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Les mesures de l'ennemi

Publié le 26 janvier 2026 par Gee

Il y a un truc qu'on répète souvent à gauche, c'est de ne pas adopter le langage de l'ennemi : ce qu'on veut dire par là, c'est que les éléments de langage omniprésents dans les médias dominants, derrière une apparence de neutralité, renforcent par essence une idéologie de droite – capitaliste, néolibérale et même à tendance fascisante ces dernières années. L'exemple type, ce sont les « baisses de charges », dont les aspects bénéfiques et « de bons sens » disparaissent dès lors qu'on les désigne comme « baisses de cotisations sociales », voire « baisses de salaire »… ce qu'elles sont, au passage. Du salaire indirect, mais du salaire tout de même, avec des effets très concrets sur notre niveau de vie1.

Il ne faut pas chercher bien longtemps pour trouver tout un tas de mots qui ont l'air neutres mais imposent également la même vision de la société : « salarié / salariée » au lieu de « travailleur / travailleuse », nous représentant comme des coûts pour une entreprise (qui verse le salaire dans sa grande mansuétude) en effaçant le fait que nous produisions la richesse ; le fameux « vidéoprotection » au lieu de « vidéosurveillance », masquant l'instauration bien réelle d'une société de surveillance et, au passage, le fait qu'une caméra n'a aucun moyen de vous protéger (à moins de l'utiliser comme un objet contondant).

Je n'épilogue pas car on pourrait y passer des heures, et Franck Lepage en parlait bien mieux que moi il y a 20 ans déjà2. Non, aujourd'hui, je voudrais aborder un sujet annexe et qui me semble pourtant important : la question de comment on mesure les effets de nos choix de société, et pourquoi nous devrions éviter d'adopter les mesures de l'ennemi.

Je vous donne trois exemples qu'on lit et qu'on entend souvent :

  • « les entreprises qui ont des femmes aux postes à responsabilité sont plus performantes » ;

  • « l'immigration est un atout pour l'économie française » ;

  • « la démocratie est le système le plus efficace pour le développement économique ».

En soi, je suis en accord les choix de sociétés sous-jacents : égalité femme-homme, droits des personnes immigrées, défense de la démocratie. Ce qui me gêne, c'est quand les justifications particulières de ces choix sont reprises à gauche (quand c'est à droite, j'm'en tamponne, c'est pas mon problème).

Disons pour commencer que je comprends le principe : on essaie de convaincre au plus large, et on se dit que si ça peut permettre aux droitards de ne pas virer fachos en plus d'être individualistes, en leur servant la caution « c'est bon pour l'économie », c'est toujours ça de pris. Sauf que comme les fameux mots dont je parlais en introduction, l'utilisation de ces mesures basées sur le fonctionnement de l'économie de marché libéralisée valide de fait ce fonctionnement comme naturel et souhaitable. Surtout, cette utilisation sacralise la pertinence supposée de ces mesures, ce qui rend ensuite d'autant plus difficile la critique de ces mêmes mesures.

Je m'explique. Prenons l'exemple de l'égalité femme-homme. Le fait qu'une meilleure égalité femme-homme aux postes à responsabilité soit corrélée avec de meilleures performances de l'entreprise semble confirmé par plusieurs études3. Et grand bien leur fasse, mais personnellement, la bonne santé des entreprises capitalistes ne fait pas partie de mes préoccupations. Prenons les choses à l'envers : et si les études avaient prouvé le contraire ? Si une meilleure égalité femme-homme impactait négativement l'économie ? Qu'en conclurait-on ? Que l'égalité femme-homme est une mauvaise idée et qu'il ne faut surtout pas aller dans cette direction ? Si vous avez l'économie pour seule boussole, ce sera sans doute votre conclusion.

Alors qu'en ce qui me concerne, ma position est que l'égalité femme-homme est souhaitable quelles que soient ses conséquences sur l'économie, tout simplement parce qu'elle répond à des questions de justice et d'équité, qu'elle participe à l'équilibre d'une société que nous souhaiterions construire. Et parce que ce sont, encore une fois de mon point de vue, des questions qui doivent prévaloir sur les questions économiques, et certainement pas leur être inféodées !

De la même manière, le fait que l'immigration soit effectivement bénéfique pour l'économie du pays n'est pas la raison pour laquelle nous devrions rejeter les politiques anti-migratoires : ce sont aussi des questions de justice et d'équité qui prévalent. Que des pays occidentaux qui ont construit une grande partie de leur richesse en colonisant d'autres pays traitent aujourd'hui les ressortissants de ces mêmes pays comme des sous-personnes ; qu'on célèbre les « expats » et leurs passeports qui ouvrent tous les aéroports du monde, tout en fermant nos frontières aux « migrants » qui fuient leur misère sur des radeaux de fortune… tout cela relève de dégueulasserie la plus abjecte. Et voilà pourquoi nous nous devons d'accueillir décemment les personnes immigrées, pas parce que ce sont des « chances pour l'économie ».

« Chances pour l'économie », une expression qui, au passage, se matérialise généralement par le fait que les personnes immigrées sont celles qui acceptent les jobs merdiques et mal payés (souvent essentiels à la société) que personne d'autre ne veut faire, parce qu'elles n'ont pas le choix. Et que ça aussi, au passage, ce serait peut-être un mécanisme à interroger4.

Poussons même le raisonnement plus loin. Je doute que l'accueil de millions de réfugiés climatiques qui arriveront dans les prochaines années sera « bénéfique » pour l'économie. Pourtant, il faudra le faire, ne serait-ce que par la plus élémentaire décence d'assumer les conséquences d'avoir défoncé les conditions de vie sur Terre de tout un tas de gens, juste pour assurer notre propre train de vie.

Le gros problème, lorsque l'on adopte « les mesures de l'ennemi », comme on pourrait les appeler, c'est que ces mesures peuvent très bien se retourner contre nous. Mon dernier exemple, « la démocratie est le système le plus efficace pour le développement économique », a été dit et répété pendant toute la seconde moitié du XXe siècle. Un totem défendu par les « démocraties libérales », États-Unis en tête, à l'époque contre les dictatures du bloc soviétique.

Aujourd'hui, avec une Chine autoritaire en première puissance mondiale, force est de constater que cette belle promesse ne tient pas, mais en faisant de la réussite économique la valeur cardinale de toute société, on a ouvert la voie à la fascisation de toutes les grandes puissances : Russie depuis pas mal de temps, États-Unis ces dernières années, et c'est en bon chemin pour pas mal d'autres pays dont la France. Si un régime autoritaire permet une meilleure croissance, alors à quoi bon garder des régimes démocratiques ?

Et il en va de l'économie comme d'autres valeurs utilisées comme l'alpha et l'oméga de l'argumentation : la loi, par exemple. Sur les médias sociaux, je vois régulièrement des camarades de lutte sortir la phrase tout faite « le racisme n'est pas une opinion, c'est un délit ». Je comprends l'intention – affirmer un anti-fascisme salutaire – et je comprends l'usage – une phrase toute faite, c'est pratique et ça a de l'impact. Cependant, là aussi, la justification me dérange. Déjà, parce que c'est factuellement faux : le racisme est une opinion. Une opinion dangereuse, une opinion idiote, une opinion de merde, mais une opinion quand même. Le délit, c'est l'expression de cette opinion : vous avez le droit d'être raciste, en revanche vous n'avez pas le droit de faire la promotion de vos idées de merde. Tant mieux, au passage.

Mais surtout, cette justification par la loi qui devrait couper court à toute discussion (« c'est un délit, c'est interdit, circulez, y'a rien à voir ») me semble à la foi faiblarde et dangereuse : la loi, c'est changeant, c'est souvent à la bourre sur l'évolution des mœurs et ça n'est pas intrinsèquement bien. Dans certains pays du monde, on pourrait vous dire « l'homosexualité n'est pas une orientation, c'est un crime » ; même en France, il n'y a pas si longtemps, on vous aurait dit que c'était une maladie mentale, ou que les femmes devaient obéissance à leur mari. Encore aujourd'hui, des lois de merde, il s'en vote régulièrement à l'Assemblée nationale, et qui sait ce qui sera voté demain. Alors ne soyons pas trop prompts à utiliser la loi comme un totem inattaquable.

Bref, méfions-nous des mesures de l'ennemi ; de la justification par l'économie, économie qui est évidemment fonctionnelle et équitable ; de la justification par la loi, loi qui est évidemment pure, parfaite et non influencée par les pouvoirs dominants. Toutes ces façons de mesurer notre société sont à double-tranchant, et elles se retourneront contre nous aussi vite qu'elles nous auront servi. Rappelons-nous pourquoi nous luttons réellement : pour plus de justice, pour une société plus équitable, plus apaisée, plus libre. Pas pour plus de croissance. Pas pour plus d'ordre.

Nous n'avons pas aboli l'esclavage ou le travail des enfants parce que c'était bénéfique économiquement – d'ailleurs, ça ne l'était pas – mais parce que c'était des mesures de justice et d'affirmation des droits humains. Et que ça, en définitive, c'est le genre de chose qui devrait primer sur tout le reste.

Il serait bon de nous en souvenir.

Mème : sur l'autoroute, un panneau indique « se demander si c'est bon pour l'économie » tout droit et « se demander si c'est juste, équitable, souhaitable, etc. » sur la sortie à droite. Une voiture taguée « Moi » fait un dérapage pour prendre la sortie.

Publié le 26 janvier 2026 par Gee

  1. Effets très concrets que j'illustre dans mon vieux dessin Baisses de « charges » que je ressors très souvent… 

  2. Voir sa très célèbre conférence « Incultures 1, L'éducation populaire », et notamment cet extrait 

  3. Voir notamment New Peterson Institute Research on over 21,000 Companies Globally Finds Women in Corporate Leadership Can Significantly Increase Profitability (EN), Study Finds Female Representation in Leadership Positions Is Correlated to a Company’s Higher Financial Performance (EN) ou encore Développement du leadership féminin : stratégies et avantages 

  4. Un truc que je fais un peu dans mon article-fleuve Quel est votre rêve ? 

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