Une Auberge dans la tempête 15

Une Auberge dans la tempête 15

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Dans les épisodes précédents : Augustin s’avère être un jeune cadre impliqué dans un projet de centre commercial et Nathalie croit de moins en moins à ses théories. Le mystère de l’homme en fuite restant entier, elle décide d’aller explorer le mystérieux moulin électrique…

Chapitre 15

Approcher du moulin sans éveiller de soupçons s’avéra plus difficile qu’il n’y aurait paru au premier abord. Il faisait toujours un temps de chien, et Jocelyne montait la garde dans le hall avec une humeur à l’avenant. Lorsqu’elles avaient tenté une sortie, Maryam et Nathalie avaient été interrogées avec suspicion par la matrone et avaient prétendu vouloir simplement prendre l’air. Après quelques minutes sous la pluie à sentir son regard peser sur leurs épaules à travers les fenêtres crasseuses du bar, elles étaient rentrées, comme si de rien n’était.

À midi, prenant leur déjeuner ensemble, elles décidèrent qu’il valait mieux attendre le bon moment pour tenter de s’introduire dans le mystérieux bâtiment. L’ambiance s’était passablement dégradée dans l’auberge depuis l’altercation entre M’ame Jocelyne et Augustin, aussi leur semblait-il préférable de ne pas attirer l’attention. Et, surtout, de ne pas s’attirer les foudres de Jocelyne dont elles avaient pu constater qu’elles n’avaient rien à envier à celles, littérales, de l’orage.

Emmanuel, l’électricien taciturne, avait passé la matinée à faire le tour de la propriété, guidé par le Taulier. Il avait rapidement réussi à rétablir le courant, mais à chaque fois qu’il repassait devant elle, Nathalie remarquait qu’il semblait un peu plus dépité. De toute évidence, la qualité de l’installation électrique de l’auberge était à l’image du reste des infrastructures locales. On appelait cet endroit L’Auberge du Moulin Électrique : on aurait dû préciser que l’électricité du moulin était loin d’être aux normes…

Lorsqu’arriva l’après-midi, Jérôme était parvenu à s’éclipser pour échapper à Babette et resta terré dans sa chambre. La journaliste, jugeant sans doute que la courte interview qu’elle avait réussi bon gré mal gré à arracher dans la matinée n’était qu’un début prometteur, réserva une chambre auprès de Jocelyne et fila défaire la petite valise qu’elle avait emportée « au cas où ».

Sur les coups de quinze heures, tout était calme dans l’établissement. Après le café du repas de midi qui avait trainé en longueur, même M’ame Jocelyne avait fini par rejoindre ses quartiers, jugeant sans doute que Maryam et Nathalie, les seules « clientes », n’avaient pas l’intention de consommer avant l’heure de l’apéro. Il était temps de passer à l’action.

— Tu veux vraiment faire ça ? demanda anxieusement Maryam.

— Écoute… je veux bien reconnaître qu’Augustin est un sale con et qu’il a clairement une dent contre cette auberge ; je suis prête à imaginer qu’il ait pu inventer cette histoire de disparition pour attiser mes soupçons ; par contre, je ne peux pas faire comme si nous n’avions pas croisé ce type hier soir. Tant qu’on n’aura pas élucidé ce mystère, je ne dormirai pas sur mes deux oreilles.

— Je comprends.

— On l’a croisé devant le moulin, je pense que c’est de là qu’il arrivait. De toute façon, il y a quelque chose de bizarre avec ce moulin, on l’a remarqué dès notre rencontre dans le couloir avant-hier, tu te souviens ?

— Oui. Pour tout te dire, j’ai un peu peur de ce que nous risquons d’y trouver.

— Moi aussi. C’est bien pour ça qu’il faut qu’on sache.

La décision était prise. À pas feutrés, les deux amies quittèrent le bar en manipulant la porte d’entrée avec précaution. Le grincement se prolongea longtemps mais son volume en fut réduit au minimum. Aucun mouvement dans le hall ne vint troubler leur escapade : on ne les avait pas entendues.

Elles traversèrent rapidement la cour, toujours arrosée par une pluie fine. Le sol en terre battue était devenu une véritable flaque de boue de la taille d’un terrain de basket. Devant elles, le moulin cisaillait le ciel blanc de ses quatre ailes qui tournaient en produisant un crissement continu. Elles vinrent s’abriter sous l’auvent qui protégeait la porte d’entrée du bâtiment.

Après avoir jeté un coup d’œil aux alentours pour s’assurer que personne ne les avait repérées, Nathalie posa la main sur la poignée. À sa grande surprise, la porte tourna immédiatement sur ses gonds : elle n’était pas verrouillée et n’avait même pas été claquée. Maryam et elles échangèrent un regard : cela allait-il être si facile ?

Nathalie poussa la porte et l’ouvrit en grand. La lumière du jour pénétra dans la pièce borgne et leur permit d’en distinguer l’intérieur. Le rez-de-chaussée ne comportait aucun mécanisme et Nathalie en conclut que le système d’engrenages, de meules et de presses se situait à l’étage. Le bâtiment était de taille imposante, les fondations devaient dépasser les dix mètres de diamètre. Un véritable capharnaüm s’entassait là : des étagères remplies d’appareils désuets dont Nathalie ne put identifier qu’une petite partie – de vieux postes à transistor, notamment. Des câbles pendaient le long des murs, et un double-escalier au fond de la pièce permettait de descendre au sous-sol et de monter à l’étage.

Les bruits de la rotation des ailes et des engrenages faisaient un vrombissement profond. Nathalie aurait juré entendre également le bruit d’appareils électriques sous tension, en fond, comme assourdis. Le Moulin Électrique…

Maryam et elles s’avancèrent avec prudence dans l’édifice. Elles avaient la sensation de profaner un ancien sanctuaire, tant l’endroit donnait l’impression d’être resté inviolé pendant des années. Pourtant, il était clair que le moulin était encore actif et bel et bien utilisé… mais dans quel but ? Nathalie avait bien l’intention de le découvrir.

En silence, les deux femmes parcoururent le rez-de-chaussée, balayant du regard les étagères, les armoires poussiéreuses… et prenant soin de ne pas trébucher sur les câbles qui traversaient parfois le sol. Nathalie, toujours appuyée sur sa canne, n’avait pas l’intention d’esquinter sa cheville qui avait à peine commencé à désenfler.

La lumière bleutée qui était visible de l’extérieur et qui scintillait lors des impacts de foudre semblait provenir de l’étage : le haut du colimaçon en était faiblement éclairé. Nathalie lança un regard à Maryam. Celle-ci ne semblait pas rassurée le moins du monde mais se dirigea à contre-cœur vers l’escalier.

À ce moment, des voix étouffées leur parvinrent. Alarmée, Nathalie chercha du regard un endroit où se cacher. Elle sautilla vers une armoire en faisant de grands signes à Maryam. Cette dernière hésita un instant, regarda la porte d’entrée où deux silhouettes apparaissaient déjà, et se décida à filer à l’étage d’un pas aussi léger que possible.

Nathalie tenta d’ouvrir l’armoire mais elle était verrouillée. Elle reconnut les voix du Taulier et d’Emmanuel.

— … comprends que vous ne soyez pas très fier de votre bricolage, mais je vous assure que je ne vous jugerai pas. Je voudrais simplement avoir une vue d’ensemble de l’installation électrique, pour me rendre compte.

— Pas nécessaire, vraiment. Z’embêtez pas avec ça.

— Ça m’embête pas du tout. Écoutez, je vois bien que ce moulin a été raccordé de manière hasardeuse au réseau, et si vous voulez éviter de futures pannes, il faudrait vraiment…

Les deux hommes étaient entrés dans le hall, et Nathalie était à découvert, sans la moindre possibilité de se cacher. Bon, bah c’est mort, autant y aller carrément…

— Eh, salut les gars !

Ils sursautèrent d’un même mouvement et s’arrêtèrent net. Emmanuel afficha juste un air surpris. Le Taulier, en revanche, fit une grimace qui donnait l’impression qu’il s’apprêtait à joindre son physique de boxeur à la pratique.

— Euh, bonjour, fit Emmanuel avec une petite voix.

— Qu’est-ce ’foutez là ? demanda abruptement le Taulier.

— Je me baladais, et j’ai vu que la porte était ouverte. Je suis désolée, je sais que la curiosité est un vilain défaut… enfin, je n’avais jamais visité un moulin de ma vie et c’était trop tentant…

— V’vous baladiez, hein ?

Les clapotis de la pluie dans la boue, à l’extérieur, étaient clairement audibles malgré le bruit du moulin. Les gouttes tombaient sur le sol comme des poignards sur son mensonge. Nathalie voyait bien que le Taulier n’en croyait pas un mot. Ouais, bah avec tes salades sur les hippies qui s’égarent ici, ça fait un partout sur les histoires à dormir debout, mon pote.

— Je voulais prendre l’air. La tête en vrac. On a bien bu hier, haha !

— Haha.

— Voilà voilà. Sinon, vous ? Quoi de neuf ? Ça se répare, cette électricité ?

Heureux de pouvoir s’exprimer sur un sujet qu’il maitrisait, Emmanuel répondit :

— Oh oui, l’installation est vétuste, mais en fait, c’était simplement le compteur qui avait grillé. Je l’ai by-passé et tout fonctionne à nouveau, mais bien sûr il va falloir le faire remplacer rapidement. Je voulais moi aussi jeter un œil à ce moulin, même si je sens que ça gêne un peu Monsieur Taulier. Le raccordement fait un peu peur à voir !

Emmanuel eut un petit rire que Nathalie imita en forçant le trait. Le Taulier la fixait toujours de son regard de braise. Sentant qu’elle pouvait difficilement justifier sa présence plus longtemps, elle décida de tirer sa révérence.

— Bon, eh bien écoutez, je vous laisse. Travaillez bien.

— À plus tard, mademoiselle.

Emmanuel lui fit un sourire amical et, bien entendu, le Taulier resta de marbre. En priant pour que les deux hommes ne montent pas à l’étage où Maryam était cachée, Nathalie sortit du bâtiment et retrouva la fraîcheur de la pluie. En se retournant, elle fut rassurée de les voir se diriger vers le sous-sol. Ils étaient repartis dans leur discussion sur le réseau bricolé – par le Taulier lui-même, semblait-il – et pas aux normes.

Lorsqu’ils eurent disparu au fond du moulin et que leurs voix furent presque inaudibles, Nathalie vit Maryam descendre les marches de l’escalier quatre à quatre et traverser la pièce pour sortir du moulin aussi vite que possible.

Une fois dehors, elle poussa un soupir de soulagement.

— Je crois qu’ils ne m’ont pas vue…

— Moi je suis grillée, je pense que le Taulier a bien compris que j’étais venue fouiner. Enfin peu importe : toi, tu as visité l’étage ! Dis-moi, qu’est-ce qu’il y avait, là-haut ? Allez, raconte !

L’excitation était à son comble pour Nathalie. Bien sûr, elle s’était préparée au pire. Elle avait imaginé des geôles, un laboratoire de savant fou, des prisonniers ligotés, des expériences de Frankenstein… Dans tous les scénarios qu’elle avait conjecturés, jamais elle ne s’était attendue à ce que Maryam porte lentement la main à la poche intérieure de sa veste… et en extirpe une petite plante verte.

— Est-ce que c’est…

— Oui.

Tout à coup, elle comprit les mystères que faisaient ses hôtes ; elle comprit la gêne du Taulier devant l’insistance d’Emmanuel ; elle comprit la lumière bleue, vive et constante ; d’une certaine manière, elle comprit aussi mieux les yeux défoncés de Jérôme. Ce que Maryam avait trouvé dans cet étrange moulin, c’était une gigantesque plantation de cannabis.

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Bilan du NaNoWrimo

  • Avancement théorique : 50%, soit 25000 mots
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