WCHF16 – Le maître du dragon

WCHF16 – Le maître du dragon

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Livre audio (raconté par Patrice Monvel) :

Précédemment : La compagnie a réussi à prendre l’avion et à s’envoler vers Dordelane. Mais en chemin, un dragon monté par Morr Saraz, le leader du FIF, a attaqué l’appareil. L’avion a finalement pu se poser grâce à une action commune de tous les passagers dotés de pouvoirs magiques. Mais Amélise a fait le grand saut pour combattre le dragon et permettre à l’avion d’atterrir…


Aux temps anciens, lorsque le territoire des dragons s’étendait encore sur l’ensemble de la Terre de Grilecques, les attaques étaient monnaie courante et les peuples civilisés avaient appris à vivre avec. Bien sûr, cela ne rendait pas ces attaques supportables ou banales, mais au moins ne se retrouvait-on pas complètement démuni lorsque l’une de ces créatures obscurcissait le ciel.

Un dragon pouvait détruire une ville entière par le feu aussi efficacement qu’un bombardement moderne, aussi la méthode de protection était-elle similaire : se cacher, tout simplement, se terrer dans les caves en attendant que la menace s’éloigne. Puis, sortir, éteindre les incendies, enterrer les morts et sauver les quelques blessés et ruines qui pouvaient encore l’être. En général, il y en avait peu.

À l’inverse des bombardements, les attaques de dragons avaient un aspect purement aléatoire et non ciblé, ce qui était une différence de taille : on bombarde une ville pour des raisons stratégiques ou conquérantes, alors qu’un dragon est un simple prédateur qui ne cherche qu’à contenter son colossal appétit. La fréquence des attaques de dragons s’expliquait tout naturellement par la densité de population des villes : c’était, pour ces monstres, une maximisation des chances de pouvoir manger à sa faim en minimisant ses efforts.

Après plusieurs siècles de terreur, la suprématie des dragons avait fini par être limitée et, par la suite, quasiment réduite à néant. Les mécanismes de protection des cités étaient devenus plus efficaces, ce qui rendait les expéditions des dragons moins fructueuses. À cela s’était bien vite ajoutée la création d’armes à même de leur infliger des dégâts substantiels. Le nombre de dragons vivants diminua drastiquement et ceux-ci finirent par s’éloigner de la civilisation : il n’y avait plus guère que dans les contrées sauvages qu’ils pouvaient espérer continuer à vivre et à chasser – des troupeaux d’animaux, en général – sans être immédiatement eux-mêmes pourchassés et tués.

L’attaque soudaine d’un dragon sur la mégalopole de Dordelane fut donc accueillie avant tout par une grande surprise, une panique généralisée et une parfaite impuissance de la part des habitants. Peu de gens prirent la peine d’analyser le fait que le dragon semblait concentré sur un avion et n’attaquait pas la ville, ce qui, en soi, était un comportement inhabituel.

Il fallut un long moment aux autorités pour adopter une réaction appropriée et qui consista, en l’occurrence, à envoyer la Brigade d’Intervention Spéciale sur place. À ce moment-là, l’avion avait d’ores et déjà atterri dans des conditions particulièrement chaotiques et les passagers avaient été pris en charge à l’aéroport.

À travers la vitre de l’ambulance qui les amenait au terminal le plus proche, la compagnie observait les fourgons blindés de la BIS envahir les pistes de décollage. Carmalière avait tenté d’expliquer que c’était à eux que le dragon en avait – surtout son maître, en réalité – et qu’il était donc plus prudent de les laisser s’occuper du problème. Malgré ses protestations, les autorités de l’aéroport n’avaient rien voulu savoir. Sans doute s’étaient-elles imaginé que la vieille magicienne délirait, secoué par l’attaque du dragon et l’atterrissage en catastrophe.

— Plus vite ! s’écria l’infirmier qui était assis à l’arrière aux côtés de la compagnie.

Sa collègue qui conduisait pouvait voir, dans le rétroviseur, le terrifiant dragon qui les talonnait.

— Vous n’arriverez pas à le distancer ! lança Carmalière d’un ton pressant. Arrêtez-vous et laissez-moi descendre ! Je peux créer un bouclier contre les flammes, mais je dois être à l’extérieur !

— On va y arriver ! dit la conductrice. Regardez, le dragon a l’air aux prises avec quelque chose…

Barne plissa les yeux en regardant à travers la vitre arrière. Effectivement, la bête venait clairement vers eux mais elle faisait en même temps des mouvements erratiques, agitant les ailes et les griffes dans tous les sens, comme l’on ferait si l’on voulait chasser une mouche… une mouche ?

— Amélise ! s’écria Barne.

— Cette guerrière ! rugit Carmalière. Elle a survécu ! Elle est repartie à la charge !

— Elle va se faire carboniser ! Ou dévorer ! s’alarma Barne.

— ARRÊTEZ CE VÉHICULE ! hurla Carmalière.

Devant l’absence de réaction de la conductrice, Carmalière prit les devants et se leva pour ouvrir les portes arrières.

— Hé ! s’écria l’infirmier. Mais…

La conductrice vit la scène depuis son rétroviseur interne et, à contrecœur, s’arrêta pour ne pas risquer un accident stupide avec les passagers qu’elle était censée protéger.

— C’est de l’inconscience ! dit-elle.

— Allez-y, répondit Carmalière, retournez au terminal et planquez-vous ! Ne vous inquiétez pas pour nous : on gère !

Barne se dit que c’était une vision exagérément optimiste de la situation : face au dragon, il doutait que la compagnie puisse « gérer » quoi que ce soit…

Les véhicules de la Brigade d’Intervention Spéciale étaient garés non loin de l’endroit où l’ambulance s’était arrêtée. Les troupes étaient déployées tout autour et de nombreux agents pointaient des armes lourdes vers le ciel.

— Attendez ! cria Barne en accourant vers eux.

Les hommes de la BIS se tournèrent vers lui, surpris d’être pris à parti par un civil, surtout dans ce contexte.

— Ne tirez pas sur le dragon ! Notre amie est en vol à côté de lui, vous risquez de la toucher !

La compagnie avait rejoint l’un des groupes de la brigade. Carmalière expliqua ce qu’ils savaient aux agents : que ce dragon était contrôlé par un être humain ; qu’il avait sciemment attaqué l’avion ; que leur amie Amélise était en train de lutter contre cette bête et son maître.

Bien sûr, il omit de préciser qu’ils connaissaient l’identité de l’homme et la raison de son attaque… les hommes de la Brigade semblaient suffisamment concentrés sur leur tâche pour ne pas avoir reconnu la compagnie. Ou alors, se dit Barne, ils attendent peut-être tout simplement d’avoir réglé le problème du dragon pour nous coffrer tous les cinq…

— Votre amie devrait s’éloigner ! dit le commandant de la brigade. Nous serions en mesure d’abattre l’animal si nous ne risquions pas de la toucher !

— Elle doit jouer la sécurité en zig-zaguant à proximité de sa tête, remarqua Pod. Si elle s’éloigne, elle offrira un meilleur angle de vue au dragon qui pourra envoyer son souffle directement sur elle.

Le dragon se rapprochait et ils pouvaient maintenant distinguer clairement la scène. La bête était rendue furieuse par cet insecte qui tournoyait autour de sa tête sans se laisser attraper. Amélise avait décidément des talents de vol indéniables… Morr Saraz, quand à lui, était armé d’un pistolet mais il ne s’en servait pas : il était bien trop concentré sur la tâche ardue de ne pas être désarçonné par les brusques embardées du dragon. Il se cramponnait aux rênes de toutes ses forces et tentait tant bien que mal d’orienter le vol de sa monture.

Lorsque le dragon fut à seulement quelques mètres du sol, sa silhouette immense cachant une portion conséquente du ciel, le capitaine décida d’agir.

— Une ouverture ! cria-t-il. Visez la partie inférieure du corps de la bête !

Ses hommes s’exécutèrent. À cette distance et considérant la taille de l’animal, il était tout à fait dans les cordes de ces tireurs entraînés de faire feu sans risquer de toucher Amélise ou Saraz qui étaient bien plus haut.

— FEU ! ordonna le capitaine.

Il y eut un crépitement assourdissant d’armes automatiques actionnées toutes en même temps. Barne fut surpris de la rapidité avec laquelle l’odeur de poudre vint se mêler à celle, nauséabonde et bestiale, du dragon.

Le monstre lança un hurlement qui fit trembler le tarmac, accompagné d’une gerbe de flamme qui, même si elle était dirigée vers le ciel, fit monter la température au sol de manière fulgurante.

Les balles avaient, pour la plupart, atteint son ventre et ses pattes arrières. Il était juste blessé, mais Amélise profita de ces quelques secondes d’inattention pour fuir. Elle plongea vers le sol en piqué, rejoignit la compagnie sans se poser et leur cria :

— FUYEZ !

Le dragon, à présent débarrassé de l’insecte qui le tourmentait, reprenait déjà ses esprits. Il abaissa la tête rageusement pour contempler ses agresseurs.

— FEU À VOLONTÉ ! hurla le capitaine et un nouveau concert de mitraillettes éclata.

Barne courait, talonnant Amélise qui menait le groupe en rase-motte vers le terminal et suivi par le reste de la compagnie. Il y eut un nouveau rugissement derrière lui, suivi d’une déflagration… et de cris – humains, cette fois. Barne se retourna et constata que le dragon avait riposté en convoquant toute sa puissance : des hommes de la BIS couraient, leurs vêtements en flamme. Plusieurs fourgons avaient également pris feu et l’un d’eux explosa soudainement, provoquant la surprise du dragon qui recula de quelques mètres.

De nouveaux coups de feu retentirent mais cette fois, Barne vit plusieurs balles venir heurter le sol de la piste, à quelques mètres d’eux. Ces balles n’avaient pas été tirées par la BIS…

— Saraz ! s’indigna Barne. L’animal, il nous tire dessus !

— J’ai fait ce que j’ai pu, répondit Amélise, mais je n’ai pas réussi à le désarmer !

— Ils foncent sur nous ! cria Pod.

Voyant que la compagnie s’échappait, Saraz avait lancé son dragon sur leur route, délaissant le groupe du BIS qui était de toute façon sérieusement incapacité. Le dragon souffrait aussi de blessures graves, percé par des dizaines de balles : certes, ces balles étaient minuscules de son point de vue, mais plusieurs avaient atteint sa gorge et il saignait considérablement. Cela l’affaiblissait tout en le rendant plus déchaîné encore.

Les compagnons terminèrent leur course au niveau d’un petit tunnel accolé au terminal, lieu de garage des navettes qui desservaient certains petits avions : ils eurent juste le temps de s’abriter derrière l’épais mur en béton avant qu’une nouvelle déflagration ne le heurte de plein fouet.

— C’était moins une ! fit Amélise.

Ce fut à ce moment que le mur en béton explosa : le dragon, emporté par son élan et affaibli par ses blessures, était venu s’écraser de l’autre côté. Amélise et Carmalière furent projetés en avant et Barne vit Jasione disparaître sous un tas de gravats avant de recevoir lui-même un morceau de mur dans les omoplates. Il tomba à terre, le souffle coupé. Seul Pod avait, par le hasard des choses, été épargné par les débris du mur. À travers les morceaux de béton encore debout et les tiges métalliques de la structure qui pendaient ça et là, on pouvait voir le corps du dragon, affalé devant le terminal, meurtri et à demi-conscient.

— Jasione ! s’écria Pod en s’accroupissant devant les gravats et en commençant à les déplacer pour tirer son amie de là.

Barne était sonné. Allongé sur le dos, il ne distinguait qu’une image floue du gnome qui s’activait dans les décombres du mur.

— Mains en l’air, gnome ! fit une voix dure.

Morr Saraz avait pénétré dans le tunnel et tendait son arme de poing vers Pod. Il avait l’air un peu étourdi par la chute, lui aussi, et avait le visage et le corps couverts de poussière, de plâtre et de sang. Malgré cela, il tenait Pod en joue : l’atterrissage catastrophique du dragon n’avait pas entamé sa détermination.

Pod avait ignoré l’injonction et continuait à déplacer des morceaux de béton.

— Tu m’as entendu ? Mains en l’air, petite raclure ! Ou je tire !

Pod se retourna vers lui avec un regard rageur. Il tremblait de tous ses membres.

— Va te faire foutre, Saraz ! Mon amie est peut-être morte par ta faute et je ne me vais pas venir ramper à tes pieds au lieu d’essayer de la sauver ! Tu veux tirer ? Tire ! De toute façon, c’est ce que tu finiras par faire, pas vrai ? Tu n’essaies pas de nous tuer depuis deux heures pour finir par gentiment nous remettre à la police ?

La vision de Barne se faisait plus claire. Saraz se tenait juste devant lui mais il l’ignorait : il le croyait sûrement tout aussi évanoui que Carmalière et Amélise. Barne vit un rictus mauvais défigurer son visage. Saraz eut un instant d’hésitation devant le refus de soumission de Pod.

Barne saisit l’occasion : il empoigna un morceau de tige métallique tombé à quelques centimètres de son bras et, se relevant en un éclair, envoya un violent coup dans le bras tendu de Saraz. Celui-ci poussa un cri en laissant voler son arme qui tomba dans le tas de débris sur le sol.

— Espèce de sale petit…

L’heure n’était pas à la discussion : Barne ne lui laissa pas le temps d’aller au bout de son insulte et lui asséna un deuxième coup qui atteignit son torse et le bas de son visage. Saraz accusa ce coup avec un mélange de surprise et de douleur. Il trébucha en arrière et tomba allongé.

Alors que Barne, débordant de rage, s’apprêtait à frapper une troisième fois leur agresseur, Saraz se retourna et contra l’attaque avec un autre morceau de structure métallique qu’il avait récupéré sur le sol.

Barne recula et Saraz se remit debout. Les deux hommes se faisaient face à la manière de deux chevaliers de joute : les bras tendus l’un vers l’autre, fermement agrippés aux tiges tordues de la structure en béton qui leurs servaient d’épées de fortune.

Barne n’avait réussi à avoir l’ascendant sur son assaillant que grâce à l’effet de surprise. Saraz était de toute évidence bien habitué à manier des armes contondantes et passa à l’attaque avec une férocité décuplée. Barne contra maladroitement ses attaques, la tige de métal vibrant dans sa main à chaque coup. Il reçut plusieurs fois la tige sur les bras et les flancs et battit en retraite hors du tunnel.

Pod était resté à l’intérieur : Barne se dit que le gnome devait profiter de la distraction de Saraz pour tenter de libérer Jasione de la pile de gravats.

À côté du tunnel, il vit le dragon, allongé parallèlement au terminal, baignant dans son propre sang : il semblait à l’agonie, immobile, avec ses longues ailes de chauve-souris qui pendaient de chaque côté, ses yeux entrouverts et sa respiration faible et sifflotante. Barne ne distinguait pas bien l’équipe du BIS, au loin, mais ils devaient considérer la menace comme temporairement réglée. De plus, ils avaient sans aucun doute de nombreux blessés de leur côté – voire des morts. Il était seul face à Morr Saraz.

Guidé par la rage, Barne se lança à corps perdu dans ce combat d’escrime improvisé. Il savait que Saraz avait toutes les chances de le gagner, et pourtant il ne baissait pas la garde, parait les coups qu’il pouvait parer, et en envoyait lui aussi quand une occasion se présentait. Les tiges n’étaient pas tranchantes mais les coups, assénés avec force et vitesse, faisaient un mal de chien : il était clair que l’on pouvait battre quelqu’un à mort avec. Barne avait le corps couvert d’hématomes mais se consolait en sachant qu’il infligeait pas mal de dégâts à son adversaire également.

Et puis, au bout de plusieurs minutes d’un combat bestial, Barne fit une erreur : il laissa une ouverture et reçut l’arme de son adversaire en plein visage, sur sa joue gauche. La douleur l’aveugla et il sentit ses yeux se brouiller de larmes. Il tituba en arrière et s’affala contre un mur… un mur mou et chaud.

Il reprit ses esprits et constata avec horreur qu’il était assis sur le museau du dragon. La respiration que celui-ci, inconscient, lui envoyait dans les mollets était chaude et fumante. Saraz, à un mètre de là, toisait Barne avec un sourire méprisant sur le visage, agitant la tige de métal devant son nez.

— Voilà c’qui arrive, petite racaille, quand on s’allie avec des saloperies d’elfes et de magiciens…

Barne voulait repartir à l’assaut, mais la douleur paralysait ses muscles.

— Pourtant, murmura-t-il en soutenant le regard de Saraz, ce ne sont pas eux qui ont lâché un monstre sur un avion de ligne… ou qui essaient de me tuer à coup de barre de fer.

— Pauvre crétin ! La volonté de domination des elfes sur les inertes est un phénomène global bien plus destructeur que tout ce que j’ai pu déchaîner sur ta petite personne ! Tout ce que je fais… tout ce que le FIF fait, c’est de l’autodéfense face aux agressions des elfes sur notre culture et notre économie ! Pour le bien commun des inertes !

Barne eut un hoquet de surprise : entendre les mots bien commun dans la bouche d’un être aussi haineux… il en serait tombé par terre s’il n’était pas déjà assis sur le museau du dragon.

— Oui, parfaitement ! lança avec rage Morr Saraz. Combattre jusqu’à la mort les collabos dans ton genre est œuvre d’utilité publique ! Des collabos qui ont appris à tendre la joue à ces merveilleux elfes et leurs fabuleux apports culturels… Traître à ta race ! C’est parce que des gens comme toi ont laissé pulluler les elfes dans nos cités que notre civilisation est décadente ! Ces êtres magiques arrogants devant lesquels nous sommes priés de nous prosterner… et de nous repentir d’avoir combattu… Eh bien nous, nous sommes fiers d’être inertes !

— Ah oui, railla Barne, parce que le dragon, là, c’est le nec plus ultra de l’animal inerte, n’est-ce pas ? Ça n’a rien de magique, peut-être ?

— SILENCE !

Comme tout extrémiste, Saraz ne pouvait déblatérer son discours nauséabond qu’en l’absence de contradicteur. Barne sourit malgré le péril : même s’il mourait en ce jour, il savait que le FIF ne pourrait jamais gagner. Le Front convaincrait sans doute pas mal d’esprits faibles et facilement manipulables… ainsi que pas mal d’honnêtes gens simplement frustrés par les injustices du système aisément mises sur le dos des êtres magiques… mais la haine idiote et dogmatique s’effondrait dès lors qu’on la mettait à nu.

Saraz avait fini de discuter. Il leva sa barre de fer et avança. Barne, qui avait profité de la discussion pour réfléchir à un plan, croisa les doigts intérieurement et se lança dans une dernière action désespérée : il sauta rapidement sur le côté et recula, se plaçant à côté du crâne du dragon. Il leva sa barre de fer et la planta sauvagement dans le cou de la bête.

Celle-ci, dans un ultime sursaut, ouvrit grand sa gueule et poussa un hurlement… accompagné d’une gerbe de flammes qui engloutit le corps de Morr Saraz. Le leader du FIF poussa des mugissements inhumains en se roulant sur le sol, ses chairs consumées par le feu magique. Le dragon, quant à lui, avait lâché son dernier soupir et sa lourde tête s’était définitivement écroulée sur le sol.

Barne tomba à genoux et regarda la petite boule de feu qui se débattait au sol et qui, très vite, cessa de faire du bruit et s’immobilisa. Il n’y avait plus qu’une informe masse noire et rouge ; un résidu d’être humain carbonisé que les médecins légistes ne pourraient identifier que par ses empreintes dentaires. Morr Saraz, leader des inertes fiers, réduit en cendre par sa propre monture magique.

Barne se releva avec difficulté : ses membres étaient contusionnés et sa joue gauche marquée d’une profonde entaille qui avait saigné sur sa chemise. Il rejoignit Pod dans le tunnel en boitant. Le jeune gnome était toujours affairé à délivrer Jasione des gravats. Quelques mètres plus loin, Carmalière et Amélise étaient en train de revenir à eux.

— Barne ! Tout va bien ?

— J’ai mal partout… mais j’ai tué Saraz.

Pod s’arrêta un instant et scruta le regard de Barne. Il semblait chercher à deviner s’il serait bienvenu de s’en réjouir : un ennemi avait été vaincu, certes, mais Barne était dans le même temps devenu un meurtrier. Pod décida d’opiner simplement du chef en ayant l’air de dire « tu as fait ce qu’il fallait faire ».

— Viens m’aider à lever ce bloc de béton ! lui lança-t-il.

Barne s’approcha et s’accroupit aux côtés du gnome. Ils firent levier et réussirent à bouger un énorme morceau de béton. D’autres blocs bouchaient encore le passage. Carmalière et Amélise vinrent prêter main forte à leurs compagnons :

— C’est Jasione qui est là-dessous ? demanda Amélise.

— Oui, fit Barne. Le dragon est mort… et Morr Saraz aussi.

Ils ne posèrent pas de question et continuèrent à creuser dans les gravats. Au bout de quelques instants, le visage de la naine apparut. Elle semblait à peine consciente, mais en vie. Ils la dégagèrent bien vite et la positionnèrent assise contre ce qui restait du mur.

— Jasione ? demanda Amélise. Est-ce que ça va ?

Lentement, laborieusement, la naine ouvrit ses paupières. Elle mit un instant avant de comprendre la situation. Elle dévisagea chacun des compagnons et murmura avec un sourire :

— Vous croyez quand même pas qu’on peut faire caner une naine en l’enterrant ?

Ils ne purent s’empêcher de rire devant l’air bravache de l’ouvrière.


Les compagnons passèrent plusieurs minutes à se remettre de leurs émotions. Il était inespéré qu’ils soient tous en vie après une telle série d’événements dramatiques. Amélise prodigua quelques sorts de soins à Jasione et Barne, qui étaient les plus sévèrement touchés.

Puis ils décidèrent de ne pas traîner plus longtemps : la menace du dragon écartée, il ne faisait aucun doute que la Brigade d’Intervention Spéciale allait s’intéresser de près à eux. Ils rejoignirent, à l’intérieur du terminal, les équipes médicales qui s’occupaient des passagers de l’avion dans lequel ils avaient voyagé. Les infirmiers ouvrirent des yeux ronds en voyant dans quel état ils arrivaient, couverts de gravats et ensanglantés.

Les compagnons prirent soin d’éviter de retomber sur les deux personnes qui les avaient un instant transportés dans l’ambulance sur la piste et parvinrent à échapper à la vigilance de l’équipe médicale. L’agitation était palpable dans l’aéroport. Entre la cellule psychologique, les cordons de sécurité et les nuées de journalistes qui se pressaient déjà pour couvrir l’événement, il ne fut pas compliqué de se fondre dans la masse et de rejoindre le parking extérieur.

Une sorte de minivan un peu décati s’arrêta à leur niveau. La fenêtre s’abaissa et un elfe au visage ridé et barbu les interpella.

— Dis-donc, Carmy, t’es à la bourre !

— Salut à toi, Eluor, répondit Carmalière avec un sourire. Tu nous excuseras pour le retard : on vient de se coltiner un dragon.

— Sans déc’ ? répondit-il avec ironie. Tu sais, ça fait juste une heure que toutes les chaînes d’info sont passées en édition spéciale ! « Un dragon dans l’espace aérien de Dordelane » !

— Il y autre chose : Morr Saraz a passé l’arme à gauche, poursuivit Carmalière. J’imagine que ça, ça n’est pas encore arrivé aux oreilles des journalistes.

Le dénommé Eluor ouvrit des yeux ronds :

— Sans déconner ? Vous avez butté ce salopard ? Allez, montez et racontez-moi tout ça.

Carmalière fit signe à la compagnie de prendre place à l’arrière et iel s’installa à la place du mort. Iel les avait prévenus qu’un contact de la FNT à Dordelane devait les y attendre. Barne n’avait pas osé demandé plus d’informations sur ce sujet : la dernière fois que Carmalière les avait menés chez un contact, il s’était agi de l’ogre Zarfolk. Barne s’était donc naturellement attendu à tout : découvrir un simple elfe qui ressemblait en tout point aux clichés du vieux syndicaliste franchouillard avait quelque chose de décevant.

Le minivan quitta l’aéroport sans rencontrer le moindre barrage. Barne était presque scandalisé de constater le peu de sécurité mise en place suite à l’attaque d’un dragon… mais puisque cela arrangeait leur affaire, il décida qu’il eût été de mauvais goût de s’en plaindre.

Carmalière fit le récit de leur périple depuis la banlieue de Bundir jusqu’au combat de Barne contre Morr Saraz, en passant pas l’action héroïque d’Amélise qui avait sauvé l’avion. Eluor ponctuait le monologue du magicien par des « oh », des « ah », des « putain ! » et des « la vache ! », ce qui avait le don d’agacer prodigieusement Jasione.

— Comment ce fumier de Saraz a-t-il donc pu savoir que vous arriviez ?

— Eh bien, à l’aéroport, nous avons été assez surpris de constater que les personnes qui nous reconnaissaient semblaient de notre côté, remarqua Carmalière. Visiblement, pas toutes. Quelqu’un l’aura rencardé…

— Quand j’pense qu’il s’est pointé avec un dragon, murmura Eluor avec fascination. Quel gros taré ! Enfin… il ne nous nuira plus. Une bonne chose de faite, si vous voulez mon avis.

À travers les vitres teintées du minivan, Barne pouvait contempler le paysage désertique des banlieues de Dordelane, des maisons aux fenêtres minuscules entourées de parterres d’herbes grillées, d’étendues oranges et jaunes baignées d’un soleil de plomb. Ils filaient sur l’autoroute qui devait mener au centre-ville et qui était quasiment vide en ce début d’après-midi de dimanche. Un vent chaud s’engouffrait par les vitres ouvertes du van : la chaleur y était étouffante.

— Bon, fit Eluor. Un petit point sur la situation : ton message a été bien reçu, Carmalière. J’ai trouvé ça gonflé, que tu annonces haut et fort ton intention de passer à l’attaque, mais faut croire que ça a payé : c’est un sacré bordel, depuis ! Ça enchaîne manif sur manif, partout dans Grilecques ! Comme c’est le week-end, les gens n’ont même pas le dilemme de faire péter une journée de salaire pour faire grève. Y’a facilement un tiers des manifs qui dégénèrent et finissent en émeute. Les commissariats sont pleins à craquer de pauvres types coffrés à la va-vite pour outrage ou rébellion…

— Et la Forteresse ?

— Tu vas voir, c’est royal : le parvis a été envahi de militants pendant la nuit, ils ont monté des barricades et des cabanes tout autour. Y’a aussi une dizaine de camions de journalistes qui sont venus couvrir l’événement. Vous êtes des stars, les gars… z’ont même été interviewer ta femme !

C’était à Barne qu’il avait adressé cette dernière remarque. Celui-ci resta bouche bée :

— Mélindel ? Ils ont retrouvé Mélindel ?

— Tout juste.

— C’est mon ex-femme… Qu’est-ce qu’elle a dit ? demanda-t-il avec appréhension.

— Oh, dit Eluor, les banalités qu’on entend toujours quand on interroge des proches de gens qui font des choses extraordinaires : « ça m’étonne énormément », « ça n’est pas du tout son genre »… si tu veux mon avis, elle avait plutôt l’air d’être agréablement surprise. Fière, même, je dirais. L’occasion de se rabibocher ? ajouta-t-il en lui lançant un clin d’œil.

— Bof, grogna Barne.

En vérité, si son divorce était encore douloureux pour lui, il ne s’imaginait pas recoller les morceaux avec Mélindel : trop de temps avait passé, trop de choses avaient changé. Il repensait à la personne qu’il était tout juste deux semaines auparavant… il lui semblait que des années s’étaient écoulées. Barne se sentait étranger à la personne que Mélindel avait quitté plusieurs mois plus tôt. S’il était honnête avec lui-même, il devait bien admettre à présent qu’il aurait lui aussi voulu quitter cette personne…

— Bref, continua Eluor, tout ça pour dire qu’il y a tout ce qu’il faut pour tenir la Forteresse en état de siège pour un bon moment ! Parce que j’peux te dire que les gars autour, ils prennent leurs aises, ils s’installent. Ils ont monté des stands pour la bouffe et la picole, y’a de la musique… z’ont même ramené des canap’.

— L’ennui, remarqua Carmalière, c’est qu’on ne veut pas assiéger la Forteresse : on veut y entrer.

— Ça, je te cache pas que ça va être coton. Y’a d’la flicaille partout, et pas du petit flic municipal : c’est le GAT, le Groupe Anti-Terroriste, qui supervise la sécurité. Les types ont des armes de guerre, sont casqués et en armure… enfin, tu les connais, c’est pas franchement des rigolos.

Le minivan avait quitté l’autoroute et parcourait maintenant une longue artère de Dordelane. Certains des immeubles démesurés de chaque côté de la route dissimulaient le soleil ; d’autres le reflétaient. Barne n’avait jamais mis les pieds dans une mégalopole comme celle-ci et avait la sensation d’être plongé dans un blockbuster d’action.

Eluor quitta l’avenue et conduisit le minivan à travers un enchevêtrement de rues à sens unique. De part et d’autre, on pouvait voir des ordures qui jonchaient le sol et des barricades tenues ou non par des manifestants. Ils approchaient du cœur des événements. Au bout de quelques minutes, Eluor se gara à cheval sur le trottoir.

— On y est presque. On va finir à pied : notre destination est droit devant.

Ils sortirent du véhicule. Au bout de la rue, dépassant légèrement des gratte-ciels alentours, se dressait un immense bâtiment à mi-chemin entre un château fort médiéval et un bunker moderne. Une sorte de bloc de pierre et d’acier dominant tous les bâtiments alentours, avec très peu de fenêtres et des formes sculptées qui évoquaient l’art orquogobelinesque : des cornes, des spirales aux extrémités pointues, des bordures saillantes qui semblaient coupantes comme des rasoirs.

La Forteresse de la Bourse de Grilecques, dans toute son inquiétante splendeur.

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