Mort à la pub
Préambule : je participe à Libre à vous !, l'émission de radio de l'April, diffusée en région parisienne sur la radio Cause Commune (93.1 fm) et sur Internet dans le reste du monde. J'y tiens une chronique humoristique mensuelle intitulée Les humeurs de Gee.
Un grand merci à l'équipe de l'April pour l'accueil, l'enregistrement, et tout le boulot d'édition des podcasts ! Vous pouvez aussi retrouver le reste de l'émission en ligne, émission à laquelle j'ai d'ailleurs participé !
Texte de la chronique
Salut camarades,
La publicité est une saloperie. Voilà, alors dis comme ça, la phrase a l'air un peu provoc, mais je ne pense pas me tromper en disant que je ne vais pas me mettre grand-monde à dos en la prononçant sur cette antenne.
La publicité est une saloperie ; la publicité est une verrue ; la publicité est une maladie qui a contaminé le monde entier et participe activement à le faire crever. Aujourd'hui, être antipub ne devrait pas être un acte militant mais un réflexe de survie.
Il y a quelques jours, Sebsauvage, un internaute bien connu des milieux libriste, a partagé le message suivant sur Mastodon, le média social de microblog libre et décentralisé :
J'entends à la radio ce qu'il faut faire pour moins polluer en informatique.
Ils ont encore parlé d'effacer des mails. PAS UNE SEULE SECONDE ils n'ont parlé des bloqueurs de publicité.
Alors effacer un mail de 10 ko c'est bien, mais empêcher 2 Mo de publicité à chaque clic dans le navigateur c'est pas important ?
Je ne peux que confirmer, et d'ailleurs Sebsauvage est assez en dessous de la réalité avec ses « 2 Mo » de publicité, hein. Tiens, j'ai fait un test rapide pour la chronique en allant sur un site d'info très populaire : LeMonde.fr. Pour la déconne, j'ai pris la page « Numérique et environnement », vous allez voir : on va s'marrer.
Alors je navigue d'abord avec mon bloqueur de pub, normal, et je mesure : 100 requêtes pour plus de 4 Mo de contenu. Pour les novices, une requête, en gros ça va être un des objets de la page à charger, donc chaque image, chaque feuille de style, chaque script, ça fait une requête. Donc déjà, 100 requêtes et 4 Mo de contenu pour une page de journal, faut être honnête, c'est pas ouf en termes de sobriété. Mais à la rigueur, ça c'est le contenu que vous voulez voir, donc OK. Ça pourrait être optimisé, mais OK.
Maintenant, je désactive mon bloqueur de pub. Et là… déjà la page qui se chargeait en moins de 3 secondes met des plombes à s'afficher, je vous jure, j'ai cru qu'on avait remplacé ma fibre par un modem 56k. Et on passe de 4 Mo à 16 Mo, pour 840 requêtes au lieu de 100.
Donc on a 12 Mo et 740 requêtes uniquement pour la pub et les traceurs. Ça fait quand même entre 75 et 90 % de bruit qui ne vous intéresse pas dans ce qui est téléchargé (selon si vous comptez le nombre de requête ou le poids de ces requêtes). C'est comme si vous achetiez un magazine de 10 pages, et que vous aviez entre une page et deux pages et demie de contenu perdu au milieu d'un catalogue de pubs.
Donc oui, venir casser les gonades à tout le monde en nous faisant culpabiliser parce qu'on conserve des mails de 10 ko, tout en nous faisant bouffer des mégas et des mégas de pubs non désirées, c'est quand même un certain niveau de tartuferie.
Bon et au passage, côté impact environnemental du numérique, on rappelle que le plus gros se situe du côté de la fabrication des terminaux. Mais bon, c'est hors-sujet puisque la publicité ne vous pousse jamais à racheter un téléphone quand celui que vous avez fonctionne encore, hein. Haha. Bon.
Alors je sais, y'en a encore qui vont me dire : « oui mais euh, y'a juste à pas écouter la pub, c'est pas parce que t'entends qu'il y a un nouvel iPhone que t'es obligé de te jeter dessus, et le libre arbitre dans tout ça, ah si seulement les gens étaient moins cons, et comme Coluche disait, “suffirait que les gens ne l'achètent pas pour que ça ne se vende pas”, haha ».
Pfff, j'en ai marre d'entendre ça. La pub, ça marche. La pub, ça fonctionne, oui, même sur toi qui penses y être immunisé. Je vais même te dire : je pense que ça marche encore mieux sur toi qui penses y être immunisé, y'a pas de meilleure proie que celle qui croit ne pas en être une.
Si ça marchait pas, y'aurait pas des milliards dépensés dans les campagnes marketing. Oui d'accord, toi t'es libriste, y'a aucune pub pour Apple qui te ferait acheter leur produit, mais c'est ça ou autre chose : c'est un flux constant dans lequel tu baignes, et toutes tes envies, tous tes désirs, toutes tes pulsions d'achat sont d'une manière ou d'une autre téléguidées par la pub.
Parce que la pub est un formidable moteur pour la croissance, et que la croissance, c'est l'alpha et l'oméga d'une société capitaliste comme la nôtre. C'est d'ailleurs pour ça que la fameuse émission de radio dont parlait Sebsauvage n'a pas évoqué le blocage de pub : parce que dans une telle société, toues les questions exprimables publiquement sont toujours accompagnées d'une condition sous-entendue : « sans attenter à la croissance ».
Alors oui, à la question, « comment moins polluer en informatique ? », on peut parler de lutte contre l'obsolescence programmée, de sobriété des pages web, de blocage de publicité évidemment.
Mais à la question, « comment moins polluer en informatique sans attenter à la croissance ? »… ben il reste plus grand-chose à répondre à part : trier ses mails.
Et cette condition sous-entendue, « sans attenter à la croissance », ça fait partie de ce qui rend nos sociétés malades de contradictions.
« Comment lutter contre le réchauffement climatique sans attenter à la croissance ? » Donc sans attenter à sa cause ? Oui, c'est à se taper la tête contre les murs.
Les injonctions à la sobriété et à la consommation raisonnée n'ont aucune espèce de chance de trouver un écho dans une société qui continue d'être bombardée de pubs incitant à l'accroissement constant de la consommation.
Encore pour venir faire cette chronique, j'ai vu dans le métro des énormes pubs de compagnies aériennes qui vantaient leurs prix bas pour partir en vacances à l'autre bout du monde. Le même métro qui a été absolument invivable pendant les quasi-4 mois de canicule qu'on s'est tapé dès la fin du printemps, mais ça n'a sans doute aucun rapport.
Et on peut bien tancer les mauvaises personnes qui vont effectivement encore cramer des mètres cubes de CO₂ pour aller à l'autre bout du monde, mais combien n'auraient même pas eu l'idée de le faire sans ces saloperies de pubs ?
Parce qu'on débat de la responsabilité personnelle, du libre arbitre, tout ça… pendant que les équipes de marketing et les publicitaires se tapent un bon coup sur les cuisses en pensant à la quantité astronomique de fric investi en recherche sur la manipulation comportementale. Comment on a fignolé l'art ignoble de la création artificielle de besoins, puis de désirs, puis de pulsions. Comment on devient maître dans la fabrique du consentement.
Bah le consentement, tiens, faut en parler. Le mécanisme même de la pub est de passer outre notre consentement. Si les publicitaires respectaient notre consentement, faut être clair : il n'y aurait plus de pub.
Un exemple ? Vous avez sans doute entendu parler de l'expérimentation « Oui Pub » d'il y a quelques années. En gros, actuellement, les entreprises ont le droit de mettre de la pub dans ta boîte aux lettres par défaut, sauf si tu y apposes un autocollant « Stop Pub ». L'expérimentation consistait à évaluer ce que ça changerait si, au contraire, on interdisait la distribution de publicité dans les boîtes aux lettres par défaut, en demandant aux gens qui en voulaient d'utiliser un autocollant « Oui Pub ».
Eh bien figurez-vous que seuls 19 % des ménages ont apposé l'autocollant « Oui Pub » et que 71 % de papiers publicitaires en moins ont fini à la poubelle. Les bras m'en restent attachés, comme dit l'expression à la mode en ce moment.
Bon du coup, à votre avis, il s'est passé quoi suite à cette expérimentation ? Ah bah on n'a pas donné suite. Aaah non hein ! Si on se rend compte que la pub est incompatible avec le consentement, ben on retire le recueil du consentement, pas la pub.
C'est pour ça que vous bouffez de plus en plus de pubs dans les endroits où vous êtes captifs. Bah oui, les publicitaires ont bien pigé qu'à la télé, vous profitiez de la pub pour aller aux toilettes, et dans un navigateur, un bloqueur de pub ça s'installait en deux clics.
Du coup on favorise les applications bien fermées dans les OS verrouillés que sont Android et iOS, et dans lesquelles c'est plus compliqué de bloquer la pub. Et on vous colle 10 minutes de pub avant vos séances de ciné. Oui moi quand j'étais gamin, y'avait pas de pub au ciné, y'avait que des bandes-annonces, bah ça c'est fini.
Et y'a pire hein : quand j'habitais encore à Nice, un bar dans lequel j'allais souvent avait fini par coller des écrans publicitaires DANS LES CHIOTTES. J'avais du coup beaucoup moins envie d'y aller, moi je voulais un pub, pas de la pub (bon courage à l'équipe de transcription pour l'écrire, celle-là).
Ou encore, récemment, je suis allé faire le plein d'essence à 2€50 le litre, et ils avaient collé un écran publicitaire à côté des compteurs sur les pompes.
Je ne parle même pas des objets connectés parce que je ne suis pas client de ce genre de saleté, mais je vous rappelle qu'on a vu des frigos afficher des pubs, et même des tableaux de bord de bagnoles afficher des pubs.
C'est maintenant très clair : on ira vous chercher partout où vous êtes captifs, où vous ne pouvez physiquement pas bloquer la pub, rien ne vous sera épargné.
Je repense souvent à cet épisode de Black Mirror où les pubs se mettent en pause quand le type qui y est exposé ferme les yeux, et je pense sincèrement qu'on n'en est pas si loin.
Oui parce que les techniques développées pour rendre la pub plus efficace, plus omniprésente, plus incontournable, elles n'ont pas de limite car elles sont intimement liées à une autre saloperie : le capitalisme de surveillance.
Je vais pas refaire une introduction sur le sujet car j'en avais déjà parlé dans ma chronique sur l'économie de l'attention en février 2026 – le lien sera sur la page de la chronique. Mais en gros, on peut définir le capitalisme de surveillance comme la monétisation de la prédiction de nos comportements futurs.
Et ça, au risque de vous surprendre, ça ne sert pas qu'à la pub. Ah non hein, avoir un tel pouvoir d'analyse comportemental et de prédiction sur ce qui peut les influencer, ça peut notamment permettre d'aider à l'accession au pouvoir de fascistes notoires, mais on n'est pas là pour parler de la Présidentielle 2027.
Si vous voulez de l'exemple sur lequel on a un peu de recul, on a l'affaire Cambridge Analytica, une société de « conseil », qui a exploité les données de Facebook pour influencer – avec succès – des résultats d'élections. Je vous renvoie à ce sujet à la conférence des Connards Professionnels que j'avais réalisée avec mon camarade Pouhiou y'a quelques années et qui détaille un peu tous ces aspects. Pareil, le lien sera sur la page de la chronique.
Bon. Après tout ce que je viens de dire, il y en a peut-être encore un ou deux au fond de la salle qui vont garder un dernier « oui mais ». C'est le fameux : « oui mais la pub, ça permet de financer des sites web, pour que ça reste gratuit ».
Alors déjà, si votre site web a besoin de m'espionner, de me pister, et de me fourguer des saletés de pubs pour survivre, je vais être un peu radical, mais peut-être qu'il ne mérite pas de survivre.
Ensuite, non, la pub, ça ne rend pas les choses « gratuites ». La pub, ça a un coût, et il est assez énorme. On parle 800 à 1000 milliards de dollars US qui auraient été dépensés pour la publicité dans le monde en 2024. Rien qu'en France, les annonceurs ont dépensé plus 34 milliards d’euros en 2023, ce qui fait environ 500 € par habitant·e.
Les chiffres sont issus du site web antipub.org de l'association « Résistance à l'Agression Publicitaire », et au passage, merci à vous pour ce que vous faites, je vous aime très très fort.
Bref, la pub, ça coûte cher, et cet argent, les entreprises ne le sortent pas d'un chapeau magique : c'est un coût qui est répercuté sur les prix de vente, donc à cause la pub, tout ce que vous achetez est un peu plus cher. C'est une véritable taxe globale au profit de quelques acteurs, une sorte de socialisation de la valeur mais privée, avec de fait une redistribution des fonds dépendante du bon vouloir de ces acteurs privés : on sait bien qu'un journal qui dépend financièrement d'un annonceur aura bien du mal à publier une enquête sur le PDG de l'annonceur en question. Tant pis pour la liberté de la presse, j'imagine.
Alors après, moi, la socialisation de la valeur et la redistribution, je suis vachement pour, hein : mais si c'est public et décidé démocratiquement. Donc financer des sites web autrement qu'avec la pub, ça pourrait être faisable avec un modèle public autrement plus vertueux. Le problème, c'est que si je tire la pelote, je vais encore finir par généraliser le problème à la question du financement de l'activité économique, on va devoir parler de salaire à vie, de renversement du capitalisme, tout ça, et, et… là, on n'a plus le temps.
Pour conclure, et pour répondre juste à cette question : comment moins polluer en informatique ? Et comment moins polluer tout court d'ailleurs ? Ben à un niveau personnel, commencez par bloquer la pub si vous ne le faites pas déjà. Et à un niveau politique, luttez pour qu'on finisse par interdire une bonne fois pour toutes cette énorme saloperie qu'est la pub.
Chronique radio donnée mensuellement dans l'émission de l'April Libre à vous. J'y expose mon humeur du jour : des frasques des GAFAM aux modes numériques, en passant par les dernières lubies anti-internet de notre classe politique, je partage ce qui m’énerve, m’interroge, me surprend ou m'enthousiasme, toujours avec humour.
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