Bobologie aux urgences (3/3)

Bobologie aux urgences (3/3)

Suite et fin de la fabuleuse épopée de mon système digestif. Si vous avec manqué un épisode :

Je repasse en mode texte pour le mot de la fin.

Cette histoire est une expérience personnelle sans aucun intérêt de valeur générale. C’est un exemple concret de ce que c’est qu’être malade ; de la façon dont cela est traité par notre système de santé ; de ce que ça implique psychologiquement comme rapport à l’hôpital, aux urgences ; du parcours du combattant que cela peut être, même sans barrière financière ; et enfin, donc, de ce que des politiques de réduction des coûts par la dissuasion du recours au soin (ce qui est fait depuis des années si l’on gratte derrière les euphémismes politicards) impliquent en retour.

La santé fait partie des choses avec lesquelles on peut avoir un rapport compliqué : parce qu’elle nous rappelle notre condition d’êtres de chair et de sang, avec ce que ça implique d’angoisses, d’angoisse existentielle parfois, la peur de la maladie, de la souffrance, de la mort. Je me considère comme quelqu’un de cartésien, de logique, de très terre à terre, je n’ai pas spécialement de croyances ou de superstitions. Pourtant, j’ai laissé traîner 10 ans un problème de mal de ventre violent et chronique qui aurait dû m’alarmer bien plus dès le départ. Parce que j’avais sans doute trop peur de ce qu’on me diagnostiquerait.

La vérité, c’est que la part d’irrationalité qui réside en nous face à ce genre d’angoisse est déjà un vecteur de risque suffisant, auquel s’ajoutent déjà d’autres vecteurs de risques : la part de hasard, les concours de circonstance, les risques de tomber sur un Dr Grôkon contre les chances de tomber sur un Dr Sigmoïdator, les possibilités de diagnostique manqué, etc. Tous ces risques sont des risques fondamentalement humains et difficilement évitables. Le risque généré pour des raisons comptables dans la 6e économie mondiale est, quant à lui, inacceptable.

Ce sont ces raisons comptable qui, déjà, ajoutent de nouvelles barrières entre patients, patientes et diagnostiques, soins, etc. De nouveaux facteurs de risque, en somme. Cette réceptionniste des urgences de Nice qui a tenté de me renvoyer plutôt vers mon médecin traitant ne l’a pas fait par méchanceté ou parce qu’elle était incompétente : elle l’a fait parce qu’elle a reçu des directives lui demandant de filtrer, d’empêcher que des idiots de faux malades hypocondriaques viennent engorger les urgences pour de simples maux de ventres. Cette interne, prête à me renvoyer chez moi après un Spasfon qui avait allégé les douleurs, ne l’a pas fait par méchanceté ou parce qu’elle était incompétente : elle l’a fait parce qu’elle doit faire face à une file énorme de patients et qu’elle doit trier, vite, toujours plus vite, les cas qu’elle estime graves et ceux qui peuvent être renvoyés chez eux.

Oui, le chemin sur le délitement complet de notre système de santé est déjà bien entamé : des années que les soignantes et soignants dénoncent la tarification à l’acte, la contraction toujours plus forte des équipes médicales, la diminution du nombre de lits, l’allongement catastrophique des temps d’attente aux urgences (et qui font déjà des victimes clairement identifiée)… avec des salaires gelés depuis des années parce qu’on peut cyniquement faire le calcul que les soignantes et soignants ont trop de conscience professionnelle pour faire mal leur boulot même avec une paie au lance-pierre (alors qu’en principe, camarades précaires, n’oubliez jamais : « salaire minimum = efforts minimums »).

Un type brillant a dit, pendant le premier confinement de la pandémie de COVID19 en France, « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » et « il nous faudra nous rappeler aussi que notre pays, aujourd’hui, tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal ». Je ne l’aurais pas mieux dit. Si seulement ce type était au pouvoir, vous imaginez les changements qu’il pourrait mettre en place ?

Mais non, bien sûr, alors on instaure un forfait payant pour les passages aux urgences ne nécessitant pas d’hospitalisation. Une putain de honte. En gros, vous demandez aux patients de parier sur la gravité de leur problème. Pardon : vous le demandez aux pauvres.

Oui, parce que moi, voyez-vous, ça va : le forfait, je peux le payer. De la même manière, la réceptionniste qui m’enguirlande parce que je ne vais pas chez mon médecin traitant, j’ai assez de confiance en moi pour ne pas me laisser envoyer chier, tout comme j’ai assez d’éloquence pour expliquer mon problème à l’interne sceptique et insister pour un scan. Comme d’habitude, ce sont les plus faibles qui morflent, parce que ce sont les plus exposés : les personnes en situation de détresse sociale, celles qui peuvent avoir des difficultés d’élocution, celles qui sont déjà facilement impressionnées faces aux figures d’autorité que peuvent être les médecins, etc. Et, avec des mesures comme l’instauration de mesures de type « forfait payant », les pauvres, donc.

Beaucoup de gens viennent aux urgences pour un simple mal de ventre. Souvent parce que le système de santé a failli en amont (impossibilité d’avoir un rendez-vous rapide avec un médecin traitant, etc.). Peut-être que 99 % d’entre eux n’ont rien – ou rien de sérieux –, mais en dissuadant « la bobologie », comme le dit cet ignoble terme médiatique, vous sacrifierez le pourcent de cas qui auraient effectivement nécessité des soins urgents comme, au hasard, les volvulus du sigmoïdes, ceux qui tournent en nécrose. Parce que, je le répète : nous ne savons pas. Nous ne savons pas ce que nous avons, et c’est bien pour ça que nous nous en remettons au système médical. Je ne connais pas grand monde qui aille perdre quatre heures aux urgences de gaîté de cœur.

« Ils comptent les sous, on comptera les morts » disaient les pancartes lors des manifestations du corps médical. À croire que le pouvoir a cru que c’était un programme, et non une sonnette d’alarme. Combien de morts supplémentaires pour volvulus du sigmoïde parce que les gens auront préféré parier qu’ils n’avaient qu’un mal de ventre bénin ? D’accord, d’accord, je sais, la maladie est rare. Alors combien de morts supplémentaires pour infarctus parce que les gens auront préféré parier que leur douleur à la poitrine n’était qu’une péricardite de rien du tout ? Et je vais avoir la retenu de pas attaquer la gestion au rabais de la crise du COVID19 dans la foutue 6e économie mondiale, on se fâcherait.

Oui, j’insiste sur la 6e économie mondiale, parce qu’au bout d’un moment, si la richesse d’un pays ne sert pas avant tout à assurer une bonne qualité de vie à ses habitants et habitantes (ce qui commence par un système de santé humain), il va falloir sérieusement commencer à être clair sur à quoi (et à qui) elle sert…


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