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L’autre pandémie

Publié le 29 avril 2020 par Gee dans La fourche
Inclus dans le livre Grise Bouille, Tome V

« La crise économique qui vient risque de faire plus de morts que la crise sanitaire du COVID-19. »» qu’on nous dit. L’occasion de faire le point sur l’autre pandémie, la vraie, la grosse, celle qui pourrait bien nous éradiquer une bonne fois pour toutes.

L'autre pandémie

La crise sanitaire du COVID-19 s'accompagne, on le sait, d'une crise économique majeure. On peut d'ailleurs souvent lire ou entendre ce genre de commentaire :

Un politicien au micro d'une radio : « La crise économique qui s'annonce risque de faire plus de morts que le coronavirus ! »

Ou, dans sa version moins faux-cul :

Le même politicien au même micro : « Franchement, il faut se demander s'il n'y a pas un certain nombre de morts du COVID-19 acceptables pour sauver l'économie. » Gee, en face, dans un autre micro : « Tiens, c'est marrant, moi quand j'entends ça, c'est le vôtre, de décès prématuré, que je commence à envisager comme acceptable. »

Oui, réfléchissez quand même deux secondes avant de suggérer ce genre de calcul. Parce que si on part du principe qu'on peut sacrifier des vies humaines pour des raisons financières, l'option de zigouiller les plus fortunés pour redistribuer leur pognon (au hasard, pour financer l'hôpital, pour commencer) va devenir envisageable.

Gee en train de lire Forbes : « En plus c'est pratique, on nous file leur liste assez souvent. Regardez, si on zigouille les 10 Françaises et Français les plus riches, on récupère déjà dans les 350 milliards d'euros.  Pour mémoire, les dépenses de santé du pays en 2019, c'était 203 milliards…  J'vous raconte même pas si on prend les 10 000 plus riches… » Le politicien est outré : « C'est scandaleux d'envisager sérieusement d'assassiner froidement des gens pour de l'argent ! » Gee : « Ah bah c'est pas moi qui ai commencé, hein. »

Alors je sais, on va me dire qu'il y a une différence entre tuer volontairement et « laisser mourir » des gens d'une maladie.

M'enfin à partir du moment où on décide sciemment d'exposer ces personnes aux risques du COVID-19 alors qu'on a les moyens de les protéger, la nuance devient faible.

Un mec de droite, les yeux au ciel : « Mais justement !  On n'a PAS les moyens !  La crise économique !  Tout ça ! » Gee, serein : « J'y viens, j'y viens… »

Le ressort principal de ce type de raisonnement, c'est de considérer les lois de l'économie comme des lois naturelles et immuables, afin de mettre la crise économique sur le même plan que la crise sanitaire.

L'image est coupée en deux. À gauche, une infirmière avec un masque sur le visage : « Le COVID-19 est une saleté, on travaille à lutter contre mais il va faire des morts, et dans pas mal de cas on ne pourra rien y faire. » Le smiley commente : « C'est vrai, c'est la triste réalité de la vie, de la maladie et de la mort. » À droite, un politicien avec un sourire carnassier : « La récession est une saleté, on travaille à lutter contre mais elle va faire des morts, et dans pas mal de cas on ne pourra rien y faire. » Le smiley : « Ça n'est vrai… que dans le cadre des lois économiques actuelles. »

Le système économique actuel N'EST PAS une loi naturelle – pas plus que n'importe quel système économique – et il est même très récent dans l'histoire.

Le capitalisme moderne

– économie de marché basée sur la propriété privée lucrative –

s'est développé aux alentours de la révolution industrielle, il y a entre 200 et 250 ans.

Le néolibéralisme

– extension de l'économie de marché capitaliste à l'ensemble des activités humaines, soutenue par un État providence au service des entreprises privées –

a commencé sa colonisation du monde sous l'impulsion des Reagan et autres Thatcher, il y a 40 ans.

Rappelons que l'être humain a 300 000 ans et que les premières civilisations sont apparues il y a environs 5000 ans.

Un libéral illuminé agite les bras en disant : « N'importe quoi ! Le capitalisme existe depuis que le premier mammouth a échangé un coquillage avec le dernier diplodocus ! » On voit dans son esprit l'image, le diplodocus disant « Grroouuu… » en tendant un coquillage au mammouth qui pense soudain « Ah oui ! Taux d'intérêt, actions, usufruit, trading haute-fréquence et spéculation, c'est bien sûr ! » Gee commente : « Je sais, avec le confinement, les bars PMU sont fermés et c'est dur pour tout le monde, mais respectez-vous, quand même… »

En réalité, si on prend du recul sur la situation actuelle, la baisse brutale d'activité économique pourrait bien se passer (si si).

Pour les activités non-essentielles :

Une femme s'inquiète : « Mince, avec le confinement, je ne peux pas produire ce Superproduimépatropimportan que je fais si bien d'habitude ! » Un mec souriant répond : « Pas grave, avec le confinement, je n'aurais de toute façon pas pu le consommer… » La femme : « Ouf. » Le smiley, souriant aussi : « Et vice versa. »

Pour les activités essentielles :

Un mec s'inquiète : « Mince, faut quand même que j'bouffe, moi ! » Une femme souriante lui répond : « Pas grave, l'industrie agro-alimentaire et les magasins de première nécessité sont encore en activité.  Tout comme le système de santé, même s'il est un poil tendu en ce moment… » Le mec : « Ouf. »

Une baisse de production combinée à une baisse de consommation ne pose conceptuellement aucun problème. Il n'y a aucune raison matérielle pour que cet arrêt de la production dans les secteurs non-essentiels génère de la misère, des famines et des morts.

Alors vous allez me dire :

Une femme inquiète : « Ouais ouais ouais, mais si on n'travaille plus dans les secteurs non-essentiels, on n'a plus de salaire, alors comment on fait pour payer notre bouffe ? » Un autre mec renchérit : « Et même si on nous filait de la bouffe, comment on paierait notre loyer ou notre crédit ? » Une dernière : « Et si c'est payé par l'État qui emprunte, faudra bien travailler plus pour rembourser après coup, non ? »

Voiiiilààààààààà.

Nous sommes donc bien d'accord : c'est un problème d'organisation économique, de production monétaire, de répartition de la richesse créée, etc.

PAS un problème de production ou de consommation.

PAS un problème équivalent à une catastrophe naturelle insurmontable.

Un des verrous au centre du problème, c'est que l'argent ne circule pas uniquement pour rémunérer le travail… il circule aussi pour rémunérer le capital.

Pour simplifier, ça ne se passe pas comme ça :

Activité économique : travailleur A donne de l'argent à travailleuse B qui lui donne également de l'argent. Bilan = 0 €. (Mettons de côté l'épargne qui reste négligeable chez la majorité.) Pas d'activité économique : travailleur A et travailleuse B ne s'échangent pas d'argent. Bilan : 0 €.  (Tout va bien, on a juste échangé moins de choses.)

Mais comme ça :

Activité économique : même schéma, mais en plus, travailleur A et travailleuse B donnent de l'argent à propriétaires A et B. Bilan pour travailleur A et travailleuse B : 0 €. Bilan pour les propriétaires : positif. Pas d'activité économique : même schéma, mais les propriétaires ne reçoivent plus rien. Bilan pour tout le monde : 0 €. (Tout va bien, sauf pour les propriétaires qui perdent leurs rentes.)

Et comme les propriétaires des moyens de production dominent dans le rapport de force, dans les faits, même en cas de baisse d'activité, le capital continuera d'être rémunéré… au détriment des travailleurs et travailleuses qui paieront donc la note.

Gee explique : « Activité économique ou pas, les loyers, les rentes, les droits d'exploitation, tout cela continue à être dû.  Tout ça dans une loooooongue chaîne de rémunérations de capitaux jusqu'aux intérêts des différentes dettes/crédits.  Intérêts qui ne sont rien d'autre que la rémunération de la propriété privée des moyens de création monétaires détenus par les banques. »

Et le pire dans tout cela, c'est que la monnaie étant intégralement créée par le mécanisme du crédit, la croissance continue de l'activité est nécessaire pour payer les intérêts des dettes… avec de nouvelles dettes, indéfiniment.

Sans quoi, aucune monnaie n'est émise et aucune activité économique ne peut avoir lieu.

C'est cela (et non pas la force des choses ou la nature) qui rend la situation actuelle dramatique et la construction d'alternatives, comme la décroissance, impossible en l'état.

Le politicien libéral panique : « Non mais dites-donc, vous ne voudriez tout de même pas qu'on supprime les taux d'intérêt ?! » Gee, les bras croisés : « Et pourquoi pas, tiens ? »

Encore une fois, on essaie de nous faire avaler l'histoire que ce modèle d'organisation économique capitaliste est vieille comme le monde, mais c'est faux : au Moyen-Âge, en Europe, par exemple, les prêts avec taux d'intérêt étaient très mal vus voire interdits selon les périodes.

On appelait ça l'usure, et allez donc lire la Bible (un bouquin qui, à ce qu'on dit, avait une vague importance en ce temps-là, hein) pour voir ce qu'on y dit des usuriers.

La Geekette précise : « Ah ça, pour rappeler que “l'homosexualité c'est pas bien”, y'a toujours un connard de droite pour nous citer la Bible, mais alors pour rappeler que l'usure c'est de la merde et qu'il faudrait mettre le système bancaire au pas, y'a plus personne. » Gee confirme : « Entre ça et ceux qui te proposent de balancer les réfugiés à la mer tout en scandant “aime ton prochain”, c'est marrant que la droite tradi qui se paluche sur les racines chrétiennes de la France soit aussi celle qui viole le plus les saints commandements… »

Bref, aucun de ces mécanismes n'est inscrit dans les lois de l'univers au même titre que les lois de la physique : il s'agit de constructions humaines que nous avons faites et que nous pouvons par conséquent défaire.

Quand on vous dit « la crise économique tuera plus que le COVID-19 », il faut entendre « la grande bourgeoisie préfère voir les pauvres crever par millions que renoncer à ses privilèges ».

L'obscénité du capitalisme apparaît d'autant plus lorsque le coût de sa préservation se chiffre directement en nombre de morts.

Gee lit le journal : « Et c'est pas nouveau, hein. On nous annonce une aggravation de la crise alimentaire, mais on a déjà 10 millions de personnes qui meurent de faim chaque année !  Là encore, ce n'est pas parce qu'on ne produit pas assez, on jette même un tiers de la production !  Mais c'est bien parce que l'intérêt des propriétaires des moyens de production n'est pas de nourrir toute l'humanité correctement, simplement de maximiser leurs taux de profit. »

La pandémie de COVID-19 a sérieusement ébranlé le système capitaliste : que les conséquences de cet ébranlement soient reportées sur les vies humaines n'est ni une fatalité ni une loi naturelle, c'est un choix fait par les personnes en position de pouvoir dans ce système.

Macron transpire : « Mince, ils sont en train de se rendre compte qu'on peut diminuer drastiquement l'activité économique, avec plein de gens qui restent chez eux sans rien faire, sans que la société entière ne s'écroule !  Et avec de l'argent magique, avec ça ! » Édouard Philippe : « T'inquiète, on va les faire manger cher après ça, histoire qu'ils n'y prennent pas goût… »

L'autre pandémie n'est pas la crise économique : la crise économique n'est qu'un symptôme, mais ne nous trompons pas sur le mal.

C'est le système économique lui-même, le capitalisme et son ultime variante, le néolibéralisme, qui sont la pandémie qui a contaminé l'humanité depuis des décennies.

Cette autre pandémie qui, elle, pourrait bien finir par avoir la peau de l'espèce humaine pour de bon.

Deux personnages représentés comme des méchants de James Bond, assis sur des fauteuils et carressant des chats. À gauche, Geoffroy Roux de Bézieux, patron du MEDEF : « Le MEDEF demande un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales. » Pierre-Gabriel Bieri, rédacteur responsable du Centre Patronal en Suisse : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s'habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d'agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… » (Citations réelles.)

Oui, je crois qu'à ce niveau-là, les représenter en méchants de James Bond est à peine caricatural.

Gee, les bras croisés : « J'vais pas vous refaire mon couplet sur le réchauffement climatique et l'effondrement de civilisation… il vous faut quoi de plus pour comprendre quel est le système et ses dirigeants qui sont à l'origine du problème environnemental ?  Bref, qui sont nos ennemis ?  Les ennemis de l'humanité, en fait ? »

Du point de vue de la pandémie capitaliste dont la phase terminale sera l'effondrement écologique, les mesures prises pour lutter contre la pandémie de COVID-19 sont un bon début.

Gee regarde un tableau qui indique : « COP-21 : échec ; COP-22 : échec ; jusqu'à COP-25 : échec ; puis COVID-19 : début de succès. » Il dit : « Les émissions de CO2 baissent pour la première fois de l'histoire, la pollution de l'air diminue, moins de bagnoles, moins d'avions…  Les animaux qui r'viennent, tout ça… »

Si nous voulons survivre à cette autre pandémie, il ne faut pas se demander comment on va pouvoir faire la « reprise », mais plutôt comment on pourrait s'organiser pour NE PAS reprendre  !

La Geekette s'interroge : « Entre ”juste la bouffe et la santé” et “l'orgie de surconsommation de la société occidentale”, il y a sans doute un juste milieu à trouver.  Probablement pas au milieu, d'ailleurs. »

Une infirmière : « Ouais, pi si on pouvait ne pas bosser comme des dingues… » Un livreur : « Pendant que les autres ne bossent pas du tout… » Une caissière : « Mais plutôt diminuer le temps de travail de tout le monde et le répartir dans les métiers utiles… »

Annuler les dettes, changer le mode de création monétaire pour accompagner une société de décroissance, décider démocratiquement des métiers et domaines d'activités nécessaires et ceux dont on ne veut plus, organiser la baisse de l'activité au lieu de la subir…

Les leviers sont nombreux et, contrairement à ce que cette bonne vieille TINA veut nous faire croire, ils existent.

Tina est représentée comme une psychopathe, derrière un mur avec des barbelés, avec des leviers à la main, des canons et des armements lourds pour la protéger. Elle dit : « Mais j'ai une gueule à vouloir les lâcher, moi, les leviers ? » Gee, une fourche à la main, explique : « Voilà le problème. »

(J'aurais bien évoqué aussi le fait que la gravité de la crise du COVID-19 soit en partie due aux politiques néolibérales mises en place par ces mêmes personnes, ou le fait que leurs rémunérations indécentes soient en général justifiées par le fait qu'elles « prennent des risques » – bah voilà les gars, le risque il est là, il est l'heure de passer à la caisse – mais cet article est déjà beaucoup trop long.)

Lorsque la pandémie de COVID-19 sera derrière nous, il faudra choisir entre relancer l'autre pandémie ou la combattre.

Choisis ton camp, camarade.

Note : BD sous licence CC BY SA (grisebouille.net), dessinée le 27 avril 2020 par Gee.

Publié le 29 avril 2020 par Gee dans La fourche

🛈 Si vous avez aimé cet article, vous pouvez le retrouver dans le livre Grise Bouille, Tome V.

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