Trains

Publié le 09 décembre 2022 par Gee dans La fourche

J'aime le train.

Voilà. Je ne savais pas comment commencer cet article, alors j'y vais à la OSS117 : j'aime le train.

Ou plutôt non, tiens, je vais faire comme pour mon article Personal responsibility et partir d'une chanson : Trains, de Porcupine Tree (un fabuleux groupe que j'aime de plus en plus, je dois dire). Une chanson qui parle de… trains, oui d'accord. De la nostalgie qu'évoquent les trains au chanteur, qui a grandi près d'une gare.

J'aime les trains, j'aime ce moyen de transport : c'est tranquille, peu bruyant, rapide, confortable, et ça t'amène de centre-ville à centre-ville… enfin, du moins, c'était le cas jusqu'à l'ouverture des gares TGV au milieu de nulle part.

Je ne sais pas si je suis nostalgique des trains, mais je suis certainement nostalgique d'un certain fonctionnement des trains en France. Regardez un instant cette animation qui montre l'évolution du réseau ferré du pays, c'est fascinant :

Railway map of France1

Fascinant… et un peu triste aussi, lorsque l'on voit que l'introduction des lignes à grande vitesse s'est faite au prix d'une réduction des petites lignes et d'une fermeture de plein de petites gares. Un maillage fin du territoire qu'on a détricoté année après année.

Comment on a pété un fabuleux service public

J'aime le train, et pourtant plus le temps passe, plus j'ai du mal à le prendre. Déjà, parce que l'historique flexibilité du transport (j'achète un billet valable sur n'importe quel train pendant 30 jours) est de plus en plus sacrifiée sur un modèle rigide proche de celui de l'aviation civile : des trains à réservation obligatoire, et une segmentation en différentes catégories non-compatibles entre elles (TGV, Intercités, TER, TGV-low cost OuiGo, etc.).

Lorsque j'habitais à Nice, il était toujours ubuesque de constater qu'un billet TER Nice-Cannes ne permettait pas de monter dans les TGV qui faisaient également le trajet Nice-Cannes, sur les mêmes voies et à la même vitesse.

Autre exemple, tiens : en 2002, je visite Londres pour la première fois. On fait le trajet en train depuis la Lorraine, avec un changement à Paris pour prendre l'Eurostar. Au voyage retour, l'Eurostar a du retard, on loupe le train du soir pour Bar-le-Duc… mais à l'époque, ce n'est pas un problème : on pose les bagages à la consigne de la gare de l'Est (oui, il y avait des consignes), on mange un morceau et on peut tranquillement monter dans le train Corail suivant, le dernier de la journée, vers 22h il me semble.

Eurostar Class 3742

Avec la ligne TGV Est d'aujourd'hui, on aurait dû se trimbaler nos bagages (au revoir les consignes), trouver un comptoir ouvert (c'est déjà pas simple), faire changer notre billet de TGV, en croisant les doigts pour que le suivant ne soit pas complet… ah bah non en fait, maintenant le dernier train est à 20h, on l'aurait loupé, on aurait dû passer la nuit à Paris. Et je ne parle même pas de la différence de tarifs entre les anciens Corail et les nouveaux TGV, on se fâcherait (sachant que le gain de temps pour un Bar-le-Duc/Paris n'est pas énorme, vu que la ligne n'est pas à grande vitesse sur l'ensemble du trajet).

Au-delà de la perte de flexibilité, l'expérience de la dégradation ferroviaire en France peut se faire très simplement, même pas à l'échelle d'une vie mais à celle de quelques années. Encore une fois, habitant à Nice avec ma famille en Lorraine, je faisais le trajet une fois par an aux vacances de Noël. J'ai encore les billets de ces années, et une démonstration formidable de comment on détruit un service public et comment on crée une demande pour l'aviation civile :

Corail Lunéa3

Je n'ai aucune envie de prendre l'avion. Je n'aime pas ça, c'est hyper-contraignant, y'a la réservation, les bagages limités, faut arriver en avance, les aéroports sont à perpette, t'as pas de place pour les jambes, et bien sûr c'est très polluant. Mais au bout d'un moment, ça devient quasiment sacrificiel de choisir le train quand on te pète tellement des lignes que ton trajet devient même plus cher et plus long que tout seul en bagnole !

Alors oui, du coup, lorsque Macron a annoncé sa nouvelle lubie de créer des « RER » dans plein de métropoles, j'ai un peu pouffé. À quoi ça va servir, en fait, à part à pouvoir appeler ça des « trains Macron » ?

J'veux dire, si je reprends l'exemple de Nice où j'ai assez longtemps vécu : la ligne de train représente déjà localement une sorte de RER, avec 3 gares à Nice (Nice Ville, là où tous les trains passent, TGV compris, mais aussi Nice Saint-Augustin à l'ouest et Nice Riquier à l'est4), et tout un tas de petites gares sur le littoral (Cagnes-sur-Mer, Villeneuve-Loubet, etc.). Le réseau est déjà là.

Son problème ? Il est vieillissant, lent, il y a souvent des retards, et comme il n'y a qu'une voie dans chaque sens, le moindre retard se répercute en chaîne sur tous les trains suivants. Le résultat de sous-financements, d'une lente dégradation et du détricotage du service public pour préparer à l'ouverture à la concurrence. C'est un immense bordel. On n'a pas besoin d'un nouveau réseau RER : on a besoin d'un financement conséquent pour rénover l'existant et augmenter la cadence et la capacité des trains. Je suis persuadé que c'est pareil dans plein d'autres régions.

Au service du marché, pas du public

Comme le train semble vouloir à tout prix ressembler à l'avion, voilà même qu'on nous colle des portiques de sécurité maintenant. Dans ma dernière chronique radio, je parlais d'une mésaventure en gare de Nice où on se retrouvait à acheter des billets sur l'app parce qu'aucun guichet n'était ouvert… j'oubliais de mentionner le fait qu'on hésitait beaucoup à réserver le train qui partait 10 minutes plus tard, car on doutait de pouvoir traverser l'immense foule compressée devant les portiques en moins de 10 minutes. On ne l'a pas fait, d'ailleurs. Oui, on en est là. Et ne me faites pas rire avec la « sécurité » : une telle densité de personnes, c'est au contraire un facteur de risque énorme, que ce soit en cas d'attentat ou même juste de mouvement de foule (ou d'un point de vue sanitaire, tiens…).

Quant aux trains blindés, c'est pareil, il semble que ça soit considéré comme une preuve de succès et pas comme un problème. « À l'heure actuelle, le taux d'occupation moyen des Intercités tourne autour de 56% seulement » nous dit le Figaro. Le « seulement » dit tout : un train à moitié vide, c'est un coût, c'est nul.

Je vais donc vous raconter une autre expérience personnelle qui devrait satisfaire le Figaro. J'ai déménagé dans l'Essonne début septembre, pas très loin de la gare TGV de Massy-Palaiseau. Une gare proche de Paris mais qui dessert tout plein de coins partout en France (de Toulouse à Strasbourg en passant par Marseille). Et aussi, tiens, Meuse TGV. Bon, c'est une de ces gares idiotes en plein milieu de nulle part, mais c'est à 20 minutes de chez mes parents, donc ça reste relativement pratique. 1h30 de train depuis Massy TGV, contre plus de 3h00 en voiture, il n'y a pas photo !

Gare Meuse TGV5

Sauf que bien sûr, au moment où je me dis que je vais passer un week-end chez mes parents, je regarde un mois avant pour réserver… tous les trains sont complets. Un mois avant. Alors oui, c'était un « long » week-end avec un jour férié. M'enfin si les trains ne sont pas capables d'absorber le surplus inévitable (et attendu) de voyageuses et voyageurs en période de longs week-end ou de vacances, à quel moment on peut imaginer une seule seconde qu'ils constituent une alternative crédible à la bagnole individuelle ? Et puis merde, c'était pas complet 2 jours avant, mais UN MOIS avant : ça fait combien de gens laissés sur le carreau, à votre avis ?

Le Figaro doit être content : taux de remplissage à 100 %, tout va pour le mieux. Moi je pense au contraire que, en pratique, un train, ça devrait jamais être complet. Ça devrait être plein à 95 % dans les cas extrêmes, et à moitié vide en général. Oui, c'est pas optimal. Ça devrait pas l'être. Comme les lits dans les hôpitaux, quelque part : l'optimisation, elle se fait toujours au détriment des gens. Parce que si prendre le train implique une espèce de compétition à qui prendra ses places le premier, si on se dit que seuls les X premiers pourcents de gens qui voyagent pourront le prendre (quelle que soit la valeur de X) et que les autres devront se débrouiller autrement : la voiture restera le moyen de transport le plus simple. Ou même l'avion, parfois, un comble.

Et quand c'est sans réservation, on arrive aussi à flinguer un service agréable sur l'autel de la rentabilité : j'y reviens, mais j'ai connu l'ouverture de la ligne TGV Est aux premières loges. J'étais étudiant à l'époque, et je faisais un aller-retour Bar-le-Duc/Nancy chaque semaine. Au départ, c'était les trains Corail de la ligne Paris-Strasbourg qui faisaient ces deux arrêts. Longs, spacieux, confortables.

Segmentation oblige, lorsque le TGV est arrivé, ce sont des TER qui ont pris le relais sur les trajets courts comme le mien. Je me souviens assez clairement du premier jour de ce changement. Un dimanche soir en gare de Bar-le-Duc, le quai comme d'habitude blindé d'étudiant⋅es attendant leur train pour rejoindre Nancy… Ce qui n'était pas un problème lorsque les immenses trains Corail assuraient la liaison. Sauf que là, sous nos yeux effarés, c'est un minuscule TER tout pourri de deux wagons qui arrive en gare. Cohue, train bondé, voyage de 1h15 (contre 1h00 auparavant) debout serrés comme dans un métro parisien aux heures de pointes. Le Figaro a dû avoir un petit orgasme en l'apprenant. Heureusement, le problème s'est résolu petit à petit, les TER ont fini par s'agrandir. Mais le simple fait que ce soit arrivé montre la déconnexion totale entre les politiques de transport et la réalité des besoins.

Alors oui, avec le TGV, certaines liaisons deviennent plus courtes. Paris-Marseille en 3h00 de train, ça reste incroyable. Mais au prix d'une complexification du réseau, et d'une segmentation assumée entre un réseau « de luxe » (le TGV) et un réseau secondaire délaissé et sous-financé. Avec l'éclatement des responsabilités entre État, régions, et toutes les filiales et sous-filiales de la SNCF et les futures boîtes privées qui se partageront le gâteau, plus personne n'est tenu responsable du merdier. Et pour nous qui prenons le train : correspondances qui ne suivent pas, allongement des temps de trajets si vous ne reliez pas deux grands pôles, etc.

Avant, sur la ligne Paris-Strasbourg, on avait des gens qui partaient pour un grand voyage et allaient de terminus à terminus, des étudiants et étudiantes qui reliaient leur ville de résidence et leur ville d'étude, des gens qui rejoignaient des réunions de travail dans d'autres villes, etc. Et on s'en foutait. Mais non, maintenant on considère que les cadres et les gens qui partent en vacances prennent le TGV, réservent à l'avance et/ou ont de la thune, tandis que celles et ceux qui font leurs études peuvent bien s'entasser dans des TER trop petits.

TER en gare de Nancy6

Est-ce que les cadres de la SNCF sont au courant qu'on s'en bat les reins de leur segmentation de l'offre et de leurs différentes marques de mes deux ? Je sais, ça prépare l'ouverture à la concurrence, tout ça. Dont on se tape aussi, en fait. Qui est-ce que ça fait rêver, à part les trois excités du marché libre qui continuent de mouiller leurs slips en sabordant nos services publics pour un dogme qui n'a jamais marché ?

Et comme il faut maintenant une image de marque, encore une fois inspirée de l'aviation, les pauvres « chefs de bord » sont priés de taper la réclame pour « Jean-Jean en voiture-restaurant qui vous prépare son fabuleux sandwich œufs-poulet pour 11€90 seulement »… moi qui pensais prendre un moyen de transport, j'ai l'impression de me retrouver dans un supermarché. Misère.

Niveau annonce, je lève aussi toujours les yeux au ciel quand j'entends à l'arrivée « merci d'avoir choisi Intercités ». Mais j'ai rien choisi, kiki. J'ai cherché un train pour aller du point A au point B, il se trouve que c'était un Intercités, mais pour tout te dire, j'en ai absolument rien à carrer : ça aurait été un TGV ou un TER, à partir du moment où je devais aller de ce point A à ce point B, je l'aurais pris aussi.

Et si on faisait un truc qui s'appellerait… le train ?

En vrai, je rêve d'un truc, un truc qui serait beau, qui serait formidable : un truc qui s'appellerait « Le Train™ ». Qui maillerait le territoire, avec des rames et des voies à grande vitesse ou non, selon ce qui est dispo ; qu'on pourrait emprunter avec un titre de transport unique ; un titre de transport sans réservation, valable sur n'importe quel train sur un trajet donné ; un titre de transport avec un tarif unique, clair, invariable, qui dépendrait probablement tout simplement de la distance parcourue ; un tarif qui serait bas, d'ailleurs largement subventionné par l'argent public pour rendre le train accessible à tout le monde, en taxant massivement l'aviation à hauteur de la pollution créée ; des trains dans lesquels on pourrait grimper simplement, sans passer par des conneries de portiques, en pouvant dire au revoir à sa famille par la fenêtre comme dans les vieux films au lieu de l'abandonner dans le hall ; des lignes qui traverseraient la France sans forcément passer par Paris, tiens ; des trains de nuit aussi, pour les longues distances, et encore une fois, pas juste pour rejoindre Paris.

Voilà. Vous voulez nous faire préférer le train à la bagnole ou à l'avion ? Faites ça. Et foutez-nous la paix avec vos « vous avez choisi le moyen de transport le plus écologique, bravo » (si si, sans déconner, y'a des annonces comme ça maintenant) : rendez le train incontournable, et l'écologie du transport ne sera plus une question de choix et de sacrifice personnel que seule une poignée de la population peut se permettre.

A sixty ton angel falls to the earth / A pile of old metal, a radiant blur


  1. Railway map of France par Benjamin Smith, licences GNU Free Licence Documentation et CC BY SA 

  2. Eurostar Class 374 on HS1 par Kabelleger / David Gubler, licence CC BY SA 

  3. Corail Lunéa, par André Marques, licence CC BY 

  4. il y en a même une troisième, la gare des Chemins de Fer de Provence, terminus de la ligne qui part vers le nord à jusqu'à Digne, mais comme elle n'est pas gérée par la SNCF, mettons la de côté. 

  5. Gare Meuse TGB18, par Ketounette, licence CC BY SA 

  6. ATER en gare de Nancy, par Clems10clems, licence CC BY SA 

Catégorie « La fourche »

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