa phrase et fit une roulade sur le côté pour éviter l’assaut de la guerrière.

Il ressentit une douleur à l’épaule : il avait roulé sur un débris en pierre, un reste d’une des statues d’où étaient apparues les valkyries. Il attrapa le morceau de pierre et se mit en position d’attaque, face à son assaillante. C’était le moment de réitérer ce joli tir de pavé qu’il avait réussi à l’extérieur. Oui, mais ce tir était contre un policier en incapacité d’attaquer, pas contre une créature démoniaque comme celle-ci…

Tout à coup, une clameur s’éleva dans le hall. Barne eut à peine le temps d’en comprendre la raison : des gerbes de lumières traversaient la pièce et s’abattaient sur les valkyries. Celle qui le menaçait reçut un rayon d’un bleu très pâle et, après avoir poussé un gémissement inhumain, se retrouva prisonnière d’une épaisse couche de glace.

Les magiciennes étaient entrées ! Avec le Groupe Anti-Terroriste en déroute, le bouclier anti-balles n’était sans doute plus nécessaire à l’extérieur ! Les magiciens avaient rejoint les combattants dans la Forteresse : des rayons de glace, des boules de feu, des éclairs d’énergie… tous les sorts d’attaque les plus sophistiqués et les plus puissants étaient mobilisés pour vaincre les valkyries.

Barne comprit, en voyant Carmalière accourir vers lui, que c’était iel qui avait tiré le rayon de glace qui avait neutralisé son assaillante.

— Barne ! s’écria cellui-ci. Tout va bien ?

— Moi ça ira. Par contre, Pod… Venez !

Alors que le reste de la foule achevait les valkyries, ils rejoignirent Amélise, Pod et Jasione. Le jeune gnome était encore conscient, mais à peine. Il était blanc comme un linge. Son moignon était enveloppé dans un morceau de t-shirt.

Amélise se tourna vers Carmalière.

— J’ai refermé la blessure, mais je n’ai rien pu faire pour sauver sa main, dit-elle avec tristesse. Est-ce que par hasard, tu saurais…

La magicienne hocha la tête en signe de dénégation. Jasione semblait sur le point de pleurer de rage.

— C’est pas grave, fit Pod faiblement, j’apprécie quand même le coup de main.

Il jeta un regard à ses compagnons, le regard vague, et émit un petit rire. Amélise lui a fait un sort antalgique, comprit Barne, il plane. Pourtant, le gnome semblait lucide.

— Bon, continua-t-il en se forçant à avoir l’air en forme, on va la chercher… cette putain d’Épée ? J’la porterai de la main gauche… s’il le faut. Dans tous les cas… hors de question d’avoir perdu la droite pour rien !


La Forteresse était prise. Ou, tout du moins, le rez-de-chaussée était pris. Les valkyries vaincues, les manifestants s’appliquèrent à installer une partie du campement à l’intérieur et à occuper le hall tout comme ils occupaient la place.

Une grande partie du hall fut reconvertie en dispensaire improvisé. Amélise, Luminy et d’autres êtres magiques soignaient les nombreux blessés. Les luxueuses banquettes en cuir qui, d’ordinaire, n’accueillaient que les riches fessiers de traders et de banquiers, servaient maintenant de brancards. Tant pis pour les taches de sang…

On allongea les morts dans une pièce à l’écart. Ils étaient tous identifiés et veillés par ceux de leurs camarades qui leur avaient survécu. Barne se rendit dans la pièce pour les voir : pour voir le visage de chacun d’entre eux et ne jamais les oublier. Jeunes, vieux, humains, elfes, femmes, hommes… s’il y avait bien quelque chose qui ne faisait aucune discrimination, c’était la mort.

Pod se remettait tant bien que mal de son amputation. Malgré le traumatisme que représentait la perte de sa main, le gnome semblait déterminé à garder le moral. Barne était époustouflé par les nerfs d’acier de son compagnon : il était convaincu que lui, en de pareilles circonstances, se serait recroquevillé en position fœtale et se serait muré dans le désespoir. Pod, non. Il avait simplement tenu à s’isoler un moment dans une des pièces du rez-de-chaussée. Personne ne lui en avait tenu rigueur…

Le reste du groupe, accompagné par Eluor et Luminy, était rassemblé dans le couloir, celui où Jasione avait tué la valkyrie, pour faire le point : leur quête était loin d’être terminée et il leur fallait maintenant localiser l’Épée des Serfs et s’en emparer.

— Les étages supérieurs sont bouclés, dit Eluor. On pense que la grande majorité des cadres de la Forteresse s’y sont retranchés. A priori, il y a aussi des journalistes, puisque certains sont interviewés en ce moment même sur des chaînes d’info…

— Sans blague ? fit Barne avec des yeux ronds.

— On n’arrête jamais la com’, même en temps de guerre… surtout en temps de guerre. De notre côté, on a pas mal de manifestants échaudés qui veulent défoncer les portes.

— Inutile de lancer la chasse aux sorcières, balaya Carmalière. On n’va pas risquer un massacre de traders en direct. C’est l’Épée qui nous intéresse.

— Je suis d’accord, dit Eluor, et il y a peu de chances qu’elle soit cachée dans les étages, de toute manière : les coffres, les pièces sécurisées, tout cela se trouve plutôt dans les sous-sols.

— De ce côté-là, remarqua Luminy, rien n’est fait. On occupe le hall, le rez-de-chaussée devrait être à peu près sécurisé… mais pour ce que l’on en sait, le reste du bâtiment grouille encore de gardes… voire de trucs pas jojos du genre valkyries, si vous voyez c’que j’veux dire…

— On s’en occupera, fit Amélise avec assurance. Seuls, je veux dire.

— Il serait plus prudent de prendre du renfort, dit Carmalière.

— Non ! trancha Amélise. Assez de gens sont morts pour notre quête. Entrer dans la Forteresse nécessitait un coup de force, c’est certain. À présent, nous serons plus efficaces en infiltration…

Barne sentit poindre une certaine frustration en Carmalière qui n’avait pas l’habitude d’être contredit par sa camarade de longue date. Amélise n’en tint pas compte et poursuivit :

— Eluor, Luminy : les flics ont essuyé une défaite, mais ils ne vont pas en rester là. C’est tout l’appareil d’État que nous avons en face de nous. Nous avons gagné cette bataille parce qu’ils avaient incorrectement évalué la menace que nous représentions, mais ne nous y trompons pas : s’ils y mettent les moyens, ils nous vaincront. Il faut que la Forteresse et la place tiennent, au moins le temps que nous prenions l’Épée.

— Elle tiendra, répondit Luminy. Leur lâche attaque et notre victoire ont été télévisées : pas mal d’hésitants vont basculer de notre côté à présent. La foule des manifestants va grossir.

— Ne tardez pas trop, tout de même, ajouta Eluor. Je crains moi aussi la réplique de l’État. Le bain de sang n’est pas loin…

— Il a même déjà commencé, dit Amélise en jetant un regard à ses propres habits tachés du sang des blessés qu’elle avait soignés.

— Si je comprends bien, dit sombrement Barne, tout repose sur nous quatre à présent…

— Comment ça, « nous quatre » ? s’écria une voix.

Ils se retournèrent : Pod se dirigeait vers eux d’un pas résolu. Il avait retrouvé des couleurs. C’est dingue ce qu’on récupère vite, à son âge, pensa Barne.

— Vous pensez peut-être que vous allez m’évincer à deux pas de la victoire ? En plus, à vous quatre, pardon, mais vous irez pas loin… vu que vous ne savez pas où se trouve l’Épée.

— Parce que toi, tu le sais ? demanda Carmalière.

— Bien sûr, dit le gnome d’un air faussement blasé. Vous pensiez que j’étais parti enfiler des perles ? Bon, d’accord, j’ai mis un peu plus de temps que l’autre fois, puisqu’il a fallu que j’utilise ma main gauche pour gérer le clavier et la souris… mais tout de même.

— Tu t’es à nouveau connecté à un ordinateur mal sécurisé ? demanda Barne avec des yeux ronds.

— T’as même pas idée, je crois.

— Encore un mot de passe ultra-simple ? hasarda Amélise.

— Ah non, fit le gnome en secouant la tête, question sécurité, il était au top : des caractères alphanumériques, des caractères spéciaux, très long, très compliqué. Tellement compliqué qu’ils l’avaient écrit sur un post-it collé sur le mur, histoire de bien s’en souvenir…

— Roh les cons ! s’exclama Eluor.

Il y eut quelques éclats de rire. Ce genre de situation était d’autant plus cocasse que le budget dédié à la sécurité informatique dans un tel édifice devait être faramineux. Oui mais voilà, en sécurité, il suffit d’un maillon faible dans la chaîne pour que tout s’écroule… et lorsque la chaîne comporte un facteur humain – ou elfe, ou gobelin, etc. –, les chances d’y trouver un maillon faible sont décuplées.

— Bon, bon, bon ! fit Carmalière avec impatience. Alors ? Où est-elle ?

— Au deuxième sous-sol, répondit Pod, escalier B2. Dans une section de haute sécurité, si j’ai bien compris. Le contraire m’aurait étonné…

Eluor et Luminy retournèrent vers le grand hall. Bien qu’ils eussent insisté de longues minutes pour venir également, Amélise avait fini par convaincre Luminy de rester : les deux seules fées présentes ne pouvaient quitter toutes deux les blessés qui requéraient encore de l’attention. Eluor, quant à lui, fut convaincu par Carmalière, au moyen de notions relativement abstraites pour Barne, comme la nécessaire cohésion de groupe et le besoin d’un représentant de la FNT au sein des manifestants… tout cela ressemblait bien plus à des manœuvres politiques qu’à de véritables arguments, mais il commençait à être habitué, de la part de Carmalière.

La compagnie fila de son côté, Pod en tête. Ils évalèrent un étage et pénétrèrent dans un couloir borgne : ils étaient passés sous le niveau de la surface.

Les couloirs restaient aussi imposants et grandiloquents que ceux du rez-de-chaussée : les plafonds étaient hauts et soutenus par d’immenses colonnes de pierre. Les pièces étaient éclairées par de fausses torches enflammées qui, à bien y regarder, semblaient simplement composées de diodes électroluminescentes.

Carmalière posa un doigt sur sa bouche pour leur faire signe de ne pas faire de bruit et ils avancèrent. Pod indiquait les directions. À l’intersection de deux couloirs, ils entendirent des pas et se figèrent, adossés à une colonne. Deux gobelins bifurquèrent. Ils étaient habillés comme des policiers, à la seule différence que leurs uniformes étaient noirs et non bleus. Ils eurent à peine le temps de se rendre compte de la présence de la compagnie : Jasione frappa l’orque le plus proche au visage avec sa batte de baseball et Amélise envoya une poignée de poudre sur le second.

Le premier poussa un grognement étouffé et tomba à terre, sonné, le visage en sang. Le second s’écroula sans un bruit, endormi.

— Si un jour, on doit être ennemis, fit Barne à voix basse, pitié, laissez Amélise s’occuper de moi.

— Ha ! ricana Jasione. C’est sûr qu’j’ai pas des méthodes de fée, moi…

Ils récupérèrent les armes de poing transportées par les gardiens orques et déplacèrent leurs corps derrière la colonne.

— Ça ne trompera pas grand monde, dit Carmalière, mais ça nous laissera un peu de temps.

Ils reprirent leur route mais s’arrêtèrent presque immédiatement : des pas précipités résonnaient au bout du couloir. Ils trouvèrent une cachette similaire à la précédente et attendirent. Des voix d’orques retentirent :

— … simplement m’enfermer avec les autres cadres, à l’étage !

— Je persiste à dire, Monsieur, que nous devrions évacuer le bâtiment. Nous ne pouvons pas assurer votre sécurité…

— Foutaises ! s’exclama la première voix. Ce ne sont pas quelques révolutionnaires de pacotille qui…

Carmalière jeta un œil à ses compagnons et bougea ses lèvres sans émettre de son : maintenant !

Toute la compagnie surgit hors de la cachette : Barne et Pod pointaient leurs pistolets fraîchement dérobés vers les orques. Ceux-ci étaient trois : deux gardiens et un autre, habillé en costume, qui devait être un cadre de la Forteresse.

— Qu’est-ce que…

Carmalière pointa son bras en avant : une petite boule de lumière bleue en jaillit et se fracassa contre la gorge du cadre. La voix de celui-ci s’éteignit et il continua d’agiter les lèvres sans effet : il ne pouvait plus parler. Barne se rappela sa mésaventure dans les vestiaires de la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques, lorsque Carmalière avait utilisé un sort similaire contre Pod et lui-même.

Les deux gardes avaient déjà leurs armes dégainées et les levèrent… trop tard. Jasione et Amélise avaient profité du moment de flottement pour se jeter sur eux et leur réservèrent le même traitement qu’aux gardes précédents…

Le cadre était aphone et ses deux gardes du corps inconscients : la menace était évitée.

— Heureusement que vous les avez maîtrisés, dit sombrement Barne. J’avais moyennement envie de commettre un deuxième meurtre quelques heures à peine après mon premier.

— Moi, fit Pod, de la main gauche, j’aurais sans doute touché le plafond…

Sans prévenir, Jasione envoya un violent coup de batte dans les tibias du cadre orque qui tomba à genoux et eut le visage déformé par la douleur : il aurait hurlé s’il avait en capacité de le faire.

— Jasione ! s’indigna Amélise.

— Bah quoi ?

— Il est désarmé et inoffensif !

— Et alors ? C’est une crevure d’orque. Un qu’a jamais beaucoup reçu de coups, s’tu veux mon avis… ça lui f’ra les pattes. Et encore, j’suis souple, vu qu’de not’côté, on a un pote avec une main d’moins.

Amélise lui lança un regard sévère qui signifiait « ce n’est pas une raison » mais ne répliqua pas. L’orque se traîna contre le mur et s’y appuya, se massant les jambes. La compagnie s’approcha et Carmalière s’accroupit pour se mettre à sa hauteur.

— Les révolutionnaires de pacotilles vous passent le bonjour, lui dit-iel. Vous auriez dû écouter vos employés, ils étaient de bon conseil.

L’orque le regardait avec une haine non-dissimulée dans les yeux. Il ouvrit à nouveau la bouche mais rien n’en sortit.

— Je suis désolée, dit Carmalière, mais je ne pouvais pas vous laisser donner l’alerte… ne vous inquiétez pas, ce n’est pas permanent. Tenez-vous tranquille.

Il se mit à fouiller l’orque, passant ses mains dans chacune des poches. L’orque se laissa faire : que pouvait-il faire face à cinq assaillants armés, dont une qui n’hésitait pas à frapper avant de poser les questions ?

— Nous allons vous emprunter ça, dit le magicien en agitant le badge de l’orque sous son nez. J’imagine que ça nous permettra d’accéder à l’escalier B2 ?

L’orque dévisagea chacun des compagnons dans un air de défi et ne répondit pas. Amélise s’approcha et leva les mains : l’orque dût comprendre qu’un sortilège de vérité approchait, puisqu’il se décida à répondre immédiatement et opina du chef.

— Très bien, dit Carmalière. En vous remerciant…

— Vous…

L’orque retrouvait peu à peu sa voix. Elle n’était encore qu’un murmure rauque.

— Vous n’arriverez… jamais… à atteindre… l’Épée.

— Vous n’êtes pas le premier à nous sortir des « jamais ». J’ai plutôt l’impression qu’aujourd’hui, c’est le jour où on réalise l’impossible. Oui, je crois bien que « jamais », c’est aujourd’hui. Au revoir.

Amélise appliqua à nouveau son sort de sommeil et la tête de l’orque tomba sur son épaule. Après avoir dissimulé son corps endormi ainsi que ceux des deux gardiens autant que faire se peut, la compagnie reprit sa progression.

Lorsqu’ils atteignirent la porte où était inscrit « B2 », Pod opina du chef : c’était l’endroit. Ils ouvrirent la porte.

Un long escalier se déroulait sous leurs yeux. Il plongeait vers l’obscurité et il était impossible d’en distinguer le bout : l’éclairage se composait uniquement de faibles lumières similaires à celles des panneaux indiquant les sorties de secours lors des coupures d’électricité. Ils s’y engagèrent.

Les marches défilaient sous leurs pas et leur champ de vision s’enfonçait dans les ténèbres. Après plusieurs minutes de descente, ils n’avaient toujours pas atteint l’étage inférieur. Suspicieux, Barne s’arrêta et toute la compagnie fit de même.

— La vache, s’écria Pod. Il mène au centre de la Terre, cet escalier ?

— Z’auraient pu mettre un ascenseur, grogna Jasione.

— Attendez une seconde, dit Barne qui avait un mauvais pressentiment.

Il se retourna. Le haut de l’escalier était devenu tout aussi obscur que le bas et il ne pouvait plus apercevoir la porte par laquelle ils étaient arrivés. Il remonta quelques marches et, d’un coup, il sut que son pressentiment était vérifié.

— Oh merde, murmura-t-il.

— Quoi ? demanda Amélise avec inquiétude.

— Viens voir.

La fée le rejoignit et poussa une exclamation de surprise.

— La porte ! Elle est à vingt mètres de nous !

— Quoi ? s’exclama Pod. C’est impossible ! Ça fait dix minutes qu’on s’en éloigne !

— Un escalier infini, déclara Carmalière, j’aurais dû m’y attendre…

— Mais c’est impossible ! répéta Pod.

— Non, répondit Carmalière, seulement magique. Le véritable support est sans aucun doute fini, mais grâce à un sortilège dont j’ignore les détails, nous ne pouvons qu’arpenter éternellement les mêmes marches sans jamais nous éloigner du haut ni nous rapprocher du bas…

Iel ouvrit la main et généra un halo de lumière : le rayon ne traversa pas la frontière de l’obscurité et le champ de vision n’augmenta pas. Carmalière baissa le bras et le halo s’éteignit.

— Attendez une minute, fit Amélise.

Elle agita ses ailes et s’envola, filant vers le bas de l’escalier. Après quelques secondes, elle réapparut avec un air dépité.

— Alors ? demanda Barne au moment où elle se posait à ses côtés.

— J’ai volé assez loin et, lorsque je me suis retournée, vous étiez juste derrière… à quelques mètres seulement, comme si j’avais à peine avancé. Mince… il doit bien y avoir un moyen de venir à bout de ce sortilège !

Hélas, Carmalière avait l’air totalement démuni. Si même leur magicienne ne pouvait lutter contre cette magie-là, que pouvaient-ils faire ? Au moins, pensa Barne, nous ne sommes pas coincés au milieu, sans moyen d’en sortir…

— Et si vous restez là, lança soudain Jasione à Barne et Amélise, et que nous on descend : on d’vrait pouvoir aller plus loin, non ? Tant qu’vous voyez la porte et qu’nous, on vous voit.

Barne n’était pas certain de saisir l’idée, mais il vit le visage de Carmalière s’éclairer.

— C’est une excellente idée, Jasione ! Oui, le sortilège ne trompe sûrement que nos sens… mais comme je l’ai dit, l’escalier doit avoir un support physique fini. La seule raison pour laquelle ce sortilège peut nous tromper, c’est que nous n’avons aucun point de repère visuel : chaque marche est semblable à la précédente et les lumières sont toutes espacées de manière égale. Vous l’avez constaté, je ne peux pas augmenter notre champ de vision. Je doute que nous puissions faire la moindre marque sur les murs… En revanche, si Barne et Amélise voient la porte… et que nous descendons jusqu’à la limite où nous voyons Barne et Amélise…

— Alors nous couvrons deux fois plus de distance, conclut Barne.

— Si on se sépare tous les cinq, poursuivit Pod avec excitation, on a peut-être une chance de dépasser la longueur réelle de l’escalier ! Donc d’en atteindre le bas !

— Ouais, renifla Jasione, voilà, c’était à c’genre de truc que j’pensais.

— Allons-y ! dit Carmalière.

En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, Pod, Jasione et iel avaient repris leur descente. Après une vingtaine de mètres, Amélise leur cria :

— Stop ! On ne vous voit plus.

Pod remonta quelque marche et sa silhouette devint à nouveau visible.

— Très bien ! fit la voix de Carmalière qui résonna dans l’escalier. Pod, reste ici. Je continue à descendre avec Jasione !

Pendant que les bruits de pas retentissaient de plus en plus faiblement, Barne se retourna : la porte d’entrée était toujours là. De l’autre côté, en bas, Pod était également visible.

— On y est !

La voix de Carmalière était à présent beaucoup plus distante, mais ils l’entendaient malgré tout assez clairement.

— On a atteint le bas ! continua-t-il triomphalement. Il y a une porte ! Pod, tu nous vois toujours ?

— Oui, j’arrive !

— Attends ! cria Amélise. Laisse-nous te rejoindre d’abord… ce serait dommage que nous nous retrouvions coincés en haut et vous en bas…

Barne et Amélise dévalèrent eux aussi la cage d’escalier. La porte, derrière eux, disparut à nouveau de leur champ de vision. Barne essayait de ne pas penser à l’éventualité qu’ils ne puissent jamais la faire réapparaître et qu’ils soient coincés en bas.

Ils atteignirent Pod et poursuivirent la descente avec lui. Lorsqu’il furent arrivés au niveau de Carmalière et de Jasione, ils virent apparaître une large porte blindée à travers la pénombre. Ils s’en approchèrent, tout doucement, cette fois.

— Très bien, murmura le magicien. Nous avons survécu à un dragon, échappé aux tirs de la police, vaincu les valkyries, trompé les gardiens orques, résolu le problème de l’escalier infini… et cette fois, je pense que nous y sommes.

Les cinq compagnons se regardèrent. Derrière cette porte se trouvait peut-être l’objet tant convoité et la fin de leur aventure. S’il s’avérait qu’ils s’étaient encore fait doubler, comme à la Fabrique Adabra…

— A priori, dit Amélise qui avait les yeux fermés et semblait se concentrer, je ne détecte aucune forme d’ensorcellement sur cette porte. Elle n’a pas l’air piégée.

— Alors, c’est le moment de vérifier si ce badge vaut quelque chose, dit Barne.

Carmalière prit une profonde inspiration et mit sa main sur la poignée. Aucun piège, aucun éclair, aucune explosion ne vint l’interrompre : Amélise avait vu juste. Iel passa le badge sur le petit capteur à droite de la porte. Il y eut un bip et un léger déclic, puis la diode rouge s’éteignit pour laisser s’allumer une autre verte.

La magicienne ouvrit la porte. Le cœur battant, Barne contempla ce qui se trouvait derrière. Ils y étaient arrivés : elle était là.

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