Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine

Publié le 2 décembre 2019 par Gee dans Tu sais quoi ?
Inclus dans le livre Grise Bouille, Tome IV

Un article où on va un peu causer d’histoire-géo autour de ma région natale : la Lorraine. Et surtout, on va voir pourquoi il faut arrêter de parler d’« Alsace-Lorraine ».

Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine

Vous l'ignorez peut-être (et vous vous en foutez sans doute), mais je suis meusien d'origine. La Meuse est un joli petit département dépeuplé et pluvieux où poussent en vrac des mirabelles, des mémoriaux de la Première Guerre Mondiale, des vaches, des madeleines et des déchets nucléaires.

Carte simplifiée du département de la Meuse à l'usage des touristes (« des touristes » est barré, remplacé par « des gens qui se sont gourés de sortie sur l'A4 »). On voit Verdun, ses mémoriaux de la Première Guerre et ses dragées ; l'A4 au milieu et en dessous, Meuse TGV, une gare SNCF au milieu des champs #LAménagementDuTerritoirePourLesNuls ; Bar-le-Duc, ville d'origine du talentueux auteur de la BD que vous êtes en train de lire, où on trouve aussi de la confiture de groseilles épépinées à la plume d'oie #spécialitéHyperSpécialisée #BecauseWeCan ; Commercy et ses madeleines ; Bure et ses déchets nucléaires. Un peu partout, il est également précisé « mirabelles » et « vaches ».

La Meuse se situe dans la nouvelle région Grand Est, plus précisément dans la région (ancienne) qu'on appelle la Lorraine :

Gee à côté d'une carte de la Lorraine : « Je persiste à dire que si on avait appelé les Vosges “Mosges”, on aurait eu un quarté dans l'ordre avec 54-55-56-57. » La carte indique en effet la Meurthe-et-Moselle (54), les Vosges (88), la Meuse (55) et la Moselle (57). Gee ajoute : « Le 88 irait très bien au Vorbihan. »

Voilà, ça c'était mon MOOC Lorraine, Vol. 1.

(Formation accélérée.)

Et lorsque je dis que je suis lorrain, on me dit souvent ça :

Une femme dit à Gee : « Wesh grô ! Cômment qu'c'est ? » Gee répond, blasé, devant une porte fermée : « Bôf. La clanche de la boulangerie est pétée, je peux pôs m'acheter d'escargôt. » La femme répond : « Meuh nôn, c'est juste que ça ouvre pôs avant huit heure vinte ! »

(Ceci est un fake : jamais je n'achète de pain aux raisins.)

Pardon, je disais donc…

Lorsque je dis que je suis lorrain à quelqu'un qui n'est pas du coin, il arrive qu'on me fasse ce genre de réflexion :

Une femme toute contente d'elle dit : « Ah ouais, la Lorraine, mais avant c'était allemand, non ? Avec l'Alsace ? L'Alsace-Lorraine ? Et puis le Concordat, tout ça, c'est l'État qui paie vos curés, vous avez des cours de religion… » Gee, désespéré, se frappe le visage du plat de la main (il est indiqué : facepôlm).

C'est qu'à force de foutre des rues Alsace-Lorraine partout en France, on a fini par intégrer l'expression…

Sauf qu'en vrai, la plus grande partie de la Lorraine n'a jamais été allemande et n'est pas non plus sous le régime du Concordat. Ce qu'on appelle Alsace-Lorraine correspond en général à l'Alsace-Moselle.


MOOC Lorraine, Vol. 2 : un peu d'histoire.

Après la Révolution française de 1789, les départements sont créés et l'Alsace et la Lorraine ressemblent à peu près à ça :

Une carte d'époque, avec la Meuse, la Moselle, la Meurthe, les Vosges, le Bas-Rhin (en haut) et le Haut-Rhin (en bas). Un petit point dans le Bas-Rhin indique « calcul rénal ». Le smiley commente : « Mais non, c'est Mulhouse, abruti ! République indépendante jusqu'en 1798 ! »

En 1870 éclate la guerre entre la France et la Prusse (à la tête d'une coalition d'états allemands).

Ouais, à l'époque les Allemands n'ont pas encore acquis leur réputation de peuple organisé et ordonné, et pour faire simple : le territoire allemand, c'est le bordel.

Un soldat français à l'ancienne, avec son uniforme et sa petit moustache, dit en souriant à un Allemand : « Coucou, on vient vous péter la gueule. » L'Allemand, typique aussi avec a barbe et son casque à pointe, répond en souriant aussi : « Ah bah ça tombait bien, on cherchait un ennemi commun pour unifier un Empire Allemand.  Et on a plus d'hommes que vous.  Et plus de matos.  Après vous faites comme vous voulez. »

À ce moment-là, la France est confiante comme un coq au Musée de la Poulette. Edmond Le Boeuf, Ministre de la Guerre (ouais, on s'emmerdait pas avec des euphémismes à l'époque), déclare :

Edmond, afvec une énorme moustache et un bouc imposant, dit d'un air confiant : « Nous somme prêts et archi-prêts, la guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. » Citation authentique. Le smiley, avec la même moustache, commente : « Avec une moustache comme ça, tu ne peux qu'avoir la confiance. »

Résultat : deux mois plus tard, on se fait fumer la tronche à Sedan et Paris est assiégée.

Le smiley, toujours moustachu, commente d'un air blasé : « It was at that moment Edmond knew… he fucked up. »

La guerre est perdue en 6 mois avec 140 000 morts côté français

(l'histoire ne dit pas s'il leur manquait un bouton de guêtre)

et 50 000 côté allemand.

Deux Français typiques avec des berrets, des pipes et des baguettes sous le bras, défaits. Le premier : « J'crois qu'on a atteint le sommet de l'horreur. Jamais on ne pourra se massacrer plus fort que ça. » Le deuxième : « Ah ça non. Et surtout pas avec les Allemands. » Le smiley, riant avec une larme à l'œil : « Quels visionnaires. »

L'Allemagne en profite pour s'unir pour de bon et pour annexer un bout de territoire aux vaincus (c'est-à-dire nous).

Une carte montre le territoire annexé. Elle est intitulée « Le bilan, alias “on a mangé cher” ». Un Français commente : « Ils nous ont piqué toute l'Alsace et un morceau de la Moselle*, ces fumiers. On en fait quoi, du petit bout de Moselle qui nous reste ? » Un deuxième répond : « Bah on n'a qu'à le mettre avec la Meurthe, tiens.  Même qu'on va la renommer Meurthe-et-Moselle. »

Pour être exact, ils nous ont aussi piqué un quart de la Meurthe (intégrée à la nouvelle Moselle), trois cantons des Vosges et ils nous ont laissé le Territoire de Belfort (qui était alors en Alsace). Les Allemands ayant des goûts notoirement mauvais en musique, j'imagine qu'ils n'ont pas supporté les Eurockéennes (mais bon, j'suis pas sûr).

On saute maintenant en 1905 : en France, la loi de séparation des Églises et de l'État est adoptée, mettant fin au régime précédent (régime concordataire adopté en 1801). Le pays devient officiellement laïc.

Un curé lit la loi en question : « “Article 1 : la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes…” Mouais, admettons…  “Article 2 : la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte…”  Ah merde. »

Nouveau saut dans le temps : en 1914 éclate la Première Guerre Mondiale.

Les mêmes personnages soldats. L'Allemand : « Coucou, on vient vous péter la gueule. » Le Français : « Alors nous la dernière fois, ça nous a pas des masses réussi.  Après vous faites comme vous le sentez. » Le smiley commente : « Cette BD est un tel modèle de précision historique, on dirait du Lorànt Deustch. »

10 millions de morts plus tard (d'où les mémoriaux dont je parlais au début de l'article), l'Allemagne est vaincue.

Enfin tout le monde est un peu vaincu en vrai, mais l'Allemagne plus que les autres.

Comme apparemment, c'est la tradition dans ces cas-là, la France repart avec l'Alsace et la Moselle.

Deux fonctionnaires français discutent. Le premier : « Bon du coup, on réunifie la Moselle ? » Le deuxième : « Roooh non, les Meurthe-et-Mosellans se sont habitués, on garde les départements comme ça pi c'est tout. » Le premier : « Et la loi de 1905, on l'applique en Alsace et en Moselle ? » Le deuxième : « Roooh non, ça va encore gueuler… on garde tout comme ça pi c'est tout. » Le smiley : « Oui, en 1918, on en avait chié, du coup on avait LA FLEMME. »

C'est ainsi qu'on décide que les relations entre les Églises et l'État en Alsace et Moselle resteront organisées par… le régime concordataire de 1801, qu'on appelle de son petit nom : le Concordat.

Gee précise, les bras croisés : « Régime qui n'est donc actif qu'en Alsace et en Moselle.  La Meurthe-et-Moselle, la Meuse et les Vosges n'ont jamais fait partie de l'Allemagne et sont laïcs depuis 1905 comme le reste de la France. » Le smiley, soupçonneux : « Ouais ouais ouais, c'est bien une réflexion d'Allemand refoulé, ça. »

Dernier saut dans le temps : 1939, Seconde Guerre Mondiale, la France et l'Allemagne remettent le couvert une troisième fois.

Un soldat français avance en souriant et en chantant : « On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried ! » Un soldat allemand vient à sa rencontre en disant : « Et allez, c'est reparti comme en quaran… Enfin, c'est reparti quoi… »

Un an plus tard, le linge n'est clairement pas pendu sur la ligne Siegfried et la France de Pétain capitule. Une nouvelle fois, la tradition est appliquée et l'Allemagne reprend l'Alsace et la Moselle.

Une cigogne, les ailes sur les hanches, debout sur son nid, s'énerve : « Ouais, quand vous aurez décidé à quel pays on appartient, vous nous préviendrez… » Le smiley lui répond en souriant : « T'inquiète, là ça va pas durer très longtemps. »

4 ans et quelque 60 millions de morts plus tard, l'Allemagne est re-vaincue et on reprend l'Alsace et la Moselle une bonne fois pour toutes.

Et on garde la forme bizarre de la Meurthe-et-Moselle et le Concordat, parce que merde.

Gee commente : « Après, forcément, ces changements de langue réguliers ont laissé des séquelles sur les populations.  Séquelles communément appelées : “la langue alsacienne”. » Une cigogne lui dit : « Morne geh'mr uf Strossburg awe. » Le smiley, traumatisé : « Les horreurs de la guerre. Mon Dieu, qu'avons-nous fait ? »

Voilà pour le MOOC Lorraine, Vol. 2.


Pour conclure, l'Alsace-Lorraine au sens où vous l'entendez (le truc qui a été allemand et qui est sous le Concordat) n'existe pas : c'est à l'Alsace-Moselle que vous pensez.

Gee se moque : « Voilà. Chez nous on paie pas les curés, on n'a pas de cours de religion – même facultatifs – et le blasphème est légal. » La Geekette réplique, un peu agacée : « Ouais, enfin en Alsace-Moselle ils ont aussi une sécu d'enfer qui rembourse beaucoup mieux que la nôtre avec des frais de gestion minimaux.  On devrait peut-être importer ça chez nous au lieu de rendre ces conneries de mutuelles obligatoires. » Le smiley, heureux, chante à tue-tête : « Vous n'aurez paaaaaas l'Alsaace et la Moseelleuuuh ! »

N'empêche qu'avec tout ça, on n'a jamais réunifié la Moselle. Et le mur de Metz et Checkpoint Choucroute, je trouve qu'on n'en parle pas assez dans les livres d'histoire.

Note : BD sous licence CC BY SA (grisebouille.net), dessinée le 29 novembre 2019 par Gee.

Publié le 2 décembre 2019 par Gee dans Tu sais quoi ?

🛈 Si vous avez aimé cet article, vous pouvez le retrouver dans le livre Grise Bouille, Tome IV.

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