Une Auberge dans la tempête 25

Une Auberge dans la tempête 25

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Dans les épisodes précédents : Nathalie profite de sa captivité pour en apprendre plus sur le passé de l’auberge, que ce soit via le téléphone d’Augustin ou en discutant enfin sans filtre avec Jérôme.

Chapitre 25

Quand on se trouve suspendue au premier étage d’une auberge-prison, les jambes dans le vide fouettées par la pluie battante, on panique, c’est humain. Nathalie n’était pas du genre à perdre son sang-froid facilement mais, là, d’un coup, elle commençait à se demander si elle n’avait pas été un chouïa trop téméraire.

La nuit était tombée et, décidant qu’il était hors de question qu’elle la passe enfermée, Nathalie avait finalement décidé de quitter sa chambre, quoi qu’il en coûte. Aucune meilleure solution que celle de passer par la fenêtre ne lui était venue à l’esprit, c’est donc ce qu’elle avait fait.

Évidemment, afin de se préserver de toute blessure supplémentaire, elle avait eu une idée de génie : balancer le matelas du lit par la fenêtre. Ce qui n’avait d’ailleurs pas été une mince affaire, s’agissant d’un matelas deux places et d’une fenêtre dont les dimensions évoquaient plutôt une meurtrière de château-fort. À force de pliages, de contorsions et d’acharnement, elle avait fini par réussir à envoyer le vieux matelas à ressorts dans le vide. Il était tombé dans la gadoue en faisant un gros « splash ». Il formait une zone d’atterrissage précaire, mais néanmoins assez bien positionnée.

N’écoutant que son courage, elle s’était enveloppée dans la couette et les draps, avec pour objectif de ralentir sa chute en augmentant la prise au vent. Alors qu’elle ne se tenait plus à l’embrasure que par une main, le vide noir en dessous d’elle, l’averse qui déjà trempait sa couette, elle s’en voulut de ne pas avoir écouté son bon sens au lieu de son courage.

Bon, ben à moins de dormir à même le sommier, c’est un peu tard pour changer d’avis…

Ses doigts se détendirent, elle se sentit basculer et fut précipitée vers le sol. Un seul étage la séparait du rez-de-chaussée. Pendant le court instant que dura sa chute, ce ne fut pas sa vie qui défila devant ses yeux mais simplement la fin de sa conversation avec Jérôme, quelques heures plus tôt.

— Pas d’autre question ? lui avait-il demandé.

— À partir du moment où tu ne veux pas me répondre sur les disparitions inexpliquées, sur Augustin ou sur les activités secrètes de cette auberge, je ne vois pas bien ce que tu pourrais me dire d’intéressant. À moins que tu ne veuilles me dédicacer un bâillon de prisonnier ?

— Je te laisse finir ton repas.

Il avait été sur le point de s’en aller quand Nathalie lui avait lancé :

— Si, une dernière question, quand même, et pas des moindres. Qu’est-ce que vous comptez faire de moi, au juste ?

Il s’était retourné avec un air embêté sur le visage.

— C’est en cours de discussion. T’es toujours décidée à nous balancer aux flics ?

— Si je te dis non, tu me croiras ?

Pour toute réponse, il avait ri.

— Sans déconner, Jérôme, vous comptez me garder combien de temps, enfermée ici ?

— J’peux pas encore te dire. On fait au plus vite. C’est le problème avec les organisations autogérées : on passe toujours des plombes à discuter de tout, surtout pour les décisions qui ne font pas consensus. Ça inclut la question de ton sort.

— Sympa. Dans une optique de démocratie ouverte, d’horizontalité et tout le tintouin, tu trouverais pas ça chouette de m’inclure dans le débat ? Vu que je suis tout de même un poil concernée, hein.

— Au risque de te surprendre, je ne suis pas hostile à l’idée. De ton côté, tu serais prête à t’intégrer à notre organisation ? On fonctionne par cooptation, et on est toujours à la recherche de nouveaux membres. Tu serais une bonne recrue.

— Tu te fous encore de moi ?

— Pas du tout. J’ai cru comprendre que tu cherchais à changer de vie ; à quitter le système égoïste qui prospère sur les burn-out généralisés et la destruction de l’environnement ; à travailler pour le bien de la communauté, et pas pour le profit de quelques trous de balle encravatés ; à trouver un sens à ta vie. On peut t’offrir ça, ici, tu sais.

— C’est hyper-tentant. Vraiment. Sauf que l’enlèvement, la séquestration, voire la torture et le meurtre, pour ce que j’en sais… si c’est ça, le prix à payer pour ta vie idéale, je te remercie mais c’est non. C’est un deal breaker, comme tu le dirais.

— Je comprends. J’espère que tu changeras d’avis… quand tu sauras tout… quand tu seras prête…

Nathalie fut tirée de ses pensées en heurtant violemment le sol. L’épaisseur du matelas ainsi que des différentes couches dont elle s’était drapée amortirent la collision. Elle avait réussi à tenir sa cheville en l’air et était tombée sur le dos. Elle était sonnée, avait mal un peu partout, mais elle était indemne. Son évasion était un succès, le premier depuis longtemps.

Allongée là, sur un matelas boueux, trempée par la pluie battante, elle réfléchissait encore à la proposition de Jérôme. En vérité, elle devait bien admettre qu’en temps normal, elle aurait rêvé d’intégrer une communauté comme celle de l’auberge. Elle n’avait aucune compétence en agriculture ou même en jardinage, elle n’avait donc jamais sérieusement envisagé l’idée de partir « élever des chèvres à la campagne », comme disaient souvent les ingés lorsqu’ils craquaient et envoyaient bouler leur boulot.

Certes, Jérôme, le Taulier ou M’ame Jocelyne n’étaient pas exactement le genre de personne qu’elle avait l’habitude de fréquenter, mais après tout c’était une occasion de changer d’entourage. En plus, même si le temps déplorable ne permettait pas d’en profiter pleinement, elle savait que la campagne ici était magnifique. Quant à l’auberge elle-même, elle était vieillotte, mais à plusieurs reprises, elle s’y était sentie bien, en paix, à sa place.

Seulement voilà… il y avait eu les disparitions décrites dans les journaux ; il y avait eu celle d’Augustin ; il y avait eu l’homme en fuite, terrifié ; il y avait eu sa propre séquestration. Tous les idéaux du monde ne pouvaient justifier le genre de sévices qu’elle devinait à travers ces différents incidents.

Alors y’a plus qu’à se tirer d’ici vite fait, ma grande, pas le choix.

Lorsqu’elle se redressa enfin, elle était trempée jusqu’aux os. Elle l’avait été tant de fois ces derniers temps qu’elle ne s’en rendit presque pas compte. L’averse était devenue une partie d’elle-même. À présent qu’elle était libre de ses mouvements et bien décidée à ne plus se laisser emprisonner sans rien dire, les habitants de cette auberge allaient découvrir la version tempétueuse de Nathalie.

Sortir de sa chambre n’était qu’une première étape. Nécessaire, certes, mais pas suffisante. Pour être hors de danger, elle aurait dû mettre le plus de distance possible entre elle et l’auberge. Un détail, toutefois, la retenait.

Je ne peux pas laisser Maryam ici.

Elle leva les yeux vers le bâtiment. Au deuxième étage, elle distinguait plusieurs fenêtres éclairées, mais elle n’arrivait pas à déterminer laquelle correspondait à la chambre de sa camarade. Le courant avait été rétabli dans la journée, elle ignorait comment. Est-ce qu’Emmanuel, l’électricien complice, était parti réparer le poteau électrique tout seul ? Ou était-ce l’énergie électrique du moulin qui alimentait l’auberge ? Ou, bêtement, utilisaient-ils un générateur de secours ? Groupe électrogène, ou autre ?

Elle l’ignorait et, pour l’heure, c’était le cadet de ses soucis. Libre depuis seulement quelques minutes, elle était sur le point de retourner se jeter dans la gueule du loup, pour une raison bêtement altruiste. Je devrais vraiment être plus égoïste, ça me simplifierait la vie…

Elle contourna le bâtiment en prenant soin de regarder dans toutes les directions pour s’assurer de ne pas être vue. La nuit était profonde et il n’y avait personne d’autre à l’extérieur. Après avoir rapidement examiné l’intérieur, elle entra s’abriter sous la grange où avait été garée la jeep d’Emmanuel. L’endroit était plongé dans la pénombre, seule la porte entrebâillée de la cuisine projetait un rai de lumière et permettait d’y voir quelque chose.

Nathalie se faufila entre les voitures. Elle avait déjà volé des clefs par ici, elle était prête à le refaire : toute la question était de savoir où elles étaient rangées. De toute manière, elle devait d’abord secourir Maryam.

Des bruits de vaisselle indiquaient une présence dans la cuisine. Nathalie s’approcha en toute discrétion et jeta un œil par l’entrebâillement : c’était M’ame Jocelyne qui était en train de vider des assiettes sales dans un sac poubelle posé à même le sol. En regardant autour d’elle, Nathalie prit soudain conscience que la grange abritait également des conteneurs à ordures. Elle percuta juste assez tôt pour déguerpir du passage avant que Jocelyne ne vienne sortir la poubelle.

Elle sautilla en hâte vers un recoin, derrière un des conteneurs à recyclage. Jocelyne passa à un mètre d’elle sans la voir. Elle entrouvrit le conteneur gris en face, fit tourner le sac poubelle plein autour de son épaule et l’envoya faire une pirouette à l’intérieur. Le conteneur trembla sous l’impact, et Jocelyne, après avoir laissé retomber le capot, retourna à sa cuisine.

À nouveau seule, Nathalie remarqua alors une seconde porte, un peu plus loin dans l’obscurité. Était-ce un passage inespéré vers les étages, un escalier secondaire qui lui éviterait de devoir passer par le bar pour atteindre la chambre de Maryam ?

Elle marcha jusqu’à la porte mais fut déçue de découvrir qu’il ne s’agissait en réalité que d’un vulgaire placard. Seulement, en l’ouvrant, la découverte qu’elle y fit lui provoqua presque un sursaut : là, posés nonchalamment contre le mur du fond, une demi-douzaine de fusils de chasse étaient entreposés. Sur les étagères, des paquets de munitions prenaient la poussière.

Nathalie essaya de toutes ses forces de ne pas penser à la possibilité que ces fusils n’eussent pas servi qu’à chasser des animaux sauvages… L’occasion était trop belle. Certes, elle n’avait aucune idée de comment on maniait un fusil ; elle n’en avait d’ailleurs jamais tenu un de sa vie. Néanmoins, là, subitement, l’idée ne lui parut pas si saugrenue. Dans sa situation, on n’évacuait plus aussi facilement le recours à la violence.

Elle se saisit d’un des fusils. L’arme était plus lourde qu’elle ne s’y était attendue. C’était idiot, mais elle se sentit soudain puissante. En se retournant vers la cuisine, elle ne put empêcher son esprit de penser, avec une voix qui ressemblait tout à coup étrangement à celle de Sylvester Stallone : maintenant, ça va chier.

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Bilan du NaNoWrimo

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  • En avance de 5405 mots


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